Au mois de mai
\'ou8 des, Athéniens, les plus forts de tous les Grecs, en vaisseaux, en cavalerie, en infanterie, en revenus; et vous ne savez vous prévaloir de rien à propos.
^'ous faites dans vos guerres avec Philippe comme fait un Barbare quand il lutte. S'il reçoit un coup, il y porte aussitôt la main. Le frappe-t-on ailleurs, il y porte îa main encore. Mais de parer le coup qu'on lui destine, ou de prévenir son antagoniste, il n'en a pas l'adresse, et même il n'y pense pas. Vous, pareillement, si vous entendez dire que Philippe s'est jeté sur la Chersonèse, vous y envoyez du secours; s'il est aux Thermopyles, vous y courez : s'il tourne lie quelque autre côté, vous le suivez, à droite, à gauche, comme si vous étiez à ses ordres. Jamais de projet arrêté, jamais de précaution. Vous attendez qu'une mauvaise nouvelle vous mette en mouvement.
— Quelle histoire des bons Français depuis trente ans et depuis cent ans! se dit mon ami, en fermant le livre et en le rouvrant, pour relire et pour mieux songer.
Ce Démosthène aidant, il se demanda s'il n'y avait pas quelque chose de profond, d'éloigné, d'à long terme, mais d'utile et d'unique à proposer à la France contemporaine dans le sens de prévoir, de parer et de prévenir^
« Pourquoi pas? »
Le soir même, il écrivait aux frères II... qu'il acceptait.
APRÈS QUATORZE ANS
On trouvera dans la seconde préface (191.")) de Kiel et Tanger la suite de la vie et des aventures de ce dernier texte de Démosthène au début du xx" siècle, On vient de voir qu'il commençait à nous hanter cinq ans entiers avant la fin du xix'..., De l'article de la Gazette de France, qu'on vient de lire, il a passé dans
l'Action française, en 1905, a servi en 1910 d'épigraphe au tïers livre de Kiel qui se trouve intitulé, comme par un fait exprès, « Inertie et mouvements ». De là, A a sauté dans les glorieuses colonnes du Temps pour être commenté sans signature par M. André 'Tardieu, puis, avec signature, par M. René Pinon. La guerre lui a donné un surcroît de signification et de pertinence. M. Georges Batault qui le transcrivait avec raison le •22 janvier 1916 dans la Gazette de Lausanne, ajoutait non moins justement que les « Harangues et les Plaidoyers du plus grand orateur de l'antiquité devraient être un objet de méditation pour les hommes d'État qui ont la charge périlleuse des intérêts des pays alliés et surtout pour les parlementaires qui font preuve d'un sens politique si médiocre » ! C'est sans doute pourquoi M. Léon Bérard en voulut lancer une phrase à la tribune de la Chambre pour souhaiter la bienvenue au ministère Briand, l'exhortant à inarcher désorynais à la tête des événements comme un générai à la tête de ses soldats. Enfin, Maurice Barrés a cité la même page en modèle et en règle aux gouvernements hésitants qui se laissent devancer par un adversaire dont ils n'ont pas deviné la tactique. 11 l'a fait d'après une belle traduction que lui en forgea tout exprès le directeur de notre École d'Athènes, M. Fougères. Depuis, notre ami Louis Dimier a repris le texte grec, l'a serré de plus près et de nouveau vaincu, mais nous n'avons pu nous empêcher de rester fidèle à la composition de l'abbé d'Olivet qui avait charmé, obsédé, éclairé cette ancienne soirée de notre jeunesse où nous nous demandions à quoi doit réfléciiir l'écrivain politique et dont la voix toute française (dans le français des belles traductions de l'ancien régime) nous répondit pour l'orateur qui mena le deuil de l'indépendance athénienne : prévoir pour prévenir, manœuvrer, pour n'être pas manœuvré, pour n'être pas agi, agir.
Un de nos grands amis, M. l'abbé Delfour, nous
a adressé, fin 1915, une lettre parue, sans nom d'auteur, dans l'Action française, qui confirme avec une exactitude parfaite les vues de M. Maurice Croiset sur les panhellénistes du iv= siècle; à force de concevoir une Athènes sans liberté, ils noyèrent leur patrie dans l'Asie barbare.
