LES ENNEMIS DE JEANNE D'ARC
Avril 1904.
Un journaliste radical écrit' dans son journal du 14 avril 1904 :
Nous avons tous été façonnés dans les lycées, avec le culte de l'imagerie patriotique, tel qu'Henri Martin et Michelet la mirent à la mode il y a trente ans. Si bien que, malgré nous, nous conservons encore à la « bonne Lorraine » une idolâtrie dont il serait vraiment temps que nous nettoyions nos cerveaux.
Maladive, hystérique, ignorante, Jeanne d'Arc, môme brûlée par les prêtres et trahie par son roi, ne mérite pas nos sympathies.
Aucun des idéaux, aucun des sentiments qui inspirent l'humanité d'aujourd'hui, n'a guidé l'hallucinée mystique de Domrémy.
Gamine, elle écoutait des voix et voyait des apparitions. Jeune fille, elle vécut parmi les soldats et les courtisans pour un Roy et une Eglise. La patrie qu'elle rêva n'a rien de commun avec l'humanité que nous désirons.
En soutenant un Valois contre un Plantagenet, que fit-elie d'héroïque ou même de louable?
Elle contribua, plus que tout autre, à créer, entre France et Angleterre, le misérable antagonisme dont nous avons peine à nous libérer six siècles après.
Puisque les Calottes jjrétendent imposer son fétichisme à la République, nous saurons répondre à cette provocation comme il convient.
Déjà des meetings s'organisent dans toutes les grandes villes. Il faut, en outre, que dans chaque canton, dans chaque village, les hommes instruits démontrent au peuple l'absurdité de cette latrie clérico-militaire. Il faut que, de tous les points de la France, la même réponse soit jetée à l'Eglise et à la Caste :
« Vous avez brûlé votre Pucelle, il y a six siècles, et vous la canonisez aujourd'hui, mais elle ne nous en reste pas moins étrangère.
« Cette vierge stérile n'aima que la religion de l'armée, l'huile sainte et l'arquebuse. Son bûcher final nous la fait plaindre, non pas admirer.
«. Donc, à bas le culte de Jeanne d'Arc! à bas la légende empucelée ! à bas toute cette hystérie contré nature et contre raison qui paralysa l'humanité au profit d'une dynastie! »
Assurément, il n'est pas agréable de lire en France, dans un journal de langue française, signés de noms français, ni cet article ni les autres où Jeanne d'Arc est ivaxiée à' hystérique ignorante, (ïliallucinéc mystique, de Valkyrie hommasse, d'idiote, de balourde ou de personnage bouffon, et je comprends l'indignation des patriotes conservateurs. Ils sentent combien ces bassesses sont .sacrilèges. Au point de vue supérieur des intérêts de la patrie, elles valent un appel à la désertion. Le patriotisme ne se borne pas à l'amour du sol natal. Il comprend la mémoire
cL la religion du passé. Un patriote véritable fut cet ancien ministre de Napoléon III, né libéral, mort libéral, et qui disait pourtant souffrir dans sa fibre physique, toutes les fois qu'il entendait mal parler du roi Louis XIV.
Louis XIV vint couronner en quelque sorte le monument de notre unité. L'œuvre de Jeanne d'Arc, beaucoup plus ancienne, venue à une heure de crise, fut plus importante peut-être. En admettant (ce qui est douteux) que la France fût revenue à la dynastie nationale sans l'intervention de la bonne Lorraine, l'œuvre propre de Jeanne d'Arc a été de rendre possible, de préparer le grand règne unificateur, le plus grand peut-être de notre histoire, celui de Louis XL Sainte pour toutes les imaginations, pour tous les cœurs vraiment français, sainte, on n'en doute plus, par toute l'étendue du mande catholique, Jeanne d'Arc est sacrée à tout homme qui réfléchit sur la philosophie de l'Histoire de France. La défense nationale qu'elle entreprit au siège d'Orléans et le sacre de Reims qu'elle mena à bien sont des événements qui ne sont surpassés que par leur retentissement ultérieur dans le conseil des rois et dans la conscience de la nation.
