‹ Quand les grenouilles auront des queues [microforme]Chapitre 23 sur 28 · PRET EL · texte numérisé non relu

PRET EL

NF

fection, me semble-t-il, en vous enscignant à gouverner votre langue. Mais ne vous attendez pas, je vous prie, à trouver dans cette étude force considérations philosophiques sur les défauts de la langue, encore

moins une série de portraits satiriques qui provoquent le rire.

Mon dessein est plus élevé.

Aussi, laissant de côté toute préoccupation littéraire, je me propose simplemen. de vous signaler les formes diverses que peuvent revêtir les péchés de la langue. Je me promets de ne pas reculer devant le cas de conscience, et, sans faire directement de la casuistique, je vous dirai dans l’occasion quelle note mérite tel péché que votre conscience absout peutêtre trop facilement, ou que peut-être elle condamne avec trop de sévérité.

Vous connaissez sans doute, Mesdames, ce mot d'un ancien qui disait de la langue: “ C’est ce qu'il y a de meilleur et c’est ce qu’il y a de pis.”

Il ÿ a des médailles dont les deux faces ne se ressemblent guère: la langue serait queique chose d’analogue. Voulez-vous que je vous montre d’abord la belle face, la face agréable? Je vais le faire rapidement.

Quelle mystérieuse puissance que celle de la parole! Une pensée s’agite dans les profondeurs de votre âme, une pensée que je ne connaîtrai jamais, qui y demeurera éternellement ensevelie, à moins que Îe livre scellé ne soit ouvert à mes yeux.

Soudain vos lèvres s’agitent; elles frappent l'air; elles articulent un son, et voici que votre pensée m’es! révélée, qu’elle devient ma propre pensée. Une simple proie a produit ce phénomène étrange, in: cORpee ensible, tout spirituel: la révélation d’une

me.

\ver-

vous tions core ‘OVO-

littér les de la nt le le la note eut- “si

mot w’il y

ne se chose d’a-

faire

de la rs de mais, noins

l'air; m'est

Une e, ind’une

Et lorsque cette Parclc sera au service d’une in-

telligence droite et d'un cœur généreux, de merveilles n° sera-t-cije Pas capable?

Son pouvoir se ré “èie à moi Prodigieux.

Je la vois donna nt la vérité aux âmes, et non seulement la vérité scicntifique,

Qu'elle nr apparait grande et belle, cette Parole sur les lèvres de du missionnaire ou du catéchiste!

Il me semble que Dieu l'aime alors à l'égal de luiméme: car celle est son Verbe, sa parole à lui.

. “Les mots, a dit un écrivain Contemporain, sont Peintres: ils sont les Peintres de la pensée ”

C'est vrai, mais remarquez bien que creéces par ces Peintres incomparable la rigidité, de l'immobilité, de ’impui 8es que les peintres ordinaires jetten

quelles

u’elle m'apparaît apôtre, sur celles

OUS passez à côté d'une Personne dont une grande douleur vient de briser la vie: vous lui prenez les deux mains ct vous lui dites, non une parole banale, mais un mot que vous avez été chercher dans votre cœur. Un rayon de consolation s’est fait jour dans cette pauvre âme; sa souffrance, qu’elle a sentie Partagée, lui a paru moins lourde.

oici une autre âme ui est sur le point de sombrer: elle ne tient plus Îe 8ouvernail, ct déjà elle ferme les yeux Pour ne pas voir le gouffre qui est sous ses pieds. Un homme à la volonté droite et ferme passe auprès d'elle; il Jui jette le cri d'alarme, lui nomme Dieu, ses jugements, son éternité: la pauvre découragée reprend sur-le-champ Possession d'elle-même; il lui semble que quelque chose de cette volonté énergique passe jusqu'à elle, et, s'ouvrant à l’espérance, elle recommence la lutte avec entrain.

Une seule parole à opéré ce prodige qui se nomme le salut d’une âme.

La médaille a un revers, un revers très vilain: les ge. 2 que la parole est capable de produire

mauvaise. Quoi de plus détestable que la parole d’un Arius, d’un Luther, d’une Calvin? Que de catastrophes épargnées à l'humanité, si ces hommes n’avaient dogmatisé!

