‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 66 sur 66 · JOYEUSE ANGLETERRE · texte numérisé non relu

JOYEUSE ANGLETERRE

Février 1904.

L'autre jour, par une véritable après-midi de printemps où ne manquait pas le soleil, les passants du Strand de Londres m'ont appris ce qu'est le sourire de la joyeuse Angleterre dont les Anglais parlent volontiers et que nous avons peine à concevoir. Les trottoirs fourmillaient de marchands de journaux et de petites vendeuses de mimosas disparaissant sous les touffes d'or. La chaussée roulait flot à flot son épais charroi. Du haut en bas des murs enfumés, la lumière frappait avec une rage indiscrète. Dorures, glaces des magasins, carrosserie scintillante, tout ce luxe solide qui est fait pour reluire à travers le filtre des brumes, éclatait crûment, presque cruellement. Les disparates dont la ville est pétrie sortaient du demi-jour qui les compose et les unifie d'ordinaire, et des détails d'un archaïsme théâtral et dur s'accusaient çà et là au milieu de la violente modernité. J'ai pris un de ces hauts cabriolets suspendus que nous nous obstinons à appeler comme eux des cabs ; j'ai couru dans la direction que l'on pense, vers le Pont de la Tour.

C'est un des bons endroits pour s'enfoncer au

cœur le spectacle de la joie historique de l'Angleterre, des raisons matérielles et morales de cette grave joie. Tous les promeneurs ont eu soin de l'indiquer; mais, en eussions-nous été prévenus cent fois, dix Taine eussent-ils précédé dix Bourget et cent Chevrillon, la sensation, fùt-elle plus attendue encore, est si vive qu'elle paraît inépuisable de nouveauté et de fraîcheur. Ce vieux donjon, ces tours gothiques, ces gardiens costumés comme le furent leurs arrière-grand-parents, ces odeurs de denrée coloniale et de tannerie qui partent des entrepôts et des bassins ouverts non loin de là, mais auxquels aboutit le commerce du monde, comme dans certains coins odorants de mon vieux Marseille, ces longues processions de navires devant lesquels le pont-levis se partage en grinçant au bout de ses chaînes, et, lorsqu'il se rabat, l'élan rythmique de la foule impatiente d'échapper au double barrage, ce large va et vient d'hommes et de bêtes, de chars à tout moteur et de toute allure, mais rapides ou lents, exprimant le même effort de vie furibonde, — tout le curieux tableau prenait un sens d'autant plus clair que les plus petits traits en étaient parfaitement nets et donnaient de toute leur force. J'y pouvais mettre quelquefois une date ou un souvenir historique précis, l'un frais d'hier, l'autre âgé de six ou sept siècles, mais toutes ces choses, les jeunes, les vieilles, avaient beau se désaccorder et contraster pour l'œil au point de le choquer un peu : aucune n'évoquait l'idée froide de curiosités de vitrine et toutes conspiraient à se soutenir et à s'entr'aiderpar la continuité d'une même histoire.

Voici, semblait crier la lumière paradoxale de ce beau jour, tous les éléments composites qui forment ce paysage humain : je les éclaire et les souligne, mais c'est pour affirmer leur intime unité.

Comme il s'enrichit de tous les temps, ce paysage s'accroît et se fortifie de tous les pays. Il est impossible de réussir une aussi parfaite conciliation des bénéfices d'un cosmopolitisme outré avec les avantages du plus âpre et du mieux défendu des nationalismes. Où vont ces coureurs si allègres, si certains de la direction et si renseignés sur le but? Que signifie ce pas ferme, lourd et rapide, la force intérieure qui jaillit des yeux grands ouverts? Les misérables mêmes ont ce rayonnement qui doit naître dans la paix d'une âme parfaitement instruite de la forme de son destin.

Un problème bien résolu ne laisse aucune place à l'inquiétude. La solution peut être dure, médiocre ou désagréable : elle est, c'est le g-rand point! Il semble bien que les Anglais possèdent une solution qui propose au bonheur de chacun sa première assise. Ils ont conçu de certaine manière la vie de leur nation et, cette conception que tout leur sug[gère ou leur confirme, ils la pratiquent point par point. Le globe entier sera leur fournisseur. Ils seront les courtiers et les régulateurs du globe. On produira pour eux. Ils seront les intermédiaires répartiteurs du producteur universel.