L'indignation de nos amis est donc une excellente chose. Mais je l'aurais voulue plus prompte. Je voudrais qu'elle eût éclaté, voici quatorze ans, sans attendre que des rédacteurs de V Action en eussent fourni le prétexte. Car une insulte à Jeanne d'Arc, une offense à l'Histoire sont des offenses et des insultes, quelque seing qu'elles portent et en quelque lieu que ce soit. Accuser la Maçonnerie ou
la Juiverie, c'est fort juste. Il y a cependant d'autres coupables que les Maçons et que les Juifs. Il y a les nôtres. Il y a des gens que nous avons acceptés pour tels.
Me fera-t-on le plaisir de lire ceci?
— ... Pardon de t'interrompre, mais c'est que je ne suis pas aussi sûr que toi que l'intervention de Jeanne d'Arc ait été bonne pour la France.
— Hein?
— Oui, écoute un peu. Tu sais que. les défenseurs de Charles VII étaient, pour la plupart, des pandours du Midi, c'est-à-dire des pillards ardents et féroces, exécrés même des populations qu'ils venaient défendre. Cette guerre de Cent ans, c'a été en somme la guerre du Sud contre le Nord; l'Angleterre, à cette époque, c'était la Normandie qui l'avait autrefois conquise et dont elle avait conservé et le sang et les coutumes et la langue...
(L'auteur de cet ingénieux tableau historique oublie ici que l'Angleterre, conquise par les Normands, garda, dans ses actes officiels, la langue du vainqueur précisément jusqu'au règne de cet Edouard TU sous lequel commença la guerre de Cent ans, dont notre Charles VII a marqué la fin : le début de cette guerre a donc coïncidé avec un regain d'influence et de vitalité saxonnes dans le royaume des ducs de Normandie.)
A supposer que Jeanne d'Arc ait continué ses travaux de couture auprès de sa mère, Charles VII était dépossédé, et la guerre prenait fin. Les Planlagenels régnaient sur l'Angleterre et sur la France, qui ne formaient du reste dans les temps préhistoriques, alors que la Manche n'existait point, qu'un seul et même territoire, qu'une seule et même souche... »
(Il faut s'arrêter un instant pour admirer cette contribution de la géologie à la philosophie des
nalionalilés. Le Parlement des Provinces-Unies a-t-il jamais pris garde au fondement scientifique de ses droits nationaux? Ayant d'abord dormi ensemble sous l'épais manteau de la mer, « il est clair » que les grasses prairies des Pays-Bas étaient faites pour apparaître au jour sous la même domination. Mais le schisme de la Belgique et de la Hollande en 1851 a violé ce principe de théologie naturelle. Le haut penseur que nous citons relèvera-t-il le scandale? Il est plus choquant que la sécession préhistorique ou prolohistorique de la France et de l'Angleterre !)
Il y aurait eu ainsi un unique et puissant royaume du Nord, s'étendant jusqu'aux provinces de langue d'oc, engloliant tous les gens dont les goûts, dont les instincts, dont les mœurs étaient pareils.
Au contraire, le sacre du Valois à Reims a fait une France sans cohésion, une France absurde. Il a dispersé les éléments semblables, comme les nationalités les plus réfractaires, les races les plus hostiles. Il nous a dotés, et pour longtemps, hélas! de ces êtres au brou de noix et aux yeux vernis, de ces broyeurs de chocolat et mâcheurs d'ail, qui ne sont pas du tout des Français, mais bien des Espagnols ou des Italiens. En un mot, sans Jeanne d'Arc, la France n'appartenait plus à cette lignée de gens fanfarons et bruyants, éventés et perfides, à cette sacrée race latine que le diable emporte.
Durtal leva les épaules.
— Dis donc, fit-il en riant; tu sors des idées qui me prouvent que tu t'intéresses à ta patrie; ce dont je ne me doutais guère.
