LA LANGUE
Je puis prendre comme épigraphe de ce travail la parole de saint Jacques : " Celui qui ne fait pas de faute dans ses conversations est un homme parfait.".
Il est telle personne pieuse qui piétine sur place, qui s'étonne de ne plus faire depuis longtemps aucun progrès dans le bien, et qui trouverait dans cette maxime l'explication de cette immobilité dans laquelle sa vie spirituelle semble comme figée.
"Lorsqu'une armée a été chassée de toutes ses positions, dit Alvarez de Paz, et qu'elle fléchit de tous Côtés sous l'effort de l'ennemi, elle cherche à se reformer à l'abri d'une place forte: et c'est de là qu'elle s'élance pour reconquérir tout le terrain qu'elle a perdu.
"Eh bien! la langue est cette place forte; et si l'homme spirituel laisse cette forteresse debout, s'il n'en déloge pas l'ennemi, ses succès antérieurs ne lui serviront de rien; il ne pourra jamais se flatter d'être pleinement victorieux."
Si j'interroge chacune de mes lectrices, et que je leur demande où elles en sont du désir de la perfection, il n'en est pas une qui ne proteste de sa ferme volonté de devenir parfaite; pas une aussi peutêtre qui ne gémisse d'en être toujours au simple désir, et qui n'ait l'impression d'un obstacle qui se dresse entre elle et le but à atteindre.
Voyez donc. Mesdames, si cet obstacle ne serait pas celui qu'Alvarez de Paz vient de vous dénoncer: une langue qui n'est pas surveillée, une langue à laquelle vous passez toutes ses fantaisies, et qui vous récompense de votre indulgence en portant le ravage dans votre vie spirituelle.
Je travaillerai d'une façon efficace à votre pcr-
fection, me semble-t-il, en vous enseignant à gouverner votre langue. Mais ne vous attendez pas, je vous prie, à trouver dans cette étude force considérations philosophiques sur les défauts de la langue, encore moins une série de portraits satiriques qui provoquent le rire.
Mon dessein est plus élevé.
Aussi, laissant de côté toute préoccupation littéraire, je me propose simplement de vous signaler les formes diverses que peuvent revêtir les péchés de la langue. Je me promets de ne pas reculer devant le cas de conscience, et, sans faire directement de la casuistique, je vous dirai dans l'occasion quelle note mérite tel péché que votre conscience absout peutêtre trop facilement, ou que peut-être elle condamne avec trop de sévérité.
Vous connaissez sans doute. Mesdames, ce mot d'un ancien qui disait de la langue : " C'est ce qu'il y a de meilleur et c'est ce qu'il y a de pis."
Il y a des médailles dont les deux faces ne se ressemblent guère: la langue serait quelque chose d'analogue. Voulez-vous que je vous montre d'abord la belle face, la face agréable? Je vais le faire rapidement.
Quelle mystérieuse puissance cjue celle de la parole! Une pensée s'agite dans les profondeurs de votre âme, une pensée que je ne connaîtrai jamais, qui y demeurera éternellement ensevelie, à moins que le livre scellé ne soit ouvert à mes yeux.
Soudain vos lèvres s'agitent; elles frappent l'air; elles articulent un son, et voici que votre pensée m'est révélée, qu'elle devient ma propre pensée. Une simple parole a produit ce phénomène étrange, incompréhensible, tout spirituel: la révélation d'une amc.
Et lorsque cette piiroic sera au service d'une intelligence droite et d'un cœur généreux, de quelles merveilles ne sera-t-clie pas capable?
Son pouvoir se ré èîe à moi prodigieux.
Je la vois donnant ia vérité aux âmes, et non seulement la vérité scientifique.
Qu'elle m'apparaîi grande et qu'elle m'apparaît belle, cette parole sur les lèvres de l'apôtre, sur celles du missionnaire ou du catéchiste!
Il me semble que Dieu l'aime alors à l'égal de luimême: car elle est son Verbe, sa parole à lui.
"Les mots, a dit un écrivain contemporain,, sont peintres: ils sont les peintres de la pensée ".
C'est vrai, mais remarquez bien que les images créées par ces peintres incomparables n'ont rien de la rigidité, de l'immobilité, de l'impuissance des images que les peintres ordinaires jettent sur une toile: ce sont des images vivantes et agissantes, douées du pouvoir de soulever une âme ou de l'apaiser.
Vous passez à côté d'une personne dont une grande douleur vient de briser la vie: vous lui prenez les deux mains et vous lui dites, non une parole banale, mais un mot que vous avez été chercher dans votre cœur. Un rayon de consolation s'est fait jour dans cette pauvre âme; sa souffrance, qu'elle a sentie partagée, lui a paru moins lourde.
