CONDITIONS POLITIQUES DES FORCES MILITAIRES
Avril 1902.
Voici un double recueil d'études guerrières, que des officiers français ont traduites du fameux écrivain militaire allemand le baron Colmar von der Golz : d'abord Rosbach et léna, « recherches sur l'état physique et intellectuel de l'armée prussienne pendant l'époque de transition du xvni'^ au xix*^ siècle », puis la Nation armée « organisation militaire et méthode des guerres modernes ».
Cet écrivain militaire ennemi, historien informé^ technicien remarquable, sait raisonner les faits qu'il rapporte et les pratiques qu'il recommande. « A quoi bon, s'écrie-t-il, discuter sur la question de savoir si la guerre honore ou dégrade l'humanité? » « Ce qui est certain, c'est que la guerre est la loi des hommes, la destinée inéluctable des peuples. Une paix éternelle n'est pas réservée aux mortels sur la terre. » Mais aujourd'hui moins que jamais!
C'est avec un intérêt tout particulier que nous envisageons la perspective d'une guerre prochaine. Chacun est pénétré du pressentiment que cette guerre aura un caractère de violence et de dévastation inconnu jusqu'ici. Ce ne sera
L'INSTRUMENT DE LA DÉFENSE. r.()7
plus une simple lutte engagée entre des armées, mais bien le choc des nations entières se ruant les unes sur les autres. Toutes les forces morales seront, de part et d'autre, concentrées en vue d'un combat pour la mort ou pour la vie; depuis le plus petit jusqu'au plu» grand, toutes les intelligences seront en travail en vue d'une œuvre de destruction mutuelle. Le fléau de la guerre croîtra en raison même de l'accroissement des armées. Il n'y a pas à en doUter, les guerres de l'avenir auront un caractère de solennelle gravité dont la joyeuse chevalerie des anciens temps se serait fort mal accommodée.... En suivant la voie de leur civilisation particulière, les peuples entrent en conflit.
Celle page classique définit un avenir toujours menaçant. Mais le premier philosophe du xix^ siècle dit qu'il faut régler le présent cVaprès l avenir déduit du passé. Consciemment ou non, Von der Golz se conforme à cette puissante maxime. Il cherche, dans le passé de la nation prussienne, ce qu'elle doit faire ou éviter aujourd'hui. Je n'ai pu m'empêcher de relire avec une espèce de joie amère, le chapitre consacré à l'examen des « causes de la catastrophe », une calastrophe qui date de 180G et qui s'appelle léna.
Le général prussien constate que dès le lendemain des succès de Napoléon, Berlin s'efforçait de gagner les bonnes grâces du vainqueur. Les Allemands disaient avec satisfaction : il n'y a plus d'Allemagne. Les journaux allemands encensaient la France, Napoléon et les maréchaux. Telle était la maladie de l'Allemagne.
« Comment, dit Von der Golz, avail-on pu en arriver là. »
L'analyste prussien répond :
1« C'était l'effet de « la tutelle » administrative
dans laquelle le Grand Frédéric avait tenu son lovaume. Ce centralisateur jusque-là sans rival avait voulu imposer partout sa direction personnelle. Mais, lui mort, « le royaume se trouva orphelin ».
'i" A la suite des maux de la Guerre de Sept ans, les successeurs de Frédéric s'étaient d'abord appliqués à ménager le peuple et, tout au fond à le flatter. » Le gouvernement était autocratique quant à la forme, mais au fond il était démocratique, » dit Von der Golz, et il cite ce curieux mot de Clausewitz : « Ce gouvernement se distingue surtout par une certaine tendance au libéralisme ». On espé- )'ait ainsi « conjurer l'orage qui s'accumulait à Paris depuis 1789 ».
a*^ <t Vint ensuite l'enthousiasme i)roduit par le mouvement français pour les droits de Ihomme et de la dignité de l'individu » :
La personnalité seule comptait pour quelque chose : le rang, la position, l'origine n'étaient plus rien ; il était de bon ton de sembler les ignorer. On écrivait avec affectation : Mollendorf, Lottum, Massenbach, Guionneau, Gaudi, KleilT, Kockeritz, Schulenbourg, et non : von Mollendorf, comte Lottum, von Guionneau, von Gaudi, etc.
i" Si l'on affectait de mépriser beaucoup la France et de n'appeler les Français que « les anciens soldais de Rosbach » on n'en devenait pas plus chaud pour la Prusse et pour les Prussiens. « Le sentiment national avait disparu, et avec lui les passions solides et saines, le feu sacré et l'amour violent de la patrie. Le dilettantisme spintiiel avait détruit le sens pratique. »
.V La notion de lEtat avait disparu ou plutôt avait
été intervertie, Von der Golz nous explique à merveille comment :
L'intérêt de l'Etat ne pouvait manquer de sombrer au milieu de cet égoïsme et de ce culte du bien-être personnel. Au temps de Frédéric tout lui avait été sacrifié; maintenant c'était le contraire. FJÊtat devait élrr. le :^ou ffre-doihleur dont chacun exigeait des efforts, protection au dehors, sécurité au dedans, sans consoitir à lui rien accorder povr cela.
