INAUGURATION DU BASSIN NAPOLÉON
Les inventions de la science transforment le monde moderne sans secousse et pour ainsi dire sans qu*il 8*ea aperçoive. Supposons-nous en 1813, à l'époque de .riramersion de l'avant-port creusé par les ordres de Napoléon I*', et désireux d'assister à cette solennité imposante. — Pas de chemin de fer, pas de bateau à vapeur; pour unique moyen de transport, la classique diligence, ou, si vous voulez, la chaise de poslc. Ajoutez-y même, par
réquisition, tous les- berlingots, toutes les tapissières,
tous les fiacres et autres véhicules plus ou moins susceptibles de rouler, attelés de quadrupèdes quelconques, et calculez ce qu'on aurait pu transporter de personnes. Il n'y a même pas besoin de remonter si haut. La ligne ferrée de Paris à Cherbourg vient d'être achevée tout récemment. Si la fête avait eu lieu quelques mois plus tôt, nous en aurions été pour nos vœux impuissants. Le fait acquis a une telle force, qu'on n'y songe bientôt plus, quelque miraculeux qu'il soit. L'invention des chemins de fer, qui date à peine de vingt ou vingt-cinq ans, ne surprend plus personne; on est déjà habitué à ses prodiges^ Transporter en une journée, du centre de la France à Tune de ses extrémités, cent mille curieux et peut-être davantage, quoi de plus simple? Il ne s'agit que de multiplier les convois et les wagons. — Cela eût paru tout à fait chimérique au commencement du siècle. Non, nous n'aurions jamais cru qu'il existât autant 'de malles et de sacs de nuit! Au jour du départ, et les jours précédents, ils s'entassaient par assises, par pyramides, par montagnes à la gare de l'Ouest, où les voilures n'arrivaient qu'en prenant la file, comme pour l'entrée d'un bal.
Quelle foule, quel tumulte, quel encombrement ! et pourtant chaque colis recevait son numéro et son éti-
CHERBOURG â
quette, et les chariots les emportaient aux wagons de bagages avec une rapidité inouïe.
Lorsque les portes, en s'ouvrant, laissèrent comme un batardeau rompu, pénétrer dans le débarcadère l'océan .des excursionistes, le premier flot remplit tout un convoi, si long pourtant, que c'était déjà un voyage d'aller de sa queue à sa tôte. Il y avait là de quoi peupler une ville.
Un second convoi fut organisé sur-le-champ, dans lequel nous pûmes trouver place; il n'était pas moins considérable que le précédent, et, certes, la flotte combinée des Grecs partant pour Troie emmenait moins d'Achéens aux longues chevelures et aux belles cnémides que cette suite de caisses n'emportait de Parisiens en panamas et en paletots d'été.
Ce spectacle de migration par masses d'une ville à une autre nous ramenait, par utt saut de pensée, à ces tribus d'Abares, de Daces^ de tlun^, de Vandales se mettant en marche pour quelque contrée lointaine avec leurs idoles, leurs femmes, leurs enfants, leurs grossiers trésors chargés sur des chars à bœufs, et faisant la stérilité sur leur passage comme une invasion de sauterelles. Ce que la barbarie accomplissait à travers les ruines, les combats, les dévastations, les périls et les fatigues
de toute sorte, la civilisation Taccomplit comme en se jouant. Vous déjeunez à Paris, vous dînez à Cherbourg; le matin, vous patiniez sur Fasphalte; le soir, vous foulez le galet remué par TOcéan, non pas vous seul ou quelques-uns au moyen d'un talisman, du chapeau de Fortunatus, du tapis des quatre Facardins, de la flèche d'Abaris, des bottes de sept lieues, mais toute votre maison, tout votre quartier, toute voire ville. Vraiment, nous ne nous admirons pas assez, et, par une fatuité de dénigrement, nous faisons trop bon marché de notre époque. Nous-même, nous avons dit autrefois du mal des chemins de fer, dont nous ne comprenions pas la poésie ; car rien n'est plus difficile à comprendre que la poésie de son temps. Dans notre mauvaise humeur, nous pressentions que le collectif allait se substituer à Tindividuel et le général au particulier. Il faut la nuit aux étoiles; mais, le jour, le soleil luit pour tout le monde.
L'humanité grandit; mais, par une loi fatale, l'homme diminue; il faut être d'une bien haute taille pour dépasser le niveau. Contentons-nous d'être un zéro à la suite d'un chiffre formidable, et regardons, nous cent millième, un magnifique spectacle; pourquoi le raconter si topt le monde l'a vu? Aussi ne le racontons-nous pas.
Rien ne nous presse. Il est doux de flâner et d'être longtemps en route quand on peut aller aussi vite que lèvent. Qu'on pardonne à d'anciennes habitudes de versification cette métaphore tombée en désuétude et qui n'est plus en rapport avec les célérités modernes : le vent ne fait pas cinquante kilomètres à l'heure.
A Mantes la Jolie, nous voyons les tapissiers dresser, pour la réception de l'empereur, une tente de velours cramoisi à crépines d'or; des guirlandes de fleurs, des trophées formés d'ustensiles de chemin de fer complètent la décoration.
On remonte en wagon, et nous voici à Caen. Laissons le train continuer sa route. Il y a longtemps que les aquarelles de Bonnington, de Roberts, de Prout, que les gravures des landscapes nous ont donné l'envie de voir Saint-Pierre de Caen. C'est un désir facile à réaliser. Nous sommes allé en Espagne, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Afrique, en Grèce, en Turquie, un peu partout, et nous n'avions pas encore trouvé un jour pour Saint-Pierre, qui en vaut bien la peine cependant. Tous les Anglais l'ont visité; mais il faut être étranger pour voyager dans un pays.
En sortant de la gare, nous avons admiré ime cheminée d'usine à vapeur. Cette cheminée est charmante et
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nous allons la décrire avec quelque détail; car nous y trouvons les rudiments de cette architecture nouvelle qui cherche si laborieusement et si malheureusement ses formes. Plus haute que Tobélisque de Luxor, dont elle singe assez l'attitude sur Thorizon, cette cheminée bâtie de briques roses et blanches, dont les symétries dessineat des spirales contrariées, est coiffée d'une sorte de chapiteau qui la fait ressembler à une colonne d'ordre inconnu que nous appellerons, si vous voulez, l'ordre industriel. Sa silhouette élancée, renflée légèrement au milieu, amenuisée au bout, présente cette ligne heureuse que donne toujours la forme nécessaire; sa couleur est douce à l'œil comme celle des murs blancs et roses du palais ducal sur la Piazzetta. Elle se détachait, ce soir-là, d'un ciel assez bleu, et produisait un effet certainement agréable à l'œil. Une cheminée peut être jolie, quand on l'accepte franchement et qu'on l'orne dans le sens de sa destination. Rappelez-vous les cheminées sur les toits de Venise avec leurs formes de tourelles, leurs chaperons crénelés et leurs tons rose vif qui font la joie des peintres.
Avec la brique, la fonte, la charpente, quelques chaînes de pierre, il est possible de donner une sorte de beauté aux bâtiments utiles qui sembleraient les plus
réfractaires à Tart, non pas en dissimulant, comme on pourrait le croire, leur destination derrière un placage architectural plus ou moins heureux, mais , au contraire, en l'accusant avec netteté, en indiquant bien les organes principaux, et en les prenant pour thème d'ornement. Ainsi, dans l'usine, soignez les cheminées,, pensez à la figure qu'elles font sur le ciel au-dessus de la ligne des combles; dans un débarcadère, cherchez une belle courbe de voûte, une arcature qui, en satisfaisant aux lois de la statique, contente l'œil en môme, temps. Entre-croisez, compliquez les nervures, mais ne les cachez pas. Peignez-les, sculptez-les, semez-y de ladorure si vous voulez. L'ornement appliqué sur une partie vraie de l'édifice s'explique de lui-même et prend tout de suite du caractère. C'est ainsi que de besoins nouveaux surgira une architecture nouvelle, et non en mêlant, à tort et à travers, tous les styles et toutes les époques.
Les rues étaient sablées. Des inscriptions et des cartouches, des échafaudages et des balcons à louer annonçaient que la ville se préparait à recevoir de son mieux Leurs Majestés. Un arc de triomphe de fort bon style so dressait à l'entrée de la principale rue. A quelque distance, les charpentes et les toiles, sous la brosse d'ha-
biles décorateurs, prenaient, à s'y tromper, l'aspect de la pierre. L'architecture du frôle monument, solide pour rœil, était un heureux mélange de Tare de Titus et de Septime-Sévère. En le regardant, nous nous demandions pourquoi, le plan adopté, on n'essayait pas ainsi les édifices avant de les construire; ce ne serait pas une grande dépense, et l'on n'aurait pas à regretter plus tard des erreurs irréparables : une élévation, coloriée avec ce relief et cette réalité, permettrait de juger à coup sûr l'effet de la bâtisse définitive.
L'aspect de Caen n'a rien de bien particulier : c'est une vieille ville qui a fait peau neuve; on y retrouve pourtant, pressées entre les constructions modernes, quelques anciennes masures à pignon, à poutres saillantes, dont les sculptures disparaissent à demi sous les vermiculages des tarets, mais trop disséminées pour imprimer un caractère à la ville. Ça et là se montre le bonnet de coton, dégénérescence normande du bonnet phrygien, qui, coloré de pourpre et sur la tête de Paris, séduisit Hélène, la belle Tyndaride.
Un ami nous avait retenu une chambre à l'hôtel d'Angkt&ire^ où nous dînâmes fort bien, malgré la famine dont on nous avait menacé. 11 n'existait plus, disait-on, un seul poulet à dix lieues à la ronde. La caravane pa-
risîenne avait tout dévoré; il fallait faire garder à la cuisine les omelettes dans la poêle par quatre marmitons et même par quatre fusiliers, et autres facéties de ce genre. Des buffets avarent été emportés d'assaut à la gare, des convois de vivres pillés. Nous étions résigné d'avance à manger le caoutchouc de nos bretelles, le cuir de nos brodequins, la paille de notre chapeau, selon le menu ordinaire de YHlstoire des naufrages. Trois voyages en Espagne nous ont habitué à la sobriété, et le manque de nourriture aurait été pour nous un sujet d'élégie.
Si vous voulez voir Saint-Pierre de Caen dans toute sa beauté, il faut vous placer de l'autre côté du ruisseau qui baigne son chevet. C'est là que s'assoient les aquarellistes, sur une pierre du quai. De cet endroit, la vue se compose admirablement bien ; vous avez à gauche un pont à voûte surbaissée où s'appuient des maisons ou plutôt des baraques chancelantes, irréguliëres, à étages surplonibants, à toits désordonnés, dont les lignes rompues font ressortir l'élégante architecture de l'église. Le cours du ruisseau, obstrué de pierres, de tessons, de plantes aquatiques, d'oseraies qui ont pris racine sur la berge, forme un premier plan arrangé à souhait; à
droite s'affaissent quelques vieilles maisons lézardées.
Au milieu de cela, le chevet se détache avec sa rotonde de croisées à meneaux, ses galeries trouées à jour, ses rinceaux soutenus par des enfants qui sont des amours aussi bien que des anges, et toute sa gracieuse ornementation, où le goût gothique se mêle à celui de la renaissance.
En contemplant ce charmant motif de tableau, nous pensions au tort qu'on a de débarrasser les monuments gothiques des masures, des échoppes et des bouges de toute sorte qui s'y accrochent comme les champignons et les agarics au tronc des chênes. Désobstrué, l'édifice est toujours moins beau ; les lignes paraissent s'élancer moins hardiment au milieu d'une place nette. Ces constructions irrégulières, bizarres, difformes, en l'étouffant et en le serrant, le faisaient jaillir plus haut, ou vous forçaient, pour le voir, à prendre des angles d'incidence plus pittoresques. Une grande partie de l'effet de Saint- Pierre dépend des taudis qui l'entourent, du ruisseau marécageux qui coule à ses pieds. Creusez en canal régulier ce ravin verdi de fontinales et de lentilles d'eau; élevez de chaque côté du chevet et à distance convenable des maisons propres et neuves, l'édilité sera contente sans doute; mais aucun peintre ne viendra plus planter son parasol sur la rive opposée.
Ce que nou8 disons là n'est vrai que pour Téglise go« thique; le temple grec veut être dégagé; Tune aifecte la forme aiguë, l'autre la forme horizontale*
Si vous entrez à Saint-Pierre, ne manquez pas d'examiner en détail les clefs de voûte évidées qui retombent d'une façon si légère et si hardie dans les chapelles de l'abside.
