POUSSIN ET L'OCCIDENT
A Monsieur Adrien Milliouard.
Décembre 1902.
Vous avez publié un jour dans votre excellente revue de rOccident un beau et juste éloge de Nicolas Poussin. Tous les dévots et fidèles de ce grand homme (il n'a pas simplement des admirateurs) ont appris à vous estimer, à vous chérir dirai-je encore, depuis que vous avez écrit qu'il était un « héros *, le héros d'une race, d'une tradition et d'une civilisation.
Permettez-moi de l'avouer : je vous altendais à Poussin.
Poussin n'est pas un méridional, puisque le peintre des Andelys, comme il s'appelait, est né dans une de ces boucles charmantes de la Seine dont vous avez su parler avec poésie. Compatriote de Malherbe et de Corneille, il est encore plus parfait que ces deux grands poètes ; son art sévère se réclame encore plus justement que le leur des leçons de Rome et d'Athènes, Or, sur les deux points d'Athènes et de Rome, je craignais de nous croire menacés d'un grave désaccord de pensée. Votre
façon crentendre la poésie et la critique annonçait le goût de la tradition. Mais cette tradition, vous paraissiez tenir à l'entendre et à l'interpréter, d'une manière un peu excentrique : non sans alarmes, je me demandais si vous n'iriez pas enfler la troupe de ces esprits qui opposent grossièrement à la Renaissance le moyen âge. ou même au dix-septième le seizième comme plus vivant ou comme plus libre, quoique imparfait.
M. Ferdinand Brunetière ne manquerait pas d'écrire ces deux termes, libre et vivant entre deux paires de guillemets : tels quels, et employés ainsi à contre-sens, ils me paraissent d'un ridicule si éloquent que nul artifice typographique ne peut l'aggraver. La vie, la liberté distinguées de la perfection, qui est la limite de la vie, l'apogée de la liberté ! H eût été fâcheux de voir un homme de votre naissance, Parisien de vieille race, et de votre mérite, écrivain de très grand talent, tomber dans ces hérésies qui sont des sottises. Votre notion de l'art et du génie occidental faisait mes délices, mais je n'y étais guère en paix. C'est dans cette inquiétude que vous étiez guetté à Poussin.
Ou, me disais-je, il aime, entend et sent Poussin: et sa notion de l'occidental se ramène à peu près à ce que l'on entend par classique. Ou il ne l'aime pas : et toutes nos craintes ont raison, et les parties excellentes de son esprit ne l'empêcheront pas d'être dit indigne de vivre. Votre étude de VOccident a résolu la question en votre faveur. Vous avez marqué avec vérité le caractère de votre héros.
« Pour être suprêmement l'homme de son pays,
lui fallut-il quitter son pays. » Sa France, sa vraie France, il la trouva à Rome, dans la Rome de Raphaël et de ses élèves tout d'abord, puis dans la Rome antique. L'Antiquité grecque et latine dans lesquelles nos professeurs paraissent voir une sorte de folk'lore comme un autre, une histoire et une Mythologie comme les autres, si Ton en juge par ce que dit l'un d'eux de son « éducation raanquée » (ohî bien manquée et toujours à refaire), cette Antiquité apparut à Poussin dans son trait le plus général, dans sa ligne la plus abstraite : en sa méthode, un acheminement à l'humanité.
Peu d'hommes ont senti à ce point ce que l'on pourrait appeler l'essentiel, l'éternel de l'Antique. « Ce qu'il demandait », dites-vous fort bien « aux marbres et à la Colonne Trajane, ce n'étaient point tant des formes et des motifs qu'une certaine façon d'être un homme ». Ajoutez, Monsieur, la meilleure. Donc la seule.
« Les paysages de Poussin, tel le Diogène ou V Apollon et Daphné, montrent de belles masses d'arbres, épaisses et s'étageant comme on en voit dans ces pays de Seine dont il était né. Mais c'est de Rome qu'il avait appris cette noble façon de les construire. » Peut-on mieux dire, je vous le demande, monsieur? Mais, on ne le peut pas, j'en jure par le beau cyprès qui sert de marque distinctive à votre revue*. On trouve à chaque instant dans Poussin la saveur définie du terroir séquanais, mais il le forme à la romaine. Ce beau mélange gallo-latin
1. Le cyprès que la revue l'Occident portait pour insigne à son frontispice. Tant pis si c'était un peuplier.
LA TERRE ET L'HOMlVffi. S^T,
fait aussitôt songer à la haute et plus ancienne combinaison du latin et du grec.
