A SAINT-ESPRIT
Ceux qui nous font l'honneur d'une visite auront sans doute remarqué au mur de l'antichambre de notre humble logis un bucrâne aux immenses cornes colorées d'une teinte rougeâtre et placé au-dessous d'une lithographie enluminée représentant le cirque de Madrid. One cocarde de satin, présent de Gucharès, enjolivée de roses et de paillon d'argent, d'où pendent de longs rubans verts, une divisa violette arrachée en notre honneur par Cayetano Sanz aux courses de Bilbao, un éventail rapporté de Malaga et orné du portrait de Montés, complètent cette espèce de trophée tauromachique, auquel vient de s'ajouter récemment une photographie de torero saluant d'une main avec sa montera, et tenant de l'auirc la muleta et l'épée.
Les cornes nous ont été envoyées de Séville : ce sont celles d'un taureau nommé Gaudul, tué le 17 mal de cette année par Manoel Dominguez, une épée dont la réputation commence à se répandre en Espagne, et qui sera bientôt aussi célèbre dans l'ancien monde que dans le nouveau, d'où il arrive. La photographie est son portrait.
Nous avons connu toutes les célébrités du cirque espagnol depuis 1840, le grand Montés, Paquiro, comme l'appellent familièrement les Andalous, les Chiclanero, Cucharès, el Salamanquino, Labl, el Barbero, Cayôtano Sanz, el Tato; mais nous n'avions jamais vu Domin* guez, et, en apprenant qu'il allait figurer aux courgen de taureaux de Saint-Esprit, il nous a été impossible de résister à h tentation de prendre la route de Bayojina.
I^e temps ni l'espace n'exlpteut plus aujourd'hui, grâce aux chemins de fer ; aussi, deux jours après, éUoas^ nous installé sur le toril même, dans lo cirque de bois élevé à SaiBt^Ësprit, de l'autre côté de TÂdoûr, on face de Bayonne.
Une course de taureaux est une solennité qui met en rumeur une villa méridionale. Tout, ce jouMà, a un air de fête; une animation insolite agite les rues, orûU nairement si paisibles. Les voitures d^ toute forme
sont mises en réquisition ; des calèctieg cçntenaireg, des berlingots arxtécliluviens oubliés goug leur» remises poudreuses, voient le jour étoaué, pour cette fois seulemejit ; les omnibug, cb£^^gés de inonde, courent î^u galop et multiplient leurs voyages. Dè^ midi, quoique la course ne commence qu'à trgis Jieurea, la baie de» curieux est formée.
Ceux qui n'ont pu trouver place regardent passer lea privilégiés ; c'est déjà un spectacle, Quelques EspagnO" les d'une beauté étrange et gplendide, drapées de la mantille nationale, manégeant Téventail, lançant sur la foule Jes rapides éclairs de leurs yeux noirs, s'étalent en calèche découverte et soutiennent avantageusement la lutte contre les' élégantes Françaises qu'emportent les coupés et les landaus : sur les bords de la chaussée il y a aussi de jolies Basquaises coiffées d'un mouchoir roulé eu forme de taktikos et que le crayon de l'artiste ne dédaignerait pas.
Dn mouvement d'ondulation se produit dans la cohue; des pieds de chevaux résonnent sur le pavé, des paillettes scintillent dans un rayon : ce sont les picadO" res qui se rendent à la place armés déjà de leur longue lance; puis arrive grand train une voiture char« gée de la cuadrilla, dont les riches costumes reluisent
comme des veutres de poisson au soleil. C'est un four millement indistinct d'argent et d'or au milieu duque l'œil ébloui démêle vaguement des visages mâles e basanés. Ces acteurs ne mettent pour fard que du sang Le cortège est fermé par trois vigoureuses mules noi res dont la tête disparaît sous des multitudes d houppes versicolores et qui secouent des grappes d grelots; trois ou quatre muchachos pendus aux moi peuvent à peine les contenir : c'est l'attelage destin à enlever de la place les taureaux et les chevau tués.
Hâtons le pas, pour avoir le temps de vous décrire cirque avant que la course commence.
La plaza de toros de Saint-Esprit n'a rien de mon' mental : c'est une construction en poutres et en plaches qu'on a revêtue d'étoffes pour en dissimuler nudité. Tels sont les cirques des petites villes d'E pagne.
L'arène proprement dite est circulaire ; une barrië en planches, haute de cinq pieds environ, l'entouï Cette barrière s'appelle en espagnol las tablas ou olivo. Un rebord saillant en charpente, à deux pieds demi de terre, que sa couleur blanche fait distinga^ aisément du fond rouge des planches, règne intérieu.^
ment tout à Tentour: c'est Tétrier (el estribo)\ les toreros poursuivis trop vivement par la bête posent le pied sur ce rebord pour franchir la barrière et sauter dans le couloir qui sépare du public le terrain des courses; — l'autre paroi du couloir est formée par une forte cloison haute de huit pieds, garnie de barres de fer scellées de distance en distance, et soutenant une corde transversale où s'appuient les spectateurs du prejnier rang. A partir de là, les gradins s'élèvent circulairement sur une pente as^ez inclinée pour permettre de voir l'arène de toutes les places ; les loges, dessinées par les poteaux soutenant le toit des places couvertes, sont pratiquées derrière ces gradins qu'elles dominent.
Quatre portes s'ouvrent dans la circonférence de la place; par l'une, s'élancent les taureaux; par l'autre, débouché la cuadrilla: par la troisième, sortent les chevaux de remonte; par la quatrième, on entraîne les victimes.
Nous demandons pardon à nos lecteurs de ces détails; on a tant de fois raconté les courses de taureaux, que c'est presque aujourd'hui tomber dans le lieu commun que d'en parler; mais peut-être cette courte description ne sera-t-elle pas inutile ; elle ravivera les souvenirs de ceux qui ont assisté à des courses, et fera plus
aisément compreudre le récit des divers iacidents du combat à ceux qui n'en ont point vn.