Voici une autre âme qui est sur le point de sombrer: elle ne tient plus le gouvernail, et déjà elle ferme les yeux pour ne pas voir le gouffre qui est sous ses pieds. Un homme à la volonté droite et ferme passe auprès d'elle; il lui jette le cri d'alarme, lui nomme Dieu, ses jugements, son éternité: la pauvre découragée reprend sur-le-champ possession d'elle-même; il lui semble que quelque chose de cette volonté énergique passe jusqu'à elle, et, s'ouvrant à l'espérance, elle recom.mence la lutte avec entrain.
Une seule parole a opéré ce prodige qui se nomme le salut d'une âme.
La médaille a un revers, un revers très vilain: les ravages que la parole est capable de produire quand elle est au service de l'erreur ou d'une cause mauvaise. Quoi de plus détestable que la parole d'un Arius, d'un Luther, d'une Calvin ? Que de catastrophes épargnées à l'humanité, si ces hommes n'avaient dogmatisé!
De quel nom flétrir aussi cette parole qui, dans nos parlements, persiffle tout ce que nous respectons, blasphème tout ce que nous aimons, et se fait gloire d'être en révolte ouverte contre Jésus-Christ et son Eglise?
Et, sur un théâtre plus modeste, quel rôle détestable que celui du maître qui se fait professeur d'impiété! Que de ruines causées par cet homme au cerveau étroit, à la parole vulgaire, et dont la lourde ironie suffit cependant à arracher pièce par pièce la foi chrétienne de l'âme de ses jeunes auditeurs!
Cette vertueuse indignation contre les ravages opérés par la mauvaise j)arole est fort louable sans doute. Mais n'apportons-nous pas à la liste des méfaits de la langue notre contribution personnelle?
Un soir. Mesdames, dans la solitude de votre chambre, en face de votre crucifix, mettez en balance le bien que vous avez fait par la langue durant la journée, et le mal que vous avez commis par elle. Vous serez effrayées peut-être du résultat.
Répétez cet examen durant une semaine, durant un mois, en notant, à l'aide de chiffres, d'un côté vos défaillances, de l'autre vos victoires: je serais bien étonné que le total des deux colonnes se balançât.
Cette petite opération arithmétique ne vous don-
nera sans doute aucune vanité; mais elle vous ouvrira des horizons et vous démontrera que la langue comme je le disais plus haut, est la pire ennemie de votre progrès spirituel.
Je place sous vos yeux, en terminant, la description de la langue telle qu'elle nous a été faite par l'apôtre saint Jacques. Nul n'a mieux que lui dit le rôle que joue cet organe dans notre vie morale pour le bien comme pour le mal.
Je traduis largement:
" Un cheval fougueux, dit l'apôtre, expose celui qui le monte à de périlleuses aventures. Aussi le cavalier prudent met à la bouche de sa monture un mors, la dompte et reste maître des mouvements qu'il lui fait accomplir.
" Voyez aussi ces grands navires secoués par les vents impétueux: un engin de petHes dimensions, le gouvernail, permet au pilote de les mener où il veut et comme il veut.
" Telle est la langue: petite comme un mors, pareille à un gouvernail, elle est capable d'efforts étonnamment puissants.
" Ne suffit-il pas, continue l'apôtre, d'une étincelle pour allumer l'incendie d'une vaste forêt? Ainsi en est-il de la langue: elle est chez l'homme une étincelle sortie de l'enfer, qui répand l'iniquité dans nos membres, et porte ses ravages jusque dans les recoins de notre nature."
Votre expérience personnelle cadre d'une façon parfaite, j'en suis sûr, avec cette description dont l'étude entreprise ne sera que le commentaire et le développement.
Mgr LEJEUNE.
Le SACRIFICE du SAUVAGE
C'était une de ces soirées qui rassemblent autour du foyer la famille du riche comme celle du pauvre, tandis que le vent mugit au dehors, et que les troncs de chêne brûlent lentement dans la large cheminée. Dans une jolie maison de la Normandie, on voj^ait assis auprès du feu un respectable vieillard, autour de lui se pressaient ses enfants et ses petits-enfants, qui le regardaient en souriant et avec un mélange d'amour et de respect; et la soirée se prolongeait silencieuse et morne, personne n'ouvrant la bouche, chacun se renfermant dans ses réflexions.
Cependant il y avait là de jeunes cœurs que le silence ennuie, que le tumulte de la conversation ranime, qui soupirent après des histoires merveilleuses. Tout à coup, une jeune fille à l'œil vif et perçant, et pour qui ne s'étaient encore écoulés que seize printemps, s'approche du vieillard:
— Mon père, dit-elle, les plaisirs ont fui avec l'été, les frimas ont glacé la terre, plus de luttes sur le gazon, plus de promenades sous les grands peupliers; mon tendre père, si vous nous racontiez quelque chose de vos longs voyages au Canada! Vous avez assisté à sa découverte, vous avez vu des guerres terribles; que de merveilles vous devez savoir!
