‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 64 sur 66 · LA FRANCE ET L'AMÉKIOUE · texte numérisé non relu

LA FRANCE ET L'AMÉKIOUE

Mai 18',)5.

J'ai verrouillé ma porte, j'ai baissé mes rideaux. Une journée entière, j'ai voulu repasser les fortes impressions, les leçons instructives que m'avaient données, lorsqu'elles paraissaient dans un journal, les notes d'Amérique de M. Paul Bourget. Tout un jour, j'ai suivi le profond analyste. Je me suis mêlé de mon mieux sous sa conduite à la vie d'0utre-Me7\ J'ai relu d'un trait ses deux tomes. J'ai ainsi revécu deux grands mois de réflexions quotidiennes et ramassé en quelques heures une longue série d'émotions intellectuelles.

J'avoue que c'est un rude effort. On sort de là un peu brisé. Non que cette lecture ait rien de monotone ou qu'on cesse un instant d'y être retenu par l'éveil incessant de très hautes curiosités. L'auteur qui est un philosophe grave et un enquêteur extrêmement consciencieux, sait composer un hvre. Il le compose avec esprit. Il sait à chaque page soutenir, rappeler et renouveler l'intérêt. Il sait comme on illustre les idées par les faits et comme on éclaire les faits par les idées. Bien mieux, idées et faits, tout cela lui inspire une véritable passion..

3ê0 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS.

Les pages d'Outre-mer se terminent sur cette belle pensée de Gœthe : « Quand on ne parle pas des choses avec une partialité pleine d'amour, ce qu'on en dit ne vaut pas la peine d'être rapporté.... » Mais ce texte n'est pas une simple fleur d'épilogue. Notre voyageur s'en est souvenu, je crois, à chaque lettre qu'il formait. Par là, cet OuLre-mer^ anecdotier et généralisateur tout ensemble, est bien l'un des plus rares livres qui aient paru depuis des années.

C'est le sujet qui donne une lassitude indicible. Si je parlais à des Anciens et qu'il leur fallut suggérer l'idée du malaise où nous plonge cette peinture de la vie d'extrême-Occident, je prierais ces Anciens, lettrés de Rome ou d'Athènes, de relire la page où l'historien Dion-Chrysostome nous peint une cité demi-barbare, établie près de la Chersonèse taurique, aux frontières du monde grec; on y voit un peuple d'hommes vêtus de noir, qui ne semblent appartenir à aucune race connue, n'offrant à l'étranger ni fables ni histoire; ils ont l'air de sortir tout formés du brouillard qui les cerne. Encore les barbares de Dion-Chrysostome avaient-ils conservé le goût des poèmes d'Homère. S'il leur manquait de quoi peupler le monde du bi^iit de la gloire, ils se confinaient dans un silence discret; mais les Américains de ce livre nous remplissent les yeux et les oreilles dû tumulte de la pensée; leurs erreurs ou leurs fautes sont publiées si bruyamment qu'elles tendent à faire la loi à l'univers. •

Mais comme l'action s'y dépense ! Comme le lluide humain s'y jette et s'y prodigue! Une terre abon-

dan le, un milieu riche et fort alimente, stimule cette activité sans répit. Je n'y ai pas senti la fraîche nouveauté d'un monde : en cent ans, l'Amérique a crû, mûri, presque vieilli; ce qui est nouveau ici, ce n'est plus la nature, mais l'ordre social, les rapports de la vie humaine. Et cet ordre nouveau donne vivement et presque violemment la saveur de tous les genres de beauté qui naissent de l'effort, du travail et de la concurrence du genre humain. Vingt races s'exaspèrent à lutter pour la vie et pour l'opulence ; elles lutteront d'ici peu pour la domination : mais pour le moment elles oublient encore ce désir de régner; elles songent à peine à prendre conscience de leur propre nature. Un souffle vague les emporte à des buts très précis qui nous semblent, à nous, misérablement contingents. IMais ce souffle est puissant, comme celui des milliers de machines qui sont à l'œuvre de New-York à Chicago et à San Francisco, et des rivages de la Nouvelle-Angleterre aux extrêmes défrichements du Far V\est.Ce souffle exige une immense combustion d'énergie vitale. Figurez-vous celte combustion et ees énergies; figurez-vous ces hommes; tâchez en quelques heures d'en voir l'ensemble et le détail.^Vous saurez comme un beau spectacle est pénible.