La place regorge de monde. Les aficionados (amateurs) font un joyeux vacarme au moyen de trompes, de cornets, de sifflets, de crécelles ; un ouragan de bruit plane au-dessus de Tarène, que dore un rayon de soleil inespéré, car il avait plu la veille, et le ciel est du bleu le plus pur. En attendant l'ouverture de la course, placé comme nous Tavons dit plus haut, sur le toril, nous re« gardons, dans la cour paliss^dée qui les renferme, leii acteurs à cornes de la représentation. Ils ont assez bopue mine, Deux ou trois poutres, formant pont au-dessu« d'eux, permettent aux vaqueros de les surveiller et de les pousser vers les loges du toril. Dans la plate-forme que nous occupons, et dont le bord est garni de fauteuils, sont coupées trois trappes qu'on lève pour irriter le taureau, lui planter sur le garrot la devise de sa ga» naderia, et le déterminer à s'élancer vers la place. On nous recommande de ne pas reculer trop notre siège, sous peine do tomber sur les cornes de la béte dan^ sa logette obscure : recommandation inutile, assurément, car les coups furieux qu'elle donnait contre les cloisons et qui ébranlaient la charpente nous étaient toute envie de nous trouver en téte-à4êle avec elle. Nous exami-
Dons aussi les physioaorafes farouches des yaqueros, presque aussi sauvages que leg dangereux troupeau)^ qu'ils conduisent.
Ces hommes ont la tête serrée par un mouchoir roulé m corde; un gilet de drap bleu, des culottes de velour$ verdàtre écrasé et miroité à tous les plis, une large ceinture rouge enveloppant les hanches, des bas de laine leoupés à U cheville et des alpargatas composent leur costume. Les traits de leur figure, brunie par cent couches de hâle, semblent sculptés dans l'acajou, Les soleils de l'Amérique ne doivent pas brtWer davant^ges les chasseurs des pampas. .
La musique sonne une marche : tous Içs regards se fixent sur l'arène ; l'alguacil, tout de noir vêtu, va de^ mander la permission de présenter la quadrille qui dé-» ftle sur la place, et salue la loge impériale en fléchissant le genou. Picadores, chulos, banderilleros, espa^» das, se dispersent et vont chacun à son poste ; les trois j picadores §'e^pacent à la gauche du toril, s'affermissent sur leurs arçons, et mettent leur lance en arrêt; les Ghulos et les banderilleros papillonnent, faisant briller leurs capes roses, vertes ou bleues ; l'épée se tient à quelque distance de la barrière pour diriger la lutte, qu'il doit seul terminer.
Nous saisissons cet instant d'inaction pour regarder tout à notre aise Dominguez, avec les traits duquel noas étions déjà familiarisé par sa photographie : c'est un homme de trente-cinq ans environ, de haute stature, . d'apparence vigoureuse; d'épais favoris noirs, partant des coins de la bouche, encadrent sa figure empreinte d'une expression de courage inébranlable. Il porte un superbe costume bleu, si chargé de broderies d'or, de passequiltes et de. franfreluches étincelantes, qu'on a peine à en distinguer l'étoffe.
A première vue, il nous semble un peu trop herculéen pour une épée ; mais il pratique, dit-on, à la rigueur ce précepte du grand Romero : « En face de l'apimal, le torero doit mettre sa confiance, non dans ses jambes, mais dans ses mains ; il doit clouer ses pieds au sol, et, lorsque le taureau arrive directement sur lui, le tuer ou succomber. »
La clef du toril, ornée d'une touffe de rubans, est jetée à l'alguacil, qui la remet au belluaire et se sauve de toute la vitesse de sa monture. Aussitôt le battant delà porte se renverse, et le premier taureau se précipite en bondissant dans l'arène.
Manteo, tel est le nom de l'animal, a d'abord vagué au milieu de la place, étonné du bruit et de la lumière; ^^
mais les chulos, en agitant leurs capes, l'ont amené du côté des picadores, qu'il n'apercevait pas ou qu'il craignait; trois fois il a fondu sur les chevaux; mai& le bras de fer des picadores et la pointe des varas l'ont maintenu. Ne se souciant plus de ces attaques inutiles, il s'est remis à poursuivre les chulos qui l'agaçaient de leurs mantes brillantes ; puis la trompette a sonné.
Le drame du taureau a invariablement trois actes, comme les comédies de cape et d'épée : les piques, les handerilles et le glaive, qui forment l'exposition, le nœud, le dénomment. —C'était le second acte ; quatre paires de banderilles furent très-prestement posées à ranimai, dont les hameçons qui arment ces sortes de flèdîes enjolivées de découpures en papier de couleur, parvinrent enfin à exciter la colore; le clairon fit entendre une fanfare, et Dominguez, après le salut d'usage, s'avança vers son adversaire cornu, l'épée d'une main et la muleta de l'autre. La muleta est un morceau d'étoffe rouge qui pend à un bâton tenu transversalement, seul bouclier de Thomme attaquant en veste de satin, en culotte et en bas de soie, une béte formidable et furieuse. Hu bout de quelques passes faites avec beaucoup de jràce et d'adresse, Dominguez se piéta, laissa fondre le aureau sur lui et le mit à mort d'un mete y saca admi-
rablement porté et digue de l'illustre Montés de Cbi- Clana lui-même. — L'estocade à mete*y saca est un coup d'épée raccourci qui consi^e à ramener le fer immédiatement après l'avoir enfoncé à demi entre les épaules du taureau; — ce coup est si rapide, qu'A peine l'œil a le temps de le saisir ; on douterait qu'il eût été porté si le taureau, après avoir vacillé quelques instants sur ses jambes, ne roulait, les quatre sabots en l'air.
Les mules, excitées à grands coups de bâton, entraînent le taureau hors du cirque. La fanfare résonne une autre fois, et le second taureau, nommé Suavo^ fait son entrée. Le nom de Suavo pouvait être une antiphrase ; mais l'animal qui le portait justifiait cette douce appellation ; il renonça tout de suite à charger les picadores, et, pour l'exciter, on fut obligé de lui planter des baû-' derilles d'artifice, dont les détonations fhiirent par l'exaspérer et le mettre en état de se présenter à la mort. El Panadero, la seconde épée, le tua d'un bon vuela-pies. Cette estocade s'emploie avec les taureaux alourdis et qui ne foncent pas franchement sur l'homme î le torero leur fait baisser le muffle avec la muleta, et plante l'épée lorsqu'ils ont la tête basse.
Biscaino, le troisième taureau, était d'un caractère plus décidé : il reçut des picadores cinq coups de lance,
des banderilleros trois paires de banderilleiî, dont une s'est détachée; il saata par-dessus la barrière et fut tué par Dominguez d'une fausse et d'une seconde estocade tendida.
Quatre coups de pîqne, quatre paires de banderilles, une fausse estocade et un descabellado donné parla seconde épée ont eu raison deNumantinOj un taureau assez faible; descabettar un taureau, c'est, en termes de l'art, lui enfoncer la pointe du fer entre les deux cornes, juste dans la partie vitale du cerveau ; ce coup, lorsqu'il est bien réussi, détermine une mort instantanée.
