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ENTRE POTTIER ET LAMARTINE

LA MARSEILLAISE DE LA PAIX ET l'iNTERNATIONALE

Septembre 1903.

Nous ne sommes pas toujours de l'avis des chefs du parti dit libéral, ou modéré ou nationaliste. Il faut sans doute partager l'aversion que ces messieurs éprouvent pour un chant de guerre civile. Nous n'approuverons jamais les pensées énoncées dans V Internationale et, même si la précaution est jugée superflue, nous serons plus qu'explicite pour échapper au fameux reproche constant de la politique du pire : nous déclarons mauvais de vouloir appliquer la grève aux armées, détestable de faire chanter à de jeunes conscrits : Crosse en l'air, et rompons les rangs, triste et cruel de voir courir des couplets comme celui-ci :

S'ils s'obstinent ces cannibales A faire de nous des héros Ils sauront bientôt que nos balles Sont pour nos propres généraux; —

dautant plus cruel, d'autant plus triste que, pour les trois quarts des personnes qui mettent en circulation le couplet, le texte exact, le texte chanté et vociféré porte : so7it pour nos sales généraux, La basse

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insulte est associée aux menaces de mort. Délit double, diront nos grands jurisconsultes. Le délit est double en effet.

Mais nous nous séparons des principaux critiques de l'Internationale dans le moment précis où ces messieurs mêlent à l'expression de leur révolte ou de leur crainte, celle de quelque étonnement. Toutes les fois qu'ils ont à s'exprimer là-dessus, les organes de la bourgeoisie dirigeante prennent les astres à témoin de la nouveauté inouïe de cette chanson. On dirait que jamais terre française n'entendit un blasphème semblable à celui d'Eugène Poltierct du Flamand Degeyter qui en fit la musique.

M. Jean Jaurès et M. Gérault-Richard ayant mis en avant, comme un précédent respectable, la Marseillaise de la Paix, du noble poète des Recueillements et des Méditations, c'a été parmi nos majestueux libéraux un chœur de protestations entre lesquelles on a particulièrement entendu la voix perçante de M. Emile Faguct. — « La Marseillaise de la Paix est un chant de paix, comme l'indique assez son nom, et V [nternationale est un chant de guerre. » Il y a longtemps que j'ai formé le projet d'examiner cette opinion. Voulez-vous que nous relisions le poème de Lamartine?

Les circonstances dans lesquelles a été composée la Marseillaise de la Paix sont un peu trop connues pour être rapportées. Dans la pensée de Lamartine, il ne s'agissait que de répliquer « à M. Becker auteur du Rhin allemand », c'est-à-dire à l'auteur d'un défi adressé à la nation et à l'armée française. « Ils ne

lauront pas le libre Rhin allemand.... » Ce petit chant germanique, court, rapide, assez bien timbré, paraît-il, répondait à des manifestations belliqueuses d'une partie de l'opinion française en 1840. Le poète de la Marseillaise de la Paix surgit donc, sa lyre à la main, entre les deux grandes races qui se mesuraient du regard.

Pour sa composition matérielle, le poème est formé de grandes strophes de neuf vers séparés par des quatrains en forme de refrain. Ce n'est qu'une magnifique apostrophe dont le quatrain marque et ravive l'accent et le rythme oratoires. D'un souffle fort, d'un mouvement puissant, portant des images splendides, le poète varie les mots de son quatrain, il n'en modifie nulle part ni le ton, ni la pensée :

Roule libre et superbe entre tes larges rives, Rhin! Nil de lOccident, fleuve des nations! Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives Emporte les défis et les ambitions!

Onze fois, en termes peu différents, le fleuve est ainsi conjuré, d'emporter les défis et les ambitluns de ses riverains.

L'architecture générale des idées secondaires employées à fortifier la pensée centrale paraît comporter cinq divisions essentielles :

Dans la première, le poète affirme qu'il n'y aura plus de guerre entre Allemands et Français. Vingtneuf ans à peine avant que fût déclarée la Guerre par excellence entre ces peuples que l'histoire a qualifiés ai' ennemis héréditaires^ Lamartine s'écrie :

Il ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain; Ils ne crouleront plus sous le caisson qui gronde Ces ponts qu'un peuple à l'autre étend comme une main; Les bombes et l'obus, arc-en-ciel des batailles, Ne viendront plus s'éteindre en sifflant sur tes bords ; L'enfant ne verra plus du haut de tes murailles Flotter ces poitrails blonds qui perdent leurs entrailles, Ni sortir des flots ces bras morts.