6° Conséquence directe du précédent désordre : « L'élément militaiie était absolument subordonne aux autorités civiles de la classe la plus inférieure. » D'après Funk, lieutcnant-g-cnéral saxon, qui élail, en 4806, major et premier adjudant du général Von Zerzchwitz, « les baillis et bourgmestres regardaient fièrement du haut de leur grandeur les officiers supérieurs, certains que ceux-ci, en cas de conflit, seraient condamnés par toutes les instances' ». En Prusse comme en Saxe, « l'officier avait des raisons de croire que, en toutes circonstances, il se tirerait mal d'un conflit avec les aulorités civiles. « D'après un témoin du même temps, Scharnkorst, « lorsqu'un officier, dans une discussion avec un bourgeois ne cède pas immédiatement, lorsqu'il commet une faute légère envers l'aulorilé civile, lorsqu'il se bat avec les étudiants, en un mot lorsqu'il donne les preuves d'une vivacité de caractère naturelle et inséparable du métier militaire, il est puni bien plus sévèrement qu'un bourgeois qui aurait commis la même faulc ».
Von der Golz ajoute :
Tandis que les bourgeois regardaient comme tout natu-
1. Ne se dirait-on pas la France en 1907, quand le décret de Messidor sur les préséances eut été aboli par M. Clemenceau.
rel qu'en cas de guerre l'armée dût les protéger au dedans et au dehors, les autorités civiles, au contraire, refusaient à l'armée tout droit de participer aux détihér-.t lions sur les aits qui touchaient à Vintérêl commun '.
Telles sont, au dire du plus autorisé des écrivains militaires prussiens, les six grandes causes de Taffaiblissement de l'armée, de la nation et du gouvernement que les Français ont vaincus ensemble à léna. J'aimerais que, sur chacun de ces six points, la France contemporaine ébauchât un examen de conscience en remontant du dernier au premier.
1" Quelle situation faisons-nous à l'armée par rapport au pouvoir civil-?
2° Ne prenons-nous pas, nous aussi, l'État pour notre débiteur universel, auquel nous estimons ne rien devoir ?
5° Qu'est devenu ou que devient notre sentiment national ? « Le dilettantisme spirituel » n'est-il pas en train de détruire chez nous le sens de l'action ou « sens pratique » ?
i° Que pensons-nous des Droits de l'homme, de la dignité de l'individu? Les idées de 89 ne sontelles pas revenues à leur période de virulence ?
o« îs'e sommes-nous pas en démocratie, ou si l'on n'est jamais en démocratie que très relativement, une vraie démocratie n'étant un régime réalisable que par la mort du pays qui l'adopte, tout le système
1. Cela rappelle notre abolition du service de trois ans en 1903 sans que le Conseil supérieur de la Guerre eût même été consulté.
2. Déjà la Cour de cassation, la Presse, les Chambres prodiguaient les humiliations à l'armée française traitée en paria depuis le début de l'Affaire en 1897.
législatif et constitutionnel ne tend-il pas à cette mortification nationale?
6° Ne sommes-nous (point du fait de Frédéric II, mais de celui de Napoléon P"^) le plus centralisé et par là le plus inerte peuple d'Europe?
Von der Golz assure que rien ne s'improvise. Pas de succès, dit-il, « sans préparation ». S'il est vrai que la guerre soit la condition fatale du genre humain, s'il est encore vrai que la prochaine guerre doive surpasser en horreur et en violence toutes celles qui ont précédé (l'une et l'autre opinion sont courantes en Allemagne, grave chance de vérité), si tout cela est vrai et que le général prussien ne se soit pas trompé dans son analyse des faiblesses qui déterminèrent léna, il semble bien que ce soit à un autre léna, mais à un léna vu du côté prussien, à l'écrasement pur et simple que nous destine la désorganisation générale de noire politique, de nos mœurs et même de notre armée.
Du moins, la concordance entre la Prusse de 1806 et la France de 1902, est-elle assez frappante! Elle ne frappe point nos orateurs nationalistes : de nos six faiblesses, ils n'en veulent sentir que trois, la centralisation (et encore!), la désorganisation militaire, la baisse du patriotisme. Aucun ne prend garde à la diminution de l'idée de l'État, ni à la révolte individuelle, ni à cette démocratie qui, au témoignage d'Ernest Renan, constitua toujours « le plus fort dissolvant de la discipline militaire ». M. Lemaître, M. Déroulède et leurs amis ont tous à la bouche les mots de démocratie, de libéralisme et aussi de socialisme « au bon sens du mot »....
Ce sera tant pis pour eux et pour nous. Nous nous sommes trouvés une première fois, de 1860 à 1870, dans la situation des Prussiens d'avant léna, Sedan nous a donné la première leçon. Nous revenons à 1869 : les sages craignent, mais calculent un juste retour naturel.
Oh! sans doute, les coupables s'excuseront. Ils se sont déjà excusés. Ils allégueront leurs intentions, qui ont été pures et droites. La nature des choses se moque des intentions! Son jeu malin ne consiste qu'à les rendre méconnaissables à travers le tissu des événements. Le même ordre semble s'imposer aux peuples aussi bien qu'aux personnes : — Vos vœux ne sont de rien, la plupart d'entre eux conspirent contre vous-même. La grande affaire est de discerner, non quel est votre désir ou votre vouloir, mais quel est votre bien et sa condition. Cette loi dégagée vous permettra du moins de correspondre aux circonstances et peut-être de les dompter.
On voit bien de quel usage serait à la France ce conseil philosophique. Elle songerait moins à faire l'héroïque, et par exemple, à renouveler artificiellement ce qui ne saurait reparaître, ayant été une fois, l'état d'esprit de 1792 : elle songerait davantage à se donner les institutions politiques et les organes militaires qui permettent, toutes choses étant égales d'ailleurs, un solide espoir de victoire.