‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 38 sur 66 · V. — ESSAI d'une synthèse d'idées suisses · texte numérisé non relu

V. — ESSAI d'une synthèse d'idées suisses

ET d'idées françaises.

Mais, vraiment, n'est-ce pas étroit? Èles-vous satisfait de pareille distribution?

Un temps peut sans doute venir où ce sera la seule possible en Europe. Chaque nation, chaque civilisation, si le mouvement commencé continue, s'enfermera jalousement dans le principe qui la constitue et dans le caractère qui la distingue. On sera traditioniste suisse ou français, nationaliste anglais, allemand ou russe ; et l'on sera homme de moins en moins. Mais, à la lumière de ce qui reste d'humanité dans le monde, cherchons ce que la France peut et doit accepter de la liberté suisse, et ce que la Suisse aurait à gagner du chef de l'unité française.

La liberté de M. Seippel, propriété cantonale et propriété fédérale assurément, mais aussi attribut communicable à l'espèce humaine, voyons-la sous l'aspect le plus général : dans l'exercice de l'intelligence*.

La curiosité et la tolérance, l'hospitalité de l'es-

1. Pour le leeteuv français. — Platon, dans la République, se sert du « social )> pour découvrir « l'individuel ». Il ne paraît point illégitime ni superflu de suivre un ordre inverse et rechercher dans la vie indiduelle de la pensée le prototype, le modèle simplifié de ce qui se passe dans la vie sociale et politique. Ce procédé permet l'étude du problème de la liberté et de l'unité sur le terrain le plus neutre, le moins irritant, et sans diminuer la rigueur de cet examen; si, en effet, ce que je dis de la subordination du principe de liberté est trouvé juste quand on l'applique à la vie solitaire d'un seul esprit humain, les mêmes conclusions seront d'autant plus vraies, et à plus forte raison, appliquées au fonctionnement de la société (1903).

prit, sont les éléments nécessaires de toute pensée. Sans la curiosité, aucun savoir n'existerait et, sans la tolérance, son trésor n'augmenterait pas.

Un esprit n'a de vie qu'autant qu'il s'efforce et s'élance, impatient de s'accroître et de s'enrichir.

Il n'acquiert définitivement ses richesses qu'à la condition de supporter le trouble et l'embarras que lui causent en premier lieu tous ces approvisionnements étrangers.

Consentir au malaise de la surprise, en extraire une joie vivace, désirer la secousse de l'inconnu, aimer à se trouver désorienté et perplexe, cultiver la sensation de l'inquiétude et de manière à s'endurcir contre celte épreuve, c'est la préface nécessaire de tout mouvement méthodique de la raison.

Célérité à s'entr'ouvrir, constance et fermeté dans la suite de cet effort, c'est ce qui permet à nos sens et à notre esprit d'accueillir les hôtes nombreux et bourdonnants, chargés de biens mystérieux sans lesquels nous végéterions dans l'ignorance, l'inertie et la fatuité.

Donnerons-nous libre pratique? Permettrons-nous libre séjour? Sans la bienveillance du seuil, nul commerce, nulle assimilation, nul échange avec le dehors. Je suis bien d'accord là-dessus avec M. Seippel, et la Réforme, et l'âme de la Germanie, et je recommande, à l'égal des vertus fondamentales, une attention respectueuse envers les nouveautés, un examen sérieux, une étude loyale de tout ce qui se montre à l'entrée du château-fort de l'inteUigcnce. Portes ouvertes, oui. Et il est beau, et il est bien qu'il en soit ainsi. Cela veut-il dire qu'il n'y a que

cela de beau et de bon? Cela empêche-t-il qu'il y ait meilleur et plus beau? Le tort essentiel du principe de liberté, c'est de prétendre suffire à tout et tout dominer. Il se donne pour l'alpha et pour l'oméga. Or, il n'est que l'alpha. Il est simple commencement.

En effet, voici les vertus de l'hospitalité la plus large bien exercées. Vous avez réuni vos échantillons de ce que l'univers mental et moral a connu de plus intéressant. Votre piété les a tenus en parfait état de conservation. Vous ne les avez point meurtris ni altérés. Ils sont là. C'est fort bien; qu'allezvous en faire? Vos imaginations, vos mémoires, regorgent. Que vont devenir tant de biens? A moins de vous borner à les mettre sous vitre à la façon des collectionneurs ou d'en jouer en sceptiques et en dilettanti, vous allez en user, vous allez les traiter, vous allez essayer d'en tirer quelque chose. Quoi? Ni la curiosité ni la tolérance ne vous l'apprendront.