1841-1870 !... Mais tel apparaissait l'avenir au poète; les Allemands ont d'ailleurs réalisé son rêve pacificateur dès les premiers mois de leur campagne de France en occupant en maîtres l'une et l'autre rive du Rhin. Elles ont cessé depuis lors de s'armer l'une contre l'autre. Il n'y a qu'un moyen de paix universelle : un seul maître pour l'univers.

Lamartine poursuit en déclarant queles vieux châteaux sourcilleux qui gardent le fleuve ressembleront aux rides sur le paisible visage d'un ;beau vieillard, on ne verra plus naviguer sur l'onde brillante que d'ingénieux commerçants ou des touristes curieux.

Pourquoi et comment seront obtenues ces grandes nouveautés? demande le lecteur.

Le poète répond :

— Pourquoi pas ces nouveautés? C'est ce qui existe aujourd'hui qui n'a point raison d'exister. C'est la guerre et non la paix qui a besoin d'être expliquée, c'est elle qui étonne mon intelligence et mon cœur. Pourquoi la vieille guerre inhumaine et dévastatrice? Dieu, qui a composé l'élément de cette onde, ne l'a point créé « pour diviser ses fils, mais pour les réunir »....

Cette défense de la paix par l'exposé de l'inintelli-

gibilité de la guerre remplit la seconde partie du

poème :

Pourquoi nous disputer la montagne et la plaine? Notre tente est légère, un vent va l'enlever La table où nous rompons le pain est encore pleine, Quand la mort, par nos noms, nous dit de nous lever.

Bref, cette vie est courte, mais le monde est vaste; le monde entier regorge de bonnes choses. Il n'y a qu'à les prendre chacun à notre tour, tous ensemble, comme il nous plaira. La nature est assez abondante pour répondre à toutes les fantaisies du cœur humain,l'homme n'aaucunsujet de dépouillerl'homme : il peut avoir, s'il veut le prendre, l'équivalent de tout ce qu'il lui arrive de convoiter. A ces observations remarquablement fausses, le poète en ajoute de folles: le ciel est sans divisions, pourquoi la terre en auraitelle? La raison répondrait sans plus : parce qu'elle n'est pas le ciel.

Le poète réplique en chantant à tue-tête que ce qui ne devrait pas être selon lui ne peut exister devant lui :

Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ?

Ici les vers célèbres aussi beaux de sonorité que vides de sens.

Nations! mot pompeux pour dire barbarie! L'amour s'arrète-t-il où s'arrêtent vos pas? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : Végoïsme et la Iiaine ont seuls une patrie^ La fraternité n'en a pas.

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Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve ! Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, Si ceux que ton flot porte, ou que ton urne abreuve Regardent sur tes bords l'aurore ou l'occident!

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières Qui bornent l'héritage entre l'humanité Les bornes des esprits sont leurs seules frontières Le monde en s'éclnirant s'élève à Vunilé Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis ! Chacun est du climat de son intelligence ; Je suis concitoyen de toute âme qui pcnse^ La vérité, c'est mon pays!

Il ne faut pas demander à l'esprit d'un poêle ns; au siècle de Lamartine ce souveram accord intérieur et cette rigoureuse harmonie intellectuelle qui distinguent Fâmc de Sophocle, de Dante ou de Racine. Avec une nature haute et des dons glorieux, Lamartine avait l'esprit faible. Il manquait de ce sens du vrai et de cette raison qui, tout seuls, ne feraient que des natures droites et fermes, mais qui, associés aux grands dons de l'imagination et du sentiment, élèvent l'âme à la perfection.

Entre les strophes que je viens de citer, la dernière est douloureuse à l'esprit, parce qu'il est impossible de la réaliser tout entière parla pensée. S'il y a des climats pour l'intelligence, comment peut elle être concitoyenne de toute âme qui pense et avoir pour « pays » cette vérité essentiellement supérieure aux variations de climats? En second lieu, comment la zone immense, mais limitée, du rayonnement de la France, peut-elle s'identifier avec l'im-

1. Il me semble avoir lu une variante <Ie ce vers où le mot dit>e est remplacé par homme.

mensilé sans limite où rayonne le vrai? La Vérité habite autant que la Sologne ou le Beaujolais ces plateaux du Thibet où le génie français n'éclate nulle part aux regards éblouis. Si l'on est du climat de son intelligence, cela peut être du climat français, des climats francophiles, des climats peuples de disciples de la France ; cela peut être aussi des climats où la France n'enseigne rien et n'éblouit personne. Quel malheur que de si beaux sons, lorsque l'esprit ne parvient pas à s'en faire une image liée, une représentation cohérente!