Comme nous étions sur la petite place à regarder le portail de l'église, plus ancien que le chevet, nous fûmes surpris par un spectacle qui n'aurait pas dû étonner un catholique. Mais, à Paris, depuis longues années, la religicm ne se risque jamais hors du sanctuaire, et nous avons désappris ses manifestations extérieures. On portait l'extrérae-onction à un malade; le prêtre marchait, le ciboire en main, sous un petit dais de damas rouge, suivi de ses acolytes et d'un enfant de chœur agitant sa sonnette; deux soldats, la baïonnette au bout du fusil, accompagnaient le saint sacrement, et, sur le passage du pieux cortège, les femmes se mettaient à genoux en plein marché, et disaient une courte prière à l'intention de l'agonisant inconnu : — touchante solidarité chrétienne! — puis le babil du marché et l'agitation de la vie reprenaient.
Saint-Étienne, malgré sa silhouette anglo-normande
un peu froide, un peu nue, un peu protestante, maïs d'un dessin hardi et pur, mérite aussi qu'on Taille voir; ses grands clochers pointus à vives arêtes s'enfoncent bien dans le ciel, et sa haute nef à fenêtres romanes a du caractère ; nous le visitâmes en détail avant de saisir au vol le convoi de dix heures du matin qui devait nous transporter à Bayeux, où nous nous proposions de passer la journée. Vous voyez qu'avec un peu d'adresse, on peut mettre aussi longtemps à faire la route de Cherbourg en chemin de fer qu'en diligence.
Reprenons notre voyage où nous l'avons laissé.
Nous étions à Gaen.
Des trains d'une longueur infinie se succédaient & intervalles rapprochés, emportant des populations entières ; — ce qui n'empêchait pas des foules plaintives de rester sur les trottoirs de la gare. A chaque instant, le télégraphe faisait entendre sa sonnerie d'avertissement pour indiquer la -Tiarche des convois. Grâce
à ce courrier électrique, que nulle vitesse ne dépasse, on pouvait laisser galoper les formidables chevaux de cuivre et d'acier, nourris de feu et d'eau bouillante. A travers le tumulte apparent régnait une admirable prudence, et aucun accident ne vint attrister la belle fête. — Des cantonnlères en jupon court, en blouse bleue serrée par une ceinture, coiffées d'un chapeau de cuir verni, une trompette de signal en bandoulière, certifiaient, sur chaque côté de la route, que le passage était libre. Dans ce siècle, où les femmes ne trouvent aucun emploi hors des travaux d'aiguille, si peu rétribués, voilà une fonction qui n'exige ni force, ni long apprentissage. 11 suffit de comprendre quelques signaux, d'exécuter une consigne avec attention et intelligence. Les femmes, plus sobres que les hommes, ne s'enivrent pas et sont moins sujettes à s'endormir; elles ont, en général, la vue plus longue et l'ouïe plus fine, et elles nous paraissent très-propres à ce métier.
A dix heures et demie, nous trouvâmes enfin place dans un wagon, que nous abandonnâmes à Bayeux, dont la silhouette, vue du débarcadère, nous plaisait fort. Une magnifique cathédrale, avec deux flèches aiguës et une tour posée à l'intersection du transept et
de la nef, comme à Burgos, s'y découpait, au-dessus des toits, d'une façon superbe, pavoisée de drapeaux et de bannières. — Résister à une cathédrale est au* dessus de nos forces, et nous passâmes la journée i examiner celle-ci.
Nous voilà donc errant par les rues de Bayeux et laissant le train filer vers Cherbourg. L'aspect de la ville, même dans ce moment d'animation insolite, avait quelque chose de tranquille, de reposé, d'ecclésiastique, tranchons le mot. L'ombre de la cathédrale s'étend sur les maisons; les rues sont propres, silencieuses, presque désertes, et sous le sable répandu pour la fête pointe l'herbe, encadrement des pavés. Peu de boutiques, de longs murs de jardins, une promenade solitaire qui suffirait à une grande ville. Des prêtres vont et viennent comme à Rome, et sur une enseigne nous lisons : Manuel^ coupeu/r de soutanes. L'Église a là un grand centre.
Dans notre époque d*anhélatîon industrielle, c'est une chose rare que de voir une ville paisiblement groupée autour de sa cathédrale, sans cheminées d'usine mêlées aux clochetons et s'étirant les bras dans ce doux ennui provincial qui n'est pas sans charme, et laisse du moins de longues heures à la rêverie.
Tordu comme une paille par le tourbillon parisien, nous avons dit souvent que le Temps n'existait plus qu'en bronze doré sur les vieilles pendules. Le Temps existe; nous l'avons retrouvé à Bayeux, très-bien con* serve pour son âge.
La cathédrale a sa façade sur une petite place. Cinq porches, dont trois seulement percés de portes, s'ouvrent dans cette façade, qu'ils découpent de leurs pignons triangulaires. Au-dessus du porche central une grande fenêtre ogivale à balcon tréflé, puis une galerie à cinq arcades dont les pieds-droits contiennent chacun deux statues à dais ouvragé, pour flnir une rose à demi effondrée. Deux des porches ont des voussures à quatre boudins gorgés de statuettes, et des tympans où sont représentés, dans l'un, le drame de la Passion, dans l'autre, le Jugement dernier.
Deux clochers carrés à triples contre-forts, à fenêtres romanes, encadrent ce portail et se terminent en flèches écaillées garnies de nervures sur les arêtes, et ornées à la b^ase de petits clochetons pointus. Nous avons déjà parlé de la tour placée comme une sorte de dôme à la rencontre des bras de la croix avec la grande nef.
Nous tournions autour de l'église, fermée à cause de
réparations, si urgentes que sans elles on eût été obligé d'abattre Fédifice, qui menaçait ruine et se fût écroulé un jour ou l'autre sur le prêtre et les fidèles. Montant sur les pierres amoncelées dans les cours de l'ancienne abbatiale, nous regardions les hauts murs frappés, comme à l'emporte-pièce, du trèfle à quatre feuilles roman, et nous remarquions un immense platane presque aussi gros que ceux de la cour du sérail à Gonstantinople on de Buyuk-Deré, sous lesquels, à ce qu'on prétend, s'arrêta Godefroy de Bouillon avant de passer en Asie.
Ce platane est un ancien arbre de la liberté planté là en 93, sans doute pour narguer l'église, et il se trouve juste en face de la prison. Antithèse du hasard, qui a l'air d'un sarcasme et fait rêver.
L'idée de Constantinople nous était venue à propos de ce platane, et^ sur le seuil de la cathédrale, d'où la consigne nous repoussait, nous rencontrâmes, par une coïncidence bizarre, une figure connue là-bas, en Turquie, un architecte employé aux travaux de restauration, avec qui nous avions été en soirée chez l'ambassadeur de France, à Thérapia, sur le Bosphore. Notre ami nous fit entrer et nous pûmes, selon notre désir, admirer la belle nef et les curieuses sculptures.
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Les quatre piliers, supports de la tour centrale, se délitaient et s'écrasaient sous le poids : M. Stéphane Flachat, l'ingénieur hardi qui refît le pont d'Asnières, détruit en 1848, sans interrompre un moment la circulation des trains, si active sur ce point, a soutenu la tour par de fortes charpentes et repris les piliers en substruction. Il fallait ce moyen héroïque ; sans quoi, l'édifice s'effondrait. Les nouveaux piliers sont en pierre excessivement dure et soutiendraient, jusqu'au jugement dernier, une charge triple.
Une chapelle latérale, à gauche, arrêta notre attention par une sculpture ancienne grossièrement coloriée et représentant les litanies de la Vierge, avec un arrangement qui rappelle les arbres généalogiques du Christ dans les églises espagnoles. Au sommet du tableau, un Père étemel entouré de rayons, déploie une banderole sur laquelle sont écrits ces mots : Gloriosa dicta sunt de te^ et dans le cadre sont sculptés Abraham, Élie, Isaïe, David, Salomon, Achas; le champ du tableau est occupé par les appellations des litanies figurées en relief et, comme dirait le blason, en armes parlantes : le soleil levant, l'échelle de Jacob, la porte du ciel, l'arche d'alliance, l'étoile de la mer, la pleine lune, l'arbre de la vie, la racine de Jessé, la rose sans
épine, le temple de Salomon, la tour de David, le puits d'eau vive, la source de volupté, le miroir sans tache, le vase d'encens, la toison de Josué, la fontaine des grâces, la ville céleste et toutes ces délicieuses épithètes, ivres d'amour et de foi, que le Qdèle balance devant la Vierge sur un rhythme monotone, comme un encensoir rempli des parfums du Sir-Hasrim.
Le chœur est gothique, mais la nef est romane. Les arcades s'arrondissent en plein cintre, les parties planes des murs sont papelonnées, nattées, clissées par un travail ressemblant assez à Pentrelacement des brins d'osier dans les corbeilles. Une bordure de trèfles quadrilobes estampés en creux règne le long de la corniche; des ornements de style archaïque i dessins contrariés zèbrent les voussures des arceaux. Entre les archivoltes, nous avons remarqué des médaillons en ronde bosse représentant des sujets tirés des bestiaires du moyen âge et tout à fait pareils à ceux qui figurent sur la cassette de saint Louis, que nous avons dé« crits ailleurs; on croirait qu'ils ont été faits sur le même poncif : les dragons adossés et affrontés, la panthère mettant en fuite une hydre, le chasseur domptant un lion, allégories de la foi triomphant de l'incrédu-
lité j de la Vertu écrasant le Vice. — Les bas-relief!s de la cathédrale et les disques du coffret doivent être à peu près du môme temps, du xi» ou xii« siècle. Une de ces scupltures, d'une exécution sauvage et barbare, nous fit longtemps chercher son sujet, et nous ne sommes pas bien sûr de l'avoir deviné. On y voit un personnage séparant avec les mains, comme en deux flots, son immense barbe, Qt montrant des cuisses tuméfiées et difformes que terminent des jambes grêles comme des pieds de satyre. C'est un Moïse, probablement; car, d'après les .traditions orientales, Moïse, attaqué de la lèpre, de l'éléphantiasis ou de quelque autre infirmité biblique de ce genre, fut guéri d'une façon miraculeuse. La symbolique du moyen âge dut trouver dans ce fait quelque allégorie pieuse capable de justifier ce bizarre motif de bas-relief.
Une des arcades est entourée d'un cordon de têtes ou plutôt do masques qui semblent, pour la fantaisie extravagante et la laideur monstrueuse, être copiés sur des idoles mexicaines ou des manitous de la Papouasie. Ce sont des faces décharnées ou bouffies, des hures, des groins que retroussent des crocs, des yeux caves ou en saillie, des bouches à triples rangs de dents, des singes, des diables, des chimères, d'atroces cari-
catures. Tout cela coiffé de cornes, de fleurons, de plumes, d'aigrettes du goût le plus baroque. Smarra, s'il se faisait sculpteur, ne fouillerait pas la pierre avec un caprice plus délirant. On devrait mouler ces hideux mascarons, qui sans doute personnifient des vices, supposition permise par la place qu'ils occupent juste en face de la chaire.
Un beau buffet sculpté, qui ne porte rien maintenant, devait soutenir un jeu d'orgues. Dans la cathédrale de Barcelone, l'orgue est placé latéralement sur la paroi gauche de la nef, comme il Tétait sans doute
L'église visitée, nous descendîmes dans la crypte, beaucoup plus ancienne et du plus pur style roman. Deux rangées de six colonnes chacune la divisent en trois nefs; les archivoltes conservent encore quelques traces de fresques où l'on distingue des anges agenouillés; c'est là qu'on enterre les évoques de Bayeux. Le dernier y repose depuis deux ans.
Un rayon de jour, pénétrant par un soupirail, tombait sur l'autel, refait en style antique, et produisait un de ces effets mystérieux, une de ces oppositions de lumière et d'ombre que recherchent les peintres et qui firent la réputation de Granet.
Jamais architecture ne fut plus significativement sépulcrale et n'invita mieux à se coucher en long sur une pierre, à l'ombre des voûtes basses, jusqu'à l'appel de la trompette. Aussi fût-ce avec un sentiment de plaisir que, remonté à la surface, nous revîmes le ciel brillant à travers les hautes fenêtres de la nef.
Une surprise nous attendait à la salle capitulaire. D'une chemise de vieux damas, on oous sortit une cassette renfermant la chasuble de saint Regnabert, -^ une cassette d'ivoire avec des coins, des ferrures et des incrustations d'argent! un chef-d'œuvre, une merveille venant du trésor d'Haroun-al^-Raschild pour le moins ! Des paons adossés, affrontés, déployant leur queue ocellée à travers des feuillages mats ou brunis, formaient le système de l'ornementation : les plaques d'ivoire) d'une grandeur extraordinaire, avaient dû être sciées en spirale dans les défenses des plus gros éléphants. Toute la richesse du goût oriental le plus pur brillait dans ce joyau, écrin d'une relique. En l'examinant de plus près, nous découvrîmes sur la garde de la serrure une inscription arabe où nous reconnûmes le nom d'Allah. « Au nom du Dieu clément et miséricordieux, bénédiction complète et grâce générale; » tel est le sens de la légende, qui ne messied pas à la pieuse
destination du coffre. Comment cette cassette de calife est-elle venue à Bayeux servir de reliquaire? Les croisades expliquent ce long voyage, et une tradition veut qu^elle ait été donnée à Téglise par la reine MathiMe.
