C rétien de désir » est devenu catholique
572 QUAND LES FRANÇAIS NE S'AIMAIENT PAS. lecteur les deux chapitres relatifs aux femmes et aux jeunes filles d'Outre-Mer. Il verra un chef-d'œuvre d'observations courtoises, fines et concluantes.
Outre-mer, une femme, qu'elle soit ou non mariée, est tenue pour l'égale, sinon la supérieure de riiomme. Elle est libre. Elle est respectée. Elle ne court presque aucun des risques à laquelle est exposée la jeune femme « latine ». Ouvrière ou grande mondaine, elle a toujours plus que des droits, presque un privilège sacré. Elle peut se donner; elle n'est point sans cesse environnée des pièges que tendent ici autour d'elle l'astuce et la force de l'homme. Elle fait d'ailleurs grande figure de a vertu ». Est-ce hypocrisie? M. Bourget ne le croit pas. Fort raisonnablement il admet ces apparences telles qu'elles lui sont offertes, après avoir un peu vérifié, je pense, et présente deux explications successives.
La première, d'ailleurs fort juste, viendrait à l'esprit de chacun : c'est l'influence puritaine. Le vieux levain de la Réforme est resté la secrète raison de ces mœurs, mais non la seule. La seconde est plus simple et plus subtile : simple, parce qu'aucun philosophe réaliste ne peut la négliger, subtile puisque les menus fols qui nous viennent parler de la jeune femme slave, germaine ou anglo-saxonne pour l'opposera la Française n'ont jamais poussé l'analyse si loin :
Il y a, dit M. Bourget, aux rapports si étrangement déconcertants de l'Américain et de l'Américaine une raison plus profonde encore, du moins à mon avis, et physiologique, celle-là. Mais quand il s'agit des lois qui régissent
les relations des sexes, il fauttoujours en revenir à la physiologie. Si les Orientaux, par exemple, ont réduit leurs femmes à un affreux état d'esclavage et de dépravation, c'est qu'ils les ont aimées avec la plus violente sensualité. Or il se cache dans toute sensualité un fond de haine parce qu'il s'y cache un fond de jalousie bestiale. Si tout en laissant, dans le monde latin, plus de liberté aux femmes, nous n'acceptons pas sans révolte l'idée de leur indépendance et de leur initiative personnelle, c'est que nous éprouvons, à travers des raffinements de toute nuance, un peu de ce qu'éprouve l'Oriental. La sensualité et le despotisme de la jalousie sont là.
Si l'Anglais, au contraire, laisse à l'Anglaise tant de liberté, c'est que le climat, la race, la religion ont maté davantage en lui l'ardeur du tempérament. Le sera, juvenum Venus de Tacite est aussi vrai des jeunes gens d'Oxford qu'il était vrai des jeunes gens germains du i" siècle. Tous ceux qui ont étudié de près les jeunes Américains s'accordent à dire qu'ils sont, sur ce point, pareils aux jeunes Anglais et plus froids encore. Il suffit de penser aux conditions où s'est fait le pays pour comprendre qu'il doit logiquement en être ainsi.... Vingt causes ont empêché la race de se développer du côté de la volupté. Les arts et la littérature sont choses récentes, en sorte que l'imagination passionnelle n'a pas eu non plus ce dangereux aliment. Un petit fait est étrangement significatif. 11 n'y a pas aux Etats-Unis une statue entièrement nue.
Cette condition de la femme d'Outre-Mer, qui est un des plus .singuliers phénomènes du monde, est ici conditionnée rigoureusement. Mais conditionner, c'est circonscrire ; et circonscrire coupe net à ces idées de généralisation hâtive et caduque que nous voyons si ridiculement pulluler. Il est loisible d'admirer l'Amérique; mais, si l'on prétend l'imiter, il sera convenable de créer tout d'abord le terreau physique, moral et social sur lequel ont pu s'élever ces mœurs autochtones.
M. Paul Bourget est très pénétré de ces raisons.
Il les applique avec une •égale lucidité à l'étude et à l'analyse impartiales delà Démocratie Américaine ; c'est ici la seconde merveille de son livre et la nouvelle marque de cette aptitude à bien voir et à voir tout.