L'ennui que nous donnent les contradictions dans les termes fait sentir comment la raison, sans être la source même de la poésie, est nécessaire à la saveur du mélange divin. Dans une coupe étincelante, la liqueur âpre et mal fondue donne aux lèvres une sensation désagréable, à l'âme (que tant d'éloquence remuait) l'idée d'un désordre accablant. La triste évidence se montre ; on découvre que le poète, voulant penser, n'a rien trouvé que des éléments confus qu'il a mêlés sans leur communiquer cette douce unité que justement le 'malheureux rêvait "pour l'ensemble de l'univers! Quoi qu'il en soit, à ce désordre se réduit la seconde partie du poème.

La troisième en découle tout naturellement, avec une égale pénurie de logique. Tous les hommes sont citoyens de la même cité, les nations ne sont qu'un nom pompeux de la barbarie, il n'y a d'autre pays et d'autre climat que la Vérité, et voilà que le poète imagine de célébrer consécutivement les traits natio-

naux des hommes qui bordent le Rhin ! Après avoir dit que les différences entre l'Allemand et le Français sont aussi artificielles que le seraient des divisions dans le libre espace du ciel où ils n'habitent pas, il distingue minutieusement d'après les différences issues de la nature, multipliées par l'histoire, les fils de l'Allemagne et puis les enfants de la France :

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!...

Il y a quelque quinze ans, dans ses Etudes sur le dix-neuvième siècle, M. Faguet, après avoir cité ce premier vers, aimait autant ne pas nous transcrire le reste. Mais nous avons fait du chemin. Beaucoup de braves gens qui se croient toujours bons Français liront aujourd'hui, comme M. Faguet, sans sourciller la strophe allemande dn grand poème :

Vivent les nobles fils de la grave Allemagne; Le sang-froid de leur front couvre un foyer ardent: Chevaliers tombés rois desmains de Charlemagne, Leurs chefs sont les Nestors des Conseils d'Occident! Leur langue a les grands plis du manteau d'une reine, La pensée y descend dans un vague profond, Leur cœur sur est semblable au puits de la sirène Où tout ce que l'on jette, amour, bienfait, ou haine, Ne remonte jamais du fond.

C'est le symbole de la foi germanique entre Starl et Michelet, ramassé en neuf vers.

Le quatrain suivant est curieux. Un bon républi cain aurait pu s'offusquer d'une louange accordée aux Nestors de l'Occident. Mais Lamartine ne s'embarrasse pas de si peu ! Les rois, princes et principicules de l'Allemagne féodale sont métamorphosés d'un coup de baguette en souverains plébiscités ;

Roule libre et fidèle entre tes nobles arches O fleuve féodal, calme mais indompté !

Verdis le sceptre aimé de tes rois patriarches Le joug que l'on>choisit est encore liberté.

Les Français de Charles X et de Louis-Philippe sont des serfs misérables. Les Allemands de Gaspard LXXXIV, landgrave ou margrave de Thunder- Irunck, sont des êlres ornés de justice et de liberté.

La féodalité détestable chez nous, pleine de grâce et de bonté chez les Allemands! La turlutaine de Monod restait fort répandue en France aux environs de 1870. Fustel de Coulanges en pleura.

La France et les Français ont leur couplet : c'est la France, ce sont les Français de FÉvangile révolutionnaire ou des migrations celtiques d'il y a !2000 ans :

Avant-garde de Dieu qui devancent ses pas! Comme des voyageurs qui vivent d'espérance Ils vont semant la terre et ne moissonnant pas.

Leur arc est proprement celui qui lance « l'idée ou la mort ». Tout le solide et le puissant de la substructure française : romanisme, catholicisme, monarchie capétienne, n'existe naturellement plus pour Lamartine. Qu'en ferait-il? Il reconnaît sa France dans la suicidée de ces derniers cent ans, celle que Michelet et Quinet appelaient le Christ des nations, celle qui monte sur la croix pour le rachat de l'univers.