De quel nom flétrir aussi cette parole qui, dans nos parlements, persififle tout cé que nous respectons, blasphème tout ce que nous aimons, et se fait gloire d’être en révolte ouverte contre Jésus-Christ

Cette vertueuse indignation contre les ravages opérés par la mauvaise parole est fort louable sans doute. Mais n’apportons-nous Pas à la liste des méfaits de la langue notre contribution personnelle?

Un soir, Mesdames, dans la solitude de votre chambre, en face de votre crucifix, mettez en balance le bien que vous avez fait Par la langue durant la journée, et le mal que vous avez commis par elle.

ous serez effrayées peut-être du résultat.

Répétez cet examen durant une semaine, durant un mois, en notant, à l’aide de chiffres, d’un côté vos défaillances, de l’autre vos victoires: je serais bien étonné que le total des deux colonnes se balan-

ât.

° Cette petite opération arithmétique ne vous don-

ee

nera sans doute aucune vanité; mais elle vous ouvrira des horizons et vous démontrera que la langue comme je le disais plus haut, est la pire ennemie de votre progrès spirituel.

Je place sous vos yeux, en terminant, la description de la langue telle qu’elle nous a été faite par l’apôtre saint Jacques. Nul n’a mieux que lui dit le rôle que joue cet organe dans notre vie morale pour le bien comme pour le mal.

Je traduis largement:

“ Un cheval fougueux, dit l’apôtre, expose celui qui le monte à de périlleuses aventures. Aussi le cavalier prudent met à la bouche de sa monture un mors, la dompte et reste maître des mouvements qu’il lui fait accomplir.

“Voyez aussi ces grands navires secoués par les vents impétueux : un engin de petites dimensions, le gouvernail, permet au pilote de les mener où il veut et comme 1l veut.

“ Telle est la langue: petite comme un mors, pareille à un gouvernail, elle est capable d'efforts étonnamment puissants.

“Ne suffit-il pas, continue l’apôtre, d’une étincelle pour allumer l’incendie d’une vaste forêt? Ainsi en est-il de la langue: elle est chez l’homme une étincelle sortie de l'enfer, qui répand l’iniquité dans nos membres, et porte ses ravages jusque dans les recoins de notre nature.”

Votre expérience personnelle cadre d’une façon arfaite, j’en suis sûr, avec celte description dont ’étude entreprise ne sera que le commentaire et le

développement.

Mgr LEJEUNE.

Le SACRIFICE du SAUVAGE

C'était une de ces soirées qui rassemblent autour du foyer la famille du riche comme celle du Pauvre, tandis que le vent mugit au dehors, et que les troncs de chêne brûlent lentement dans la large cheminée, Dans une jolie maison de la Normandie,

lard, autour de lui se pressaient ses enfants et ses petits-enfants, qui le regardaient en souriant et avec un mélange d’amour et de respect; et la soirée se prolongeait silencieuse ct morne, personne n’ouvrant la bouche, chacun se renfermant dans ses ré-

Cependant il y avait là de jeunes cœurs que le silence ennuie, que le tumulte de la conversation ranime, qui soupirent après des histoires merveilleuses. Tout à Coup, une jeune fille à l’œil vif et perçant, et pour qui ne s'étaient encore écoulés que seize printemps, s’approche du vieillard:

—Mon père, dit-elle, les plaisirs ont fui avec l'été, les frimas ont glacé la terre, plus de luttes sur le gazon, plus de Promenades sous les grands . peupliers; mon tendre père, si vous nous racontiez quelque chose de vos longs voyages au Canada! Vous avez assisté à sa découverte, vous avez vu des guerres terribles; que de merveilles vous devez savoir!

Et cela dit, la jeune fille carcssait de sa blanche main son vénérable aïcul, ct le vieillard souriait à ses aimables jeux.

——Enfant, dit-il, que ta voix cest douce, que tes paroles sont touchantes! Non, tu ne seras pas refusée.

rpm ot mm em nie

Mes enfants, approchez; venez écouter une page du récit de ma longue course à travers les chemins du monde.