Je vois bien que les conditions nouvelles du monde moderne ont obligé les philosophes et les hommes d'État de l'Angleterre à retoucher, plus ou moins profondément, cette conception fondamentale du

LA TERRElET L'HOMME. 383

pays; mais la philosophie, la politique, l'économique même prévoieul une situation qui n'est pas encore établie et dont les mœurs ne sont pas encore touchées. D'ailleurs le nationalisme anglais fut peutêtre plus remarquable sous sa vieille forme libreéchangiste et libérale que sous sa forme protectionniste et conservatrice, qui est toute récente; c'est un nationalisme d'écumeurs de la mer, pour qUi tous les butins sont bons et toutes les proies agréables, mais qui se sentent bien en état de les consommer et de les assimiler sans se trouver jamais ni encombrés ni envahis de ces dépouilles étrangères.

Les Parques arrachées de la patrie de Phidias ont inspiré à ses poètes des vers d'un sentiment, d'une grâce presque classique. La goutte de sang iîorentin tombé dans des veines anglaises a fait fleurir, par toute l'Ile, des sonnets prédantesques et des peintures dans le goût antérieur à Raphaël. Dans de telles imitations, l'Anglais se montre encore très dépendant de son sol et de ses ancêtres. S'il n'excelle pas au métier, s'il copie assez gauchement les belles formes, il y jette et il y enfonce ce que je voudrais oser appeler, au sens aristotélicien, la matière et comme la chair de son àme : une nuance, une couleur de pensée et de sensation qui s'attache à toutes ses œuvres.

Voyez Shakespeare même. Dans un petit volume de souvenirs sur les temps héroïques du Symboiism^, M. Adolphe Retté me rappelle, non sans malice, mon goût ancien et très vif pour ce Shakespeare que je m'étais permis, je crois, au scandale

de quelques-uns, d'appeler un grand Italien'. C'est peut-être, en effet, le plus grand Italien de la seconde Renaissance. Mais je reconnais A^olontiers qu'il n'en est pas moins, par cette inatière de rame, le Saxon et le Saxon pur, comme Taine l'a défini. Bien que Shakespeare soit une figure trop forte pour servir d'exemple ou d'application à une doctrine quelconque, il fait comprendre que les âmes puissamment caractérisées reçoivent mieux que d'autres, en les transfigurant, les influences et les apports de l'étranger.

Une vraie et sincère originalité nationale produit un principe de tolérance et de bon accueil. Notre peuple tient les Anglais pour de fameux originaux. Soyons persuadés que l'Angleterre, à la voir d'ensemble, est une grande originale. Sa position et sa configuration expliquent bien l'essentiel de son quant à soi. Aussi se garde-t-elle d'en oublier les causes! Ce génie anglais qui reçoit Boccace, Bandello, Dante ou Phidias, comme les vins du Bordelais ou les victuailles du Maine, se refuse encore énergiquement à la combinaison qui tendrait à faire passer ces hôtes divers par une voie terrestre quelconque, pont sur la Manche ou tunnel par dessous : il lui semble que la nature même du milieu anglais serait altérée, et la vie du pays atteinte dans la joie profonde de sa sécurité. L'Anglais chez lui se garde. Il est bien citoyen du monde, mais pour le conquérir ou le digérer.

Là-dessus, on lui prête une férocité sans mesure.

1. Ce « paradoxe » remonte à 1890. Il court en 1916. Allons, tant mieux 1

Il n'est jamais question que des grandes dents du croqueraitaine insulaire. Je l'ai vu, l'autre soir, bien doux. Sous le jeune soleil, tous ces regards d'une teinte bleuâtre ou grise, d'une limpidité qui ressemblait à la candeur, paraissaient élever, par delà l'expression d'énergie qui leur est commune, la petite fleur d'un honnête charme naïf. De sales mendiants me la révélaient en soulevant le bord de leurs yeux chassieux, et aussi des soldats farouches, des vieillards ivrognes et dégradés.

Dans bien des visages de femmes, au-dessus des pommettes rosées par l'alcool, par la tuberculose ou par une exquise pudeur, ces tendres yeux fleuris semblaient épanouis à la harpe des anges pour l'extase spirituelle, pour l'enthousiasme infini, pour les résignations sans mesure....

Mais les meilleurs yeux que j'aie vus à Londres dans cet après-midi d'une magnifique clarté, appartenaient, je crois, à ce très honorable gentilhomme auprès de qui je m'étais attablé à mon Terminus pour faire une lettre : me voyant à la recherche d'une feuille de papier, il me proposa celle qu'il tenait devant lui. Je le remerciai vivement, mais mon merci, à peine prononcé, s'arrêta presque suspendu d'admiration pour les trésors de bienveillance qui nageaient dans l'ovale de ces yeux tranquilles et doux. Soixante paisibles années de droiture, de calme et de parfaite satisfaction d'hygiène morale paraissaient alignées en bon ordre dans le regard, aucune ne manquait ni ne fléchissait et, me tendant toujours la feuille avec une onction souriante, le respectable gentilhomme attestait la parfaite correc

tion de son existence, comme le visage aux longs ^t larges traits bien colorés évoquait aussi la pureté de son cœur....

