LE PAYS DE L’OR
C'était en 1849.
Le père Giroux avait deux fils, Moïse et Léon, à qui il comptait remettre bientôt les mancherons de sa charrue.
Quoique relativement jeune encore, et plein de vigueur, il songeait déjà à se retirer dans cette douce quiétude d’esprit et de corps qu’on appelle vivre de ses rentes, et à passer la boule, comme il le disait, aux mains de ses enfants.
L’aîné des deux, Moïse, répondait de son mieux aux vues de son père. Actif, laborieux, il s’était attaché au sol qui le nourrissait et jamais il n’avait levé son regard au-delà des limites de la terre paternelle,
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Il n’en était pas de même de Léon; celui-là avait appris à lire et à écrire, avait frayé avec plusieurs jeunes commis du village; il lisait É, journaux et tenait par là l'oreille ouverte à tous les bruits que la fortune sème sur ses pas.
À cette époque, le seul nom de “Californie” troublait la tête, tourmentait l'imagination de tous les rêves de la richesse et du luxe.
Les jeunes gens, les pères de familles mêmes, partaient par vingtaines et se dirigeaient vers ce Pays, où la poussière des chemins était de l’or.
Léon, toujours rêveur, soucieux, travaillait à la terre sans aucun goût. La bêche lui pesait aux mains.
Souvent, on le surprenait debout et immobile, au milieu d’une rigole qu'il était occupé à creuser. Des demi-journées entières s’écoulaient et il avait à peine donné quelques coups de bèche.
Le père le gourmandait et le traitait de lâche; mais la mère répondait pour lui.
—Tu sais bien pourtant qu'il est bon enfant,
’il a du cœur, ce pauvre Léon. Il est jeune, et puis il grandit si vite; il n’a pas la force d’un homme, tu devrais comprendre cela.
—Pas la force d’un homme? Eh, bon Pieu! à son âge, je faisais mes trois arpents de fossé dans ma journée ct je tenais la première planche dans les récoltes. J'aurais bien voulu voir que quelqu'un se serait avisé de mettre le nez devant moi. Il en aurait sué des gouttes d’eau chaude celui-là.
“ Tiens, pauvre vieille, tu as beau prendre sa part et le défendre, tu ne m'empêcheras pas de croire qu'il ne fera qu’un bon à rien. Il a des amis, des sauteurs de comptoirs, des avocats, qui lui ont fourré de mauvaises idées en tête. Je ne serais pas surpris qu’un jour ou l’autre il me demanderait de l'argent pour partir.
—Partir! et pour où aller?
—Tu ne sors pas beaucoup, toi, pauvre vieille, tu ne sais pas ce qui se dit dans le pays et de quoi il en retourne en ce moment-ci, dans le village et à la ville surtout. Tout le monde a la tête à l'envers. Les gazettes parlent d’un Pays où on ramasse l’or à la pelle. Il y en a dans la terre, à toutes les profondeurs, par lits, par couches, par cailloux. Une pierre
e ce pays-là, au dire de plusieurs, vaut mieux guume de nos plus belles terres. Eh bien, chère emme, Je suis presque sûr que Léon a envie de Partir pour cet endroit qu'on appelle la Californie.
— Est-ce que c’est bien loin ce pays-là ?
—Loin! oh! c’est presqu’au bout du monde; c'est à des centaines et des milliers de lieves d'ici.
— Quoi, c’est plus loin que l'Amérique ?
—Plus loin que l'Amérique! mais quand je te dis qu’il y a plus de mille lieues à faire pour s’y rendre. Plus loin que l'Amérique! mais ceux qui en sont revenus ont passé deux mois sur une mer, trois mois sur une autre et cinq semaines sur terre, pour traverser un pays inhabitable, où la fièvre, les serpents et les bêtes sauvages vous emportent les hommes par milliers.
—Oh! mais c’est impossible, Léon n’a Jamais pensé à aller par là.
—1l n’y a que trop pensé, ma chère amie, il ne pense qu'à cela. Hier, par exemple, si je n’avais pas été au champ, il estropiait le cheval gris sur la herse. Cette pauvre bête était rendue à la clôture du traitquarré et il lui criait toujours “ marche donc grison”. Le cheval, qui est franc, tirait à plein collier, voulait avancer, mais il se rebiffait en face de la clôture; si bien qu’à la fin il s’est embarrassé dans ses traits, la herse s'est renversée, et si par malheur, il était tombé dessus, il aurait été hors de service pour toute sa vie.
Une chance que j'étais là et que j'ai crié à tem )$ Pour le calmer. Quand Je Suis accouru pour le dépêtrer, Léon avait l’air d'un homme qu’on a réveillé
de cela; j'ai réfléchi encore aujourd’hui et j'en suis venu à me dire que s’il me demande sa Carte de route, je ne la lui refuserai pas.
—Quoi, tu le laisserais a.
au bout du monde, cette Californie. Ah! tu n’aimes
pas tes enfants... mille lieues! Et puis, pas de arents..... pas d’amis..... pas de prêtres... ‘il allait mourir là... ! non, non, jamais! ja-
La mère sanglotait, pendant que le père Giroux, après avoir arpenté la chambre de long en large, s'é-
S’il ne me le demande as, je ne lui offrirai pas, bien entendu; mais s’il l’a dans la tête, je le laisserai partir. Après tout, tant loin que ce soit, on peut en revenir, puisqu'il y en a déjà plusieurs qui en sont
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