La quatrième partie du poème ne comprend quïme strophe destinée à faire entrevoir rapidement le fracas des empires, partant leur vanité. Comme il s'aofit de l'Orient, la beauté des images, leur subhme.

leur pittoresque et leur éclat le disputent à la nullité ou à rincertitude de la conception :

Là, d'empires poudreux les sillons sont couverts ; Là, comme un stylet d'or, l'omUre des Pyramides Mesure l'heuro morte à des sables livides Sur le cadran nu des déserts!

Sans doute! Les empires terresti^es sont devenus des cendres vaines. Mais, sur les Nuées vaines dont l'esprit de Lamartine s'enchante, la cendre a l'avantage d'avoir été, d'avoir duré, d'avoir assuré au genre humain des conditions de vie plus ou moins supportables, d'avoir hérité puis transmis le dépôt civilisateur, enfin d'avoir réalisé un ensemble de biens matériels et moraux infiniment supérieurs à ce qui eût été ou même pu être sans eux. La pire organisation est une chose humainement supérieure à l'absence d'organisation. La pire tyrannie asiatique a plus avancé les affaires du monde que l'état délabré des sociétés sans forme ni lois qui, nées dans la sauvagerie, se sont perpétuées de même jusqu'à nous. Qu'est-ce que les divagations de Lamartine? La projection laïcisée des cris de révolte du prophétisme hébreu : Israël sans sa religion, c'est-à-dire un peu moins que rien. Autant il est aisé d'admettre, selon le thème de Bossuet, le néant des empires devant le Tout-Puissant, autant ces néants se relèvent, se réhabilitent et se justifient, à part quelques exceptions monstrueuses, du point de vue des intérêts du genre humain.

Vient enfin la cinquième et dernière partie de cette Marseillaise. Lamartine passe brusquement à l'avenir.

Sur ces empires morts, sur cet orient vide, il exhorte, sans le moindre souci de se contredire une fois de plus, les Allemands et les Français à courir fonder quelques dominations nouvelles. Colonisez! colonisons! II leur montre l'Egypte, où nous commencions alors à nous installer confortalîlement sans le concours de l'Allemagne et malgré l'Angleterre :

Jetons les blonds essains des familles humaines Autour des nœuds du cèdre et du tronc des palmiers! Allons, comme Joseph, comme ses onze frères Vers le limon du Nil que labourait Apis...

Fabriquons des vaisseaux, tendons des voiles, trafiquons, enrichissons-nous, très vertueusement du reste et conformément aux programmes que M. Guizot, redevenu premier ministre, devait proposer à la France. Il semblait au poète que tous les loups se feraient agneaux, du moment qu'ils guetteraient la proie sur un rivage un peu reculé :

Rapportons-en le blé, l'or, la laine et la soie. Avec la liberté, fruit qui germe en tout lieu! Et tissons de repos, dalliance et de joie L'étendard sympathique où le monde déploie L'unilé, ce blason de Dieu.

Cette vue idyllique de la politique coloniale devrait être jugée sévèrement par nos socialistes français. Mais l'un d'eux m'assure que la strophe traduit l'état d'esprit de la bourgeoisie française qui avait besoin de la paix pour faire ses affaires. Soit, mais il est d'aussi mauvaise politique que de mauvaise poésie de généraliser des états accidentels, sans rien calculer du possible. Meilleurs philosophes, c'est-à-dire meilleurs poètes et hommes d'État plus pratiques, ils

auraient su que tout développement colonial ou industriel, créant des richesses nouvelles, crée aussi des sujets d'envie et de dispute entre les sociétés. Ce ne sont pas les pauvres cantons suisses, au temps qu'ils n'avaient rien à disputer entre eux, qui font de grandes et longues guerres suivies : ce sont les civilisations puissantes, Carthage d'Annibal, contre Rome de Scipion, France de François P'^, contre Allemagne de Charles-Quint. Les rivalités industrielles créent ou créeront des guerres industrielles ; les rivalités coloniales, des guerres coloniales. Les pohtiques romantiques de 1840 ne soupçonnaient pas ces vérités, si claires aujourd'hui que l'expérience les a contrôlées !

Il suffit de feuilleter le volume des RecKeillemenls poétiques pour sentir que l'erreur de la Marseillaise ne fut point une faute isolée dans la vie de Lamartine. Elle exprimait le fond même de ses pensées. Ce poète qui, de tous ses contemporains, a peut-être gardé le goût le plus classique et cette pure langue que la lecture de Mérope et d'Athalie lui avait inculquée dès son adolescence, avait profondément perdu le sens supérieur de l'ordre de l'esprit, tel que l'établit la raison classique.