...Je m'en revenais du Pont de la Tour vers les abords de Westminster : une vieille sentence du docteur Gustave Monod, l'oncle de notre Gabriel, me revint dans l'esprit et ne me parut pas injuste à condition d'être traduite en bon français. Mais, pour en saisir tout l'arôme, il faut savoir que le docteur Gustave Monod, protestant zélé, membre de toutes les sociétés bibliques anglaises, avait eu à souffrir, dans la fortune de son grand-père danois, du bombardement de Copenhague par les Anglais en 1807. Ému dans sa piété, mais frappé à la bourse, appauvri mais édifié par l'apostolat britannique, le docteur Gustave Monod émet ce jugement :

J'aime et j'admire les Anglais individuellement. La race anglo-saxonne qui constitue la nation anglaise a fait et fait encore de puissants efforts pour l'avancement du règne de Christ dans le monde et a droit à la reconnaissance de l'Univers. Cela posé, je crois pouvoir ajouter que le gouvernement anglais n'est pas à la hauteur de ses administrés. L'intérêt est son seul mobile ; l'intérêt prime toute considération de droit et de justice. Quel que soit le pai'ti au pouvoir, ce quil considère comme l'intérêt de la nation est son seul guide dans toutes ses actions.

Avec les outrances naturelles à la passion et à l'intérêt qui se mêlent de généraliser en matière de droit public, cela veut dire : — Les Anglais ne sont pas de méchantes gens, mais ils ont un gouvernement qui sait faire le méchant quand il faut les défendre ; ôtez leur gouvernement, la méchanceté tombera....

J'en étais à ce point de ma traduction, lorsque des vendeurs de journaux, au pas de course, déployèrent leur papier en vociférant dans leur langue : Attaques de la presse russe contre r Angleterre.... Proclamalion du roi Edouard.... Et comme tout cela s'enlevait mieux que du bon pain, que les douces physionomies se tendaient ou se concentraient avec une sorte de rage : — oh! Oh! me dis-je, le docteur Gustave Monod se Iromperait-il? Les Anglais seraient-ils d'une pâte aussi perverse que leur gouvernement?

En effet, tous ces passants de Londres témoignaient d'une entente complète, d'un accord absolu avec leur roi Edouard et avec ses ministres. Ils leur savaient gré de se défendre contre tous, fût-ce en attaquant les intérêts des autres nations.... L'insinuation contraire du docteur Gustave Monod n'est point parvenue à me persuader que ce soit là un trait de bien méchantes gens. N'est-ce plutôt un trait d'exemple? Il ne faudrait qu'imiter en ceci, non exactement l'Angleterre, mais la nature de l'univers.

Un bon gouvernement, un gouvernement vraiment national, un gouvernement qui prend pour guide politique l'intérêt de la nation, dispense ses nationaux de se montrer hargneux envers les étrangers : il concentre en lui au service de la patrie les sentiments d'amitié et d'hostilité, pour distribuer les uns ou les autres et les appliquer au moment et au point utile.

Un mauvais gouvernement, un gouvernement extra national, un gouvernement qui a d'autres guides que l'intérêt de la nation et qui se montre ainsi trop

bon pour l'étranger, laisse par la force des choses à ses particuliers le soin de défendre les intérêts communs : alors le patriotisme s'éparpille ; il s'exhibe à tout propos, à nul propos, dans les manifestations des citoyens; il se distribue au hasard et avant l'heure, en sorte que ce précieux sentiment, d'abord devient fort indiscret et déplaisant, puis se trouve dilapidé, presque sans emploi utile.

En Angleterre, les choses sont à leur place. Quand donc notre soleil pourra-t-il nous montrer le même spectacle joyeux? Ce n'est pas la lumière, c'est la nuée des brumes qui est exceptionnelle en France, Notre soleil éclaire et embellit bien des tristesses; à sa flamme, rien ne vaudrait ce chefd'œuvre : l'ordre français.