Quant à Malos-Ayres^ le cinquième taureau, il fondit .assez bravement sur les picadores à sept reprises différentes, et reçut deux paires de banderilles. Il se présentait mal, et Dominguez le tua difficilement de cinq coups de vuela-pies.
Le héros de la course a été el Almirante, grand et beau taureau d'une vigueur ^remarquable, qui se précipita neuf fois sur les picadores^ blessa plusieurs chevaux, secoua avec rage ses quatre paires de banderilles, et mourut noblement d'une estocade en os et de deux vuela-pies, portés par el Fanadero. Ce courageux ani* mal eût figuré avec honneur dans les places de Madrid et de Séville.
A ce compte rendu technique de la première course, ajoutez reiîet pittoresque des costume^ si lestes et si pimpants des chuios et des banderilleros, la richesse massive des picadores, dont les vestes sont presque des cuirasses d'argent et d'or, la variété des groupes, les rayons de lumière, l'animation tumultueuse du public, l'éclat des toilettes espagnoles et françaises, et vous aurez un spectacle d'une originalité extrême, que les amateurs de la couleur locale étaient obligés jusqu'ici d'aller chercher en Espagne.
Quelques chevaux furent blessés, mais aucun ne resta sur la place. Les picadores, pour ménager les susceptibilités d'un public en partie novice, tenaient la lance longue malgré les cris : Mas corta la vara^ poussés par les aficionados exaltés. Un chulo poursuivi fit une chute; mais, en rampant à la manière d'un Indien, il se mit bientôt hors de portée du taureau et échappa au coup de corne qui le menaçait.
La seconde course a eu lieu le lendemain. Nous passerons légèrement sur les exploits de Borracho et de Gavilan, qui se comportèrent pourtant assez bien, pour arriver tout de suite à Capitan^ un taureau borgne très-farouche et très-dangereux, piqué à dix reprises, et qui avait conservé toute sa vigueur après tant d'al-
laques. Les toreros ?e tenaient sur leurs gardes, redoutant quelque accident, et Dominguez avait déjà porté à la terrible bête une estocade de vuela-pies, lorsqu'un coup de corne aussi rapide que la foudre le souleva de terre, et, pénétrant sa culottede soie à la hauteur de l'aine, le tint suspendu quelques secondes longues comme des siècles. Chulos, banderilles, se précipitèrent sur le taureau, le tirèrent par la queue, le saisirent par la corne restée libre, au risque de se faire embrocher, et délivrèrent leur chef de cette situation horrible. — Une angoisse affreuse opprimait toutes les poitrines ; mais l'homme qu'on croyait mort se releva avec un mouvement d'une fierté superbe, reprit son épée, et, en dépit des spectateurs, qui lui criaient de toutes parts de se retirer, marcha intrépidement contre le monstre, qu'il tua, après quelques passes, d'un magnifique coup d'épée : l'homme s'était vengé de la bote; la force morale l'avait emporté sur" la force brutale; l'âme avait vaincu la matière! La tête basanée et pâle de Dominguez en ce moment suprême resplendissait d'une beauté héroïque : la volonté, le courage, l'orgueil, le stoïcisme y brillaient d'un éclat sublime. Loi-sque la bête eut roulé à ses pieds comme reconnaissant la supériorité humaine, Dominguez se retira à pas
lents, car la blessure de sa cuisse devait commencer à le faire souffrir, se drapant de sa muleta comme un empereur romain de sa pourpre, avec un air de majesté incomparable, au milieu des acclamations et des applaudissements frénétiques des spectateurs enthousiasmés.
Après une telle émotion, le reste de la course de* vient nécessairement bien pâle ; Tambor, Trabiico^ Aievoso furent dépêchés avec plus ou moins de bonheur par el Panedero, la seconde épée, et tout le monde en se retirant exaltait la bravoure de Domingupz, et s'informait des suites de sa blessure, qui n'a rien de dangereux, à ce qu'affirment les médecins.
Leurs Majestés Impériales honoraient les deux courses de leur présence*
Quand on est à Bayonne et que Ton voit se découper à l'horizon la crête bleuâtre des Pyrénées, on se dit : a L'Espagne est là derrière; en quelques tours de roue, nous y serons! » Et l'on oublié qu'à Paris la tra^ gédie déclame, le drame rugit, ie vaudeville diantorine, et que les premières représentations se succc-
dent. Aussi avons-nous cédé tout de suite à la tentation, ce qui est encore le meilleur iQoyen de S'en débarrasser, et l'arène avait à peine bu ie sang du dernier taureau, qu'une large calèche, attelée de trois chevaux, nous emportait, nous et nos compaguons, sur la.routed'Irun.
Nous avons revu en pass^int l'église d'Drrugn^ et l'inscription mélancolique de son cadran : Vulnemnt omnes, ultima necat^ qui nous avait inspiré, il y a biea des années déjà, une pièce de ver^ oii \^ funèl^re pensée était commentée à notre façon :
^* Voilure fit halte à Téglise 4'Urrqgne, ^^tn rauque dont la son à h rima répugnp, ^ais qijj n'gn ggt p^g moins un village charniîipt ^**^ Un sol montueux, perché hizarrefliept.
®st Un bâtiment pauvre, en grosses pierres grise§, ^'is ^ïchanges sculptés, sans nervures ni fris^, ^^^ ïi*a pour ornement que le fer de sa croix, '^^ horloge rustique et son cadran de bois,
'^^ les chiffres romains, épongés par laplui^, ^^ ^oiilé sur le fond que nul pinceau n'essuie,
*^ svir Fhumble cadran regardé par hasard,
^^e les mois de flamme 9>u mur de Balthasar,
^*^« l'inscription de la porte maudite, En -^
^ ^^ï-actères noirs une phrase est écrite;
•••"o mots solennels, quatre mots de latin, Où. •
^^^it homme en passant peut lire son destm :
• Chaque heure fait sa plaie, et la dernière achève. • Oui, c'est bien yrai, la vie est un combat sans trAve, Un combat inégal contre un lutteur caché.