La reine Mathilde î — ce nom nous rappelle à propos la célèbre tapisserie de Bayeux; — avons-nous le temps de Taller voir? — Oui, — le train né passe qu'à cinq heures. Elle se trouve à la bibliothèque de la ville, et nous voilà parti.
On a souvent décrit, souvent dessiné la tapisserie de la reine Mathilde; nous avons parcouru les livres, regardé les dessins, et nous nous figurions, nous ne savons pourquoi, voir une tapisserie de haute ou basse lisse, comme beaucoup de tapisseries du moyen âge parvenues jusqu'à nous. La tapisserie de la reine Mathilde est, à proprement parler, une broderie faîte avec des laines de couleur sur une bande de toile blanche, longue de 70 mètres 34 centimètres, sur 50 centimètres de hauteur*.
Cette interminable bandelette est exposée sous verre, dans une montre dont elle couvre les deux côtés en se reployànt sur elle-même, arrangement ingénieux qui permet de suitre pas à pas la procession des sujets historiques qu'elle représente. C'est un monument très-
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original que cette sorte de frise, de panathénée à l'aiguille, tracée par la reine femme du héros qui changea son nom de Guillaume le B&tard contre celui de Guillaume le Conquérant, à peu près conmie Hélène traçait sur le canevas les exploits des Grecs et des Troyens sous les murs d'Ilion.
Des inscriptions latines accompagnent ch&que ac^ tion, nomment chaque personnage et ne laissent aucttn doute.
Le style du dessin a quelque chose de primitif et d'é* trusque ; ces figurines anglo-normandes, hautes de quatre ou cinq pouces, ressemblent parfois aux héros des vases grecs; les chevaux, rouges, verts, bleus, ont Taspect le plus étrange, et nous en avons vu de pareils sur les peaux de bison où les loways peignaient des combats av(îc les couleurs de leurs tatouages.
Quelle chose singulière lorsque tant d*édîfices si solides se sont écroulés, qne cette frêle bande de toile soit parvenue à noUâ intacte à travers les siècles, les révolutions et les vicissitudes de toute sorte! — Un bout de canevas a duré huit Cents ansi
Maintenant qu'il ne nous reste plus rien à visiter à Bayeux, dînons, et attendons le train qui nous mènera coucher à Carentan.
Ces immenses mouvements de population que le chemin de îer rend possibles, prennent au dépourvu la civilisation telle qu'elle est installée. Il faut à ces multitudes affamées que les convois déversent sur le débar- ' cadère des noces de Gamache, des festins de Gargantua ; nulle table d'hôte n'est assez longue, nul buffet suffisant. Mille mains se tendent vers le môme plat, on arrache les bouteilles aux sommeliers ahuris, une chaîne de marmitons se transmettent les victuailles interceptées au passage. Antiques restaurateurs qui écriviez fastueusement sur vos enseignes : « Salon de cent couverts, ^ vous êtes dépassés 1 Bâtissez pour ravenir d'interminables galeries, faites raboter de nombreuses rallonges, monopolisez toute l'argenterie de Ruolz et Elkington; cela ne sera pas assez encore!
A Carentan, aux alentours de la station, étaient dressées des cuisines-tentes ; devant des foyers improvisés tournaient des broches chargées de viandes, et, comme dans Vlliade^ la grasse fumée des victimes montait
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dans le ciel jusqu'aux narines des dieux. La nuit tombait; nous distinguions vaguement, à travers Fombre, des arcs de triomphe, des mâts pavoises, des guirlandes de feuillage, tout en errant au hasard, à la quête d'un gîte. Les auberges regorgeaient de monde, et les hôteliers superbes nous renvoyaient d'un air dédaigneux. Déjà, dans Técurie, les quadrupèdes avaient dû céder leur place et leur botte de paille aux bipèdes. En Espagne, en Grèce ou en Afrique, une nuit à la belle étoile ne nous eût pas effrayé; mais, comme dit Molière, le ciel s'était déguisé ce soir-là en Scaramouche, et pas une étoile ne montrait le bout de sou nez. La nuit était si noire, que nous allions à tâtons, à la manière des aveugles, dans des rues inconnues^ éclairées de loin en loin par les lanternes des diligences qui passaient lourdement, écrasées de voyageurs, avec un bruit de ferraille.
 la fin, nous vîmes flamboyer les vitres d'une auberge plus hospitalière, pleine de bruit, de chocs de verres et de tintements d'assiettes. Là, on ne parut pas trouver trop ridicule notre désir de souper et de nous coucher. On nous servit des viandes froides, du jambon, du cidre, du vin et du café, et, notre réfection
prise, on nous confia à une servante, munie d'un falot»
qui nous conduisît au bout de la ville, dans une maison inhabitée, à laquelle l'isolement, le silence et la nuit prêtaient bien gratuitement une apparence sinistre. On eût dit la Maison déserte des contes d'HolTmann.
Une grande chambre démeublée au rez-de-chaussée, dont on ouvrit la porte avec peine, contenait deux lits. On nous laissa là, en compagnie d'un bout de chandelle, en nous disant qu'il y avait un beau jardin pour nous promener si la fantaisie nous en prenait. Yu l'heure et la situation, ce discours nous parut profondément ironique.
Nous devons à la vérité de dire que notre lit ne s'engloutit dans aucune trappe, que nul spectre ne vint moucher notre lumière de ses doigts osseux, et que pas le moindre bandit^ à chapeau pointu et à plume de coq, ne nous enleva notre bourse. — Le jardin, rempli de fleurs, éclairé par le soleil levant, étincelait sous la ro* sée, et nous en parcourûmes avec plaisir les allées, où nul piège à loup ne nous prît la patte. La maison lugû-^ bre était un ancien magasin à sel en train de deVeiiir une hôtelleriei
Les légendes de Carentan, qui ne sont pas toutes à l'honneur des aubergistes, ont conservé là mémoire d*un famdut déjeuner de Junot, duc d'ÂbrantèSi compté
douze cents francs, et dont, tout étonné de la somme, il exigea le détail, où figurait pour cinq louis « un fin caneton de Rouen, nourri de fine fleur de farine. » — Notre déjeuner nous coûta moins cher; il est vrai qu'il n'y avait pas de canard sur notre carte.
L'église de Carentan est très-curieuse à voir; mais, à notre grand regret, le temps nous manqua pour la visiter, et il fallut, en nous levant de table, nous diriger vers la station. Les rues, pour la solennité, étaient sablées de tangue, cet engrais que la mer dépose dans des anses où Fagriculture le recueille. La substitution * de la tangue au sable indiquait le voisinage de TOcéan, dont le vent salé et frais se faisait déjà sentir.
Le train arriva, mais si chargé, si encombré, que nous dûmes nous estimer heureux d'être placé, par faveur, dans un wagon de bagages où nous nous assîmes au milieu d'un chaos de malles se présentant par les angles les plus hostiles; mais, quand on a, comme nous, couru la poste dans une galère espagnole qui n'avait pour fond qu'un filet de sparterie, on se trouve bien partout.
Jusqu'à présent, nous n'avons rien dit du paysage qui s'étale et se replie de chaque côté de la voie comme une carte d'échantillons : ce sont des terrains faiblement
ondulés, zébrés de cultures, des bouquets d'arbres, des files de peupliers, des collines à courbes molles, des cours d'eau blanchissant sous la roue d'un moulin, une petite rivière qu'enjambe un pont, des villages signalés par leur clocher^ des maisons dont on aperçoit les jar* dins et les cours comme dans une vue cavalière : un ensemble de choses gracieuses, fraîches et jolies, sans grand caractère. Mais, à partir de Carentan, l'aspect du pays change; la perspective s'agrandit et devient singulière : on entre dans le marais.
On se croirait en Hollande, à voir celte plaine vaste comme une mer, unie et verte comme un tapis de billard, que ne soulève aucun pli de terrain et qui garde inflexiblement son horizontalité ; le ciel immense pose sans intermédiaire sur l'étendue immense. Contraire* ment à l'idée commune, rien n'est plus pittoresque.
Des coupures, des rigoles remplies d'une eau teinte par la tourbe, et brune comme du café sillonnent çà et là la prairie tachetée d'innombrables bestiaux qui se lèvent et fuient, effrayés du grondement des trains; quelques arbres, quelques cahutes, des ponceaux et des bondes de poutres et de planches font seuls saillie sur le plan uniforme que domine le remblai du chemin de fer.
Que de travaux il a fallu pour solidifier ce terrain mouvant où les pilotis s'enfoncent par leur propre poids, où les pierres descendent et disparaissent dans la vase tourbeuse! L'eau filtre sous cette croûte molle incapable de supporter la charge du ballast, des rails et des locomotives. A un certain endroit, trois ponts se sont affaissés successivement Tun sous Tautre, faisant jaillir la terre détrempée autour d'eux ; mais rien n'est impossible à l'industrie moderne : les ponts enfouis, avec leurs étages d'arcades noyées, ont servi de substruction à la voie définitive, et la pesante machine suivie de sa queue de wagons passe sans péril là où se fût embourbée la plus légère charrette.
Il est vrai que, pour éviter les tassements, on modère l'allure dans toute cette partie du chemin, et que Ton ne va guère plus vite qu'en chaise de poste. Qui eût dit, il y a vingt-cinq ans, qu'un jour on emploierait le mot poste pour donner une idée de lenteur?
Aux approches de l'automne, le marais, comme on l'appelle, se peuple de canards, de grèbes, de bécassines, de courlis et autres oiseaux aquatiques, qui s'abattent là par nuées innombrables. Les chasseurs s'en donnent à cœur joie, et ne regrettent ni les chutes jusqu'au col dans les flaques masquées de lentilles d'eau, ni les
longues* heures d'affût sous les huttes de joncs, ni les courses à travers le brouillard qui se résout en bruine pénétrante.
Bientôt le terrain se raffermit et la vapeur reprend le galop ; le temps perdu est vite rattrapé.
Enfin, nous voici à Cherbourg. Le fort du Roule, perché sur une haute montagne dont les flancs escarpés mettent à nu de longues stries granitiques, apparaît dans un ciel joyeux et débarrassé de nuages. A côté, sur une croupe plus basse, s'élève au-dessus d'une tente un gigantesque drapeau aux couleurs d'Angleterre.
La foule descend et se précipite vers ses bagages; nous, d'un pas plus tranquille, nous nous dirigeons vers le camp de la gare : un véritable camp, ma foi, mamelonné de tentes prêtées obligeamment par l'intendance militaire.
Les limites du camp étaient marquées par une palissade, et des soldats en gardaient l'entrée unique ; précaution nécessaire, car l'enceinte eût bientôt été envahie. Le sol, très-inégal, avait été, quelques jours auparavant, soigneusement nivelé et recouvert d'une épaisse couche de sable. Des rues de tentes portarit chacune un nom illustre dans l'histoire, la guerre ou l'industrie, divisaient régulièrement l'espace. Un entrepôt de mar-
chandises arrangé avec goât contenait les salles à man« ger, et les cuisines desservies par Potel et Chabot, Un cabinet de lecture^ une boîte aux lettres, un bureau de renseignements montraient toute la sollicitude de la Compagnie pour ses hôtes.
.C'était un coup d'oeil charmant que toutes ces tentes de toile ou de coutil, Installées avec une précision militaire, et dont les pans relevés permettaient de voir le mobilier neuf, propre et confortable. Chaque tente ren* fermait trois lits, et les cartes de logement étaient distribuées de manière à grouper des amitiés, des sympathies ou tout au moins des connaissances.
La nôtre était située sous un hangar dans un angle du camp, et précédée d'un jardinet de lierre d'Irlande et de bruyères en fleur. Nous avions déjà vécu sous la tente lorsque nous accompagnâmes le maréchal Bu» geaud, en 1845, dans l'expédition de Kabylie; aussi notre emménagement ful-il bientôt fait.
« A la gare comme à la guerre, * disaient les Paririsiens, qui, à peine débarqués, saluaient leurs habitations de toile d'un calembour approximatif.