La curiosité et la tolérance ne vous en apprendront ni le moyen, ni la voie, ni la direction. Elles vous ont procuré les matériaux, ou les possibilités de Taction. Les fins, les règles de l'action, ne sont aucunement en elles.

L'abondance et la variété de leur apport continu auront même dû établir en vous un doute et un désordre qui entraîne un certain degré d'impuissance et d'immobilité. Pour agir, maintenant, il faut choisir, il faut classer. Toute la vie est dans ce problème d'organisation. Selon quel principe classerez-vous? Que metlrcz-vous en premier lieu, que mettrez-vous en second lieu? La curiosité est curieuse

de tout, la tolérance tolérante de tout, ceci et cela au même degré. Tous les objets, s'équilibrant, obtiennent ainsi une valeur uniforme, un prix équivalent. Tout s'aligne au môme niveau*. Le principal

1. Pour le lecteur français. — L'arbitraire, la fantaisie et le hasard peuvent seuls intervenir dans le choix, décréter une préférence lorsqu'on en est réduit à cet étal de « liberté » pure. — Ces pages se trouvaient écrites depuis plusieurs jours quand l'illustre écrivain qui a tiré son nationalisme de son individualisme, Barrés a publié dans la jycw drs Deux Mondes (15 novembre 1905) un ]'oynge à Spnrle où se trouve indiqué l'état d'inerlie auquel nous accule inévitablement la doctrine individualiste tolérante de tout, parce quelle établit, d'une balance égale, échec bilatéral et annulation réciproque des droits antagonistes.

L'exemple fourni par Barrés est admirablement clair.

Un antiquaire et un archéologue disputent. L'antiquaire regrette que l'onaitdémoli la tour franque de l'Acropole; l'archéologue soutient que ce fut bien fait. Alors l'antiquaire s'écrie, ou h peu près : « Vous gênez, avec vos études et vos piétés que je respecte, mes études et mes piétés qu'il faut également respecter. » Qu'est-ce à dire? Si l'archéologue s'arrête et, respectueux des piétés de l'antiquaire, s'il relient le pii' et les démolisseurs, voilà que ses propres études vont souffrir à leur tour et pouvoir se dire « gênées ». Ce voisin qui l'oblige à se croiser les bras lui transmet le même désagrément qu il veut s'épargner. L'action négative imposée à l'archéologue au nom des études et des piétés de l'antiquaire constitue elle-même une entreprise, une violence contre ses études et ses piétés archéologiques. Il est prié de mortifier son désir dans la crainte de mortifier celui du prochain. Démolir devait gêner l'un. Ne pas démolir gêne également l'autre. La thèse de Végal respect n'établit même point des deux parts l'absence de gêne. L'action oppressive subsiste. Il n'est de changé que les rôles. L'oppresseur devient opprimé, l'opprimé oppresseur jusqu'au prochain tour de la roue.

Cela est bien la vie. On ne peut éviter d'agir ni d'être agi, de gêner ni d'être gêné. S'abstenir n'est qu'agir sur soi et contre soi.... Mais en pratique, lorsque deux esprits se trouvent animés de ce grand respect niuluel, cela doit finir par des coups. Le bâton ou la courte paille, >olutions qui départagent! Or, nous disons : une doctrine supérieure serait en état de fixer entre les deux actes possibles ce qui est le meill'-ur.

En théorie, cette doctrine supérieure n'est qu'un possible objet d'un vœu plus ou moins discret de la pensée. Mais dans la pratique, elle est avidement réclamée. Sans le froment substantiel de ce critère, lonte la vie active s'engourdit et s'éteint. Les principes négatifs suffisent bien tant qu'on n'a pas de décision à prendre, tant que l'action ne s'impose pas : au delà, se manifeste leur faiblesse. L'esprit humain se meut. Il ne supporte pas l'équilibration des cristaux. Son élan le

OU le secondaire, l'anléccdent ou le conséquent, le préférable ou le postposable, voilà ce que les purs flambeaux de la Liberté ne feront jamais distinguer, La Liberté est utile, elle est nécessaire pour permettre à une multitude d'être assemblée ; mais cette nécessité n'a d'égale que son incapacité radicale quand il s'agit de distribuer cette multitude et d'assigner à chacun l'ordre et le rang de sa fonction.