Qui d'aucun de nos coups ne peut être touché ; Et, dans nos cœurs criblés, comme dans une cible. Tremblent les traits lancés par l'archer invisible. Nous sommes condamnés, nous devons tous périr; Naître, c'est seulement commencer à mourir, Et l'enfant, hier encor, chérubin chez les anges. Par le ver du linceul est piqué sous ses langes. Le disque de l'horloge est le champ du combat Où la Mort de sa faux par milliers nous abat ; La Mort, rude jouteur qui suffit pour défendre L'éternité de Dieu qu'on voudrait bien lui prendre. Sur le grand cheval pâle entrevu par saint Jean, Les Heures, sans repos, parcourent le cadran ; Comme ces inconnus des chants du moyen âge, Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage^ Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour Noires comme la nuit, blanches comme le jour. Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance, Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance. Et toutes sans pitié nous piquent en passant, Pour nous tirer du cœur une perle de sang, Jusqu'au jour d'épouvante où parait la dernière Avec le sablier et la noire bannière; Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours, Et qui se met en marche au premier de vos jours. Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre. Vous porte dans le flanc la suprême blessure, Et remonte à cheval, après avoir jeté Le cadavre au néant, l'âme à l'clernitét
COURSE ni5 TAUÏIEAUX A SAINT-ESPRIT lÛi
Qu'on nous pardonne de remplacer quelques lignes de prose par ces vers assez anciens pour paraître nouveaux. Depuis ce premier voyage, que de blessures nous ont faites les Heures cruelles! que de tristesses et d'agonies elles ont sonnées pour nous! — et pour les autres, hélas! car, en ce monde, on ne possède môme pas Toriginalité de sa douleur; voir disparaître les chers cercueils sous la terre brune, enfouir soi-même les têtes aimées, pleurer ses espérances à jamais perdues, sentir diminuer jour par jour le trésor de sa jeunesse, cela est tout simple et tout naturel.
Le cimetière de l'église d'Urrugne ne ressemble à aucun autre. On dirait le champ de repos d'une race disparue. Les tombes en pierre grisâtre affectent des formes étranges, celtiques, phéniciennes, Scandinaves, et d'un archaïsme qui fait remonter à l'imagination le ' courant des âges; tantôt ce sont des dalles élargies au sommet et qui figurent vaguement les épaules du mort, comme des boîtes de momie, tantôt des disques â piédouche fichés en terre comme les pieux de marbre terminés en turban des cimetières turcs, et où la croix grossièrement gravée s'inscrit dans un cercle. — Vous écartez les herbes qui entourent ces tombes, dont vous essayez de déchiffrer les inscriptions sculptées
en relief. Ce soat des noms inusités^ des configurations de syllabes singulières, u'appartenanl à aucun idiome connu, ^ des épitaphes en basque, une langue que, selon les savants, Adam parlait m paradis; à des dates toutes récentes, 1852, 1854, vous vous apercevez que ces mouuments d'un^ rudesse si primitive, d'une apparence si antédiluvienne, ont été élevés bier. -^ Smn dpute ce peuple à part, que nous appelons Basque, et qui se nomme lui-même Escualvanac, est fidèle à ses vieilles formes tumulaires comme à sa langue an^ tique, dont nul ne connaît Torigine.
Des tribunes à claire-voie en charpente et un retable doré à la mode espagnole donnent à l'intérieur de l'église d'Urrugne une physionomie exotique. On coiU"» prend que l'on approche des frontières.
Saint-Jean-de-LjUZ, avec ses façades dont les volets, les poutres, les cUevrons se détachent en rouge d'un fond de blancheur, ne ressemble à aucune autre ville. Là encore, nous entrâmes dans l'église, où l'ardente et sombre dévotion espagnole se fait déjà sentir. Comme à Urrugne, plusieurs étages de tribunes en bois régnent autour de la nef, et les retables des chapelles, ornés de colonnes salomoniques, sont richement dorés, A l'une d'elles on disait une messe de
bout de l'an. Des carrés de drap noir étaient étendus à terre. Des femmes vieilles et jeunes ensevelies dans des manteaux noirs, dont le capuchon rabattu laissait à peine entrevoir le profil pâle, priaient agenouillées, et gardaient une immobilité complète, qui leg faisait ressembler à des statues funèbres placés gur des tombeaux, Du haut de l'autel, une sainte Vierge revêtue d'habits de deuil, comme si, pensée délicate et d'une tendresse toute catholique, elle faisait elle-même partie de la famille du mort pour lequel on célébrait la messe, semblait pencher ses regards compatissants sur le groupe affligé. Un reflet vague baignait sa ligure coloriée d'une teinte de chair, et lui prêtait une apparence de vie morte tout à fait en harmonie avec la scène.
Ce groupe était d'un aussi beau caractère que celui des femmes dans le Trentain de B&rthal de Hase, du peintre belge leys, tant admiré à l'Exposition universelle. Espérons que le grand artiste qui nous accompagnait s'en souviendra, et que nous verrons cette messe de bout de l'an à Saint-Jean-de-Luz reproduite quelque jour, avec toute son onction religieuse, dkns un ces dessins colorés comme des tableaux qu'il prodigue si insouciamment.
A Behobie, nous frétâmes une barque pour descendre la Bidassoa jusqu'à Fontarabie — un desideratum à remplir dans notre vie de voyages. — Trois fois nous sommes allé en Espagne, et trois fois des exigences de temps et de route nous ont écarlé impitoyablement de ce but souhaité. Un charmant tableau de Haffner représentant une rue de Fontarabie avait encore exalté noire désir, qui s'est réalisé enfin. Tout arrive.
Notre embarcation n'avait rien de particulièrement somptueux : c'était un bateau plat à tirer le sable où l'on avait installé des chaises, et qlie deux jeunes gaillards poussaient à la perche sur l'eau basse du fleuve.
On longea d'abord l'île des Faisans ou de la Conférence, où fut conclu le traité des Pyrénées en 1659. Il ne restera bientôt plus rien de ce morceau de terre historique ; chaque marée en emporte une parcelle.
Les rives du fleuve sont plates et laissent apercevoir dans le lointain les ondulations des montagnes. A mesure que l'on descend, la Bidassoa s'élargit, et l'eau amère se mêle à l'eau douce dans une plus forte proportion. Déjà Fontarabie dessine sa silhouette pittoresquement découpée au sommet de l'éminence qu'elle couvre. Le clocheton bîzarre de son église pyramide au-dessus de ses toits de tuile désordonnés et de ses
maisons qu'élreignent de hauts remparts ébréchés par plusieurs sièges.
Nous avons à peine mis le pied sur la jetée, que déjà la mendicité espagnole nous tend la main en psalmodiant sa litanie plaintive, et nous donne TocGasion d'exercer la plus belle des vertus chrétiennes, la charité. Une foule de petits Murillos en haillons nous suivent, se poussant, se culbutant; des fillettes de sept ou
* huit ans se joignent à la troupe et nous débarrassent en unclîn d'oeil de ce que nous possédions de cuivre.
* La baguette de Talguacil, qui nous attendait à la porte de ville, eut bientôt dissipé cette marmaille, dontTavidité naïve nous amusait plus qu elle ne nous importunait. Il y avait, parmi cette bande déguenillée, des teints couleur de cigare, des yeux de braise brillant à travers des cheveux incultes, des physionomies charmantes sous leur masque de crasse dont un peintre eût fait son profit. — Une des petites filles, convenablement débarbouillée et vôtuc, eût figuré avec avantage sur le devant d'une calèche, à côté d'un king'^scharles de duchesse.