Son Toast aux Gallois qui est de 1858 porte le reflet de douloureuses chimères. Il y est souhaité que le choc des verres amis, tenus par les Bretons d'Angleterre et par ceux de France, fasse tomber dans la mer qui nous baigne Vorgueil jaloux de nos deux pavillons. Il y est prédit, pour faire plaisir à M. d'Estournelles, un Sinaï de paix entre les nations.

On donne la terre à la France. On offre à lAngleterre la mer, sans se demander ce que deviendront, à ce pacte, les pêcheurs de Basse-Bretagne et les armateurs nantais :

A nous les champs d'argile, à vous les champs amers.

On combine le titre des journaux que devaient fonder, cinquante ans plus tard, M. Ernest Vaughan et M. Jean Grave,

L'aube de jours nouveaux fait poindre ses raj'ons.

Enfin la thèse de l'anarchie internationale est formulée avec une précision rigoureuse :

L'homme n'est plus Français, Anglais, Romain, Barbare, Il est concitoyen de l'empire de Dieu ! Les murs des nations s'éci'oulent en poussière, Les langues de Babel retrouvent l'unité, L'Evangile refait avec toutes ses pierres Le temple de l'Humanité.

Dans une autre pièce, l'épîlre à Adolphe Dumas, une sorte de programme philosophique. comporte ces formulés vagues dans leur teneur, mais précises pour la direction générale :

De ces troupeaux humains que la verge fait paître, Parqués, marqués au flanc par les ciseaux du maître ; Fondre les nations en peuple fraternel Marqués au front par Dieu de son chiffre éternel; Au lieu des mille lois qu'une autre loi rature, Dans le code infaillible écrire la nature, Déshonorer la force....

Ces mots impies dispensent de plus citer.

... Je n'ai pas la prétention de démontrer en forme que les hommes de 48 furent des « quarantehuiteux». Si même j'insiste pour rappeler des vérités éblouissantes, c'est que nos libéraux, fils de leurs

'256 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. pères, tendent à transformer en types et en modèles de citoyen ces docteurs de l'anarchie cosmopolite et révolutionnaire. Mais devant les textes, éclairés par le jour des événements, il est aisé de voir qu'il n'y a pas opposition entre l'esprit de Lamartine et celui d'Eugène Poîtier.

Le chant de paix, entonné par le premier, n'est chant de paix qu'en apparence. S'il célèbre la paix entre les peuples, cela revient à conseiller la guerre entre concitoyens. Si, en effet, les nationahtés ne représentent plus qu'une pensée barbare, ceux qui maintiennent les nations, depuis les princes jusqu'aux gendarmes et aux douaniers, sont à combattre et à fusiller. S'il est juste de rehausser des plus splendides falbalas de décoration poétique la maxime : Déchirez ces drapeaux, et cette autre maxime : Végoïsme et la liaine onl seuls une patrie, ceux qui voudraient faire saluer ce drapeau, ceux qui commanderaient la défense du dernier refuge de « la haine et de l'égoïsme », ce sont des monstres, ce sont des « tyrans » : ils doivent être mis au mur.

Eugène Pottier et son pubhc l'ont fort bien

compris :

Ils sauront bientôt que nos balles Sont pour nos sales généraux.

Et, si l'on demande où est, dans V Internationale,

l'accent magnanime, le ton généreux et pacifique de

Lamartine, je répondrai encore que ce ton n'en est

pas absent. Il y a dans la strophe la plus incriminée

du poème de Poltier ce vers qui en dit long sur les

intentions idylliques de son auteur :

Paix entre nous, guerre aux tyrans!

Paix entre nous, à notre parti et à notre classe, paix à notre amitié, guerre aux personnes d'autre classe et d'autre parti, aux gens de notre inimitié.

L'homme étant un animal essentiellement querelleur, contentieux et belliqueux, et les conditions de la société surtout industrielle étant les conditions mêmes de la guerre^, il s'ensuit que la guerre, étant supprimée entre nations, se poursuivra à l'intérieur de chaque territoire. La guerre en soi y gagnera, et la paix tout court y perdra.