— Sans doute, répondit des Hermies en rallumant sa cigarette. Je suis de l'avis du vieux poète d'Esternod : Ma pairie, c'est on je suis bien. Et je ne suis bien, moi, qu'avec des gens du Nord.
L'auteur de cet intéressant dialogue, l'auteur de Là-Bas (Paris, Stock, 1891) où chacun pourra le
relire et le retrouver (page 65 et 66), M. Joris Karl Huysmans n'est peut-être pas un Français de race très sûre.
On le dit né en Belgique, de parents hollandais. Sans doute naturalisé ou fils de naturalisé, il nous payait ainsi l'écot de sa bienvenue. Et nous le payions de retour. Au moment où parut Là-Bas, M. Huysmans était quelque chose comme souschef de bureau au Ministère de l'intérieur. Il fut, un peu plus tard, décoré de la Légion d'honneur, comme fonctionnaire; c'est tout au plus s'il se trouva un petit nombre de très jeunes gens pour s'indigner de la promotion.
Je le fis, pour ma part, et de 1895 à 1807, dans cette période d'incubation anarchiste où s'accumulèrent les éléments intellectuels que l'agitation dreyfusienne devait utiliser si bien, je n'oubliai jamais, comme en feraient foi bien des textes, de ranger M. Joris Karl Huysmans parmi les pires ennemis de la tradition, de l'ordre et de lapatrie. 0n ne peut en douter : les injures prodiguées à Jeanne d'Arc par la presse radicale sont imprégnées de l'ignoble esprit de Là- Bas. M. Huysmans a écrit ces grandes sottises. Elles ont vécu, duré et germé. Elles ont vulgarisé, pour leur part, un état d'esprit résumé en deux ou trois formules voyantes.
Les pauvres rédacteurs de V Action se réclament d'un Alfred Naquet, qu'ils n'ont peut-être pas lu; s'ils étaient sincères, c'est Huysmans qu'ils invoqueraient, car ils l'ont connu et pratiqué longtemps,
M. Huysmans mérite d'être appelé leur prophète
et leur précurseur : des deux personnages qu'il met en scène, l'un Durlal, en qui Tauleur s'est toujours incarné, n'entend pas sans stupeur pai'lerde la patrie avec quelque intérêt; et l'autre répond posément que sa patrie à lui, est celle où il se trouve bien : il refait " la figure historique de son pays conformément à son caprice, et il envoie au diable les guerriers importuns et la très fâcheuse héroïne dont l'œuvre contrarie les bouffées de sa rêverie. Les personnages favoris de M. Huysmans agissaient et pensaient dès 1891 comme le font depuis 1898 nos plus précieux intellectuels dreyfusiens.
Les choses sublunaires ont d'ailleurs un cours assez constant, dont elles se détournent peu. Ce qui devait arriver arriva. En quittant les religieux qui avaient été, hélas! ses amis et ses bienfaiteurs, M. Joris Karl Huysmans fit un livre, et dans ce livre s'appliqua, avec ses moyens, qui sont faibles, à ridiculiser la maison qui l'avait accueilli. On me dit que les religieux furent mal contents de ce livre. La lecture des pages G5 et 66 de Là-Bas leur eût épargné le calice et enseigné la méfiance d"un hôte pareil. Un nouveau français, un métèque, et qui avait parlé de l'Histoire de France comme l'auteur de Là-Bas, devait se montrer, par une liaison nécessaire, un hospitalisé plus qu'ingrat. En France, du reste, l'anti-patriotismc tient à l'anticatholicisme par des affinités subtiles et profondes.
Des catholiques avertis n'auraient pas eu besoin de se mettre en garde, ils y auraient été tout naturellement, au seul bruit du nom d'un ennemi de la France.
APRES DOUZE ANS
On me dit que Joris Karl Huysmans revint plus tard, en même temps qu'à la foi catholique, à de meilleurs sentiments pour notre patrie : la contre-épreuve vérifie les observations que Ton vient de voir.