Le livre achevé, je suis descendu dans la rue. J'ai respiré notre air. Il est toujours léger, paresseux et mobile. Il était hier frais et pur. C'était l'air d'un premier crépuscule d'avril. Il me donnait une surprise gracieuse. Il me faisait sentir au dehors de moi-même, comme je le sentais au fond, la douceur

d'être en France, et d'y vivre et d'y être né. Et je rendais grâce à voix haute, comme le Pharisien, de n'avoir pas été au nombre des Gentils ni dans la troupe des Barbares. J'appelais par leur nom tous ces dieux indigènes, qui sont causes secrètes, ressorts dissimulés de mes peines et de mes joies, de mes antipathies et de mes préférences. Et je sentais en moi, vivace, ce qui, d'après Bourget, manque aux Américains : une essence et une nature, un ensemble de goûts, de quoi me définir et de quoi m'affirmer.

Je me réjouissais de ne point me sentir astreint à faire aucun effort pour tracer la frontière de ce qui me distingue : des milliers d'ascendants, placés dans des conditions peu différentes de celles où me voici placé, se sont chargés de faire en mon nom cet effort. Ils l'ont fait peu à peu, de génération en génération. J'ai reçu en naissant tout le produit de ces efforts insensibles et séculaires, constitué en habitudes que l'éducation confirma. Double et précieuse tradition, dont l'une m'a été transmise par le sang, l'autre par le livre ou la parole. Je n'ai plus, grâce à elles, à créer ma personne mais à la diriger.

Les gens qui passent dans la rue ont eu cette même fortune. C'est une de ces anciennes rues de Paris, près des quais glorieux où roule notre Seine antique et, sauf quelques brocanteurs juifs ou marchands de vins allemands, la population y est de pure souche française. Aucune maison neuve. Ici fut l'hôtel Guénégaud. L'on y joua le Cid pour la première fois. Cette fenêtre, ornée d'un pignon aigu, éclaire la petite chambre où vécut Bonaparte simple officier, dans une de ses crises de misère et de co-

1ère. Autrefois, une plaque^ marquait la destinée mémorable de la mansarde. L'incurie ou quelque vicissitude politique serontvenues à bout du souvenir écrit, d'ailleurs bien inutile. C'est une mode du dehors que les inscriptions trop voyantes. Elle a sa raison d'être chez un peuple d'hier, à qui la préoccupation constante « d'étoffer le présent avec du passé » donne les chances de la vie. Mais notre passé est en nous. Il vit en nous. Deux cents pas me peuvent rattacher indifféremment aux contemporains de saint Louis, si je vais vers l'aiguille de la Sainte- Chapelle et, si je vais vers l'Institut, à Marguerite de Bourgogne ou au cardinal Mazai'in.

Il est sept heures, des violets délicats se répandent sur la face méridionale du Louvre, si bien éclairée par le soir que tous les traits de la sculpture et jusqu'aux détails des balustrades de fer forgé semblent sortir du monument, se détacher dans l'air et nous peindre leur noble histoire. Cependant une foule jeune et légère accourt; la sortie des bureaux, des ateliers vient de sonner. Je n'ose dire combien cette heure de vie un peu fiévreuse m'est chère. Et ce soir-ci, elle me retient plus que de coutume; elle me charme mieux. Grâce à ce troupeau débandé,' harmonieux pourtant, de Parisiennes en course, j'éprouve bien comme il est vrai que je suis rentré d'Amérique.

Ces petites ouvrières, dont quelques-unes sont presque de jeunes dames, qui passent et s'empressent d'un train si alerte et si vif, semblent porter

1. Après la plaque la fenêtre qui en portait la trace a disparu aujourd'hui. Ellei-egardait le Pont-Neuf.

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en elles le contraire le plus exact de cet « individuaiisme » à l'américaine, que l'auteur d'Outre-Mer ma montré toute la journée. Assurément, toutes, les jolies et les laides, les jeunes et les vieilles, n'ont autre chose dans la tète qu'un homme ou plusieurs hommes, un enfant ou plusieurs enfants. Elles se sentent faites pour être amantes et mères; quelquesunes amantes ou mères seulement : toutes sachant d'instinct qu'elles ont moins à vivre pour leur compte que pour le dépôt, qui est en elle, des intérêts, des goûts, des traditions, des formes enfin de leur race. Je ne sais quelle voix leur redit en secret la mythique parole d'Antistius à Carmenta : « La femme doit aimer l'homme et l'homme doit aimer Dieu «. Ce qu'elles ont sur le visage, c'est le reflet de cet instinct que le souci, le soin, l'art de plaire sont essentiels à la fortune et à la félicité de leur vie.