Tout en nous promenant dans les allées, nous songions que ce camp de la gare improvisé pour une circonstance deviendrait un des besoins, une des né-
cessités de Tavenif. Quand le réseau des chemins de fer sera terminé, les peuples qui ne se sont jamais vus se visiteront en masse d'un bout du monde à Fautre, une inauguration de port, Fimmersion du canal de Dieppe à Paris, l'achèvement de quelque ouvrage monumental et gigantesque, Texpérience d'une invention nouvelle qu'on ne saurait prévoir, un avènement glorieux, un triomphe, pourront amener le même jour sur un point cent mille visiteurs et peut-être davantage. Chaque ville devra posséder un camp des étrangers, des hôtes, %i vous Taimez mieux, un caravansérail tout prêt à loger la multitude voyageuse que ses murs ne sauraient admettre; il y aura des greniers et des parcs de réserve pour nourrir ce surcroît de population dont l'arrivée ne causera aucun trouble, aucun souci, aucun embarras, car- elle sera devenue un fait normal et prévu.
Tous, dans un avenir prochain, verront les spectacles jadis réservés à quelques-uns, et il faut, dès à présent, s'habituer aux gigantesques développements de la vie future. Sept cent vingt personnes déjeunaient et dînaient dans l'inunense baraque de la gare.
Nous n'avons aucune envie de faire le menu des repas, mais qu'on nous permette de rapporter ici quel-
ques-unes de nos obsenalions. Elles serviront à marquer la différence des temps anciens aux temps nouveaux.
Figurez-vous une galerie colossale divisée en jdeux compartiments et garnie de tables en retour d'équerre. L'office et la cuisine occupaient Tun des bouts. Comme dans tout ce qui est trop grand, Thomme n'était plus proportionné à la chose. Il aurait fallu un railway avec un petit wagon pour faire glisser les mets du point de départ aux extrémités ; dès relais de garçons se transmettaient les plats, les assiettes, les couteaux et les cent ustensiles du service. Malgré la précaution de buffets placés de distance en distance et la division par escouades, les malheureux serviteurs se trouvaient, à la fin de chaque repas, avoir fait plusieurs lieues.
Ces agapes démesurées seront communes dans Tavenir. Londres en corps viendra ^iner chez Paris, et réciproquement. Des machines découperont; des tenders chargés de bouteilles parcourront la table sur des rails d'argent; des pompes à chapelet monteront le potage à la bisque ou le turtie-soup de la marmite à la soupière; on aura des porle-voix pour les toast et des cordons acoustiques pour les conversations particulières entre convives placés souvent à un kilomètre de
distance. Qu'auraient dit les Grecs avec leur élégant précepte de table : « Pas moins que les Grâces, pas plus que les Muses? »
Cette vie monstrueusement gigantesque des générations futures nous a souvent préoccupé pendant ce voyage, où nous en avons entrevu la vague ébauche. Les jeunes, formes commencent à crever partout les vieux moules, et Tancien monde, le monde où nons avons vécu, tombe en ruine : bien qu'à peine ayant atteint Tâge mùr, nous ne sommes plus contemporain de notre époque. Aucune des habitudes de notre jeunesse ne subsiste, et personne ne pense plus aujourd'hui aux -choses qui nous passionnaient. ■— Il nous faut étudier tout à nouveau, comme un petit enfant. Nous savions les formes des stances, l'entrelacement des sonnets, le timbre des rhythmes; belle affaire, vraiment! Et les organes des machines à vapeur, et le système tubulaire, et les rondelles fusibles, et la surface de chauffe, et les pistons, et les clapets, et les roues à aube, et l'hélice unie, et l'hélice striée?. Si nous nous trompons d'un mot, les gamins se moquent de nous. Ne nous en plaignons pas trop : nous sommes à une époque climatérique de l'humanité. Ce siècle marquera dans les annales du monde, et
c'est aujourd'hui plus que jamais que le mot du sage : « Je vis par curiosité, » a un sens profond. — L'homme pétrit vaillamment sa planète, et qui vivra verra — de grandes choses.
Et Cherbourg? — On vous l'a raconté déjà de cent façons, car c'est un caractère du temps nouveau : tout "le monde sait tout en même temps. La plume court, mais l'électricité vole, rapide comme la lumière. Cent mille yeux voient, des millions d'yeux lisent; aucun fait n'est inédit; on n'a plus à soi que sa pensée, et encore!
Mais voilà bien des réflexions. Allons remettre notre carte, comme il convient, au vieux père Océan, dont les colères bientôt ne feront plus peur à personne; nuit et jour, sans se fâcher, il reçoit des soufflets de la Vapeur, et il renferme dans sa verte poitrine le câble transatlantique sans pouvoir deviner les messages qui s'échangent entre l'ancien monde et le nouveau. Pauvre vieux père Océan, devenu facteur de la poste aux lettres 1 tu ne sépares rien, tu n'empêches rien, tu n'as plus qu'une immensité relative, piiisqu'on te traverse en une semaine* Il ne te reste que ta beauté I
Aucun spectacle ne donne à rorgueil humain une satisraction plus légitime que la vue d'un port, et surtout d'un port conime celui de Cherbourg. Quand on pense qu'un pauvre petit animalcule, acarus d'une planète, point perdu au milieu de l'espace, exécute de si gigantesques travaux avec quelques outils de fer, quelques poignées de poudre noire à laquelle il met le feu, on Se seul saisi de respect pour cet atome ingénieux, cet éphémère doué d'une telle persistance. L'Océan, avec son immensité, est moins grand que lui.
 propos de l'Océan, que nous avions qualifié de facteur, il parait qu il se lasse déjà de porter les lettres et ne transmet les dépêches qu'avec beaucoup de mauvaise giûce. — Vous yous ferez donner sur les oreilles, père Océan ! l'esprit de Thomme est plus fort que voire vague, et il faut tôt ou tard lui obéir; H saura bien trouver dans son livre magique la formule nécessaire pour vous y forcer.
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Tout le bassin était rompli de navires,. de pyroscaphes, de barques pavoisées, de canots pressés en apparence à ne pouvoir se remuer. Une légère brise faisait palpiter les flammes et les banderoles de toutes couleurs ; les cheminées des bateaux à vapeur dégorgeaient leur fumée blanche ou noire; les cordages, les vergues, les antennes s'entre-croisaient en fils menus comme les hachures d'un dessin, et, par interstices, l'eau brillait entre les embarcations comme un miroir brisé en un million de morceaux. Sur le quai circulait à pas lents une foule compacte ; mais la mer n'était pas moins peuplée que la terre; les steamers qui d'instant en instant partaient pour la rade, où stationnait la flotte, s'enfonçaient et penchaient sous le poids des passagers; les tambours des roues, la passerelle d'observation étaient chargés de monde ; pour occuper moins de place, les voyageurs se tenaient debout, il y en avait jusque sur le plat bord; à peine si le pilote avait les bras libres pour faire tourner la roue du gouvernail. En certaines circonstances, la compressibilité de la foule est un phénomène vraiment incompréhensible: elle renverse, les jours de fête, l'axiome « le contenant doit être plus grand que le contenu; » on n'a pas idée d'une agglomération pareille.
La Compagnie du chemin de fer avait frété gracieusement pour ses hôtes l'Édair^ bateau à vapeur bien baptisé, car il fait la traversée de Cherbourg au Havre en quatre heures cinquante minutes. Il portait un pavillon avec ce mot : Ouest, en grandes lettres noires, et ne faisait qu'aller et venir, menant les invités sur tous les points où il y avait quelque chose à voir.
On ne saurait imaginer avec quelle prestesse de dorade frétillant de la queue l'Édair se glissait parmi ce tumulte de navires, les uns rentrant, les autres sortant, tous se croisant et se frôlant. Quelle sûreté de manœuvres! quelle promptitude à virer, à battre avant, abattre iarrière pour éviter les abordages, pour ne pas couper en deux un canot trop hardi 1 Les aubes, les hélices, les ïames, les proues brassaient, tordaient, fouettaient, cou* paient Teau de cent façons; Técume des remous blanchissait le granit des quais et festonnait le cuivre des coques. C'était un clapotement joyeux, un chœur confus de cent mille voix que. perçaient les cris stridents des mousses traduisant les ordres des capitaines, et que dominait de temps à autre la basse des canons de la rade exécutant quelque salve à grand orchestre. Comme lé lion, le canon se fait toujours entendre : quand il parle
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tous les bruits se taisent et ne sont plus que des murmures.
Lorsque nous eûmes dépassé le goulet du bassin et que la houle plus large de la rade vint balancer notre bateau, nous ne pûmes nous empêcher de pousser un cri d'admiration, grave infraction aux règles du dandysme, car admirer, c'est montrer soi inférieur : mais nous ne sommes pas un dandy ; devant nous se déroulait un spectacle merveilleux !
Le yacht qui avait amené Sa Majesté Britannique était en rade, et l'on distinguait, sous un rayon de soleil, ses tambours peints en jaune paille et ses cheminées couleur saumon; à quelque distance se tenait, comme un garde du corps respectueux, le RoyaUAlbert, immobile au milieu de la légère fluctuation de la mer; sa haute poupcj ses flancs évasés rappelaient un peu les anciennes formes françaises du temps de Louis XIV.
Un peu plus loin, décrivant un arc faiblement courbé) étinôelait et papillotait la flottille des yachts, la plupart anglais, venus pour assister à la fêle. Leur nombre^ sans exagération, pouvait s'élever à cent cinquante ou deux cents; ces délicieux bâtiments de plaisance,. faits par d'habiles constructeurs, en bois de teck ou des îles, présentent tes coupes les plus fines, les lignes les plus
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svclles et les mieux combinées pour la marche; ils sont aménagés avec une richesse intérieure qui n a rien à envier aux boudoirs terrestres; leurs mais élevés, leurs longues vergues peuvent déployer beaucoup de toile et ramasser le moindre souffle de vent ; c'est un luxe charmant que nos sportmen se donneront lorsque Paris sera devenu un port de mer; ils trouveront des équipages tout formés... chez les canotiers de la Seine.
Ces yachts, sans exception, étaient pavoises, c'est-àdire couverts de bannières, de flammes, de pavillons, de banderoles attachés aux cordages depuis le sommet des mâts jusqu'à fleur d'eau. Toutes lés combinaissous d'émaux et de couleurs que peut fournir le blason naval figuraient là en échantillons nombreux, et l'œil s'amusait de toutes ces étofies bariolées, qui ressemblaient de loin à des essaims d'oiseaux multicolores qui se seraient abattus sur les agrès.
 chaque instant passaient, donnant de la bande tant ils étaient chargés, des paquebots anglais de Southampton, de Newhaven, des bateaux à vapeur du Havre, de Trouville, de Rouen même, mis en réquisition pour la circonstance. Il était impossible de discerner leur pont, littéralement pavé de têtes, sur un fond d'habits noirs.
Ce tableau magnifique avait pour arrière-plan les vais-
seaux de guerre français, Saint-Louis^ Alexandre^ Aiisterliiz^ Ulnij Donawerth, Napoléon^ Eylau, Bretagne, Ishj, qui, rangés en ligne à des distances symétriques, dessinaient au-dessus des flots leur silhouette grandiose avec cette élégance sévère, caractéristique de notre marine. — Quelle œuvre colossale, titanique, prométhéenne que la construction d'un vaisseau de guerre : du jour où la carcasse s'ébauche sur le chantier, pareille au squelette d'un Léviath^n anté-diluvien, jusqu'à celui où il prend le large, ses cent canons mettant leur nez de bronze à la fenêtre des sabords! Mais ne nous donnons pas le ridicule de découvrir le vaisseau et de nous étonner à propos de tout comme une souris sortant de son trou pour la première fois. Nous prions le lecteur de croire que nous avons déjà vu des vaisseaux autres que ceux du Corsaire, du Fils de la Nuit et de Jean Bart.
Un échange perpétuel de communications avait lieu entre la ville et la flotte ; de grands canots commandés par un officier assis à la poupe, ouvraient et refermaient leur éventail de longues rames, et circulaient à travers la cohue des bateaux à voile et des bateaux à vapeur, avec l'insouciance majestueuse de cygnes parmi des flottilles d'oiseaux aquatiques.
Nous vîmes les régates de trop loin pour suivre les
chances diverses de la lutte : on faisait tenir les embarcations à distance, et, d'ailleurs, le soleil tombait d'aplomb sur la mer, à ce moment-là; l'eau tremblotait avec un fourmillement lumineux comme du vif-argent remué, et les canots y faisaient l'effet de taches noires.
Comme nous l'avons dit en commençant, notre intention n'était nullement de faire un récit de ces belles fêtes qui laisseront un si long souvenir; aussi notons-nous au hasard, en y toélant quelque idée philosophique, ce qui nous a frappé à notre point de vue de poëte et d'artiste. De noms propres, vous n'enverrez pas un seul dans ces lignes, excepté ceux qui tombent sous notre juridiction ordinaire.
