IX. — DREYFUSISME ET LIBERTE
Il y a sept ans, ces projets auraient étonné le grand nombre de ceux qui s'y intéressent le plus vivement aujourd'hui. Mais ces sept ans nous ont fait faire bien du chemin. D'une manière générale, on a senti la nécessité : 1° d'un gouvernement fort; 2" d'un gouvernement national. Toutes nos déductions s'en inspirent. Mais ceux même qui ne déduisent pas comme nous admettent le point de départ.
L'affaire Dreyfus? Elle-même. C'est l'Aff'aire qui nous a renseignés là-dessus.
M. Seippel aura du moins bien vu l'importance de cette crise qui a tout remis en question. Je l'avertis qu'il commet de grandes erreurs de fait, toutes les fois qu'il touche aux environs de ce sujet. Sur les hommes qu'il appelle des « esprits libres » et des « consciences indépendantes », petits saints qu'il lui plaît de mettre à part des « Deux Frances » comme seuls purs, seuls beaux, seuls lucides, seuls forts, sur « ces dévoués, ces désintéressés », on a souvent posé des questions auquelles ces héros n'ont pas pu répondre. Et quand M. Seippel allègue qu' «un certain nombre d'hommes cultivés et d'entière bonne foi » ont été rendus « momentanément incapables de faire usage de leur sens critique par suite d'une singulière altération collective de la faculté raisonnante », ce qui explique, d'après lui, leur hostilité à son parti, je ne sais pas ce qu'il entend par cette altération collective de la faculté raisonnante, et
j'avoue qu'elle est u singulière » eu effet, mais il est une chose que je connais très bien, c'est que, du 5 juin 1899 au 9 septembre de la même année, j'ai demandé à des centaines de dreyfusiens fameux : « La Cour de cassation a-t-elle jugé de façon positive et inconditionnelle que le bordereau était d'un autre que Dreyfus? » — et, comme la réponse invariable était : « Oui, la Cour a jugé ainsi », je n'ai jamais manqué de tirer de mon portefeuille le texte de l'arrêt de la Cour pour inviter l'interlocuteur à trouver le passage, et la phrase, et le mot énonçant pareil jugement; mais passage, ni phrase, ni mot, n'ayant jamais été découverts par le motif qu'ils n'existent pas, la Cour ayant insinué au conditionnel ce que l'on aurait voulu lire à l'affirma tif catégorique, j'en ai conclu et fait conclure que la « faculté raisonnante » des dreyfusiens avait imaginé cette « altération collective ».
Bien qu'appartenant à Pecus^, nous avons passé trois années de notre vie à signaler au jour le jour les méprises de toute sorte imputables aux hommes de la Justice et de la Vérité. 11 s'est trouvé depuis un écrivain de grand talent pour faire, sur une base plus sûre, l'inventaire approximatif des erreurs
1. M. Paul Scippel appelait « Pecus », d'après Anatole France, ceux qui ne pensaient pas comme lui sur Dreyfus. Quand on vous disait que res libéraux ont aussi le sens de l'unité morale ! Mais ils n'exçomiiiiinieiil plus les dissidents. Ils les repoussent à l'échelon inférieur de réch(;lle animale
commises dans les récits donnés de l'affaire Dreyfus. Je voudrais que les étrangers d'esprit libre tels que M. Seippel prissent la peine de feuilleter le beau livre de M. Henri Dutrait-Crozon
1. S'il a la liberté d'esprit de se résigner à quelques violences de surface, d'ailleurs justifiées par le simple fait qu'elles ont pour point de départ unique le vrai, je lui promets des découvertes intéressantes. Peut-être l'éminent professeur à l'Ecole polytechnique fédérale s'apercevra-t-il qu'on l'a mis dedans comme bon nombre de Français.
Le malentendu peut subsister cependant, s'il continue de croire que les « antidreyfusards » prétendaient interdire « de troubler tout un peuple pour un individu condamné dans les formes légales ». Mais le fait est que nous disions tout autre chose. Nous disions qu'on troublait ce peuple sans raison suffisante. Discutant pied à pied toutes les rumeurs, toutes les fantasmagories lancées chaque jour par la presse, nous montrions que les prétextes mis en avant ne tenaient pas entre eux, contredisaient des faits certains ou renversaient des règles qu'il eût été bien facile de suivre.
S'il suffit de former un parti, d'ameuter des journaux, de troubler des badauds, pour obtenir la revision de tout jugement régulier, la justice entière s'écroule. S'il suffit de posséder quelques extraits
t. Henri Dutrail-Crozon a depuis donné ce chef-d'œuvre, le Pvécis d» l'affaire Dreyfus.
dun dossier pour juger de toute une affaire, le corps des règles de la critique s'évanouit. Si enfin il suffit de crier au mensonge et à l'iniquité, d'affoler l'opinion, de faire éclater des scandales pour obtenir la divulgation des secrets de la police militaire, il faut renoncer à préparer aucune défense nationale. Quelques-uns d'entre nous se flattaient de défendre l'armée française. Ils parlaient avec trop d'ambition ou de modestie. L'armée française n'avait pas à être défendue. Mais nous défendions les conditions d'existence de toute organisation politique, les colonnes de la science et de la raison, les rapports essentiels de la Justice et de l'État. On ne nous a jamais répondu que par une ridicule pétition de principe : « L'innocent! L'innocent! »
Je ne sais si M. Seippel, nourri dans les « histoires » répandues hors de France par les partisans de Dreyfus, admettra aisément cette interversion de rôles. Mais les faits sont là. Pour beaucoup d'écrivains de ma génération, l'affaire Dreyfus ne s'est pas bornée à stimuler le patriotisme. Elle aura réveillé le sens critique et discipliné la raison; son désordre nous choqua moins comme Français qu'à notre titre d'hommes et citoyens du monde. La douceur et l'utilité de la règle, d'une règle exerçant à discerner le vrai et à trouver le juste, furent profondément senties à cette occasion. Nous entendîmes assurément par JreyfusianismeVanarch'isme matériel, mais plus encore le désordre des intelligences, leur retour à la barbarie. Nous tendons de toutes nos forces à l'unification politique et sociale, mais l'unité logique nous aura intéressés la première.
Oui, l'affaire Dreyfus nous excéda do Liberté. Cette pluie de faux jug-ements et de médiocres sophismes, d'inductions boiteuses et de déductions chimériques, cette bourbe d'idées et de passions contradictoires, mais également furieuses, nous inspirait un grand, un immense dégoût de ce qui est sans loi.
— Liberté, disaient-ils.
Nous comprenions que celte liberté, c'est la force, mais une force brute, une force faible et confuse, éparpillée en vain, misérablement g'aspillée. Pour gagner quelque dignité, la force a besoin d'être la prisonnière de l'esprit qui compose et qui oriente. Tous nos projets d'ordre français, tous nos plans dunité française datent de nos réflexions devant ce Chaos.