Malherbe et Corneille ont été des Latins presque purs. Si ce n'est déjà fait, on renoncera bientôt, pour Corneille, à la bizarre théorie qui veut que la force de ses thèses morales lui soit venue d'un atavisme Scandinave, l'apparentant à la philosophie gothique de Kant. Le théâtre de Corneille e.st une casuistique perpétuelle : qui connaît, même superficiellement, le kantisme sait qu'il n'y a rien de plus opposé à la casuistique. Ajoutez à la Normandie, l'Espagne; à l'Espagne, la province de Casuistique et, si vous voulez, celle de la Chicane, vous obtenez les « petites patries » de Pierre Corneille; mais sa grande' patrie, dans sa magnificence, sa précision et, je le veux, son étroitesse, c'est cette Rome qui apprit aux Français le droit, l'administration, la théologie, la politique et la discipline de guerre. Votre Poussin sait tout cela, monsieur. Mais, de beaucoup plus curieux et plus pénétrant, il découvre et révèle autre chose.
Quoi donc? Voulez- vous passer par le Salon carré avec moi? Une fois là, vous me mènerez en courant devant le Diogène ou devant le Portrait. J'admire aussi ce Diogène., rien n'est mieux ordonné que les étages de l'architeclure végétale : aucun temple romain n'est plus solide, ni de structure plus rationn(?lle. Quant' au Portrait, monsieur, je voudrais que quelqu'un qui eût mérité de la patrie fût jugé digne d'emporter cette toile dans sa maison et de l'y garder jusqu'à la fin de ses jours : il serait assez honoré, assez récompensé du spectacle <Je ce mag»i-
fique visage, taillé, lui aussi, comme les plans d'une maison parfaite ou d'un jardin sublime et devant lequel je ne puis m'empêcher de songer à la noble tête de notre Mistral. Mais l'enthousiasme épuisé devant ces merveilles, ce serait à mon tour de vous prendre le bras et de vous prier de lever un peu le menton afin d'atteindre, tout au-dessus d'une porte, jusqu'aux figures du Miracle de saint François- Xavier. On voit mal ce tableau qui est mal placé. Mais il est difficile de s'en détacher quand on l'aperçoit.
Vous avez dû en faire l'expérience. La toile, célèbre, montre une des plus belles figures du Christ qui soient comptées dans toute l'histoire de l'art : il est beau comme un Apollon ou, dit mon Dimier, comme un Jupiter Tonnant, sorte de réplique française au Christ de la Transfiguration. Il épanouit dans les nues, au-dessus des anges, qui le soutiennent, sa poitrine, sa tête et' ses bras florissants. Mais, sur terre, la grande figure de femme, inclinée, déjà redressée, qui se voit de profil au-dessus du corps revivant, personnifie selon mon sens ce qu'il conviendrait d'appeler l'atticisme de Nicolas Poussin et peut-être celui de tout le grand style français.
La statuaire grecque a trouvé, la première, des lignes pareilles : simples, gracieuses, souples, mais de quelle vigueur! C'est en suivant la Grèce que l'école de Rome inventa son dessin. Mais, voyez, l'Italie elle-même semble vaincue par la ferme ligne française. Je ne sais quelle fleur de noblesse et de naturel s'ouvre ici, avec une inexprimable décence. Vos yeux peuvent faire le tour du Salon carré : vous
songerez aux trois muses de Praxitèle, vous évoquerez la Polymnie accoudée, mais toute forme ita lienne fondra dans la clarté de la jeune Française (peu importe qu'elle soit née au Transtévère) qui apparaît comme la muse même de Poussin.
Animal onduleux et fort, élégant et puissant, on en peut tout attendre ou tout craindre quand il lui plaira de bondir. Ce ne sont pas les dîneuses de Véronèse, ni les grasses fdles dorées que Giorgione nous sert comme de beaux fruits, ni cette éclatante Laura de Dianti, ce n'est même pas la famille féline de Vinci qui éveillera dans l'âme pareil émoi, ni émoi de celte qualité. J'y reviens : la sculpture grecque! Seule, cette sculpture nous donne ainsi l'idée d'une extrême richesse de mouvement, de passions, d'élans et de forces, mais arrêtés, mais définis, étant à leur comble. On peut imaginer une peinture supérieure, meilleure poésie, éloquence ou philosophie plus forte : il n'est pas de style supérieur. Voilà. Poussin, c'est notre style à la hauteur qui l'approche de Phidias. Poussin, c'est la France sublime.