Ainsi que beaucoup d'autres, sur VÉdair^ nous avons suivi à distance respectueuse la revue de la flotte par l'empereur. Nous ne vous raconterons pas l'équipage debout sur les vergues, la réception du canot impérial au bas de l'échelle d'honneur, le défilé sur le pont des soldats de marine, vous savez tout cela mieux que nous; mais nous tâcherons de vous peindre quelques effets de fumée bizarres. Au départ de l'auguste visiteur, chaque vaisseau saluait à bâboM et à tribord de sa triple rangée de canons; les coups se suivaient comme réglés par un chronomètre, sans intervalles et pourtant séparés,
s'appuyant Tun l'autre avec une insistance formidable ; quels logiciens serrés I ils donnent raison sur raison. La première série d'arguments épuisée, l'autre recommence, et ainsi de suite. Une lueur crève dans un nuage blanc, un coup de foudre se fait entendre, et bientôt tout le flanc du navire est couvert, comme le flanc d'une montagne, de vapeurs bleuâtres qui rampent indécises jusqu'à ce que le vent les emmène; dans une bordée, vue de face, la flamme du canon tournoya comme un orbe de feu s'élargissant à travers la fumée. Dne autre fois, le soleil, se trouvant de l'autre côté du nuage produit par la salve, apparut comme un grand bouclier rougi à la forge; éclairées ainsi, les fumées prenaient des tons roui et fauves d'une richesse extrême, et sur l'eau scintillaient des iris et de folles binettes comme sur le métal en fusion. Le corps sombre du navire faisait valoir ce flamboiement par une opposition vigoureuse. Nous livrons cet efiet observé par nous aux peintres de marine, à Isabey, à Gudin, à Morel-Fatio, à Durand-Brager. C'est un joli motif»
Que diraient de ce fracas ceux qui reprochent Pabus des cuivres aux musiciens modernes ? Ils trouveraient sans doute le diapason trop élevé ; mais le bruit porté à cette intensité est, par lui-même, une chose magnifique, puis-
santé et joyeuse. 11 est un élément de fête, il rhythme les grandes manîfeslations, il supplée à la voix insuffisante de rhomme ; il soutient, de sa basse profonde, le chœur un peu grêle des foules, il remplit l'espace et annonce au loin la solennité. Ce gigantesque orchestre de la flotte et des forts nous faisait songer que le bruit manquait aux fêtes des anciens, et nous revoyions passer sur un fond bleu les panathénées ou les thesmophories; un chœur de jeunes vierges, aux blanches draperies toutes plissées pour le bas-relief, conduit par une lyre ou une flûte, accompagné par le crépitement des rauques cigales, sans tumulte, presque en silence. Le berger paissant les chèvres sur le Parnès ou le Lycabète, la femme lavant sa chlamyde dans l'ilissus, à deux pas de l'Acropole, pouvaient ne pas se douter qu'une théorie défilât sous le portique du Parthénon.
A quoi bon ce souvenir athénien à propos de Cherbourg? Il nous ramène à notre idée première, à notre point de départ : la civilisation antique était à l'échelle de l'homme, la civilisation moderne doit être à l'échelle de l'humanité. C'est pourquoi les canons font mieux que les petites flûtes dans une fête de notre temps. La population tout entière de TAttique n'égalait pas en nombre les visiteurs de Cherbourg.
Le feu d'artifice tiré sur la mer, où frissonnaient, en paillettes d'argent, les reflets des bombes lumineuses, était bien beau, sans doute; mais il se perdait un peu entre la double immensité du ciel et de l'Océan, du moins pour les spectateurs qui, comme nous, le regardaient de la rive; il eût fallu des fusées colossales chargées de quintaux de poudre.
Celui de la place d'Armes nous fit beaucoup de plaisir,' car nous étions assez près pour n'en perdre aucun détail. Nous professons pour les feux d'artifice une passion toute chinoise. N'est-ce pas le paroxysme de la couleur, le blanc, le jaune, le bleu, le rouge, le vert, le violet portés à leur dernier degré de puissance; des vitraux qu'éclaire un incendie, des saphirs, des rubis, des topazes, des émeraudes en conflagration? Et quelles courbes élégantes décrivent sur le noir profond de la nuit les chandelles romaines, les bombes à pluie d'argent ou d'or!
La pièce principale représentait, tracée par un contour de feu, la statue équestre de Napoléon I" par M. Leveel, dont l'original en bronze domine la mer du haut de son piédestal granitique.
Après le feu d'artifice, une surprise nous attendait au Camp de la gare; on avait improvisé un théâtre et une
salle de spectacle dans le débarcadère. — Il y avait vaudeville et pantomime; madame Doche et un acteur du nom de Poirier jouaient un Monsieur et une Dame^ Deburau et sa troupe, Pierrot coiffeur.
Le décor de forêt, le seul qu'on eût pu se procurer, ne convenait pas du tout à la situation d'un monsîeu^et d'une dame forcés de passer la nuit dans la même chambre d'auberge avec une intimité fâcheuse pour l'une, charmante pour l'autre. La pièce, jouée avec une gaieté folle à travers mille petits contre-temps de mise en scène, n'a peut-être jamais obtenu autant de succès. — Madame Doche s'y est montrée admirable de verve et d'entrain. Elle a dit aussi une ode de M. Belmontet avec un bonheur d'expression qui n'avait d'égal que sa bonne volonté.
Les petites danseuses danoises, ce corps de ballet lilliputien qui exécute des pas et des ensembles avec une précision admirable, formaient le bouquet de la représentation.
Dans Pierrot coiffeur^ Deburau, ce mime si fin, si délicat et si expressif sans grimace, a fait rire aux larmes toute l'assistance; cependant, de temps à autre, malgré la perfection de son jeu, un sifflet long, aigu, persistant, se faisait entendre ;'ce bruit est toujours désagréa-
ble pour une oreille d'acteur ; mais ce sifflet inquiétant partait des poumons d'airain de la locomotive, lâchant son jet de vapeur stridente, car le spectacle n'interrompait nullement le service du chemin de fer ; les trains s'arrêtaient à quelques pas de la toile de fond, qu'ils regardaient comme avec stupeur de leurs grands yeux rouges. Des voyageurs sortaient des wagons , traînant leurs sacs de nuit, et, sur le trottoir de la gare, Arlequin et Colombine, se tenant par le bout du doigt, attendaient leur réplique pour faire leur entrée. Carlo Gozzi, que t'en semble? Colombine, avec son jupon court à taillades, Arlequin, avec son museau bergamasque, ces êtres de la fantaisie et du caprice mêlés de la sorte à la réalité la plus mathématique ! Figurez-vous Joseph Prudhomme â moitié endormi du voyage, se rencontrant nez à nez à la gare avec deux masques de la comédie italienne, et leur disant de sa voix de basse : « Pardon, belle dame ! excusez, monsieur ! » C'est là un des caractères du temps ; le chariot de Thespis, la charrette du Roman comique sont remplacés par la locomotive ; l'Étoile et la Rancune jouent, non dans des granges, mais dans des gares î
On nous avait beaucoup parlé du château de Tourlaville et de l'histoire mystérieuse qui s'y rattache. Tourlaville n'est qu'à cinq kilomètres de Cherbourg : une simple promenade avant déjeuner et qui ne dérangeait en rien nos projets du jour. C'eût été manquer à nos devoirs de voyageur que de ne pas faire cette petite excursion ; aussi nous voilà parli sur un char à bancs de louage. La route est charmante, et, comme elle s'élève en pente douce, on domine bien* tôt Cherbourg avec ses toits d'ardoises rejointoyées de ciment, ses bassins, ses forts et sa rade ; puis on s'enfonce à droite par de jolis chemins de traverse bordés d'arbres et de haies, et l'on arrive au château de Tourlaville.
Le premier aspect du château, ruiné juste à point pour être pittoresque, saisit comme uu décor d'opéra. Un large fossé dans lequel court une eau vive où de vieux arbres trempent le bout de leurs branches, se-
pare le chemin de la cour d'honûeur. Le fossé est enjambé par un pont menant à une porte enveloppée d'un lierre vigoureux qui forme comme un arc de triomphe en feuillage.
Le pont franchi, on entre dans la cour, que traverse, parmi les pierres, les graviers et les débris, un petit ruisseau d'eau limpide ; le manoir proprement dit, bâti en équerre avec les communs et les bâtiments d'exploitation, s'élève à la gauche. Son architecture est dans le style renaissance. Le corps de logis principal offre six fenêtres à croisillons de pierre formant deux étages et surmontées de lucarnes à piliers et à volutes échancrant un haut toit aigu brodé sur la crête d'une acrotère interrompue par trois corps de cheminée. Une seule des tours subsiste ; elle est ronde et coiffée d'un toit en éteignoir, et a une bonne silhouette seigneuriale. L'autre tour, que fait supposer la symétrie nécessaire du plan, a été abattue, comme l'indiquent des arrachements et des décombres à la place oii elle devait s'élever et qu'occupe une petite chapelle bâtie sans doute en expiation du crime qui fait une légende au château de Tourlaville comme à un burg du Rhin. Les autres bâtiments, à demi tapissés de plantes pariétaires, n'ont rien de particulier, si ce n'est quelque moulure
de porte, quelque ornement sculpté, quelque lucarne ouvragée montrant qu*à cette belle époque, Fart ne dédaignait pas d'apposer son cachet aux constructions les plus humbles et de Tusage le plus vulgaire.
Il faut bien vous dire la légende du lieu, -^ la cause célèbre; — nous le ferons en aussi peu de mots qne possible, empruntés à un petit livret local. Ce château était habité autrefois par une famille de Ravalet qui avait la seigneurie de Tourlaville. Convaincus du crime d'inceste, deux enfants de cette maison, Ju<lien de Ravalet et la belle Marguerite, sa sœur, femme de noble homme Jean le Faulconnier, furent condamnés à mort et exécutés sur la place de Grève, & Paris, le 2 décembre 1603.
La tradition orale attribue aux ancêtres de ces sup* pUciés une série de crimes. Leur père, Jean de Ravalet, gentilhomme de la chambre de Louis XIII, et Madeleine de Lavigne, leur mère, ainsi que Jean de Ravalet, abbé de Hambie, leur oncle, firent diverses fondations pieuses pour effacer ces crimes héréditaires.
Voilà le fait réduit à sa plus simple expression; mais ce souvenir suffit pour donner un intérêt dramati* que et romanesque â ce manoir demi ruiné et d'apparence ai paisible, où régnait une sorte de fatalité mons-
traeuse comme celle de la tragédie grecque et dont les murs semblaient suer le crime sur ceux qui les habitaient.
Aujourd'hui, rien ne rappelle ce passé sinistre. Le manoir est la propriété de M. de Tocqueville; une famille de paisibles cultivateurs l'occupe, et s'arrange le mieux qu'elle peut dans cette ruine légendaire.
La grande salle du rez-de-chaussée, où l'on voit une haute cheminée à pilastres creusés de cannelures, est devenue la cuisine ; un lit enfermé dans une sorte de boîte à la mode bretonne, rappelant assez les cadres de navire, garnit l'un des angles. Des vases de cuivre jaune bien fourbi dont le nom local est cams — un ressouvenir grec, peut-être, maintenu à travers les siècles — sont rangés sur les planches avec des cuillers, des moules à chandelles et d'autres ustensiles aussi en cuivre; sur les murs, l'imagerie d'Épinal a collé ses grossières gravures sur bois, plaquées de couleurs violentes. Nous avons remarqué dans ce musée campagnard un saint «Thomas, accompagné d'une complainte en trente couplets. Ces images enluminées nous plaisent. Elles ont du caractère dans leur barbarie et indiquent chez leurs incultes possesseurs un naïf sentiment d'art, contenté à peu de frais sans doute,
mais respectable et touchant. Pour les chaumières, la fabrique d'Epinal remplace le mont Athos, qui peuple le monde slavo-grec de ses décalques byzantins.
L^escalier conduisant aux étages supérieurs est assez bien conservé. Quatre élégantes colonnes en supportent les paliers et en forment la cage. Les révolutions des degrés sont douces et bien ménagées; dans la principale pièce figurait naguère, au-dessus de la cheminée, le portrait de la belle Marguerite de Ravalet, qu'on a enlevé depuis. Elle est représentée, dit la notice, debout, dans la cour du château de Tourlaville, et entourée d'Amours aux yeux bandés, qu'elle repousse pour sourire à un seul dont les yeux sont sans bandeau et les ailes tachetées de sang. De la bouche de Marguerite part cette légende : Un me suffit.
C'a été pour nous un vif regret de ne pas voir cette peinture singulière et mystérieuse aux emblèmes énigmatiques, où le seul amour accepté est l'Amour clairvoyant, l'Amour aux ailes sanglantes!