D'immenses pans de muraille de vingt pieds d'épaisseur, détachés par la mina, ont roulé dans les fossés de la ville démantelée, où ils reprennent peu à peu
rapparpnce (le rochers, grâce aux plantes |)ariétaî:K*€s qui s'y accrochent. La nature aime à parer les ruîixcîs, — Où le canon a fait un trou, elle met une touffe de fleurs.
La grande rue de Fontarabie aboutit à une pox-te, autrefois fortifiée, par où nous entrâmes, et s'élève^ en suivant une pente assez rapide, jusqu'au palais du g'^uverneur. Cette inclinaison qu'évitent avec soin les ^dilités modernes, a presque toujours pour résultat ^^^^ perspective d'un effet pittoresque.
Les maisons s'étagent avec une variété de lig^^^^ . charmante, et semblent s'arranger à souhait pourl^^^'' quarelle ou le décor d'opéra. Cette rue de Fontarat^^^ nous restera longtemps dans la mémoire : figurez-vo^ ^^ des façades, les unes blanchies à la chaux, les autt^^^ noircies par le temps; des toits saillants soutenus i> ^^ des poutres sculptées j des balcons surplombants, d'u Jf^^ serrurerie digne de Biscornete; des blasons déroulai ** leurs lambrequins au-dessus des portes; des palais a"»^^ planchers efiondrés, aux fenêtres veuves de carreaux ^» faits pour loger des princes ou des artistes, et n'al>^^' tant plus que des chauves-souris. ^ Splendeurs disj^^' rues, gloires évanouies! — Où sont les nobles h(>^^^ qui animaient ces superbes demeures? L'ortie pou^^*
u foyer, et la couleuvre se glisse parmi les pierres, es villes meurent comme les hommes, et Fontarabie st une ville morte. Seule, la maison de Dieu est restée -etout; Vov brille au sanctuaire d'un éclat tout neuf; t la cilô à moitié déserte, qui ne peut soutenir ses 3its, a élevé récemment un magnifique retable dans on église.
En quittant la rue principale, où s'est réfugié un este de vie, on passe par des ruelles à moitié écrouées, ou le pas d'un vivant sonne comme dans une né- -ropoie. Ces rues feraient le désespoir d'un philistin; ïiais ce ne sont pas les moins belles pour l'artiste. Les anciennes formes des temps qui ne sont plus y subsistent intactes à travers les dégradations et les ruines. L'affreuse maçonnerie moderne ne s'y montre nulle part, et au moins nul guide du voyageur, nul dictionnaire géographique ne dira de Fontarabie : « Jolie Petite ville propre^ bien bâtie^ bien pavée, tirée au 'Ordeau. »
^\x haut des remparts, on découvre le golfe de Gas- ^gne^ la grande mer où quelques chevaux d'écume se- ^*ient leur crinière d'argent; — Là-bas, au delà dd ^ bleu infini, est l'Amérique, le nouveau monde d'où ^^is les galions a|)portaient l'or des Incas aux rois
lOS QUAND ON VOYAGE .
d'Espagne. Une dizaine de barques de pêcheurs tirées sur le sable allendenl l'heure de la marée pour aller prendre des sardines.
Ne croyez pas, d'après celle rédaction mélancolique, que nous ayons envie d'ajouter un chapitre aux Ruines de Volney; nous ne sommes pas déclamateur de notre nature, et la tristesse que lant de solitude et d'abandon avait pu nous inspirer fut bientôt dissipée.
Attirés par le passage assez rare d'une bande de voyageurs dans cette ville éloignée de la route que suivent les diligences, quelques visages de femme d'une beauté radieuse se montraient aux. rairadores des maisons les moins détruites, avec toute la grâce et toute la coquetterie espagnoles. C'étaient des têtes pâles aux lèvres rouges, aux dents élincelantes, aux yeux de velours noir, d'un calme brûlant, d'une passion endormie comme en ont peint Murillo, Velasquez et Goya. — Deux ou trois paires d'yeux comme celles-là sufflsea^. à ressusciter une ville défunte, et à faire de Fontara^— bie le plus agréable séjour du monde. — Quelqu^^ instants, nous eûmes l'idée d'abandonner le feuill— ^ ton à tout jamais, et de finir nos jours dans une ma^^ son sans plancher en face de l'un de ces balcon
... Nous saluâmes de la main Andaye, assise s^^
Tautre rive, en regrettant de lïfe pas pouvoir boire à sa santé quelques larmes d'or de Teau-de-vie qui Ta rendue célèbre.
Notre barque nous déposa à Irun. Si jamais vous passez par là, allez à l'église voir un Christ de bois colorié d'une expression vraiment sublime, et regardez, dans un bas-relief assez barbare, du reste, la tôle de la sainte Vierge tendant son scapulaire aux âmes du Purgatoire. Par un hasard heureux, l'artiste catholique a rencontré au bout de son ciseau la pure beauté antique. Ce bois peint vaut un marbre grec. Admirez aussi Téclat sombre du retable tout d'or au fond de l'église • obscure. Quand il s'agit de Dieu, l'Espagnol, si avare pour lui-môme, est d'une magnificence folle.
Un critique, après tout, est un homme, bien qu'il puisse paraître au lecteur une simple abstraction, un cerveau posé sur une table à côté d'une plume, une espèce d'oracle impersonnel, répondant des opinions à qui lui en demande. Or, il peut arriver qu'après de longs jours, de longues semaines, de longues années souvent, il se lasse d'écouter la pièce, de lire le livre, de regarder le tableau et d'en rendre compte au sultan Schahabaham, qui bâille en pensant à autre chose ou à la Bourse. Ce forçat de la publicité, cet esclave condamné à tourner la meule du journal, comme Plante la meule du moulin, est quelquefois un poôte, et il s'ennuie de s'occuper toujours des idées des autres et jamais des siennes; en outre, la fatigue le prend de
Vivre enfermé dans ce monde de l'art; il veut voir un peu de ciel, un peu de terre, un peu de verdure qui ne soient pas peints.
Tout cela est pour vous dire qu'ayant passé stoïquement à Paris tout ce bel été, devant notre pupitre, à faire des articles sur le Salon, nous n'avons pas eu le courage de résister à la fantaisie d'aller faire un tour là-bas au delà du Rhin, au risque de faire .attendre un peu les paysagistes, les peintres de bataille et les statuaires, qui nous restent à juger. Vous nous le pardonnerez sans doute.