Cette certitude établie, rendons-nous au Petit Palais, ou plutôt allez-y, monsieur et cher confrère, car je n'ai pas envie d'être horripilé de nouveau, et donnez à votre visite le caractère d'une descente de justice. Mon ami, M. Henri Mazet, critique d'art, vous guidera s'il le faut. Étant dépositaire d'une partie de la puissance publique, munissez-vous de juges, de prévôts, de greffiers, de bourreaux et de leurs goujats. Ayez des chevalets, des claies et des poires d'angoisse. Ne négligez pas la corde pour
35fi QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS.
l'estrapade, ni la potence, ni la roue. Car tout sera bon qui pourra servir à venger convenablement ce scandale du Petit Palais. Le corps du délit pourra vous échapper tout d'abord. Vous aurez lieu d'admirer quelques Rembrandt incomparables, des Pater et des Hobbema : un mode d'exposition plus que favorable, flatteur, permet de prendre une idée juste de chaque ouvrage, ces chefs-d'œuvre s'y détachent en perfection. Mais Poussin se présentera enfin à vos yeux. Ou plutôt, dans le bas d'un cadre bien doré, les sept majuscules qui composent ce nom. Vous chercherez l'ouvrage. Vous ne le verrez pas.
Il y est, monsieur. Mais il n'y est pas. Le cadre n'est point vide. Vous en verrez sortir de beaux bras nus, des draperies harmonieuses, peut-être des morceaux de gradin ou de banc de marbre. Mais la «cène dans son entier, vous ne la verrez pas, car elle est invisible : tout au plus s'il sera possible de conjecturer s'il s'agit d'un sujet analogue au Massacre des Innocents. Un jour avare tombe à regret sur cette partie de l'exposition, une grille malencontreuse défend au spectateur de faire le moindre recul et le bout de muraille chichement mesuré au cadre qui porte les lettres du nom généreux semble laisser couler sur lui, pour toute clarté, son dédain : — Voilà qui est assez bon pour lui !
Monsieur et cher confrère, je ne me flatte pa»de juger un tableau que je n'ai pas pu voir, et ce peut bien être une croûte, mais une croûte de Poussin doit être excellente à montrer. J'aurais d'ailleurs compris qu'on l'eût remisée par pudeur pour la mémoire de ce maître et de ce héros. Or, on l'a exposée d'une
telle façon qu'il n'y a plus qu'à en rougir pour noire pays et pour notre temps. J'ai honneur d'exposer au Conseil Municipal nationaliste de la ville de Paris que, Poussin, c'est le style sublime de la France et qu'il convient, dès lors, d'infliger tout au moins le supplice des verges aux Goths, Ouades, Hurons, Huns et Topinambous qui manquent de respect à cette grande ombre.
APRÈS QUATORZE ANS
Il me parait impossible de réimprimer ces pages sans noter les progrès accomplis par l'esprit public de la France dans l'admiration de Nicolas Poussin. Le mérite en revient en très grande partie à un petit nombre de dignes zélateurs de cette gloire, M. Adrien Mithouard, notre ami M. Louis Rouart, notre ennemi M. Paul Desjardins. Les Allemands mêmes s'en sont mêlés comme de tout.
Mais l'initiative première doit être rapportée, à notre ami, collaborateur et compatriote, l'architecte Henri Mazet, né à Bédariddes (Provence), actuellement souslieutenant sur le front, qui, le premier, ramena l'attention sur la correspondance de Poussin, dont il publia dos extraits dans la revue l'Action française en janvier et février 1902, près d'un an avant que fût écrit le chapitre qu'on vient de lire.
« Sa grande gloire est négligée », s'écriait Mazet au seuil de son anthologie. Et il accusait la part démesurée faite dans l'exposition du Louvre à Rubens et le misérable accueil réservé à Poussin « dont l'art est supérieur ». M. Mazet dévoilait d'admirables lettres du grand artiste. Il faisait admirer l'indépendance de Poussin répondant à ce reproche: « Le génie de Poussin veut agir si librement que je ne peux pas seulement lui
indiquer ce que celui du Roi désire du sien », par le beau cri : « Je n'ai qu'une main et ma débile tête, et ne peux être secondé de fer sonne ni soulagé.-» Grâce à Mazet, l'on a connu aussi ces paroles : « Les choses esquelles il y a de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps, jugées avec intelligence; il faut user du même moyen à les bien juger comme à les bien faire. Les belles filles que vous avez vues à Nîmes ne vous auront, je vous assure, pas moins délecté l'esprit que les belles colonnes de la Maison Carrée, vu que celles-ci ne sont que de vieilles copies de celles-là. C'est, il me semble, un grand contentement lorsque, pour mes travaux, il y a quelques intermèdes qui en adoucissent la- peine; je ne suis jamais tant excité à prendre de la peine et à travailler comme quand j'ai vu quelque bel objet. Hélas! nou^ sommes trop loin du soleil pour y pouvoir rencontrer quelque chose de délectable. »
Le lecteur comprendra sans peine avec quelle fierté nous pouvons revendiquer pour les nôtres cette part dans la renaissance de la gloire et de la justice.