‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 43 sur 66 · APRES DIX ANS · texte numérisé non relu

APRES DIX ANS

L'affaire Dreyfus conçue comme l'expression douloureuse d'un excès de relâchement et de liberté avait eu, comme on vient de le voir, une part essentielle à la réaction de l'esprit classique et du sentiment national. Elle n'a pas eu une moindre importance pour l'élaboration ou la renaissance des principes de l'action politique et de la pratique administrative et judiciaire. Enîin, du simple point de vue de l'histoire, il faudrait l'étudier à la clarté d'un très intéressant article, écrit par un compatriote de M. Paul Seippel, son collaiDorateur au Journal de Genève, M. Albert Bonnard, rédacteur en chef du grand organe libéral.

M. Bonnard compte, en effet, pour un facteur déterminant des événements européens de juilict-aoùt 19141a

politique de M. Jaurès. Mais, cette politique, comme du reste la politique de M. Clemenceau, se confond dans ses causes et dans ses effets avec la politique du parti dreyfusien.

M. Jaurès a été l'un des principaux maîtres de la France depuis l'Affaire jusqu'au Congrès d'Amsterdam, entre 1899 et 1904; son règne fut presque sans rival pendant les deux dernières années de cette période, où l'esprit du général André domina sur l'armée.

M. Clemenceau fut, de fait ou de nom, chef du gouvernement 4ntre mars 1900 et juillet 1909, avec Picquart au ministère de la guerre depuis la mi-automne 1900. Quel qu'ait été son despotisme à l'intérieur, la politique extérieure de M. Clemenceau fut d'un libéral humanitaire et pacifiste. Ne fit-il pas la guerre au sultan du Maroc (1907) avec des crédits militaires diminués et suivant une politique générale antimilitaire incontestée :

réduction des périodes d'exercices des réservistes et des territoriaux, abolition des décrets de Messidor qui ne tarda pas à tarir le recrutement des officiers, incurie générale déterminant le généralissime Hagronà donner sa démission,...

Toutes les campagnes de M. Jaurès tendaient semblablement à démilitariser et à dénationaliser le pays.

Son demi-repentir final ne signifie rien.

Sa rêverie d'une Armée nouvelle est à classer parmi les diversions et les parades dictées par les plus récents événements européens. Elles pouvaient faire illusion au cerveau oratoire de M. Jaurès : tout le monde voyait que son plan de réforme inacceptable n'était guère proposé que pour faire obstacle aux réformes réalisables. Sans quoi M. Jaurès eût-il supporté les feuillets de propagande électorale, conseillant de voler pour le parti socialiste parce que seul ce parti « s'opi)Ose aux armements » ! Ces feuillets

LES DEUX FKANCES. 2Ô1

contre « la folie des armements » étaient pavoises de caricatures militaires qui ne visaient ni le militarisme prussien, ni l'armée allemande, mais notre canon de Ta et nos cuirassiers. Le parti qui a fait cette propagande, le parti que menait Jaurès, est, reste, doit rester celui qui n'a tendu qu'à nous désarmer.

Mais, disent les socialistes, c'est à force de désarmer qu'ils se proposaient d'éviter les maux de la guerre!

Cette réponse vaut les autres. Depuis que le monde est monde, les particuliers et les peuples n'ont jamais évité la bataille que de deux façons : en paraissant plus forts que l'agresseur ou en lui donnant tout ce qu'il exige.

Nous n'avons pas toujours été dans l'alternative de céder à l'ennemi comme en 1905 et comme en 1911, ou de lui livrer bataille comme en 1914. Vingt ans plus tôt. en 1894, au mois de décembre, nous avons été à deux doigts de la guerre avec l'Allemagne. De fâcheux articles de journaux avaient fait connaître que les documents servant de base au plus fameux des procès militaires avaient été dérobés aux bureaux de l'ambassadeur impérial à Paris. L'ambassadeur, comte de Munster, fît à lÉlysée des visites comminatoires et tint un langage si inquiétant que le 12 au soir, le ministre de la guerre, général Mercier (l'éditeur du canon de 75), son chef d'État-Major général, général de Boisdeffre, et leurs offîciers veillèrent une partie de la nuit, prêts à lancer les dépêches de mobilisation. Si Tordre ne fut pas donné, c'est que l'empereur, après avoir crié, se calma. L'ambassadeur se contenta d'une formalité, le démenti des journaux....

Pourquoi l'empereur s'était-il calmé, et comment l'ambassadeur s'était-il déclaré satisfait à bon compte?

C'était bien simple. Nous avions une belle armée que rien, jusqu'alors, n'avait agitée, la politique n'y

était jamais entrée. Notre matériel était surveillé par des techniciens de premier ordre, au choix desquels nos divisions intellectuelles , morales, religieuses, étaient restées étrangères. Les révolutionnaires ne s'étaient pas encore mêlés d'affaiblir nos alliances. De quelciue espionnage qu'elje nous entourât, l'Allemagne avait le sentiment de nos forces, sans en bien saisir les secrets. Et ses agents étaient saisis, jugés, punis, comme le sont partout ailleurs ces individus.