L'organisation sous-jacente de cette Démocratie fort jalouse de son nom, de ses droits, de son renom démocratiques lui apparaît comme une sorte de combinaison de sous-monarchies, de sous-principats financiers. Chacun des énormes ouvrages qui composent l'énorme travail américain est incarné dans un homme ou un très petit nombre d'hommes, ■identifié avec lui ou avec eux. «... Presque tous les grands chemins de fer... sont au pouvoir d'un très petit nombre d'individus. Dans certains cas, un seul homme se trouve possesseur de la majo rite des actions. Dans d'autres cas, ces actions se répartissent entre quatre ou cinq capitalistes. D'autres fois, les intérêts représentés par un groupe de ces capitalistes sont si forts que le reste des porteurs de part préfère leur abandonner la libre direction de l'entreprise. De là, résulte dans cette direction ce caractère d'autocratie.... »
Cet autocrate du chemin de fer américain, ce « magnat » ne se borne pas à tracer des lignes; il fonde au bord de ces lignes des villes, exploite des mines, peuple des régions :
Il est habitué à (les amplitudes d'entreprises égales à celles d'un premier ministre... Il lui a fallu déployer des qualités de grand diplomate pour lutter aujourd'hui contre une compagnie rivale, demain contre un gouverneur d'Etat. Il a livré des batailles, formé des ligues. Il a dû, pour que l'affaire marchât comme elle marche, enrégimenter des mil-
liers d'hommes, choisir parmi eux les plus habiles, leur commander comme Napoléon commandait à ses officiers et à ses soldats. C'est un pouvoir non plus décoratif et honarifique, mais un pouvoir réel, agissant avec une responsabilité immédiatement contrôlée par le succès ou l'insuccès. Au sens féodal de ce mot, ces gens sont des princes....
Mais ce genre de principal se distingue de la « ploutocratie » proprement dite, en ce que la richesse ici est de l'action et que celte action, l'exercice de ce pouvoir, durent encore aujourd'hui sous les yeuxdes milliers de sous-œuvre que l'on emploie. Le chef d'une de ces terribles associations pour la richesse est aussi actif, aussi laborieux que le dernier de ses commis et de ses ouvriers. Tel est l'aspect présent des rapports du travail et du capital.
Mais déjà ce présent se transforme. Cet aspect changera. Personne ne peut dire ce que feront pour éviter la rupture de l'équilibre les fils de ces milliardaires, les fils de leurs subordonnés. Il est toujours assez aisé d'établir pour un certain point arrêté du temps et de l'espace une organisation sociale. Le difficile est d'acquérir pour cette organisation la durée, c'est-à-dire la possibilité de se plier au changement. Cela est surtout difficile, et il faut le dire, impossible, en démocratie.
Toutefois, les indications que l'on vient de lire sont de nature à éclaircir ce qu'il y a sans doute d'invraisemblable, et d'absurde même, dans cette simple idée d'une démocratie prospère. Les Américains, dit en substance M. Paul Bourget, mettent sous cette idée le sens le plus contraire à celui que nous lui prêtons.
Conçue et pratiquée de la sorte, la démocratie se trouve
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produire, non plus comme chez nous, un universel nivellement, mais bien au contraire des inégalités étonnantes entre les individus, qui forcément se dévorent les uns les autres. La loi de la concurrence vitale opère là comme dans la nature à tel point que par moment, cette démocratie donne l'impression d'une aristocratie, j'allais dire d'une féodalité. Le président d'un grand chemin de fer, le propriétaire d'im grand journal, le patron d'une grande usine à New-York, à ('.hicago, à Saint-Paul ont plus de pouvoir réel que n'en a un prince. Seulement, ce sont des princes qui se sont faits eux-mêmes et une pareille conquête est à la portée de tous, pourvu qu'ils eti aient la force. Une égale possibilité sociale, telle est la formule de la démocratie en Amérique. Une égale réalité sociale, telle est sa formule en Europe, et particulièrement en France depuis la Révolution de 1789. Je n'en connais pas de plus contradictoires.
Au risque de quelques redites, j'ai tenu à citer les conclusions, si sensées et si belles, par lesquelles M. Bourget nous montre comment a tourné la démocratie américaine pour n'être point une révolte contre la nature. Je répéterai que le temps (et très peu de temps !) va bien compliquer tout cela. Le seul problème de la transmission, sinon des fonctions, à tout le moins des fortunes, et, de plus, la condensation croissante des populations, la réduction des espaces libres et vierges, l'appauvrissement des possibilités naturelles vont donner du fil à retordre aux optimistes.