Que l'on puisse vivre dans ce désordre, nul doute. Que l'on puisse même y agir, c'est possible encore, bien que l'action sans règle ne soit qu'une agitation. Agir avec méthode, vivre humainement et raisonnablement, requiert d'autres principes que la liberté des éléments reçus, subis, considérés. Certes, par désespoir de trouver la classification satisfaisante ou la hiérarchie supportable, on peut se résigner au modus vivendi qui juxtapose les contraires et conclut la plus médiocre des trêves entre droits équivalents et forces irréductibles. Un esprit énergique ne trouve là qu'une sensation de défaite. Lui donne-ton cet arrêt pour provisoire, c'est alors qu'il s'attachera invinciblement à le dépasser. Et je demande ici encore : comment?

jette au travail. Que veut-il? OEuvre de dieu, changer, transformer, la face du monde. 11 n'écoute point le bouddhi.sle, ni Schopenhauer, ni Tolstoï. Dans quel sens agir, dans quelle direction, dans quelle mesure? Il se le demande sans cesse, be même que la vie naturelle consiste à se poser infatigablement la question : « Qui l'emporte? Qui prime? Qui sera le plus fort?)), car les contrats d'entraide et les pactes fédératifs sont eux-mêmes dans tous les cas importants, l'action, ou la réaction d'une hégémonie, on se fédère autour de quelqu'un ou contre quelqu'un, — ainsi, la vie intellectuelle répète : « Qui a tort? qui a raison? »

Un esprit dit cela comme un cœur se contracte et se détend, c'est pourquoi nul libéralisme ne le satisfera (1905).

Comment, avec le seul secours de la libre curiosité ou de la libre tolérance? Si Ton veut remuer et vivre, il faut sortir de cet état de liberté comme on sort de prison. Il faut adopter un principe et s'en tenir à lui'. Ce n'est pas (comme le croit M. Seippel) pour anéantir toutes les idées différentes, c'est pour les composer autour de leur centre normal, pour les ranger et les graduer, au-dessous de lui, aussi nombreuses, aussi vivantes que possible, de manière à ne rien laisser d'inemployé et pour utiliser plus ou moins toute chose.

Type trop élevé peut-être? Type d'action humaine odgeant des facultés démesurées et des efforts de simplification magnanimes? C'est cependant ce typelà que réalise la plus humble opération d'arithmétique : l'enfant qui traite des fractions les réduit tout d'abord au même dénominateur. Il leur trouve un mètre commun, un point de fixité auquel il les rapporte. Le dernier des hommes de peine se livre exactement de même à des choix, à des distinctions, à des triages préparatoires. De la glaneuse au bûcheron, de celui qui coupe les grappes à qui promène la charrue, il n'est aucune activité qui ne se prononce tout d'abord en faveur de la chaîne puissante et bénigne de l'ordre. La liberté posa son trône au fond des lieux inférieurs, près du chaos et des forces

1. Pour un lecteur français. — C'est-à-dire qu'il faut que le3 principes contradictoires également admis et tolérés soient évoqués, traduits, comparés, mesurés; il faut qu'ils luttent entre eux jusqu'à ce que l'un d'eux, wi seul, ait surmonté successivement tous les autres : ayant réglé ainsi les exclusiones débitas, il pourra dominer, diriger et conduire. Juge et critère, il jugera et critiquera. Il sera prince et primera (1905).

élémentaires : ce qui travaille et croît, ce qui monte et s'ordonne, ce qui prend figure de perfection est aussi ce qui consentit à l'entrave et à la mesure, ce qui s'est présenté au sublime frein de la loi.

Un poème n'est point liberté, il est servitude : sa beauté se juge précisément au rapport des valeurs naturelles mises en jeu avec la sereine vigueur du rythme ondoyant qui les courbe. Une grande âme n'est pas liberté, elle est servitude : et sa grandeur s'estime, non moins précisément sur le rapport de ses énergies naturelles avec la règle supérieure qui les conduit. Une civilisation splendide, une nationalité éminente, se définiront par les mêmes traits : que leurs puissances se répandent dans le tumulte libéral et rien ne sera. Quelque chose n'en apparaît, fleur d'héroïsme ou de sainteté, fleur de majesté ou de grâce, qu'en raison de l'ordre secret qui rassemble les divergences, compose les inimitiés. Sans la forme idéale, sans l'unité secrète qui les étreint jusqu'à leur extrême pourtour, le vent extérieur ou l'intime faiblesse les ramènerait vite à participer de cette liberté infinie que donne la mort. La mort seule admet, comprend, tolère, concilie tous les mouvements, dénoue tous les liens, brise toutes les chaînes, en un mot afl^ranchit de toutes sujétions et déterminations qui forment la trame essentielle de chaque vie, mais qui se resserrent et se compliquent dans la mesure de l'élévation et de la dignité de chaque vivant.

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