‹ Quand les grenouilles auront des queues [microforme]Chapitre 7 sur 28 · EN ROUTE POUR LA CALIFORNIE · texte numérisé non relu

EN ROUTE POUR LA CALIFORNIE

Peu de jours He cette courte altercation, Léon Giroux, muni de deux cents piastres que lui avait données son père et de cinquante autres que sa mère lui avait glissées sous main, s’embarquait à New- York, à bord d’un voilier, en route pour la Californie.

Dans le vieux navire se rencontrèrent une vingtaine d’autres Canadiens, presque tous des jeunes gens, aux formes athlétiques, à l’âme ardente, à l’esprit aventureux, qui trouvaient que leur père avait le pas trop lent et qui voulaient d’un seul bond tenter d'arriver au faîte de la prospérité.

Nouveaux Argonautes, ils s’en allaient, le cœur rempli d'espérance, à la recherche d’une autre toison d’or. |

Beau voyage que celui-là, beau voyage au départ, beau voyage jusqu’à l’isthme de Panama. Les misères trop réelles se noyaient dans des rêves d'or.

Léon Giroux se lia bientôt d'amitié avec Roger Daoust, jeune médecin plein d'avenir, frère de Charles Daoust, (1) ce brillant écrivain que nous venons de perdre; mais il n’eut le temps de le connaître que pour le mieux regretter,

Ce beau jeune homme, tant aimé, tant admiré parmi les Canadiens, ne devait pas arriver au terme du voyage. La fièvre le saisit en traversant l’isthme et il expirait pendant le trajet de Panama à San- Francisco.

On enveloppa son corps dans une toile grossière, un sac de sable fut fixé sous ses pieds, on le hissa sur la planche fatale inclinée vers le gouffre.

M. Chs Rapin, de Beauharnois, lui chanta un libera souvent interrompu par des sanglots puis d’un coup de 5ascule imprimé à la planche, il disparut à jamais dans l’abîme sans fond.

Les yeux des passagers restèrent longtemps fixés sur le point de la mer où ils venaient de le voir disparaître. L’onde calme et unie s’étendait au loin sous leurs yeux, sombre comme un linceul.

Une troupe de requins affamés se jouaient dans le sillage du navire.

La mort en mer est une mort complète; elle ne laisse rien après elle.

Après la chute vient l’eng' ntissement, au fond du gouffre même s’ouvre un at : gouffre inattendu: l'âme s'élève dans l’immensité ue l’espace, le corps s’abime dans l’immensité des profondeurs.

Que reste-t-il après cela ? quelques larmes dans

(1) Charles Daoust mourut le 27 février 1868 et ce récit fut écrit peu après; il était né à Beauharnois le 26 janvier 1825.—Note édit.

es

les yeux des amis au départ de l’âme, quelques flocons d’écume sur la vague au départ du corps.

Le marin peut se faire à cette mort, il est convenu avec la mer qu’un Jour ou l’autre il lui donne- Ta SOn Corps—mais il n’en est pas de même de nous.

Avoir une place au cimetière, marquée par une humble pierre ou par une petite croix de bois, il nous semble que c’est être cncore quelque chose,

Page 1