Voici cette lettre :
C'ef^t l'honneur du prophélisme nationaliste d'avoir fait revivre pour l'instruction des Français du xx' siècle une page admirable des Philippicjues où IJémosthène décrit avec tant de force, quelques très fâcheuses conséquences du régime démocratique et parlementaire. Après un assez grand nombre d'années, hélas! la lente opinion française est presque renseignée. Il ne dépend que d'elle de savoir pourquoi <■ tel belligérant manœuvre et pourquoi tel autre est manœuvré ».
On peut ci-aindre seulement que, faute d'être complété, ce tardif progrès de l'information française ne soit exploité par les Allemands et ne tourne, en définitive, ou ne paraisse tourner an profit de leur cause.
Ke vonl-ils pas se dire? : » Enfin! enfin les Français reconnaissent l'exactitude de cette double équation établie par notre Droysen : Athènes égale France, et Macédoine égale Prusse. Or, l'Athènes qui lutte contre Philippe et Alexandre est une Athènes décadente et corrompue, incapable de présider désormais aux destinées de la grande civilisation. Au contraire, la Macédoine a une vie débordante qui va subjuguer l'Asie et créer cette civilisation qui s'aps'appelle l'hellénisme. Habemus confltcntes Gallos: les Français s'inclinent tien, cette fois, devant l'écrasante supériorité de l'Allemagne contemporaine, héritière certaine de la Macédoine conquérante. »
A cela, il ne serait peut-être pas impossible de répondre. Les Allemands n'auraient le droit de triompher de leur fameuse équation droysénienne que si l'histoire s'arrêtait deux siècles après la mort d'Alexandre, soit aux environs de l'an 100 avant Jésus-Christ. Malheureusement pour eux, elle a continué et, en continuant, elle a fait s'écrouler tous les châteaux construits en Orient par l'imagination macédono-prussienne.
D'une part, en efTet, l'hellénisme, œuvre d'Alexandre, s'est révélé de qualité inférieure. Mélange kolossal d'Asie à demi-
barbare et de Grèce décadente, il forme par rapport à la grande civilisation une sorte de schisme qui va se perdre, après quelques siècles, dans le byzantinisme.
D'autre i:iart, Athènes vaincue a fait l'éducation de Rome victorieuse et dirigé vers l'Occident ce grand courant de la civilisation gréco-latine qui va devenir la civilisation gallolatine et catholique.
Que les Allemands se targuent d'avoir reçu en héritage la mission conquérante de la Macédoine. Cette mission qu'ils n'ont pas encore remplie d'ailleurs, mais qu'ils ont déshonorée déjà, n'a pas toute l'amplitude qu'ils supposent. Ils vont faire triompher dans les bazars d'Orient le commerce et l'alexandrinisme, ce qui constitue une culture plutôt médiocre. Et pour combien de temps? Car la force qui dure n'est pas du côté de la Macédoine, mais du côté d'Athènes unie à l'éternelle Rome.
Voilà une constatation qu'il ne serait peut-être pas inutile de joindre quelquefois au commentaire chronique de la page fameuse de Démosthène... Oui, même affaiblie par le parlementarisme démocratique, Athènes (ou la France) représente en face de la Macédoine (c'est-à-dire de la Prusse) non pas seulement l'écrasante supériorité de la culture, mais le triomphe de la force durable.
M. l'abbé Delfour a tout à fait raison, c'est à l'esprit de civilisation occidentale que l'avenir appartient. Il suffira donc à nos Athéniens de pratiquer à la romaine cette science politique conçue par nos Aristote, et de redevenir fidèles à leur propre nature, toute raison, toute sagesse, pour triompher, en fin de compte, de la barbarie.
Mais il reste essentiel de s'arranger pour vaincre, en premier et non en dernier lieu, sous le nom et sous les drapeaux de la France, et non pas sous le nom de quelque autre peuple choisi, qui pourait hériter de notre expérience, de nos arts, de notre savoir.