En ce temps de chemins de fer, le voyage existe-t-il encore? Vous partez, et vous êtes arrivé. Pas d'incident, pas d'aventure, pas de caprice possibles. On a les sensations d'une malle. La ressource de l'ancien touriste aux abois — l'attaque de voleurs — vous manque totalement; encore une industrie pittoresque qui se perd ! Arrêtez donc un convoi le pistolet à la main, et demandez à une locomotive la bourse ou la vie 1 Les terreurs nocturnes dans les auberges sinistres vous font défaut également puisqu'on ne couche pas; vous ne pouvez même geindre sur la dureté de la voiture : un excellent fauteuil voltaire vous entoure de ses bras capitonnés et vous provoque au sommeil. Cependant les
villes passent, les villages s'envolent, les horizons se succèdent, les Vosges disparaissent derrière les ombres du soir, et vous voilà à Strasbourg; à peine si vos amis de Paris ont eu le temps de retourner un journal, de faire une ou deux visites, de dîner et d'entrer au théâtre.
Tout le monde connaît Strasbourg, et nous n'avons nulle envie de le décrire; c'est pourtant une ville déjà bien allemande, quoique toute Française de cœur : à son cachet profondément germanique, on la croirait plutôt au delà qu'en deçà du Rhin. La plupart de ses maisons ont conservé le grand toit primitif, à plusieurs étages de lucarrfes où \es cigognes aiment à revenir. Les enseignes parlent deux langues, comme celles do Bayonne, et les rues portent des noms bizarrement poétiques, la rue de la Nuéc-Blenc par exemple.
Après un excellent souper à l'hôtel de Paris, — un vrai palais ! —quoiqu'il fût près d'une heure du matin, nous allâmes mettre notre carte chez notre vieil ami le Munster. On ne pouvait que distinguer confusément sa masse ; mais son énormité, dégagée de détails, n'en était que plus sensible. La flèche escaladait le ciel avec une ardeur de foi incroyable, et la base semblait dire : « Pourquoi ne m'a-t-on pas chargée de quelques
étages encore? Je les aurais bien portés; c'est une honte que Babel et la grande pyramide aient pu regarder par-dessus la tôte d'une église chrétienne. »
Lanuit flamboyait d'étoiles; nous ne leiîr avons vu cet éclat qu'en revenant d'Athènes sur le golfe de Lépante. Elles scintillaient à éblouir à travers les dentelures de la cathédrale, comme des fruits d'or sur un arbre noir; la grande Ourse, la petite Ourse et Cassîopée renversaient leurs constellations, toutes trois en forme de chariot d'enfant, et l'étoile polaire brillait comme un soleil. Ce splendide spectacle n'avait naturellement pas de spectateurs, à moins que l'on ne veuille compter comme tels quelques feuilletonistes ayant rompu leur ban, et faisant partie du train de plaisir qui nous entraînait à Wiesbaden.
De bon matin, nous passâmes le pont deKehl;le Rhin, extrêmement bas, laissait voir des îlots de sable et coulait vert comme de l'aigue-marine à l'Océan, où il n'arrive pas. La bravade d'Alfred de Musset
Nous Pavons en, votre Rhin aUemand, U a tenu dans notre verre !
n'avait alors rien d'hyperbolique. La calèche de l'hôte nous remit au bon petit chemin de fer badois, qui nous
trimballa tout doucement, en s'arrôtaot à chaque pas, à travers un admirable paysage bordé par les collines boisées qu'on appelle la forêt Noire; les stations sont fort jolies et affectent des formes de chalets tyroliens tout.festonnés de clématites, de houblon et de vigne vierge. Les employés, pleins de bonhomie, ne vous rudoient pas et vous sourient amicalement. L'on monte et l'on descend tout à son aise. Le chemin de fer allemand n'est pas pressé, et c'est ce qui nous en plaît. Aux principaux débarcadères, un gaillard majestueux, à large barbe, costumé en suisse de paroisse, porteur d'une grande canne à pommeau d'argent, s'empressa de vous donner les explications nécessaires en français tudesque. — Chez nous, le public est toujours traité un peu en criminel ou en ennemi. Les théâtres et les chemins de fer ont l'air d'en vouloir aux spectateurs et aux voyageurs... qui les dérangent. Ils leur pardonnent à peine de les enrichir.
On avance, on recule, on change de voie et de wagon, et l'on débarque à Francfort, entre la porte sàînt- Gallus et la porte du Taunus. Il n'y a peut-être pas tant de cariatides à Francfort que le prétend Victor Hugo dans une de ses merveilleuses lettres du Rhin. Ce n'est pas le poète qui a tort, c'est la ville; car toutes ces
chimères architecturales se tordant sous les balcons et les corniches seraient d'un effet admirable. Peut-être bien aussi les bourgeois, furieux d'être accusés de pittoresque, ont-ils fait disparaître ces monstres si bien décrits, car nous n'avons jamais pu les trouver. ,
La vieille boucherie a aussi lavé son ruisseau rouge, et les bouchères roses n'y sourient plus sous des guirlandes de gigots; les gigots sont remplacés par des boyaux insufflés affectant les formes les plus bizarres. Quelques maisons neuves se glissent dans la rue des Juifs, dont les masures lépreuses, mbisies, vermoulues, vont bientôt disparaître, regrettées seulement des poètes et des peintres; car elles racontaient le mojen âge mieux que Thistoire et les chroniques. Ces affreux taudis ne cachaient, d'ailleurs, qu'une misère feinte. Derrière ces murs sombres étincelaient, parmi les haillons, des trésors inestimables.
Le long des boutiques noires et des échoppes immondes erraient quelques figures aussi profondément * hébraïques, malgré leur chapeau tromblon, que celles des juifs de Jérusalem qui baisent les pierres du mur de^alomon dans le magnifique dessin de Bida; d'autres regardaient avec un air d'extase la nouvelle synagogue qui se construit. C'est un grand édifice en grès
rose de Heilbronn, avec des ogives en cœur, des colonnettes et des ornements d'un goût oriental, que surmontent plusieurs dômes à la façon des mosquées. Chose rare pour un. monument moderne, on ne peut le prendre ni pour une caserne, ni pour un marché, ni pour une Bourse, ni pour un théâtre, ni pour un palais, ni môme pour une église; — c'est bien une synagogue. L'architecte a su écrire la destination de Tédilice dans les lignes de son plan.