Et cela dit, la jeune fille caressait de sa blanche main son vénérable aïeul, et le vieillard souriait à ses aimables jeux.
— Enfant, dit-il, que ta voix est douce, que tes paroles sont touchantes! Non, tvi ne seras pas refusée.
Mes enfants, approchez; venez écouter une page du récit de ma longue course à travers les chemins du monde.
Vous le savez, mes enfants, longtemps j'ai habité les contrées lointaines du Canada; longtemps mon bras y fut au service de nos rois. Là, mille événements se passèrent sous mes yeux; un, surtout, laissa dans ma mémoire des traces que les années ne sauraient effacer.
J'avais quitté le fort des Français, et je m'étais enfoncé dans les forêts épaisses qui couronnent le Cap Diamant. Pour n'être pas reconnu des cruels indigènes, j'avais jeté sur mes épaules la dépouille d'un ours, et j'avais armé mon bras de l'épieu d'un chasseur. C'était une de ces nuits tranquilles et suaves où tout porte à la mélancolie et à la méditation la plus profonde. Les rayons de la lune répandaient à peine une douce clarté; le silence de la forêt n'était interrompu que par le frémissement des feuilles et le cri des oiseaux nocturnes que le bruit de mes pas effrayaient et chassaient loin de leurs retraites. J'aimais à promener mes rêveries dans ces vastes solitudes où le chêne séculaire me rappelait en quelque sorte la puissance de Dieu, et où l'amour de la patrie se réveillait plus fort que jamais dans mon cœur; je songeais au beau ciel de ma Normandie, à cette belle capitale de la France où, jeune encore, j'avais goûté de si doux plaisirs, et lorsque, réfléchissant sur mon état, je me voyais relégué dans ces pays barbares, mes yeux se remplissaient de larmes.
Mais cette nuit, je fus tout à coup distrait de ma méditation par le retentissement des pas d'une troupe de Sauvages qui furent bientôt près de moi. Excité par la curiosité, je me mêlai à eux et les sui-
vis. Nous marchâmes longtemps et avec lenteur; enfin, nous arrivâmes sur le point le plus élevé du Gap Diàmaiit. Là s'élève aujourd'hui une ville déjà florissante, à qui, je n'en doute pas, le ciel réserve de grandes destinées. Alors, ce n'était qu'un roc escarpé qui s'avançait au-dessus du fleuve; de là, l'œil plongeant dans l'abîme, découvrait la cataracte de Montmorency; au pied, le Saint-Laurent roulait paisiblement ses ondes limpides. Le silence de la nuit, le calme des eaux, l'éclat des astres, tout, ce semble, s'était réuni pour contraster avec la scène d'horreur qui devait suivre.
Arrivés sur ce promontoire, les Sauvages se rangèrent en cercle, et, au milieu d'eux, parut un devin. Je vis un vieillard d'un air vénérable et plein de gravité; une barbe longue et épaisse lui couvrait la poitrine; il portait à la main un brandon allumé. Il reste un moment immobile au milieu de ses compagnons; puis, tout à coup, d'une voix forte et sonore, il fait entendre ces terribles paroles:
" Courageux enfants de Stadacona, vous réveillerez-vous enfin de votre honteux sommeil? Ne vous opposerez-vous jamais aux desseins de vos cruels ennemis? Vous êtes le faon timide qui se laisse atteindre et percer par l'habitant des bois. Le Français impie et sacrilège a renversé vos autels; les chaînes de la servitude ceignent vos bras, à vous, enfants de la liberté. Ecoutez-les, ces orgueilleux habitants de l'autre monde! ils vous promettent le bonheur, la tranquillité! Aussi nombreux que les nuages de la tempête, ils accourent comme les flots de la mer. Allez, vous diront-ils, allez; vos forêts nous appartiennent; pour nous vivent dans les bois et le cerf léger et l'ours à l'épaisse fourrure. Enlevez vos cabanes et dites aux cendres de vos pères; Suivez-nous !
" Courageux enfants de Stadacona, vous réveil-
lere^-vous enfin de votre honteux sommeil? he vous <opposerez-vous jamais aux desseins de vos cruels ennemis? Leve^-vous, guerriers! Brandissez vos massues; consultez le manitou, auteur des bons conseils. Vous volerez ensuite contre vos perfides dominateurs; vous vous abreuverez de leur sang; leurs crâne^s feront l'ornement de vos demeures."