Vous le savez, mes enfants, longtemps j'ai habité les contrées lointaines du Canada; longtemps mon bras y fut au service de nos rois. Là, mille événements se passèrent sous mes yeux; un, surtout, laissa dans ma mémoire des traces que les années ne sauraient effacer,

J'avais quitté le fort des F rançais, et je m'étais enfoncé dans les forêts épaisses qui couronnent le Cap Diamant. Pour n'être pas reconnu des crucls indigènes, j'avais jeté sur mes épaules la dépouille d’un ours, et j'avais armé mon bras de lépieu d’un chasseur. C’était une de ces nuits tranquilles et suaves où tot porte à la mélancolie et à la méditation la plus profonde. Les rayons de la lune répus à peine une douce clarté; le silence de la orêt n'était interrompu que par le frémissement des feuilles et le cri des oiseaux nocturnes que le bruit de mes pas cffrayaient et chassaient loin de leurs retraites. J’aimais à promencr mes rêveries dans ces vastes solitudes où le chêne séculaire me rappelait en quelque sorte la puissance de Dieu, et où ARE de la patrie se réveillait plus fort que jamais dans mon cœur; je songeais au beau ciel de ma Normandie, à cette belle capitale de la France où, jeune encore, j'avais goûté de si doux plaisirs, et lorsque, réfléchissant sur mon état, je me voyais relégué dans ces pays barbares, mes yeux se remplissaient de larmes.

Mais cette nuit, je fus tout à coup distrait de ma méditation par le retentissement des pas d’une troupe de Sauvages qui furent bientôt près de moi. Excité par la curiosité, je me mélai à eux et les sui-

Fnbabiss Mdgnirnt te nt à ram

spas ph ne à

DAT er

” ni —

vis. Nous marchâmes longtemps et avec lenteur: enfin, nous arrivâmes sur le point le plus élevé du Cap Diamant. Là s'élève aujourd’hui une ville déjà florissante, à qui, je n’en doute pas, le ciel réserve de grandes destinées. Alors, ce n’était qu’un roc escarpé qui s’avançait au-dessus du fleuve; de là, l'œil plongeant dans l’abîme, découvrait la cataracte de Montmorency; au pied, le Saint-Laurent roulait paisiblement ses ondes limpides. Le silence de la nuit, le calme des caux, l'éclat des astres, tout, ce semble, s’était réuni pour contraster avec la scène d'horreur qui devait suivre.

Arrivés sur ce promontoire, les Sauvages se rangèrent en cercle, et, au milieu d’eux, parut un devin. Je vis un vieillard d’un air vénérable et plein de gravité; une barbe longue et épaisse lui couvrait la

oitrine; il portait à la main un brandon allumé. Î reste un moment immobile au milieu de ses compagnons; puis, tout à coup, d’une voix forte et sonore, il fait entendre ces terribles paroles:

“ Courageux enfants de Stadacona, vous réveillerez-vous enfin de votre honteux sommeil? Ne vous opposerez-vous jamais aux desseins de vos cruels ennemis? Vous êtes le faon timide qui se laisse atteindre et percer par l’habitant des bois. Le Français impie et sacrilège a renversé vos autels; les chaînes de la servitude ceignent vos bras, à vous, enfants de la liberté. Ecoutez-les, ces orgueilleux habitants de l’autre monde! ils vous promettent le bonheur, la tranquillité! Aussi nombreux que les nuages de la tempête, ils accourent comme les flots de la mer. Allez, vous diront-ils, allez; vos forêts nous appartiennent; pour nous vivent dans les bois et le cerf léger et l’ours à l’épaisse fourrure. Enlevez vos cabanes et dites aux cendres de vos pères; Suivez-nous!

“ Courageux enfants de Stadacona, vous réveil-

ni —

lerez-vous enfin de votre honteux sommeil? Ne vous UPPoscrez-vous jamais aux desseins de vos crucls ennemis? Levez-vous, guerriers! Brandissez vos Massues; consultez le manitou, auteur des bons conseils. Vous volerez ensuite contre vos perfides dominateurs; vous vous abreuverez de leur sang; leurs crânes feront l’ornement de vos demeures.”

A ces mots, les barbares frémirent de colère ct de rage; ils serraient leurs armes entre leurs dents en faisant un sourd gémissement semblable à celui de la mer en furie. Mais ce n'était que le prélude d'une horrible scène. On élève à la fâte une tente

sur le rocher; celle était d'une couleur lugubre, et un noir drapeau flottait au-dessus. Le evin s’insinuc dans cette tente, ct les gucrriers se rangent autour, d’un air mystérieux. Soudain un bruit sourd et Lu. se fait entendre; ont eût dit le roulement

de la foudre qui se rapproche insensiblement. Le devin pron: *e quelques mots inintelligibles; la tente s'ébranle ‘e drapeau s'agite dans les airs; tous demeurent immobiles. Le devin resta longtemps enfermé; lorsqu'il parut, il était couvert d’une pàleur cffrayante; il tremblait de tous ses membres, et sa longue chevelure, blanchie par les années, s’agitait en désordre sur sa tête.

