UN NATIONALISTE ATHÉNIEN
Septembre 1902.
Ayant peine à retrouver ce petit buste de Démosthène que l'on a caché dans la demi-ombre du corridor de Pan, je m'avisai du parti le plus chimérique et me renseignai auprès du gardien des antiques.
— Démosthène? redit-il avec gravité.
Puis, entr'ouvrant les bras avec assurance :
— C'est moderne?
Je rectifiai.
— Alors, dit-il, c'était un Grec.
— Oui, fis-je.
Et, me laissant aller au démon du renseignement :
— Une espèce de nationaliste athénien.
Le gardien leva des yeux, où brillèrent Tétonnement, l'approbation, l'incrédulité. Que le gouvernement exposât un ami politique d'Edouard Drumont, de François Coppée et de Jules Lemaître à l'admiration des Anglais et à la copie des rapins, cela n'était guère croyable : toutefois, si cela était, c'était fort bien de la part de M. Chaumié. Tandis que, à défaut d'une indication, je recueillais ces jeux de physionomie, ma bonne étoile remit le Démosthène sur ma route et jamais, je l'avoue, je
ne contemplai avec un pareil intérêt la petite tête obstinée.
Je lui avais donné un titre à l'étourdie, et pour me divertir beaucoup plus que pour correspondre aux strictes données de l'histoire. Mais M. Maurice Croiset, dans Minerva, vient de m'apprendre que je ne faisais aucune erreur. « Patriote athénien » n'aurait pas suffi. Nationaliste, c'est-à-dire patriote traditionnel.
Comme je m'étais fait le docteur du gardien du Louvre, ainsi, mais à bien meilleur titre, M. Maurice Groiset peut être appelé mon docteur. Il professe un cours de littérature grecque au collège de France, cette vieille citadelle de l'hellénisme, et son frère, M. Alfred Groiset, exerce les mêmes fonctions chez les latinants de Sorbonne. Les deux frères Groiset sont les auteurs d'une grande Histoire de la littérature grecque, qui est, je crois, la mieux au courant des derniers travaux.
Il n'est donc pas injuste d'admettre une opinion de M. Maurice Groiset sur Démosthène. La causerie trop brève dans laquelle il la développe fourmille d'allusions directes à nos luttes, à nos soucis, à nos débats contemporains. Mais toutes sont voilées et discrètes: ce n'est pas M. Groiset qui se permettra d'écrire crûment, à propos d'un roi de Juda, le nom de Lacenaire. De pareilles fautes de goût, peu supportables dans l'histoire de la barbarie judaïque, sont exclues par définition d'une étude de l'atticisme.
Les mots n'y sont donc pas. Mais voici la chose. L'Athènes du iV^ était menacée par le roi de î\Iacé-
doine. Démosthène faisait de son mieux pour la secouer. En vain, ou à peu près. Cependant le péril est net, et le patriotisme n'est pas éteint. Pourquoi, comment ces forces naturelles sont-elles sans action et sans influence, en dépit de l'ardeur et de l'activité d'un homme d'État clairvoyant? Pour nous faire comprendre l'échec de Démosthène, INI. Maurice Croiset nous présente Isocrate avec son parti :
Un groupe d'hommes, important par le nombre, par la considération, par l'intelligence, incline, pour des raisons d'ailleurs diverses, à des concessions, à des atermoiements qui paralysent l'énergie de la défense. Dans ce groupe, un personnage est particulièrement digne d'attention : c'est Isocrate. Athénien de pure race, sincèrement attaché à sou pays, honnête, doué d'une intelligence nette, très apte à raisonner, il est de ceux qui ne sentent pas la nécessité d'une résistance désespérée. Les revers, les mécomptes ne semblent pas le toucher vivement : il s'attache à l'idée d'un accord avec le roi de Macédoine, et il s'y tient jusqu'à son dernier jour.
Avec un grand sens de l'histoire, M. Croiset ne s'attarde pas aux explications personnelles et anecdotiques. Si Isocrate n'avait été qu'un esprit chimérique ou qu'un optimiste naïf, il aurait entraîné moins de gens à sa suite. Un trait du caractère d'un seul homme, si distingué soit-il, ne peut rendre compte d'un grand parti qui se maintient, qui dure, qui s'obstine à l'action ou à l'inaction.
La diversité des personnes représentait ici une diversité fondamentale de pensées. Isocrate avait une idée, et Démosthène une autre idée. Ils n'avaient pas « la même conception de la patrie ». Cependant, comme le fait observer notre auteur tous les deux aimaient bien Athènes.,
Démoslhène était un patriote athénien au sens le plus particulier qui se puisse attacher à ce mot : la ville, la banlieue et les colonies, voilà les intérêts matériels, moraux et politiques qui le passionnaient tout d'abord et auxquels il voulait que l'on soumît le reste. Isocrate pensait plutôt à l'hellénisme. Athènes lui plaisait comme centre du monde grec, et dans la mesure où elle devait représenter toute la Grèce.
Ne vous hâtez pas de penser, comme ne manquerait pas de le faire M. de Saussine, cet auteur du Voile de Tânil, qu'il avait l'esprit plus « large » que Démosthène. Il l'avait seulement un peu moins réfléchi.