Les autres chambres sonj assez délabrées; les boiseries se déjettent, les parquets bâillent, les peintures chancissent et l'abandon règne en maître dans ce logis, que peut-être, le soir, hantent les spectres de ces terribles Ravalet dont l'amour môme était un crime.
Sur les vitres dépolies par Tàpre vent de la mer, la moisissure a plaqué ses lèpres jaunes. Contre ces carreaux étamés d'efflorescences, que de fois, regardant dans sa rêverie TOcéan lointain, la bçUe Marguerite appuya cette tête charmante qui devait tomber en grève sous la hache du bourreau !
Chaque pièce a son inscription amoureuse et lugubre que Ton déchiffre encore sous la fumée du temps. Ici : « Ce qui me donne la vie, me cause la mort. » Là: u Sa froideur me glace les veines et son ardeur brûle mon cœur. » Plus loin : « Même en fuyant. Ton est pris. » Autre part, la pensée se formule en vers enlacés à des arabesques d'or :
Plusieurs sont atteints de ce feu.
Mais ne s'en guérit que fort peu.
Devise digne des jarretières de Temblèque et des mirlitons de Saint-Cloud.
A quelques endroits, Tinscription explique et commente une allégorie au sujet bizarre, aux couleurs as- . sombries. Au-dessus d'une peinture noirâtre, on lit : « Les deux n'en font qu'un ; » au-dessus d'une autre : « Ainsi puissé-je mourir I »
Faut-il, dans ces devises, lieux communs de la ga-
lanterîe du xvi" siècle, concetti à la Pétrarque, fort de mode encore en province, voir des allusions à une passion coupable et contre nature? Les LoyaUes et Pudioques Amours du sieur Scalion de Virbluneau sont illustrées à chaque page d'emblèmes et de légendes de ce genre : cœurs percés, pluies de sang, larmes de deuil, holocaustes, lacs d'amour, flammes renversées, complications de chaînes, poignards en croix, tètes de mort couronnées de roses, et autres sots rébus de l'hiéroglyphique amoureuse de l'époque. Malgré tous ces attri* buts sinistres, Scalion n'était pourtant qu'un fort hon^ néte imbécile.
La chambre à coucher est décorée d'une façon origî* nale; des imitations peintes de faïence bleue et blanche recouvrent les murailles et le plafond arrondi en dôme, qui continue la forme octogone de la salle. Sur la corniche se dressent des vases, des potiches, à dessins d'azur; les panneaux représentent des paysages en ca-* maïeu. Dans un pan coupé se creuse l'alcôve. A cause de leur ton clair, les peintures se sont mieux conser» vées là que partout ailleurs, et il faudrait peu de chose pour rendre à cette élégante ornementation sa frai* cheur première. Mais voici bien longtemps que nous nous amusons à Tourlaville; des choses plus grandes
nous attendent ou plutôt ne nous attendent pas à Cher* bourg. Hâtons-nous donc d'y revenir.
Déjà toute la population étrangère et locale était en marche pour assister à rimmersion du nouveau bassin Napoléon, un travail d'une grandeur égyptienne, égalant, sinon surpassant le creusement du lac Mœris, ac* compli en cinq ans avec ces gigantesques moyens de l'industrie moderne auxquels aucun granit ne résiste. Jadis, il eût fallu des peuples entiers d'esclaves ou de captifs, piochant pendant des siècles sous le fouet du commandeur, pour arriver à un semblable résultat. L'homme n'est vraiment maître de sa planète que depuis le commencement de ce siècle : avec de l'or, du fer, de la vapeur et de la poudre, il la pétrit à son gré et lui donne la forme qu'il veut; il rase les collines, perce les montagnes, comble les vallées, coupe les isthmes, et, s'il a besoin d'un océan, il le creusé au milieu d'une ville. Et le flot marin, ancienne terreur, qui demandait pour être affronté une poitrine ceinte d'un airain triple, frappe respectueusement à la porte, demandant à l'ingénieur s'il est l'heure d'entrer et de remplir sa fonction.
L^aspect de ce bassin vide encore, que les cataractes de l'abîme allaient remplir en crevant les batardeaux
au moment précis, était des plus saisissants; ses immenses lignes aux arêtes douces se développaient avec une grâce sévère et une pureté irréprochable. L'utile arrivait par la grandeur à la beauté ; pas un ornement, pas une moulure : rien que la ligne droite et l'angle droit; un seul ton, la couleur grise du granit, et c'était superbe.
Les cales de radoub et les formes de navires creusées au bord du quai et communiquant avec le bassin présentaient, au contraire, dans leurs lignes courbes, quelque chose de cette suavité de contours que possèdent les croupes évasées des sphinx égyptiens. Figurez-vous le moule en creux d'un vaisseau de cent canons imprimé dans une pâte qui serait devenue du granit.
Au bout du bassin avaient été dressées des tribunes, tendues en pavillons de navire, où l'on était en première loge pour voir l'arrivée du Ilot et le lancement de la VUle-de-Nantes^ bouquet de cette grande fête navale.
L'Océan se précipitait à travers les ruines des batardeaux, poussant les terres, les poutres, les planches dans son impétueux tourbillon, et peu à peu ce fond de granit, qu'aucun œil humain ne reverra, disparais-
sait sous Técume trouble et les remous furieux. Deux Niagaras vomissant la mer dans la colossale cuvette mirent deux ou trois heures à la remplir. Mais, au moment prévu , Teau atteignait la hauteur marquée, et Ton donnait de la tribune impériale le signal de lancer la Ville-de-Nantes.
La gigantesque coupe où i>ourraient se désaltérer sans la tarir les habitants démesurés de Sirius, était pleine jusqu'aux bords du breuvage amer.
Les derniers étais arc-boutés contre la coque du navire tombés sous les coups de masse, on coupa le câble, et la ViHe-de-Nantes se mit à glisser doucement dans sa rainure de bois suiffé. Peu à peu le mouvement s'accéléra, et le puissant vaisseau, comme enivré par le premier contact de Teau marine, plongea de la proue dans l'impatience de s'emparer de son élément, soulevant un immense copeau d'écume à son avant, laissant à son arrière de longs nuages de fumée, car la rainure s'enflammait sur son passage.
Rien n'est plus beau, plus noble, plus majestueux, qu'un navire prenant possession de la merl
A le voir filer ainsi, on craignait qu'il ne s'allât briser contre le quai opposé. Il s'arrêta juste à point avec une grâce incomparable, et cette évolution fut saluée
par un formidable hourra de la foule, qui a toujours le sentiment du beau.
Le lendemain , on découvrait la statue équestre de Napoléon P"" par M. Leveel; la flotte prenait le large, et nous revenions à Paris voir si le vaudeville et le drame s'étaient bien comportés en notre absence.
On sait à quel point ce que les savants appelaient • la grande marée du siècle » avait surexcité Timagination des Parisiens. Nous aurions mauvaise grâce à railler, après coup, un mouvement bien naturel de curiosité. Ces magnifiques spectacles valent la peine qu'on se déplace. — Une représentation de l'Océan! Quel drame peut soutenir la comparaison avec cette solennité? Seulement j quoique nous ayons cédé à l'entraîne* ment général^ notre attente n'a pas été déçue, parce que nous n'avions pas compliqué le programme d'une tem-^ péte. Un certain nombre de traversées assez longueSj des séjours dans des ports de mer, nous ont appf is tpi'une marée n'est pas un ouragauj mais bien un phénomène régulier s'accomplissant à Theui^e prévue j avec
uae précision presque chronomélrique, et nous pensions d'avance qu'un niveau plus élevé de quelques centimètres que celui de la veille ne pouvait pas produire de ces cataclysmes à la Martynn, qu'on semblait exiger. Sur divers points du littoral, peu s'en est fallu que l'Océan ne fût sifflé comiûe un acteur qui oublie son rôle, et que le public désillusionné ne redemandât son argent I
En cas que les grandes eaux ne jouassent pas correctement, nous avions choisi un site capable de nous dé-* dommager par sa beauté intrinsèque. Dans l'espace d'une nuit, le chemin de fer nous jeta à Rennes, où une diligence nous reprit et nous transporta à Pontorson. Une carriole nous fit franchir le reste de la route, et nous pûmes apercevoir, au bout du Couesnon canalisé, que longeait notre voiture, la pittoresque silhouette du mont Saint-Michel.
La mer en ce moment était basse ; à perte de vue s'étendaient les lises ou plages de sable d'un ton cendré, et il fallait prolonger le regard jusqu'au bord extrême de l'horizon, à la ligne de rencontre du ciel, pour découvrir une mince barre verdàtre témoignant de la présence de l'Océan. Une brume légère estompait les côtes lointaines de la baie, et le mont Saint-Michel s'élevait
brusquement comme un énorme bloc erratique, débris de quelque commotion anté-diluvienne, au milieu de celte immensité plate uniformément teintée de gris. Rien n'est plus surprenant que l'aspect de cette roche soudaine qui ne se rattache à aucune chaîne de montagnes et perce comme une pointe d'ossement l'épiderme de la planète. Elle a, dit-on, cinquante mètres de haut, sans compter ce qu'y ajoutent les édifices auxquels elle sert de substruction, et dont à cette distance on la distingue à peine.
Toute la journée, le temps s'était montré assez maussade; un vent froid avait glacé la pluie en l'air, et il tombait 'pax rafales un grésil mêlé de neige qui suffisait pour rehausser de blanc toutes les anfractuosités et saillies du mont Saint-Michel, lavé de ces teintes neutres d'un gris violâtre dont se servent les peintres pour préparer leurs aquarelles. La crête des remparts, les toits des maisons, les aiguilles et les contre-forts de l'abbaye se détachaient par touches vives de ce fond vaporeux, et accusaient la présence de détails qu'on n'eût pas discernés du point où nous étions sans cet artifice de la nature.
L'isolement de cette masse préoccupe l'œil, qui du rivage s'y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus
loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossaledu mont, s'ébauche Tombelaine,une roche rase et formant îlot, d'où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c'est le nain près du géant, la borne, près de la pyramide. Des berges de pierres sèches dirigent le cours jusqu'ici incertain du Couesnon et lui tracent un chenal par où les eaux s'écoulent vers la pleine mer, en rasant la pointe ouest du mont Saint-Michel. Cette digue, submersible à marée haute, devient à marée basse une espèce de chaussée rejoignant le mont à la terre ferme et servant de chemin à ceux qui craignent de se mouiller les pieds aux flaques d'eau dont, çà et là, les lises sont couvertes après le retrait de l'Océan ; inconvénient auquel ne s'arrêtent pas les pêcheurs (le coques, qui courent pieds nus sur les sables, sans avoir la moindre crainte de s'y enfoncer ; car ce sol déliquescent, réputé si perfidC) supporte très-bien les chevaux et les voitures* Un peu de connaissance des lieux et l'observation des heures de la matée rendent les accidents, jadis si nombreux, de plus eii plus rares. Les soldats de Harold passeraient aujourd'hui sur les grèves du mont Saint-Michel sans que le héros, lés empoignant par la nuque, fût obligé de les retirer des lises, ainsi que le représente.
le loHg canevas brodé, connu sous le nom de tapisserie de Bayeux.
Les pécheurs, sur ce fond de vases grisâtres, faisaient selon le plan, Tefifet de virgules noires ou de ces oiseaux de mer dont l'attitude imite la forme humaine. Le capuchon engonçant les épaules simulait la masse de plumes rengorgées, et les jambes nues la gracilité des pattes, du moins à distance, car le rapprochement dissipait cette ressemblance fantasque et cependant réelle, oiseaux* et pêcheurs faisant le même métier.
Comme l'heure de la marée approchait, tous ceux qui voulaient passer la nuit en terre ferme se repliaient vers la rive, et la digue du Gouesnon se couvrait d'une file de figures sautillant sur les pierres plates et regagnant le musoir.
Quelques curieux étaient venus de l'intérieur des terres pour assister au spectacle promis, et restaient sur la berge malgré l'âpreté d'un vent glacial venant du large, sauf à chercher de temps en temps un abri dans les huttes de torchis et de chaume, guérites des douaniers. Des escouades de détenus, sous la surveillance de leurs gardiens, renforçaient avec des bottes de paille et des pierres la digue d'un terrain récemment conquis sur la mer.
En attendant la représentation de l'Océan, le ciel donnait la sienne, et il faut lui rendre cette justice qu'il la donna complète : toutes les variétés possibles de mauvais temps se succédèrent dans l'espace d'une heure avec des effets inattendus, plus pittoresques les uns que les autres; il n'y manqua rien, pas môme un rayon de soleil. Par les déchirures d'un amas de nuées, une zone lumineuse tomba sur le mont Saint-Michel, comme la projection d'un réflecteur, en illumina tous les reliefs, s'aiguisant avec les clochetons, profilant les contreforts, dessinant les arcatures, accusant les mâchicoulis, et faisant, voir sur l'étroite plage qui précède la porte où aboutit l'unique rue delà ville, les habitants du mont attendant l'apparition de la fameuse marée.