Heureusement pour nous, heureusement aussi pour elles, et quels que soient le nombre et le degré des perverses anomalies qu'il est d'usage d'attribuer à ces fillettes de Paris, elles n'ont pas encore d'âme au sens où Mme Vincent et Mme Astié de Valsayre veulent bien entendre ce mot. Les plus froides, les plus passionnément égoïstes, les plus décidément intéressées subissent néanmoins ce profond sentiment qui est le trésor, conquis par leur race, que l'unique « fin » de la femme est l'homme, et qu'en dehors de l'homme il n'est pour une femme ni vrai « refinement » possible, ni raisonnable « exciiement ». Toutes sont résignées à inspirer ainsi moins de respect, d'estime ou de considération, si ce régime leur attire plus d'hommages; hommage, ici,

veut dire amoiir^ Et les passants que j'aperçois, emportes dans ce tourbillon de jupes fraîches et sombres, paraissent d'ailleurs résolus à s'opposer de tout leur cœur à l'égotisme anglo-saxon. L'allure de leur flânerie semble marquer qu'à choisir un genre de féminisme, ils opteraient pour celui de M. Dumas ou même de M. Prévost contre celui d' Emerson.

Comme je reviens sur mes pas, sous les hautes corniches des bâtiments de la Monnaie, semblables, dans la nuit, au rebord d'un aqueduc romain, les bouquinistes ferment les dernières boîtes à livres. Je rejoins quelques jeunes gens qui s'étaient attardés, aux mourantes lumières, sur les exemplaires antiques. Ils ont la bonté de me résumer leurs impressions. Je trouve à cette causerie un charme de plus.

Quelque altération qu'ait subie en France, depuis cent ans, le fond de l'intelligence, les impressions qu'ils me communiquent offrent ce trait commun d'être choses pensées, raisonnées et coordonnées. Ils ne donnent point des faits tout crus. Les chiffres mêmes sont parés par ces jeunes Français d'une vague philosophie et la moindre anecdote recèle comme un germe et un commencement d'idée géné-

1. Ainsi, au féminin, plus encore qu'au masculin, la France représente un progrès sur l'humanité. J'ai rlécrit à la fin de mon Ahetiir de l'hilelligence, quelques images féminines du relour sur soi à l'anglosaxonne : égoïste ou généreux, ce retour caractérisé par la culture énergique ou voluptueuse, mais jalouse, de la personne, éloigne assurément du type humain supérieur qui conseille à la personne de s'oublier et de se donner au meilleur objet possible. Suivant la plus haule civilisation religieuse et morale, qui est aussi la plus sociable, la vraie Française est plus que femme, et les 'lois mêmes de son se.xc l'aident à s'élever au-dessus de lui quand elles aflinent dans sa nature affectueuse et vibrante le sens de la valeur de tout ce qui unit la race des hommes (1916).

raie, une tendance obscnre à venir figurer dans une suite de déductions justes et rapides.

Leur tour d'esprit classique, dont Hippolyte Taine nous a fait penser tant de mal*, me suggère, une fois de plus, ce soir, mon soupir de soulagement : je ne suis plus hors de chez nous, et tout m'en est garant, ces entretiens comme ces eaux, comme ce ciel et ces jeunes femmes coquettes, dont la fuite en profil perdu luit dans le soir longtemps après qu'elles nous ont dépassé. Je sens tout cela bien à nous et je m'enivre avec plénitude de ce sentiment de reprise et de retour.

Quelque chose m'affligerait : ce serait qu'il fallût en réintégrant notre France, prendre aussi congé de de ce livre et de son auteur. Cela n'est guère nécessaire, heureusement. Le maître et le guide est bien nôtre. Je ne crois pas forcer le vrai en écrivant que tout au fond l'objet direct et décisif de son enquête en Amérique était de nous contraindre, par un examen de nous-mêmes, à nous mieux voir et à nous aimer plus fidèlement.