Saluons, en passant, la statue un peu lourde de Goethe, modelée par Schwanthaler et fondue par Stiglmaier. Les bas-reliefs du socle, représentant les principales créations du poëte, valent mieux que son effigie, mais cependant ne sont pas bien bons. Le tout crie assez haut à l'attention distraite :
Onorate F altissimo poeta t
Le chemin de fer du Taunus, où nous montons apr^s dîner, nous transporte en deux ou trois heures à Wiesbaden. Nous aimons assez à entrer le soir dans un ville inconnue. Entre la lumière et l'ombre, l'imagination a du jeu. Des lignes inflexibles, des couleurs crues ne l'arrêtent pas. Nous suivons en voiture une avenue
bordée d'hôtels et de palais dont le gaz fait ressortir la blancheur. C'est beau, large, grand, propre, riche, neuf, confortable, élégant, moderne, bref une ville que la fashion de toutes les capitales doit trouver charmante. Figurez-vous une tranche du West-End de Lon* dres posée le long d'une promenade.
A peine débarqué à Thôtel des Quatre-Saisons^ qui a au-dessus de sa porte une inscription latine renfermant un calembourg médical, nous courûmes au Kursaal ou Maison de conversation.
Deux longues galeries couvertes, et, s'il ne pleut pas, deux belles allées de platanes vous conduisent à un portique hexastyle surmonté d'un fronton grec dont l'architecture ne nous plaît guère, mais qui pourrait précéder un palais tout aussi bien qu'un casino.
Au milieu s'étend une pelouse où deux fontaines au milieu d'une pièce plate font effranger à leurs vasques une eau qui ne tarit jamais.
Bien que nous ayons vu, à travers nos travaux, autant d'hommes et de villes que le fils de Laôrte, les zigzags de nos courses nous ont toujours éloigné des villes d'eaux et de jeux. Le jeu était donc pour nous un spectacle nouveau. Aussi traversâmes-nous à la hâte les magnifiques salons du Kursaal, tant nous étions
WIESBADEN 1 lÔ
curieux de nous trouver face à face avec le monstre. N'attendez pas de nous de furibondes tirades morales contre la roulette et le trente^et-quarante. Nous croyons qiio le jeu est une passioîi humaine qu'on ne suppriïnera pas plus que les autres — quoique nous ayons le bonheur d'en être absolument dénué ; — nous ne prêchong donc point pour notre vice. Mais nous comprenions chez certaines natures ce besoin de lutter avec l'inconnu, ce désir de dompter le hasard, cette fantaisie ^^ provoquer la fortune en champ clos. La compagnie 68t nombreuse autour du tapis vert, portant d'un côté ^^e losange rouge et de l'autre une simple losange de Jacet; des compartiments bizarres divisent le drap ; au ^^Çà, au. delà des raies, des billets de banque, des P^^ceg d'or, et même des florins, enjeux ou réserve des ^^^mpions; au milieu de la table, le croupier étalant Jes Cartes les unes auprès des autres sur deux lignes ^^^<^ une prestesse étonnante ; en face de lui, le banîuiep ramassant le gain avec un râteau, et lançant ^Wlets, louis, pièces de cinq francs ou thalers aux J^Ueurs heureux, sans jamais se tromper.
^'expression générale nous a paru une impassibilité "^Oï»ixe, naturelle ou voulue. D'abord, sans doute, c'est ^^ ïïiasque; mais ce masque finit par adhérer à la
figure et devenir la figure elle-même. Rien n'est moins dramatique pour le spectateur désintéressé qu'une tablée de joueurs. Vous diriez un congrès de mathématiciens cherchant la solution d'un problème difficile. En effet, chacun refait à sa manière le calcul des probabilités de M. Poisson et cherche à deviner la logique du hasard; car, à force de vivre avec lui, les joueurs ne croient pas au hasard. L'un suit une martingale, l'autre joue la gagnante; celui-là met exclusivement sur la rouge, celui-ci masse ses coups comme un général d'armée ses bataillons, d'après une stratégie à lui, connue. Bien peu s'abandonnent franchement à la chance adverse ou favorable. Tous piquent les coups sortis siîr une carte à deux couleurs, et supputent, d'après les séries passées, les séries à venir. Cependant les râteaux vont et viennent, amenant et repensant l'or. De temps en temps, un joueur rincé se lève et cède j)lace à un autre. Plus rarement il s'en va emportant son gain. Ce n'est pas pourtant qu'on ne gagne souvent et môme beaucoup à Wiesbaden, oùiln^'y aque huit refaits par jour; mais s'arrêter ayant la veine pour soi est une chose presque impossible : on veut suivre jusqu'au bout ce filon d'or, épuiser ce placer jusqu'à la dernière pépite, et l'on perd, et puis le joueur passe et
WIESBADEN l2l
la banque reste. Le seigneur Jeu s'assoit dans son fauteuil à onze heures du matin et ne se retire qu'à onze heures du soir. Plus d'un million par jour, d'après l'estimation la plus modérée, subit sur sa table le flux et le reflux de la perte ou du gain.
Quelques femmes s'approchent aussi du tapis vert. Dès qu'elles sont assises, elles ne sont plus coquettes : c'est tout dire.
Le jeu qui, dit-oû, vous prenait votre chapeau à Frascati ou au 113, vous le laisse à Wiesbaden; mais il vous prie poliment de l'ôter par la voix de ses laquais en grande livrée.
La roulette, moins suivie, ressemble à un jeu de macarons perfectionné. La boule tourne en sens inverse du disque jusqu'à ce qu'elle s'arrête à une des cases peintes et numérotées. L'on joue le numéro ou la couleur, la série transversale ou longitudinale, du moins à ce qu'il nous a semblé, car nous sommes à cet endroit d'une stupidité particulière.
Le jeu, s'il est le principal revenu du Kursaal, n'est pas son seul attrait, on y mange bien et très-bien; on y entend d'excellente musique; on y danse, on y donne des fêtes charmantes. Dans le même concert où assis-
talent la duchesse de Nassau, les personnages de la cour et
Tout ce monde doré de la saison des bains,
nous avons entendu la harpe de Godefroîd', le violon^ celle de Servais, la .voix de madame Ugalde, des fragments de Christophe Colomb, Fair de FideliQ par mademoiselle Storck, et Y Alléluia de Haendel enlevé avec un entrain triomphant. M. Lèopold Amat avait organisé en quelques jours ce concert ou plutôt ce festival, et Félicien David dirigeait lui-môme l'orchestre qui exécutait sa musique.
Un autre soir, il y a eu bal; le lendemain, nuit vénitienne dans le parc du Kursaal, qui se prolonge indéfiniment, mélangeant les eaux, la verdure et les fleurs, de la façon la plus pittoresque.