Grâce à ce coup de lumière, une ou deux voiles inaperçues dans les profondeurs brumeuses du large accrochèrent une paillette de soleil et brillèrent un instant, et la côte de la baie, avec ses escarpements lamés de paillon d'argent par la neige de la matinée, étincela pour s'éteindre aussitôt. Les nuages avaient masqué de nouveau le soleil et superposé leurs gazes noires sur les deux ou trois places bleues que l'orage laissait dans le ciel.
Le mont Saint-Michel perdit la couleur de vieux
vermeil qui faisait ressembler la manse abbatiale à une châsse d'orfèvrerie, et se changea en un monstrueux tumulus de basalte noir. Les nuages crevèrent, et, sous l'impulsion d'un vent furieux, une neige presque horizontale, aux grains aigus comme des aiguilles et durs comme des grêlons, vint nous fouetter le visage et nous aveugler. Le toit de chaume sôus lequel nous nous étions réfugié se hérissait à la rafale comme le poil d'une bête qu'on frotte à rebours, et l'étendue indiscernable disparaissait derrière un rideau de hachures diagonales pareilles à ces traits que la main fiévreuse de l'artiste accumule sur la partie de son dessin qu'il veut sacrifier et repousser dans l'ombre.
Après ce paroxysme de fureur, la tourmente s'apaisa un peu, et nous reprîmes notre place sur la pointe du musoir pour ne pas manquer l'arrivée du mascaret dans le canal du Couesnon. 11 était un peu plus de cinq heures, et l'Océan ne paraissait pas s'émouvoir encore; nous avions beau fixer à l'horizon nos yeux chaussés d'excellentes jumelles, pas la moindre barre, pas le plus léger flocon d'écume; rien que les lises miroitées de flaques et le clapotis d'une bande de courlieus tout égayés du mauvais temps. Cependant la marée était
dans son droit en ne se montrant pas encore, elle ne
pouvait être responsable de ce que nous avions devancé l'heure du rendez-vous.
Un quart d'heure s'écoula : une rumeur sourde et profonde, qui formait une admirable basse aux aigres sifflements de la brise, nous arrivait du large, et bientôt une frange d'écume déroula son feston à l'angle ouest du mont Saint-Michel : c'était la barre; elle s'engagea dans le chenal : la représentation commençait.
Au bout de quelques minutes, tant la marche du flot est rapide, nous pûmes contempler dans ses détails ce phénomène singulier. Resserré entre les deux berges, le flot ascendant s'avance sur le flot descendant avec la forme d'un rouleau saillant ou d'une cascade dont le tailloir serait poussé par une force uniformément rapide. Derrière la bordure d'écume, le niveau de l'eau marine est plus haut de 1 mètre à 1^30 que celui de l'eau fluviale, et le flot sur toute la ligne tombe comme du bord d'une bonde invisible.
Quand le flot fut plus près de nous, il prit l'apparence d'un front de cavalerie composé de chevaux blancs et chargeant au galop. Les lanières d'écume imitaient le fourmillement confus des jambes, et le clapotis des vagues le piétinement des sabots. — Par
un de ces sauts de pensée qui étonnent lorsqu'on en cache les intermédiaires, mais dont on retrouve la filiation, en regardant le mascaret du Couesnon, nous songions à cette médaille d'Aspasius qu'on prétend être une copie de la Minerve de Phidias et où huit chevaux rangés de front galopent sur la visière du casque dont est coiffée la déesse. — Le mot white horses (les chevaux blancs) nous avait conduit à l'idée d'un escadron, et, de là aux chevaux d'Aspasius, il n'y avait qu'un pas. — Un besoin d'exactitude plus rigoureuse dans la comparaison nous avait fait chercher au fond d'un arrièretiroir de notre cervelle ces coursiers grecs soudés à la visière de Pallas-Athénè, et qui, en effet, n'ont que la tète, le poitrail et les jambes de devant, comme les chevaux de la mer plongeant leur croupe dans l'abîme.
Le mascaret eut bien vite dépassé le musoir, laissant derrière lui, le long des berges, des remous tumultueux. Pendant qu'il continuait sa course en remontant vers l'intérieur des terres dans le canal ouvert à son impétuosité, la marée, de l'autre côté du mont, envahissait les lises avec cette rapidité irrésistiblement tranquille, plus effrayante peut-être que le désordre d'une terapôte. L'eau, soulevée par l'attraction mys-
térieuse de la lune, crevait et se répandait en nappes immenses sur le sable fin des atterrissements, limoneuse, chargée de tangue, ayant la couleur d'une fange liquide.
Dans ce moment, le ciel grisâtre se barbouilla d'encre et devînt d'un noir si foncé, que, si on reproduisait un pareil effet en peinture, il serait accusé d'exagération. Sur ce rideau sombre, le mont Saint-Michel prenait des teintes livides et blafardes et se détachait en clair comme un gigantesque madrépore surgissant du fond de l'Océan. La mer paraissait toute blanche, et ce contraste si brusque, si tranché, produisait un tableau de l'aspect le plus étrange, le plus sinistre et le plus formidable. Ce ciel absolument noir semblait gros de déluge, et l'on eût dît que cette mer laiteuse charriait de la pâte cosmique prise à quelque continent en dissolution; un crépuscule polaire ajoutait par son demi-jour triste au caractère lugubre de la scène.
L'élévation progressive des eaux atteignant la crôtc de la digue submersible du Couesnon, une longue cascade de déversement s'établit, et les vagues se précipitèrent avec un grondement sourd dans le lit plus bas de la rivière. Bientôt elles mouillèrent de leur
écume le terre-plein de la cabane où nous nous étions réfugié, chassé du musoir par un tourbillon de neige d'une violence extraordinaire.
Un peu réchauffé, nous reprîmes notre poste d'observation et nous assistâmes à un spectacle des plus singuliers, à l'occultation subite et complète du mont Saint-Michel, qui était pourtant bien là devant nous, à quinze cents mètres environ, et qui dispanit comme si le géant Micromégas l'avait pris sous son bras et emporté dans Sirius. — Plus de montagne, plus de forteresse, plus d'abbaye, rien! Jamais changement à vue dans un opéra n'eut lieu avec une prestesse plus magique. Au coup de sifflet du vent, les machinistes de la tempête avaient fait monter du sein des eaux un brouillard et descendre du ciel un nuage qui masquaient le rocher de la base au sommet. L'éclipsé dura quelques minutes, et le mont Saint-Michel in periculo maris reparut majestueusement et comme habitué à ces colossales facéties de la nature : montagne tout à l'heure, il était île maintenant.
La nuit s'approchait et le froid devenait de plus en plus pénétrant; la marée avait atteint à peu près son niveau, et nous revînmes à Pontorson, où notre dîner nous attendait, songeant aux admirables spectacles qui
s'étaient déroulés devant nous, et murmurant comme un refrain obsesseur et monotone l'ancienne devise des chevaliers de l'ordre de Saint-Michel : Immensi tremor Oceanil
Le matin, nous étions sur la plage. La marée se retirait, laissant à découvert les lises, mais pas assez vite au gré de notre désir. Nous voulions visiter ce mont Saint-Michel qui, la veille, nous était apparu de la rive sous des aspects si fantastiques. Nous aurions pu gagner la roche en sautillant sur la crête de la digue; mais la tangue déposée par le flot l'avait rendue glissante. Nous préférâmes aller en canot par le chenal du Couesnon. A notre grande surprise, pas une de ces pierres, posées sans ciment les unes sur les autres, n'avait bougé, et rOcéan, qui déracine des blocs de granit, s'était brisé contre des cailloux.
En approchant, chaque détail de cette bizarre pyramide faite de rochers et de constructions se dessinait
plus nettement et prenait un caractère prodigieux et formidable. De la ceinture de remparts et de tours qui cercle la base du mont s'élèvent de hautes murailles, le pied engagé dans le roc vif, qu'elles semblent continuer. Ces murailles dominent les toits des habitations resserrées entre les fortifications et l'abbaye proprement dite, dont les fondements sont au niveau des cheminées. Il fallait le génie singulier du moyen âge et le besoin de se défendre contre les invasions pour s'aviser de couvrir de bâtisses un pain de sucre presque inaccessible; mais cette plantation abrupte, si elle n'est pas commode pour la vie ordinaire, multiplie les efiets pittoresques par les brusques changements de niveau, et, en étageant les édifices les uns au-dessus des autres, vous les fait saisir d'un coup d'œil, comme s'ils étaient peints sur une toile dressée. Les silhouettes se découpent avec toute sorte d'échancrures inattendues et une variété d'angles que ne sauraient donner des monuments d'un assiette unie. — Au-dessus des bâtiments de l'abbaye devenue prisouj et composés d'un assemblage de murs, de tourelles, de contre-forts, d'arcatures, de pincettes, de toits en poivrière remontant à diverses époques, jaillit l'église étroite et haute avec ses aiguilles, ses arcs-boutants, ses pinacles, ses longues fe-
nôtres en ogives et son clocher éciraô où se démanche aujourd'hui un télégraphe, et où jadis rayonnait, comme si elle venait de descendre du ciel pour se poser sur ce sommet, la statue dorée de Tarchange saint Michel, le glaive flamboyant en main.
Toute cette architecture s'élance avec une ardeur d'escalade que les siècles n'ont pas refroidie et semble vouloir prendre d'assaut la montagne qu'elle couvre. Le génie grec cherchait la ligne horizontale, et le génie gothique la ligne perpendiculaire, comme s'il eût essayé d'atteindre et de percer le ciel. L'un exprimait le calme, l'autre l'inquiétude. La vue du mascaret s'avançant dans le Couesnon nous avait fait penser aux chevaux galopant sur la visière du casque de Pallas; le mont Saint-Michel nous fit voler en idée à l'Acropole d'Athènes, ce rocher soudain se dressant au milieu d'une plaine, fortifié comme celui-ci et renfermant aussi un temple. Mais quelle dilTérence dans l'effet produit! toute la différence du polythéisme au christianisme, de l'azur à la brume, de la Méditerranée a l'Océan I
Le canot nous déposa au bout de la jetée sur une bande de tangue, parmi d'énormes pierres roulées du haut du mont et confusément entassées. Ces roches baignées deux fois chaque jour par l'eau marine étaient
plïiquées de mousses vertes ou violàtres et auraient fourni de bons premiers plans à des peintres d'aquarelle. Sur Tune d'elles, où Ton arrive en s'aidant des mains et des genoux, se creuse uue empreinte en forme de pied que la légende dit avoir été laissée par le brodequin de l'archange guerrier lorsqu'il combattit le démon. Est-ce vraiment là qu'eut lieu cette lutte allégorique du bon principe contre le mauvais, qui a inspiré un si noble chef-d'œuvre à Raphaiil ? C'est un point que nous ne discuterons pas, disposé que nous sommes à croire la tradition populaire, aussi vraie après tout que l'histoire prétendue sérieuse.