La conception hellénique, nous dit M. Croiset, était chez les Grecs du v« et du iv° siècle, trop faible, trop intermittente, trop llottante et trop détendue en quelque sorte, pour produire régulièrement tous les effets du vrai patriotisme. Il eût été par suite extrêmement fâcheux que l'idée de la petite patrie se fondit trop vite dans celle de la grande sous l'influence d'un mouvement intellectuel d'origine restreinte. Une grande force morale eut été détruite, sans être remplarée par une autre.
C'est ce qui se produisit malheureusement. Le panhellénisme était un thème de rhétorique, l'intérêt athénien, une réalité. Isocrate et ses amis lâchaient la patrie pour une ombre.
L'origine des rhéteurs panhellénistes, celle du thème qu'ils exploitaient, fourniraient, s'il était possible de s'y arrêter, de nombreux sujets de rapprochements. Mais je voudrais transcrire une utile définition : « La vraie patrie » de ces rhéteurs « était donc la Grèce tout entière, mais, il faut bien le dire,
la Grèce considérée d'une manière quelque peu abstraite, plutôt dans sa fine essence intellectuelle et morale que dans sa pleine réalité historique ».
Combien de nos contemporains devraient reconnaître leur conception de la patrie dans le patriotisme vague de l'adversaire de Démosthène :
La grande patrie avait commencé dès lors à le séduire, et peut-ùtre la vision qu'il s'en formait altérait-elle en lui déjà le vrai patriotisme. Ce qu'il aimait d'Athènes, ce qu'il en louait surtout, c'était son rôle intellectuel et moral ; et il est probable qu'il ne sentait pas, comme les véritables hommes d'Etat, ses compatriotes, à quel point ce rôle élu l étroitement lié à une action politique indépendante.
Le panhellénisme ne pouvait être réalisé que peu à peu « par une politique suffisamment et très énergiquement attachée à la défense des intérêts traditionnels ». Voilà ce que Démosthène comprenait bien, cependant que chez Isocrate prévalait de plus en plus « un idéal de pacification universelle et de justice, sans racine dans le passé et sans application possible dans le présent ».
Aristophane avait déjà donné un nom à cet idéal : « les Nuées. »
L'analyse du Panégyrique, du discours Sur la paix met à nu les causes de l'erreur d'Isocrate ; mais l'analyse du Philippe la montre en action. Le souvenir d'Athènes semble s'être évanoui de la pensée du grand orateur. Il en paraît même tout à fait consolé par tant de brillants horizons que les conquêtes de Philippe semblaient ouvrir à l'hellénisme. Les faits ultérieurs n'ont pas confirmé ce rêve du « bel esprit raffiné » .
Isocrale ne tenait plus, dans sa patrie, qu'au foyer d'art et de pensée « d'où rayonnaient sur le monde la sagesse et la beauté ». Ce qu'il aimait en elle, c'était moins elle-même « que cette sagesse et cette beauté ». « Il ne la concevait plus comme une continuité vivante de générations, astreinte à un devoir héréditaire de défenf^e et d'expansion. » Son patriotisme se dégageait de la patrie. Il voulait Athènes sans les conditions d'Athènes : l'éclat, la splendeur, la beauté sans cette vigueur qui les fonde et qui les porte.... Or, qu'arriva-t-il?
Des armées grecques furent écrasées par la Phalange ; Thèbes disparut dans une destruction barbare; Athènes n'obtint d'être épargnée qu'en acceptant une sujétion humiliante ; Sparte fut réduite à l'impuissance. A ce prix seulement, l'entreprise contre l'Asie put être réalisée. Mais quel en fut le profil pour la Grèce, et pour Athènes en particulier? Sans doute, la culture grecque se répandit plus vite et plus lom dans le monde oriental qu'elle ne l'eût fait sans cela. S'il y eût là un avantage apparent, on put en constater bientôt la vanité. L'hellénisme perdit à cette diffusion trop rapide et trop large la meilleure partie de sa vigueur native ; sa force créatrice fut anéantie.
Athènes, notamment, cessa, du jour au lendemain, d'être la grande productrice d'idées, de formes artistiques et littéraires, la capitale du monde intellecluel. Dès qu'elle n'eut plus occasion d'agir comme Étal indépendant, elle s'engourdit et laissa s'éteindre la flamme vive de son génie. Ce fut désormais l'ombre d'une grande ville. Non seulement l'éloquence se tut, mais 'il n'y eut plus en elle d'originalité puissante en aucun genre. Le Parthénon resta sur son rocher le témoin charmant et merveilleux d'un passé qui ne pouvait plus renaître, la demeure désormais vide de la déesse énergique et agissante qui s'était envolée devant le maître étranger.
A ce triste tableau, tracé d'une plume brillante, il ne manque qu'un dernier trait, et le plus sombre.