L'intérêt même nous unit

BOSSUET, Polit., I,

Les éludes et notes diverses que l'on vient de lire ont presque toutes précédé la fondation de la Ligue d'Action française en janvier 1905, point initial de nos entreprises d'enseignement positif, de propagande et de combat, quand nos principales idées furent élaborées, nos buts fixés, nos voies ouvertes. Nous pouvions dès lors aborder la jeunesse et proposer non pas précisément, comme on le dit et même comme on le croit, la restauration de la monarchie en France, mais, ce qui n'est pas la même chose, la restauration de la France par la monarchie.

1. Un bon témoignage de cette illusion si honorable est contenu dans la brociiure d'un républicain patriote, parue en 1912, la Renaissance de l'orgueil français. Son auteur, M. Etienne Rey, qui a fait la campagne en qualité de lieutenant, a été blessé au champ d'honneur.

Et maintenant à feuilleter les dépêches, discours et formulaire officiels de la guerre, l'on se demande si nos leçons des dix dernières années n'eurent pas pour auditeurs invisibles et pour beaux écoliers barbus les plus grands personnages de notre État républicain. Cette remarque, faite par beaucoup, n'a jamais été si clairement exprimée que par un jeune soldat d'infanterie, dans une lettre qu'il nous adressa du front en janvier 1916.

René F... fut de nos étudiants l'un des plus assidus, les plus aimés; secrétaire de leur association, il était venu à l'Action française dès son lycée. La page évoque avec une précision passionnée ces temps de 1905 où nous n'étions encore qu'une poignée de conspirateurs patriotes. Naturellement, il va falloir réduire et aussi généraliser plusieurs de ses éloges : ce dont notre ami attribue l'honneur à la seule Action française remonte en réalité aux auteurs de toute cette reviviscence de l'esprit national depuis 1870, Taine, Renan, Fustel de Coulanges, Le Play, sans perdre de vue les docteurs plus anciens de notre pauvi-e xix* siècle, Maistre, Bonald, Comte, Balzac, Veuillot et tous ceux qui les écoutèrent depuis, avec Paul Déroulède, Jules Lemaître, Edouard Drumont, Paul Bourget, Maurice Barrés :

« Je me reporte pour un instant par la pensée à nos débuts — à ceux, du moins, auxquels il m'a été donné d'assister; je revois les deux ou trois petites salles encombrées de brochures et de papiers, au fond d'une cour de la rue du Bac, où, il y a quelque dix ans, s'élaborait, ignorée du grand public, jalousée des professionnels de l'opposition, redoutée déjà du Capitole républicain, notre Action française alors simple revue bleue.

a Je revois, dans ce local incommode, dont nous bouleversions, certains jours, la destination administrative, les petites réunions du groupe d'étudiants

organisées par Cagniart de Mailly, puis par moi. Nos progrès étaient lents mais constants : nous étions vingt la première année, nous fûmes cinquante la deuxième. Il venait là des auditeurs de tous les coins du Quartier latin, attirés par la volonté de raisonner leurs opinions et par le plaisir d'entendre proposer à leurs jeunes passions nationalistes une solution neuve, quelque chose d'énergique, de brillant et de fort.

« Combien, parmi ces amis de jadis, de la deuxième génération d'Action française, sont déjà morts au champ dhonneur, et ont inscrit leurs noms sur nos listes ! René d'Aubeigné, François du Fontenioux, Thomas-Falateuf, et ce charmant Merli, qui, pénétré du sérieux de la vie, en abordait cependant les problèmes avec tant de bonne grâce et de gaîté d'humeur!

« Pardonnez-moi de m'attacher à ces souvenirs d'un passé déjà lointain. En me rappelant nos débuts, si difficiles parfois, en évoquant nos morts, ma pensée s'oriente sans repos vers l'avenir que nous devons préparer.

a II est un mot qui revenait toujours sur vos lèvres, dans ces réunions que vous présidiez parfois : celui qui animait la passion des patriotes de l'Italie asservie sous le joug autrichien du début du xix^ siècle, celui de Risorgimento. Tous nous étions, à cette époque, hantés par la pensée des problèmes à résoudre, des difficultés à vaincre, des préjugés à écarter, de l'esprit public à refaire, des hautes notions de politique et du salut public à faire accepter.

de la patrie à restaurer en un mot. Hantise que des esprits grincheux eussent pu, avec assez de vraisemblance, taxer de téméraire. Quelle apparence y avait-il, en effet, que des idées, ignorées de tous, enfermées dans un cercle de quelques dizaines de journalistes, d'universitaires et d'étudiants, seraient un jour véhiculées par un quotidien dans le grand public, et que, de là. elles gagneraient même pour les pénétrer à leur insu les sphères gouvernementales ?