De celte mince rive, les rochers et les édifices, vus en raccourci, se présentent sous les angles les plus désordonnés et les plus pittoresques. Nous la suivîmes jusqu'à une tour dont le pied plongeait encore dans l'eau, et que nous contournâmes, au risque de mouiller nos chaussettes, en nous aidant de quelques pierres des fondations, et bientôt la porte de la ville — car il y a une ville au mont Saint-Michel — nous admit sans aucune des formalités exigées autrefois : nul farouche soudard, le pot en tête et le plastron sur l'estomac, ne nous fouilla d'un air rogue pour nous ôter nos armes. Nous
nous trouvâmes dans une petite place irrégulière for-
mant une sorte de trapèze, entourée de murailles crénelées démantelées à demi, où s'encastre un lion rampant posant son ongle sur Técu abbatial ; en face s*ouTre entre deux tours la seconde entrée, dont Tarcade a pour claveau un écusson de granit rendu fruste par le temps et Tair salin, où pourtant Ton distingue encore les armoiries de la ville, « trois saumons sur champ onde, » blason tout à fait convenable pour ce nid de pécheurs. Un pont-levis disparu et une herse de fer dont on voit encore quelques dents la défendaient jadis. Cette première place est encombrée de filets et de barques de sauvetage qu'on retire là quand la mer est trop basse ou trop grosse ; mais, comme pour rappeler la destination guerrière du lieu, de chaque côté de la deuxième porte deux énormes pièces de canon en fer, effritées et rongées de rouille, ayant encore leur boulet de pierre au ventrCj semblent vous menacer de leur gueule impuissante. Ces pièces, dites les Michelettes^ ont été enlevées aux Anglais en 1 427, quand ils levèrent le siège du mont Saint-Michel, lassés par une résistance héroïque* L'une de ces places s'appelle cour du Lion^ et l'autre cour de la Herse; les détails que nous venons de donner disent pourquoi. Au delà commence à grimper entre deux rangs de vieilles maisons qui se touchent par le
LE MONT âAlNT-MlCHKL 75
pignon, s'épaulent les unes contre les autres, se montent sur la tête, la belle rae, la rue principale, unique du raontj une rue â ravir d'aise les artistes, à désespérer les philistins; quelques stupides replâtrages modernes n*ont pu en altérer l'antique physionomie. Au temps où le mont Saint-Michel était un grand but de pèlerinage comme Sàint-Jacques de Compostelle , comme Notre- Dame de Lorette, qui voyait accourir de tous les pays de la chrétienté, bourdon en main, coquilles au dos, les dévots pleins de ferveur, ces logis étaient des hôtelleries dont les noms sont conservés dans l'ancien terrier de l'abbaye. 11 y avait le Soleil royale les Trois Rois, VIinage saint Michel, la Maison du Goblin, la Syrcne, F Hôtel Saint-Pierre, la Truie qui file^ les Quatre FilsEsmond — sans àouteles Quatre F Us Ay mon — la Coquille, la Licorne, la Tête d'or, ainsi que nous l*apprend M. Edouard Le Hericher, dans sa curieuse et instructive notice sur le mont Saint-Michel. Ce grand nombre d'auberges montre quelle était l'affluence des pèlerins; en raison de ce concours, il se faisait a a mont un commerce assez lucratif d'images, de médailles, de chapelets et autre? menus objets bénits que remplacent maintenant les petits travaux en coquillages et en bois sculpté des détenus. ■ Comme il fallait amasser des forces pour l'ascension
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de la montagne, nous fîmes un copieux déjeuner dans un cabaret établi à la même place qu'une des anciennes hôtelleries dont nous venons de citer les enseignes, mais ayant perdu, pour se mettre au niveau du progrès, toute physionomie moyeu âge, défaut qu'il rachète par la bonté de sa cuisine.
L'usage est de commencer la visite du mont Saint- Michel par une promenade sur les remparts, magniDque échantillon de l'art militaire au temps de la féodalité. Ces travaux de défense consistent en une épaisse muraille bordée de mâchicoulis, et relevée de distance en distance par des tours rondes. Le rempart et les tours plongent dans la mer ou portent sur la grève selon l'heure ; puis, quand ils rencontrent la roche, ils s'élèvent avec elle en suivant les anfractuosités du terrain et se rattachent à cette immense muraille haute de cent pieds, longue de deux cent trente, qu'on nomme la Merveille, qui abrite trois zones d'édifices superposés et fait de l'abbaye un monument sans rival. Les tours ont chacune leur dénomination. Ce sont, en allant du sud au nord : la tour du Roi, avec son élégante échauguette; l'Escadre, coiffée d'un toit en éteignoir; la tour de la Liberté; la tour Basse; la tour Boucle, où s'accrochent des anneaux de fer pour amarrer les navires;
la tour Marilland, dont le pied s'engage dans la roche, et la tour Claudine, qui se suspend au plateau sur lequel s'élève Tabbaye.
On suit le terre-plein de ces épaisses murailles d'où ruisselaient jadis sur les assaillants le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et qui n'ont plus l'air de se souvenir de leur passé héroïque. Elles ne servent plus qu'à préserver du froid les jardinets des maisons dans lesquels le regard plonge comme sur une vue cavalière, et à décorer pittoresquement le flanc de la montagne, justification d'existence bien sufiTisante.
C'est un spectacle amusant que ce tumulte de bâtisses cherchant leur assiette sur un sol inégal, que ces pans de murs entremêlés de roches, que ces toits dont les cheminées fument sous vos pieds et ces courtils semblables à des puits. Ces petits jardins abrités du vent, chauffés à la réverbération solaire de la roche engraissés par la tangue, qu'ils n'ont qu'à se baisser pour prendre, contiennent des plantes et des arbres qu'on croirait ne pouvoir pousser que dans un climat plus chaud et sous un ciel plus clément. L'amandier s'y couvre prématurément de sa neige odorante, le figuier y vient à bien, et nous y pûmes cueillir une branche de laurier-rose qui affleurait le rempart et semblait solli-
citer la main. Malgré la rigueur d'un long Jiiver et le givre de la veille persistnnt à Tombre, elle était parfeitement verte.
Des escaliers ménagés dans l'épaisseur du rempart, qu?ind il change dç niveau, vous font escalader sans fatigue la roche abrupte jusqu'à l'entrée de l'abbaye.
Les anciens moines jie se paient ni à la situation presque inaccessible de leur rocher, ni à la ceintura bien bouclée de remparts qui en serrait les flancs; —la forteresse emportée, il eiït fallu encore un siège pour pénétrer dans leur pieuse retraite. Une porte à cintre surbaissé niunie d'une herse' présentait un premier obstacle ; cette défense franchie^ pn arrivait, en longeant un haut mur, dev3,nt une autre porte flanquée de deux tourelles crénelées et fermée par des vantaux bardés de fer qui eussent deniandé du canpu pour être enfoncés, -^ Tpute cette disposition subsiste encore aujourd'hui, arebitecturaleuîent du moins ; entre les deux tours bâille tpujours la voûte noire çomnie une de ces gueules monstrueuses que le moyen âge, dans ses diableries, figurait cpuin^e l'entrée de l'enfer. Un escalier aujt degrés ra^pides s'y engpuflre à travers Tombre et vous conduit à une salle irrégulière à la voûte sillonnée de nervures, qui était la salle des gardes. — En face de soi, en dé-
touchant de Tescalier, on voit le chambranle et le manteau de la gigantesque cheminée où se chauffaient Jadis les soldats, dont les pertuîsanes atteintes d'un reflet de flamme brillaient au râtelier. Au fond même de l^ cheminée, on a modernement pratiqué une porte qui Ipondait au logis du geôlier; quelques surveillants vont et viennent à travers cette antique salle des gardes. Une partie deg précautions qu'on employait autrefois pour empêcher d'entrer dans Tabbaye, on les emploie aujourd'hui pour empêcher d'en sortir.
Il faudrait une monographie tout entière, illustrée d'uD0 centaine de gravures sur bois, pour décrire dans tous ses détails le mont Saint-Michel. Nous n'avons pas la prétention de la faire en quelques pages et après une seule visitp de deuy pu troig heures ; il nous suffira de noter ce qui nous a le plus frappé et de rendre notre impression générale.
Une visite au mont Saint-Michel est un plaisir du même genre que celui qu'on prend à lire un roman d'Anne Radciiffe ou à feuilleter ces étranges eaux-fortes dans lesquelles Piranèse égratignait sur le vernis noir ^es cauchemars d'architecture. Vous montez, vous des-cendejs, vous changez à chaque instant de niveau, vous suivez des couloirs obscurs, tantôt -dans la montagne,
tantôt dans les airs; vous arrivez à des cœcums, à des portes murées, derrière lesquelles s'accroupissent les vagues terreurs. Le plancher sonne creux sous vos pieds ; vous êtes au-dessus du puits des oubliettes ou plutôt du charnier où se déversait le trop-plein de l'étroit cimetière. Une immense roue, semblable au tread-mill des pénitenciers anglais, se meut vaguement à travers l'ombre, enroulant un câble devant une porte ouverte sur l'abîme et par où l'on ne saurait regarder sans vertige; c'est le treuil qui sert à hisser les provisions le long d'une gigantesque glissoire que, de terre, on prendrait pour un contre-fort cyclopéen de la montagne. — Tout à l'heure on vous a fait voir sous une voûte sombre la place qu'occupait la fameuse cage de fer qui, soit dit en passant, était une cage de bois où le gazetier Dubourg fut mangé par les rats. Maintenant, on vous montre l'entrée des anciens cachots, aussi noirs, aussi lugubres que les puits de Venise. Plus loin, c'est un escalier mystérieux, éclairé d'un jour crépusculaire et fantastique, qui a servi de thème à un décor de Robert le Diable; ici, un effet digne de Rembrandt ou de Granet; là, un précieux détail d'architecture à exercer la sagacité d'un VioUet-Leduc. — L'imagination se ligure le moine de JLewis errant, sa lampe en main, sojis ces ogives où sem-
blent s'accrocher de leurs ongles les chauves-souris de Goya. Cette salle à voûte surbaissée serait un excellent fonds pour une de ces fantastiques scènes d'inquisition que le Gréco, dans sa folie, ébauchait d'une main fiévreuse; le terrible pendule d'Edgar Poe ne descendraitil pas bien de cette clef de voûte sur la poitrine d'un condamné?
Telles étaient nos idées ou plutôt nos rêveries en suivant le directeur du mont Saint-Michel, qui avait la complaisance de nous guider lui-même à travers l'édifice, dont il n'ignore aucun secret. — Pardon si nous insistons sur tous ces recoins perdus qui semblent échapper à la description. La Merveille^ cette superposition prodigieuse de tous les genres d'architecture qu'employa le moyen âge, sauf le gothique flamboyant, a été racontée bien des fois par des plumes plus capables que la nôtre. La zone inférieure de la Merveille est une vaste crypte dont les piliers trapus, ronds ou carrés, supportent des ogives à pointe émoussée d'une force de résistance que ni les siècles, ni les assauts, ni les écroulements n'ont pu ébranler depuis l'an 1117, date de leur construction, due à l'abbé Roger IL L'arrangement des piliers au nombre d'une vingtaine, y forme trois nefs, et rien n'est plus majestueusement sévère dans sa pénombre
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mystérieuse que cette salle qui servait d'écurie aux montures des chevaliers, et dont ou fait le dorloir des détenus,
Sur une partie de cette salle s'élève le réfectoire des moines, œuvre du commencement du xii* siècle, avec ses deux nefs formées par huit piliers ronds à base octogone, à chapiteaux trifoliés, de chacun desquels s'é* lance un faisceau de huit nervures arrondies qui se croisent avec des rosettes de feuillage et retombent par trois sur les murs ou sur de triples colonnettes. Les lui^ santés tables de chêne où mangeaient les bons pères sont remplacées par les métiers bourdonnants des pri*» souniers.
Au-dessus du réfectoire s'étend le dortoir, ajouré de fenêtres d'un caractère original presque moresque; mais, quelque belles que soient ces deux salles, elles le cèdent à la salle dite des Chevaliers, où se tenaient les chapitres de Vordre de Saint-Michel^Ange. C'est le plus superbe vaisseau gothique qui existe au monde. Deux gigantesques cheminées, grandes comme des maisons modernes, suffisaient à peine à l'échauffer avec des arbres entiers pour bûches, On ne saurait imaginer la noblesse robuste et l'élégance flère des colonnes supportant ces voûtes ogivales. Que cette salle devait être
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admirable lorsqu'elle était décorée des bannières et 4e8 armes des chevaliers, avec le luxe héraldique qui allait si bien à la France féodale!
I^e cloître, avec se» deu;t rangs de colonnettes en granitelle, est m bijon d'architecture gothique ; il subsiste en iou entier, ce qui a de quoi surprendre quand on songe combien est frêle et délicate cette double colon* nade tout ^ jour et toute fleurie d'ornements,
J^'églijse en elle-même, quoique charmante, n'a rien qui puisse étonner après les prodiges des cathédrales ; mais, par sa situation au sommet d'une pyramide, dans un bouquet d'édifices d'où elle s'élance comme le pistil d'uue fleur centrale, elle produit un effet prestigieux. Par malheur, elle est découronnée de sa flèche étincelante qu'un clocher écimé remplace fort mal. Elle manque aussi de portail, car on ne peut appeler de ce nom la de- ' vanture qui bouche ses nefs et qui fut maçonnée sous la première république. Le style de la nef, réduite par le dernier incendie de dix travées à quatre, est roman et remonte à Tan 1020.
11 nous fallut faire l'ascension du clocher, d'où l'on découvre une vue immense et d'une beauté incomparable, et le gardien n'eut pas besoin de nous défendre de nous hasarder sur l'étroite corniche qui le pour-
tourne : quelques fous risquaient autrefois cette périlleuse promenade, bonne pour des couvreurs de profession.
Monté sur le faîte, nous n'aspirions plus qu'à descendre, comme dit le vers de Corneille, et, traversant les lises, moitié à sec, moitié dans l'eau jusqu'à la cheville, tantôt porté à dos d'homme, quand l'eau devenait trop profonde, tantôt en cabriolet, nous arrivâmes à la pointe de Roche-Torin, où nous attendait notre voiture, un peu las, mais très-content de notre journée.