Que Lamartine crût plaider la cause de la Paix tout court, j'en suis persuadé; mais Eugène Pottier croyait être l'ami des hommes, lui aussi. Et Marat aussi. Et si ces deux croyances étaient toutes deux fausses, Pottier était plus excusable que Lamartine de la professer.

Un dco articles capitaux de la pensée du nationalisme complet, du nationalisme qui aboutit à la royauté, c'est de formuler des doctrines qui sont pures. Les hommes d'État doivent chercher la conciliation entre les idées et les faits : pour qu'une Politique soit juste dans son cours, il faut qu'elle découle de principes aussi rigoureux que possible.

Voilà pourquoi nous ne nous croyons pas le droit de conclure aucun pacle intellectuel avec le libéralisme et la démocratie, bien que les démocrates et les libéraux soient assurés de nos dispositions personnelles les plus suaves. Notre concours leur est

1. On dira que je n'ai pas démontré cette proposition au cours de ce chapitre. En est-on bien sûr? Mais si ce n'est pas fait, on ne perdra rien pour l'attendre.

258 QUAND LES FRANÇAIS NE S AIMAIENT PAS. acquis lorsqu'il s'agira de défendre avec eux une institution nationale ou traditionnelle à laquelle leur manque essentiel de logique les aura ralliés. Dans l'ordre des idées, nous ne pouvons avoir pour eux qu'un sentiment .: l'horreur. Ni Pottier, ni Ravachol ne nous inspirent, intellectuellement, l'horreur et le dégoût que nous inspirent les idées d'un Lamartine ou d'un Jules Simon. Et voici pourquoi : Lamartine et Simon posaient tous les principes de l'Internationale et de l'Anarchie, et ni l'un ni l'autre n'eût osé conseiller de fusiller des généraux ou de faire sauter des maisons bourgeoises. Tenir un principe pour évident et en esquiver les conséquences régulières, c'est le dernier degré d'abjection pour l'esprit humain.

La vue de leur inconséquence doit aussi nous donner du cœur. Elle nous défend de nous laisser intimider par un nom, par une renommée, par un maître. Elle est vaine et sotte, la respectueuse objection :

— Vous laissez Lamartine (ou Simon ou Hugo) aux adversaires de la France. N'est-ce pas impricdent?...

Si Hugo, si Simon, si Lamartine appartiennent aux adversaires de la France, il n'est au pouvoir de personne de les leur enlever. Ni nos sacrées paroles, ni nos magnifiques écrits n'empêcheront la Marseillaise de la Paix, d'être le poème qu'elle est, de refléter le sentiment qu'elle reflète.

En quoi d'ailleurs un Lamartine ou un Hugo feraient-ils autorité en matière de philosophie politique? Personne n'aime Lamartine plus que nous, n'admire mieux que nous Hugo. Mais les bien ad-

mirer, c'est constater que leur raison était assez faible, et leur esprit des plus légers. Ceux qui invoqueront cette fragile et vagabonde pensée ne s'en trouveront ni enrichis ni fortifiés. Je félicite les lecteurs de Lamartine d'être bercés d'un chant si moelleux et si pur; je les plains de s'abandonner à des rêves incohérents. Exclure de sa vie politique des maîlres pareils, non sans goûter leurs qualités d'imagination ou de sentiment, leur poésie splendide et sublime, bien qu'incomplète, c'est se séparer de principes de diminution et de décadence ; c'est partant se guérir, et c'est aussi se mettre en mesure de croître.

Il est parfaitement possible que demain un Jaurès aille crier dans son journal que ces royalistes et nationalistes profanent les autels en distinguant chez un grand poète le beau du laid, le vrai du faux. Ce Jaurès peut être écouté, nous valoir des murmures ou de la défaveur. Ce petit revers apparent cachera une grande force: comme, chez l'adversaire, l'apparence du succès l'empoisonnera. Quiconque sait guérir en soi la maladie de Hugo et de Lamartine ne craindra plus d'être infecté du virus de Pollier. Ouest-ce au contraire qu'échapper aux violences de ce dernier si l'on se trouve faible contre le langage et la mélodie des deux enchanteurs ? Leur romantisme politique, leurs Nuées libérales et démocratiques de 18iO, ramènent à la Révolution, cest-à-dire au terme dernier de l'abaissement intellectuel, à cette mort spirituelle qui provient des sottises. Les sottises tuent les nations, tuent les partis, annulent les hommes.

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