M. Croiset, sans doute par pitié pour Athènes et pour sa déesse, ne dit rien de l'affreux mélange que les conquêtes alexandrines firent du génie grec et de l'indigne furie sémitique. De toute façon, ce qu'un Isocrate affectionnait par-dessus tout, étant le plus fragile, dut périr le premier : l'idée grecque» « patrie idéale et abstraite », « image décevante et subordonnée aux variations mentales de chaque individu » brûla comme une fleur aux approches du vent syrien.
Au large point de vue du Monde et de la Grèce, autant qu'au point de vue athénien, Démosthène avait donc raison contre Isocrate, Démosthène qui « refusait de concevoir la patrie autrement que comme une tradition vivante ». Il avait « l'intelligence instinctive des réalités et des intérêts de son pays » et, dit toujours M. Croiset, « il y avait probablement plus de vérité et par conséquent, plus de vraie philosophie dans ses instincts que dans les rêves du panhellénisme contiîmporain, qui croyait certainement »(ôSaussine!)« s'élever bien plus haut».
Celui-ci préparait un hellénisme « amolli et banal» . L'autre tentait de continuer les gloires présentes en développant les puissances du passé. Je crois que Ton me saura gré de citer cet aperçu des principes politiques de Démosthène :
Pour Démosthène, la patrie n'est pas une entité soumise aux vues individuelles. Il n'est pas permis à chacun de ceux qui se réclament d'elle d'en pi-endre ce qu'il veut, de la façonner en un idéal de fantaisie et d'en laisser de côté arbitrairement, comme indifférent ou nuisible, tout ce qui n'entre que dans cet idéal. Persuadé qu'elle est tenue d'agir pour vivre et pour préserver ou développer sa personnalité originale, le bon citoyen cherche flar?s son histoire les condition n premières et fondamentales de cette action, qu'il veut d'ailleurs
approprier de son mieux, cela va sans dire, aux circonstances nouvelles. Il est autant que personne l'homme de son temps, car l'action implique qu'on regarde autour de soi et qu'on tienne compte de tout ce qu'on y observe. Mais, entre les nouveautés, il sait distinguer celles qui sont bonnes ; car l'attachement réfléchi à la tradition, le préserve des illusions, des confiances naïves et des utopies. Interprète de la conscience nationale, il essaye, dans la mesure de ses facultés, de l'éclairer, de lui suggérer de bonnes résolutions, mais il a toujours crainte de se séparer d'elle, averti par un instinct secret qu'en ces matières délicates et profondes, où l'âme tout entière est intéressée, les vues aventureuses et trop personnelles risquent de se tourner en chimères dangereuses.
Quel programme politique que ce portrait d'un homme mort et consumé depuis vingt-quatre fois cent ans ! Les « chimères » sont « dangereuses » et « l'attachement réfléchi à la tradition » est bienfaisant. Cherchons dans « l'histoire » « les conditions premières et fondamentales » de notre action politique, et bannissons un « idéal de fantaisie » et défions-nous d'un sujet trop soumis « aux vues individuelles ». Comme l'histoire des démocraties se répète! Gomme elle est propre à faire réfléchir les Isocrates contemporains! Il en est qui ne sont que de trop bonne foi. 0 chères têtes fraternelles, pourrait dire tout bas M. Maurice Croiset, voilà de quoi éclairer votre religion de la France !
Cette histoire de la démocratie athénienne se répète si bien que nos meilleurs discours ne peuvent que faire écho aux harangues, belles de simplicité et belles de force, tombées de la bouche du Nationaliste athénien'.
J'ai bien envie de raconter à M. Maurice Croiset,
1. Cette page est réimprimée telle quelle après quatorze ans.
en échange de son excellent {)arallèle, une histoire très véritable qui pourra réjouir son cœur d'hellénisant, car il y verra que les grands hommes qu'il interprète se rient encore du tombeau. Un de mes amis que je sais fut rejoint, il y a exactement sept années*, par un de ses confrères qui venait lui proposer de la part des frères H... d'écrire des articles politiques dans leur journal. Mon ami, qui n'était guère connu que pour des essais littéraires, mais qui se sentait attiré de plus en plus par l'étude de l'évident péril national, hésitait toutefois à accepter cette offre aimable; car il se demandait comment poser les questions, par quel biais, sous quel angle et enfin s'il était possible de toucher un public devenu léger et dur.
Incertain, il rentra chez lui et, comme il le faisait parfois avant que de se rneltre au lit, il rouvrit un vieil et vénérable exemplaire des PhUippiques traduits par M. l'abbé d'Olivet, qu'il tenait de son père, qui le tenait du sien, et ses yeux tombèrent, page 42, sur le passage si éloquent d'abord, ensuite si spirituel :
.... Il vous est honteux, Athéniens, d'aimer à être séduits, de reculer toute opération nécessaire sous prétexte qu'elle ne vous est pas agréable et de ne vouloir pas comprendre qu'à la guerre il faut non point se laisser commander aux événements, mais les prévenir. Que, comme un général marche à la tète de ses troupes, ainsi de sages politiques doivent-ils marcher, si j'ose ainsi dire, à la tète des affaires; en sorte qu'ils n'attendent pas l'événement pour savoir quelle mesure ils ont à prendre, mais que les mesures qu'ils ont prises amènent l'événement.