« Aujourd'hui pourtant, c'est chose faite : ce qui semblait impossible s'accomplit lentement sous nos yeux : les idées de V Action française sont partout, les faits leur ont donné la consécration la plus éclatante qui soit. Pas une de nos prévisions qui ne se soit réalisée; pas une de nos critiques qui n'ait été justifiée; pas une de nos solutions qui ne se soit révélée comme la vraie. L'évidence a été si saisissante que la pensée officielle elle -même en a été touchée.

« Ce point me paraît capital. L Action française, pendant la guerre, a réellement donné le ton au gouvernement de la République. Des ministres, de hauts personnages, nous ont emprunté jusqu'au vocabulaire. Nous aimons trop noire pays pour parler de plagiat. Nous nous réjouissons sans réticence de la tenue des hommes qui ont charge des destinées de la Patrie. Leurs discours et leurs manifestations publiques se sont révélés exempts de ces façons de penser sordides qui avaient cours encore en 1870- 1871. Ils parlent en ministres responsables de l'avenir d'une grande nation, centre de civilisation et

de culture, et non en saltimbanques chargés d'amuser une opinion désorientée....

« N'eussions-nous obtenu que ce résultat, il serait déjà énorme. Que les chefs de l'État, parlant en public à la France, aux armées, aux ennemis et aux neutres, s'expriment en un langage digne d'un pays civilisé et cultivé, c'est bien. La décence et le bon goût ne sont pas choses à négliger. Il fut triste d'entendre célébrer la gloire et les efforts malheureux des combattants de 1870 sur le mode de Bouvard et Pécuchet'.

«t Mais il y a plus, un progrès plus profond a été obtenu : l'amélioration de la forme de la pensée a marché de pair avec une amélioration de la pensée elle-même et aussi des méthodes d'agir.

« Là encore, l'influence de nos idées s'est fait sentir d'une manière prépondérante. Parler décemment mène à penser solidement, et penser soHdement à agir efficacement. Nos façons réalistes d'envisager les problèmes de la diplomatie et de la guerre ont passé dans le public et dans le monde officiel, comme nos façons de parler et notre vocabulaire.

« Qui niera qu'un livre comme l'Histoire de deux peuples, en projetant la lumière sur les causes de nos alternatives de succès et de revers dans notre lutte séculaire avec la Germanie, n'ait suggéré ou

1. Noire ami songe sans doute aux proclamations dont VictorHugo a donné le modèle et qui d'ailleurs appliquent rigoureusement l'arithmétique électorale aux arts de la guêtre : « Les Prussiens sont 800.000, vous êtes 40 millions d'hommes. Dressez-vous sur eux et soufflez dessus! «Notre héroïque Montesquieu avait recueilli plusieurs de ces tristes facéties dans son livre 1870. Les Causes politiques du désastre.

préparé maintes solutions conformes à l'intérêt national, qu'il n'ait attiré notamment l'attention sur le grand malheur que serait pour nous la désagrégation générale de la monarchie des Habsbourg, sur le danger dune union de l'Allemagne et de l'Autriche, d'une reconstitution d'un Saint-Empire qui s'étendrait de Kiel à Trieste, d'Aix-la-Chapelle à Varsovie et à Monastir? Qui niera l'importance de nos campagnes pour le maintien de l'union, de la confiance au gouvernement responsable, pour la nécessité d'imposer le silence aux brouillons et aux incompétents?

« Au cours de cette guerre, en dépit d'institutions surannées, en dépit d'un État rudimentaire incapable de remplir ses fonctions, la France a réalisé par elle-même un tour de force merveilleux dont les victoires de la Marne, de l'Yser et de Champagne nous donnent la mesure. On peut dire de notre grand pays, en paraphrasant un mot célèbre : Ha fatto da se. V Action française — ce sera son éternel honneur — a contribué à rendre possible ce tour de force. Durant la carence de pouvoir royal, elle aura exercé un magistère efficace sur l'esprit public et même sur le pouvoir républicain. Elle aura aidé à tenir, du mieux qu'elle a pu, la place du roi.

« Au seuil de cette année qui verra la victoire, la pensée de tous les patriotes ira avec reconnaissance

et piété vers V Action française, comme aux années qui précédèrent les guerres de l'indépendance, allait vers Mazzini la pensée des Italiens soulevés contre les Tedeschi exécrés. Deux de mes camarades se joignent à moi pour vous assurer de leurs sentiments de fidélité à la cause nationale et de confiance dans l'avenir.

René F....

Page 1