—Brav : gucrricrs, dit-il, Areskoui nous a écouté, il demande le sacrifice d’une vierge innocente. À ce prix, il fera tomber sous nos coups nos perfides ennemis. Guerriers, que vos cœurs ne s’amollissent pas comme ceux des lâches! Qu'avant tout, l'amour de la patrie vous anime!

Les barbares applaudissent avec une Joic féroce

à ces horribles paroles; ils brandissent leurs haches ui brillent aux rayons de la lune. Aussitôt le chef € la tribu s’avance sur le sommet du rocher; ii tient par la main sa jeunc fille, ct il déclare qu’il va

la sacrifier au bonheur de ses pères! Hélas! cette tendre victime comptait à peine quinze printemps... Elle paraissait partagée entre la superstition et l’amour de la vie; des larmes coulaient le long de ses joues! Tantôt elle jetait un regard suppliant vers ceux qui l’entouraient: tantôt, mi rrpe sa tête sur le

sein de son père, elle cherchait un refuge dans celui qui n’était plus que son meurtrier.

ais, à cet instant, le devin s'approche d'elle, je le vis murmurer quelques paroles à son oreille, et, admirez la puissance du fanatisme! aussitôt la jeune fille change de sentiment. Son visage s’anime; elle s'avance d’un pas ferme vers l’abime, et d’une voix

mélancolique et plaintive, elle soupire ses adieux à la vie:

“ J'étais comme la tendre colombe qui suit encore sa mère; la vie s’ouvrait devant moi comme une fleur tranquille, comme l'aurore d’un beau jour, et voilà que je vais mourir! Kondiaronk à la belle chevelure me disait: “ Viens, ma Darthula: ma sœur, mon canot rapide repose sur le rivage du fleuve; le ciel est pur; la lune brille à travers les arbres de la forêt; viens, ma sœur; nous volerons ensemble sur la surface des eaux.” Pleure, Kondiaronk; pleure ta sœur: elle va mourir. Toi qui m'’aimas plus que la lumière du jour, écoute Ja prière de ta sœur. Quand Darthula ne sera plus qu’une ombre, tu iras près de la cataracte écumeuse; tu te reposeras sur la pierre humide: et mon âme, légère comme un rayon de l’astre de la nuit, se mélera au vent de la chute, et conversera encore avec son frère.

Ainsi chanta ce cygne qui bientôt allait être la proic de la mort. Mes amis, que vous dirai-je maintenant? Je voyais qu’un crime affreux allait se commettre; mais que pouvais-je faire seul ct sans ar-

mes contre une troun: nom':reuse?... La victime, hélas! est précipitée dans les flots, et pas une larme ne brille dans l'œil de son père barbare! Deux fois, elle rep:raît sur les ondes: deux fois on aperçoit ses cheveux noirs s'élever sur les eaux: elle disparaît une troisième fois; son dernier gémissement se mêle à la vague, et les eaux reprennent leur calme trompeur. Aussitôt les barbares se rangent en ordre, puis ils descendent la montagne en chantant l'hymne du sacrifice:

“ Areskoui veut du sang; il a parlé dans la tente sacrée! Les guerriers entouraient le devin: les cassetête brillaient aux rayons de la lune: la mer battait les flancs du rocher. Les vierges ont pleuré, et les jeunes hommes tremblaient. Areskoui veut du sang; il a parlé dans la tente sacrée!”

Le chant des Sauvages ne parvenait plus à mes oreilles que comme un bruit sourd et prolongé, et j'étais encore immobile au même endroit. Debout sur la pointe du rocher, je contemplais avec horreur l'abime que j'avais vu se refermer sur l’intéressante victime. Je m’arrachai enfin à mes réflexions, et je pris le chemin du fort. Je frémissais à chaque pas; il me semblait entendre encore le chant terrible des sauvages, et le dernier soupir de leur victime.

Page 1