A ces mots, les barbares frémirent de colère et de rage; ils serraient leurs armes entre leurs dents en faisant un sourd gémissement semblable à celui de la mer en furie. Mais ce n'était que le prélude d'une horrible scène. On élève à la hâte une tente sur le rocher; elle était d'une couleur lugubre, et un ïîoir drapeau flottait au-dessus. Le devin s'insitoie dans cette tente, et les guerriers se rangent autour, d'un air mystérieux. Soudain un bruit sourd et prolongé se fait entendre; ont eût dit le roulement de la foudre qui se rapproche insensiblement. Le devin prononce quelques mots inintelligibles; la tente s'ébranle, le drapeau s'agite dans les airs; tous demeurent immobiles. Le devin resta longtemps enfermé; lorsqu'il parut, il était couvert d'une pâleur effrayante; il tremblait de tous ses membres, et sa longue chevelure, blanchie par les années, s'agitait en désordre sur sa tête.
— Braves guerriers, dit-il, Areskoui nous a écouté, il demande le sacrifice d'une vierge innocente. A ce prix, il fera tomber sous nos coups nos perfides ennemis. Guerriers, que vos cœurs ne s'amollissent pas comme ceux des lâches! Qu'avant tout, l'amour de la patrie vous anime !
Les barbares applaudissent avec une joie féroce a ces horribles paroles; ils brandissent leurs haches qui brillent aux rayons de la lune. Aussitôt le chef de la tribu s'avance sur le sommet du rocher; il tient p^r la main sa jeune fille, et il déclare qu'il va
la sacrifier au bonheur de ses pères! Hélas! cette tendre victime comptait' à peine quinze printemps. . . Elle paraissait partagée entre la superstition et l'amour de la vie; des larmes coulaient le long de ses joues! Tantôt elle jetait un regard suppliant vers ceux qui l'entouraient; tantôt, appuyant sa tête sur le sein de son père, elle cherchait un refuge dans celui qui n'était plus que son meurtrier.
Mais, à cet instant, le devin s'approche d'elle, je le vis murmurer quelques paroles à son oreille, et, admirez la puissance du fanatisme! aussitôt la jeune fille change de sentiment. Son visage s'anime; elle s'avance d'un pas ferme vers l'abîme, et d'une voix mélancolique et plaintive, elle soupire ses adieux à la vie:
" J'étais comme la tendre colombe qui suit encore sa mère; la vie s'ouvrait devant moi comme une tleur tranquille, comme l'aurore d'un beau jour, et voilà que je vais mourir! Kondiaronk à la belle chevelure me disait: "Viens, ma Darthula; ma sœur, mon canot rapide repose sur le rivage du fleuve; le ciel est pur; la lune brille à travers les arbres de la forêt; viens, ma sœur; nous volerons ensemble sur la surface des eaux." Pleure, Kondiaronk ; pleure ta sœur : elle va mourir. Toi qui m'aimas plus ([ue la lumière du jour, écoute la prière de ta sœur. Quand Darthula ne sera plus qu'une ombre, tu iras près de la cataracte écumeuse; tu te re|)oseras sur la pierre humide; et mon àme, légère comme un rayon de l'astre de la nuit, se mêlera au vent de la chute, et conversera encore avec son frère."
Ainsi chaula ce cygne qui bientôt allait être la l)roie de la mort. Mes amis, que vous dirai-je maintenant? Je voyais qu'un crime affreux allait se comluettre; mais que pouvais-je faire seul et sans ar-
mes contre une troupe non]' reuse?. . . La victime, hélas! est précipitée a ins iej flots, et pas une larme ne brille dans l'œil de son père barbare! Deux fois, elle reparaît sur les ondes; deux fois on aperçoit ses cheveux noirs s'élever sur les eaux; elle disparaît une troisième fois; son dernier gémissement se mêle à la vague, et les eaux reprennent leur calme trompeur. Aussitôt les barbares se rangent en ordre, puis ils descendent la montagne en chantant l'hymne du sacrifice:
" Areskoui veut du sang; il a parlé dans la tente sacrée! Les guerriers entouraient le devin; les cassetête brillaient aux rayons de la lune; la mer battait les flancs du rocher. Les vierges ont pleuré, et les jeunes hommes tremblaient. Areskoui veut du sang; il a parlé dans la tente sacrée!"
Le chant des Sauvages ne parvenait plus à mes oreilles que comme un bruit sourd et prolongé, et j'étais encore immobile au même endroit. Debout sur la pointe du rocher, je contemplais avec horreur l'abîme que j'avais vu se refermer sur l'intéressante victime. Je m'arrachai enfin à mes réflexions, et je pris le chemin du fort. Je frémissais à chaque pas; il me semblait entendre encore le chant terriJjle des sauvages, et le dernier soupir de leur victime.