Nous ne nous aimons pas assez, en tant que nation. Trait singulier, c'est aujourd'hui, quand Famourpropre a pris, sous les noms les plus différents, une merveilleuse puissance d'expansion dans les esprits et les sensibilités de chacun, que se produit un engouement pour tout ce qui est contraire au sentiment national; je ne parle, il est vrai, que d'esprits cultivés, mais sots; de sensibilités fines, mais indi-

1. J'ai déjà renvoyé à ma brochure Trois idc.es politiques, note siul'esprit classique d'après Hippolyte Taine.

gentes : le peuple n'est pas entamé, malgré la déclamation internationaliste; et, malgré la folie cosmopolite, les vrais « intellectuels » tendent à reprendre une conscience énergique de leur race et de leur milieu les plus prochains.

M. Paul Bourget aide à ce réveil salutaire.

Je trouve dès les premières lignes de son récit celte observation décisive : « Si loin qu'on soit de sa terre et de toute terre, on n'a qu'à descendre au plus intime de sa pensée pour se retrouver citoyen, non pas du monde, mais du petit coin de terre dont on est issu. » Ceci est la clef cV Outre-Mer. M. Paul Bourget s'étonnera-t-il que j'aie essayé d'exprimer le genre d'émotion recueilli au long de ses pages en insistant si fortement sur mon plaisir à me retrouver dans Paris et à goûter, suivant un joli mol qu'il cite, « le fini qu'il y a dans cette ville, the finish of it > ? Je ne pouvais mieux exprimer la force de ses suggestions et la vivacité de ses descriptions, le perpétuel effort comparatif auquel son esprit nous entraîne.

On y voit cet esprit à nu. C'est au premier abord un esprit fort complet et, autant que j'en puis juger ou préjuger, qui se complète incessamment. Quelques-uns observent qu'il change, et c'est de quoi on l'applaudit. On applaudit M. Bourget de changer en mesure, on approuve ses métamorphoses de s'exercer toujours dans le même sens positif, le plus logique et le plus favorable à une vue nette du vrai. Je ne suis pas des fanatiques de la vie; je ne crois pas que toute évolution soit avantageuse parce qu'elle est signe de vie. Mais l'évolution de l'esprit de M. Bourget va sans cesse le rapprochant du

ôf.8 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. même point supérieur, sur lequel ses regards sont fixés depuis des, années et duquel il tire sa force.

M. Bourget est un de ces rares idéalistes qui ont su de bonne heure atteindre la réalité. Réaliste d'éducation, il s'est bien gardé pour cela de mépriser la raison : ses voyages nombreux chez les plus réalistes des peuples, ses études d'après les psychologues les plus « scientifiques » et c'est-à-dire les plus empiriques, lui ©nt laissé son goût de « la Httérature pensée ». Outre-Mer, je l'ai dit, accuse bien ces deux tendances; mais l'on y trouve mieux que la présence simultanée de ces deux tendances; on y voit leur accord.

Gela tient au sérieux profond. M. Paul Bourget est observateur. Il est raisonneur. Mais il est aussi fort croyant. Il sait que les idées, engendrées par la vue de faits concrets, ont la destinée essentielle, dans l'ordre naturel, de redevenir faits concrets. Les idées sont des volontés qui demandent passionnément à s'incarner dans les personnes et les sociétés. C'est ce dont il tient toujours compte. C'est ce qui donne à ses études l'importance, à sa critique l'étendue.

•Je sais que plusieurs de nos contemporains lui disputeraient à l'envi ce genre de mérite. On se pique aujourd'hui d'être philosophe autant que savani et moraliste autant que philosophe. Toutefois il faudrait faire des distinctions. Outre que, de ces moralistes, M. Paul Bourget me paraît le plus ancien el le plus éminent, jentrevois des abîmes entre sa façon d'étudier la morale sociale et celle, par exemple, de ]\I. Desjardins. La dernière est fort ambitieuse. En son propre nom, s^ns autre autorité que la voix

du sens intime ou de la conscience, en dehors de toute considération d'utilité ou de religion, M. Desjardins nous ordonne de faire choix d'une idée directrice plutôt que d'une autre, de réprimer cette tendance et d'exagérer celle-ci ; sa morale est indépendante. Nommons-la anarchiste, car c'en est le vrai nom : rien au monde n'est peut-être plus dangereux que des programmes de conservation sociale assis sur de tels fondements. « Fais cela, ou la fantaisie de M. Paul Desjardins, avec diverses épigraphes d'Emmanuel Kant », cela pourrait servir de titre à l'ironique brochure qui soulagerait plus d'un cœur.