M. Bourget marque un autre trait, actuellement, favorable aux destinées américaines, mais un trait sujet à passer, sauf changement absolu dans les institutions. Les États-Unis ont leurs tyrans : ils ont éc^alement, comme les avaient les démocraties
antiques, leurs esclaves. Ces esclaves sont les étrangers fraîchement émigrés. Les hôtes, [les « métèques » comme l'on disait à Athènes, qui, en France, nous font la loi, accomplissent ici les besognes inférieures.
Le fait, dit M. Paul Bourget..., me paraît dominer toute l'histoire du mouvement social aux États-Unis... Il en éclaire les apparentes contradictions. Ce fait, c'est la présence dans les classes d'en bas, d'un contingent étranger, si considérable qu'à certaines mmutes l'Américain, né en Amérique, de parents américains, apparaît comme une espèce d'aristocrate, trop fier pour servir des maîtres quels qu'ils soient, trop intelligent pour s'assujettir aux petites besognes de détails et comme naturellement destiné par son imagination, par sa persévérance, par sa volonté, a enrégimenter dans ses entreprises des cohues d'immigi'ants dont il emploie et paie brutalement la main-d'œuvre. Ce paradoxe exagère à peine la réalité.
Et M. Paul Bourget en donne mille preuves. Le temps me presse trop pour les analyser. Mais elles sont bien décisives.
Il faut seulement ajouter que ces néo-Américains, ainsi réduits à l'état d'ilotes, sont en majorité des Allemands, des Scandinaves, des Italiens, des Irlandais, tous révolutionnaires, tous partagés entre les rêveries de l'anarchisme et les systèmes socialistes, et trop nombreux et trop fortement nationalisés d'autre part pour s'assimiler promptement.
« Regardez-y de près, s'écrie M. Bourget, ce n'est pas une guerre sociale que ces épisodes annoncent, cest uneguerre de races. » Et M. Paul Bourget étend presque à toute l'Europe cette réduction qui est une demi-solution.
Si le problème social n'est aux États-Unis qu'un problème
de nationalités*, le problème politique de l'Europe arniée jusqu'à en mourir est-il autre ctiose? Tant il est vrai que les idées et les constitutions, les doctrines et les systèmes ne sont que des apparences sous lesquelles travaille un petit nombre de faits, toujours les mêmes depuis que le monde est monde, toujours irréductibles et réels comme la durée et l'étendue, conditions premières de tout notre être, de toute notre activité, de nos triomphes et de nos désastres : — et parmi ces faits, le plus irréductible, le plus réel, le plus essentiel, le seul essentiel peut-être, demeure la Race.
Voilà, développée, la pensée maîtresse déjà remarquée dans les Sensations d'Italie (1891) et dans Cosmopolis. Mais quelque chose de neuf s'y ajoute dans Outre-Mer : c'est une analyse précise, une analyse enthousiaste de ce système fédéra tif qui, d'après Bourget comme d'après Tocqueville et Claudio Jannet, a fait la force des États-Unis d'Amérique et, seul, leur donne quelque prise sur la durée.
Le particularisme dans les États et dans les villes, c'est aujourd'hui la cause et l'effet de la quantité de vie développée partout sur cet immense territoire ; ce sera peut-être demain le lien, le terrain d'une entente entre les races ennemies, à défaut d'une fusion qui apparaît, à chaque instant, plusimpossible. Je ne peux que vous signaler la masse énorme de faits et de maximes recueiUis par M. Bourget en faveur de cet admirable régime fédératif. Mais je veux ajouter avec le sentiment d'une joie profonde qu'il n'hésite pas à conseiller aux Français le remède qui a si bien réussi aux Américains. C'est un remède naturel. C'est un remède antique, s'il est vrai que ce furent ces pactes fédéraux qui firent
i. Ces remarquables paroles prennent un sens très fort en 1916.
fleurir si longtemps, le corps de la Grèce ^ selon l'admirable expression de Montesquieu : notre Monarchie française fut également fédérale dans la constitution de ses pays d'État.
M. Bourget parle, à un endroit de son livre, d'une prochaine enquête sur la France moderne, une enquête pareille à celle qu'il vient de conduire sur l'Amérique. Je le supplie de ne point perdre de vue ce projet ; on entrevoit un très beau livre, digne en tous points du livre parfait dont je viens de parler. Ce sera un livre d'idées et aussi un livre d'action, un de ces puissants répertoires de faits analysés, qui, dressés contre la sottise et contre l'erreur, — la sottise sentimentale et l'erreur née de l'ignorance ou de la déraison — valent mieux qu'une armée de cent mille hommes, selon la parole attribuée à Louis XVÏII et digne de ce roi.