L'Allemagne avait aussi le sentiment d'être ellemême suivie et observée par de véritables virtuoses de l'espionnage et du contre-espionnage français. C'était le temps où le colonel Sandherr, le colonel Henry, le commandant Lauth organisaient en Alsace ce corps de pétardiers indigènes qui eût fait sauter ponts, routes, viaducs, au moindre appel de mobilisation allemande. C'était le temps où Mme Bastian, l'héroïque femme de charge de la fille de l'ambassadeur allemand, ramassait chaque soir, pour le service de la France, tous les papiers traînant dans les bureaux de l'ambassade et les remettait tous les huit ou quinze jours, le soir tombé, à l'un de nos officiers....

Patriotes parisiens, à qui il arrive de passer rue de Lille, devant le numéro 78, ralentissez le pas et élevez votre pensée au souvenir de la patriote espionne. Par la terreur dont elle environna l'Allemagne, par l'incertitude qu'elle entretint dans la pensée des dirigeants allemands, ce fut elle, en 189i, qui retint en partie le trait de la foudre. Sans avoir lu VHumanité, ni pratiqué l'humanitarisme, elle a sauvé des centaines et des centaines de milliers d'entre vous. Et pas seulement cette année-là : les suivantes. Car son service de défense nationale fut continué fort longtemps. II durait encore trois ans plus tard, en 18'.I7, quand les premiers murmures pour Dreyfus courui-ent Paris. II dura toute l'année qui suivit, toute cette terrible année 1898, où nos forces 'se combattirent, où nos secrets militaires

furent jetés au vent des prétoires, où nos bureaux militaires furent pillés [par les indiscrets de la presse ennemie et de la presse amie. On ne parlait d'un bout à l'autre de la France que de notre contre-espionnage. Notre Gouvernement était forcé de le désavouer. Le pubMc en grand nombre imitait le gouvernement, ce qui était moins nécessaire. Et pendant qu'une partie de la nation, ingrate, reniait, flétrissait, maudissait le Service, et s'efforçait même de le rendre impraticable, ce Service, impassible, continuait de nous être rendu avec le même imperturbable, silencieux et naïf dévouement!

Chaque soir, Mme Bastian faisait sa ronde et faisait sa rafle pour la remettre à l'émissaire du Bureau français. Cela dura tout 1898, disais-je.... Beaucoup plus. Cela dura encore au delà du premier semestre de 1899. Malgré ses enquêtes et ses contre-enquêtes, la Cour suprême n'empêcha rien, n'arrêta rien, et il fallut la crainte d'un éclat au cours du procès de Rennes pour déterminer nos officiers du Service à suspendre l'ouvrage de Mme Bastian et à la mettre en sécurité elle-même.

Son départ de l'ambassade n'eut lieu qu'au 15 juillet 1899....

Le jour où la France éclairée élèvera une colonne de gratitude el d'expiation aux grands calomniés à qui elle aura dû le canon de 75 et le Service des Renseignements, le nom de l'humble patriote de la rue de Lille n'y sera pas oublié.

Mais en 1900, M. Waldeck-Rousseau annojiça de la tribune du Sénat que le Service des renseignements n'existait plus.... En 1905, quand la question se reposa entre l'Allemagne et nous, la France ne faisait plus peur avec une armée qui sortait des mains du général André, avec une marine mal réchappée de Pelletan.

ii34 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS.

Pour éviter la guerre, il fallut donner à l'empereur allemand la démission d'un de nos ministres. En 1911, la leçon n'ayant pas servi, et M. Clemenceau, M. Picquart, d'autres encore, ayant aggravé la débâcle antérieure, les mêmes menaces de guerre nous firent déchirer la moitié du Coiigo.

En 1014, les réparations, les réorganisations, quoique insuffisantes, auront permis d'échapper à de nouvelles exigences inacceptables : non à la guerre. Imaginez que nous eussions possédé plus de canons, plus de munitions, plus d'unité civique, une armée en croissance, une artillerie en plein développement, un service de renseignements florissant, tout ce que nous avions vingt ans plus tôt : la guerre aurait eu de très fortes chances d'être évitée, comme en 1894, et même au cas d'un coup de tète allemand, l'Allemagne aurait rencontré en Alsace autant de difficultés qu'elle en a trouvé en Belgique, et ce double rempart, donnant une autre forme à nos mouvements, eût donné un autre tour à notre destin.

Je conclus de ce bref regard sur une histoire récente que le vieux proverbe est toujours neuf : « Si tu veux la paix, c'est la guerre qu'il faut tout d'abord préparer ». Mais la guerre a des conditions politiques, dont la première est et sera toujours la disci()line unitaire, qui exclut un certain laisser-aller systématique ou « libéralisme ».

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