M. Paul Bourget, lui, ne nous dit guère : fais cela. Il procède par des commandements de l'espèce de ceux que Kant nommait hypothétiques : « Si tu veux la prospérité de ta maison, de ta cité, de ton usine, de ton pays, fais cela ». Sous une forme moins scolaire, il constate dans quelles conditions prospère ou dépérit un certain peuple et, de ces conditions, il observe des conséquences qui apparaissent avec quelque rigueur. Il fait souvent mieux. Docile à la nature, il néghge tous ces beaux mots de peuples, de sociétés, de races, qui n'ont qu'une réalité générique; c'est à l'humble détail qu'il s'adresse d'abord : il le fixe, il le suit d'une étude minutieuse; ce n'est qu'après de longues séries de monographies isolées que, généralisant de place en place, il arrive par des conclusions étagées à des systèmes étendus qui se tiennent, s'imposent et peuvent faire loi.

Ses vives quahtés d'analyste le gardent de l'erreur

370 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. de détail. Cela se sent, à suivre le fil de son récit. Il y a là un air admirable de vérité, et de vérité contrôlée. Cela ûte presque toute envie de vérifier. C'est à peine si j'ai senti une fois dans les pages d'Outremer une légère méfiance. Encore ne s'agit-il point d'un fait singulier, mais d'une appréciation générale. Je n'ai pas le droit de la trouver erronée. Elle me paraît seulement inharmonieuse. Après tout ce que dit M. Paul Bourget de la vie en Amérique, je ne crois pas qu'il ait le droit de comparer la vitalité des Américains, si énergique soit-elle, à la vitalité des Italiens de la Renaissance, car celle-ci se distinguait de toute autre par la beauté. Un sol immense et d'une fertilité qui dépasse encore tous les besoins de ses millions d'habitants, un dur climat pour aiguillonner ces besoins et les multiplier, d'autres conditions de nature et d'histoire ont renouvelé la race saxonne à son passage dans la Nouvelle-Angleterre et cette race a trouvé là comme une seconde j-eunesse, d'une verdeur et d'une puissance inouïes'. Je crois qu'il aurait suffi de le reconnaître, sans faire intervenir de trop écrasantes comparaisons. J'admirerai tous les milliardaires qu'on voudra, à condition qu'on ne me les égale point à Michel-Ange, ni seulement à César Borgia.

Au reste, certain ti-ails viennent corriger labsimilation qui m'ennuie. Un des caractères de M. Paul

1. D'ailleurs, est-il bien philosophique de définir un peuple parle degré de son activité? C'est la forme de cette activité, quel qu'en soit le degré, qui est caractéristique. Il est vrai que M. Paul Bourget n'étudie pas précisément un peuple ni une race, mais un moment d'une civilisation. Mais le genre de confusion e:^l devenu si commun que j'ai cru pouvoir en signaler un effet (note de 1895).

Bourget est qu'il excelle à n'être point dupe. L'universelle sympathie aiguillonne la clairvoyance. Il goûte tout en Amérique, jusqu'à celte bizarre exposition de Chicago; ii n'exclut aucun des souvenirs que lui a laissés le spectacle, non pas même le souvenir de- ce Parlement des religions, la « parade sacrée » dont la bizarrerie atteignit parfois au grotesque et que M. Frédéric Harrison vient de qualifier joliment de « conférence juive présidée par un cardinal catholique ». Ces cardinaux, ces archevêques d'Amérique, il se les explique par le caractère du milieu qui les baigne; néanmoins il les juge et il nous avertit. Rien n'est curieux comme ses pages relatives à l'enthousiasme démocratique d'un Ireland ou d'un Gibbons. Ce sont des remises au point où l'indépendance du jugement ne fait aucun tort au respect. M. Bourget pense et écrit en « chrétien de désir » *, très soucieux de se garder du sophisme et de l'illusion.

Je voudrais mentionner deux autres preuves de celle noble sérénité de pensée. La première regarde la condition des femmes aux Étals-Unis. Bien reçu des Américains, traduit par eux au fur et à mesure qu'il écrivait, M. Bourget était cent fois tenu par un autre souci que la plus aveugle indulgence : trop d'histoires de snobs courent sur les Américaines; il a beaucoup songé à se délivrer la mémoire de ces rêveries de fumoir. Voilà peut-être une étrange situation pour parler avec liberté? Or, je recommande au

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