Au milieu de la pièce d'eau ou plutôt du petit lac qui s'étale devant les promeneurs, s'élance un jet d'eau aussi haut que celui de Saint-Cloud ou des Tuileries. Dans le jour, on aperçoit son blanc panache bien audessus du fronton de l'édifice, quand on arrive du cOté de la ville. Ce jour-là, on avait eu l'idée, aussi ingénieuse qu'originale, d'illuminer le jet d'eau au moyen d'une combinaison de feux de Bengale et'de lumière
électrique. Figurez-vous cette immense gerbe de quatre-vingts pieds d'altitude, montant dans le ciel nocturne à la rencontre des étoiles, comme une fusée de flamme liquide verte, rouge, bleue, se divisant en aigrettes étincelantes, s'élargissant en brumes où dansaient des arcs-en-ciel, retombant en pluie d'or, d'argent et d'azur, comme les bombes géantes d'un feu d'artifice tiré par les naïades thermales, au milieu d'un bassin brillant comme un grand miroir brisé en millions de morceaux, ou comme un gigantesque bol de punch remué. C'était vraiment férique, au delà de l'imaginatiDn et du rêve, et il serait à désirer qu'on imitât cet effet à Paris daps quelque grande fête. Le jet d'eau des Tuileries se prêterait admirablement à cette pyrotechnie aquatique.
Lorsqu'on sort de Wiesbaden pour quelque promenade ou quelque excursion, l'œil est invinciblement attiré par l'aspect féerique d'un monument qui se détache du fond boisé des hautes collines. A le voir de loin, on ne distingue qu'une tache blanche où scintillent des paillettes d'or. Quand on se rapproche, on croit avoir devant soi un rêve des MUle et une Nuits ^ un kiosque de kalife, une mosquée de Bagdad, un tocador de sultane ; cinq coupoles d'or s'arrondissent gracieusement sur un toit à l'orientale. Mais bientôt vous vous apercevez que ce n'est pas la demi-lune de l'islam qui brille à la pointe de ces dômes, mais bien la croix à deux croisillons, la croix de Saint-André, symbole de
l'Église grecque; des chaînes dorées les relient aux clochetons. L'édifice, à l'extérieur, est tout en marbre blanc; les fenêtres, les portes affectent la forme du plein cintre et sont bordées d'ornements byzantins; aux feuillages des chapiteaux s'entrelacent des fantaisies merveilleusement sculptées. Vous reconnaissez le style russe, qui conserve encore le goût grec du Bas-Empire. Le palais de fée était un tombeau.
N'imaginez rien de lugubre et de funéraire. C'est la tombe d'une jeune et belle femme — la duchesse Élisabetha Michaôlovina, fille de l'empereur Nicolas, et première femme du duc de Nassau. Ici, la douleur s'est faite gracieuse, le deuil élégant, presque coquet, comme si rien de triste ne devait s'attacher à cette charmante mémoire.
Vous entrez; — ^ des babouches de feutre vous attendent à la porte, car vos talons pourraient rayer le pavement de mosaïques précieuses; — • des marbres de couleur revêtent les parois intérieures ; des colonnettes de jaspe soutiennent les arcatures. Les églises grecques diffèrent des églises catholiques, en ce que le chœur est masqué par un grand retable percé de portes par où sortent et rentrent les popes pendant l'offlce divin, dont
les cérémonies ne sont pas toutes visibles pour les fidèles comme celles de la messe.
Ce retable est toujours d'une grande richesse. Celui de la chapelle d'Elisabetha Michaëlovina ne peut guère être dépassé en somptuosité. Figurez-vous la façade d'un palais d'or sculptée, fouillée, découpée; le bijou élevé aux proportions de l'édifice ; dans les compartiments que dessinent les divisions de l'architecture et les baies des portes, se découpent, sur des fonds d'or, la Vierge, les anges, les apôtres, peints d'un pinceau trop délicat peut-être; nous aurions préféré les effigies archaïques commet les enluminent encore les moines du mont Athos sur les vieux patrons byzantins. Mais cette imagerie farouche et barbare contrarierait sans doute l'effet clair, suave et tendre du monument, et Ton a bien fait, après tout, d'adoucir un peu le caractère de ces icônes.
Le tombeau proprement dit se trouve dans une cha-> pelle latérale, ou plutôt une espèce de sanctuaire, où Ton a évité avec un soin que nous approuvons tout emblème mortuaire, tout symbole répugnant.
Une statue de femme en marbre blanc est couchée sur une tombe taillée en forme de lit : elle semble dormir ou plutôt se reposer les yeux mi-fermés, comme
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pour suivre plus en paix quelque agréable rêverie. L'attitude n'a rien de la roideur cadavérique, et le souvenir, en venant pleurer près de cette couche funèbre, n'éprouvera ni déception ni dégoût ; — la duchesse est aussi belle que pendant sa vie; elle n'a de la mort que sa pâleur marmoréenne. Sa draperie, mollement fripée, n'aflfecte pas des plis de linceul et joue avec souplesse autour de ses formes juvéniles; une couronne de roses ceint la tête légèrement inclinée vers une épaule. Cette statue fait honneur au talent d'Hopfgarten, que nous ne trouvons pas sans analogie avec celui de Pradier, et que nous louerons pour cette pudeur athénienne qui lui a fait éviter, dans un monument funèbre, les idées laides et tristes dont on accompagne ordinairement la mort.
A côté de l'édifice se" cache à demi dans le feuillage une sorte de presbytère grec pour les popes qui desservent la chapelle ; ses arcades, portant sur des piliers trapus et formant cloître, s'harmonisent bien avec le caractère du monument.
SI vous continuez à gravir la colline par un chemin assez âpre, mais pourtant carrossable, vous arrivez à la Platte, un château de chasse bâti en 1824 par le duc Guillaume. Ce château est fort simple à l'extérieur.
Deux grands cerfs de bronze, modelés par Rauch, sont placés de chaque côté du perron. Pour visiter le château, il faut encore chausser les babouches de feutre, car les parquets sont faits en marqueterie de bois des îles d'une exécution très-soignée. La curiosité du lieu consiste dans la bizarrerie de Tameublement, composé de bois de cepf ingénieusement mis en œuvre. Toutefois, nous avouons que ces fauteuils hérissés d'andouil- 1ers et de cors invitent peu à s'asseoir. Saint Hubert seul peut s'y trouver à l'aise. Des lustres faits de bois de cerf pendent des plafonds. Des massacres déploient leurs ramures ^ toutes les corniches et témoignent conAien les forêts d'alentour sont giboyeuses, ou combien les chasseurs sont adroits. Dans les panneaux, l'on voit des peintures assez naïves représentant la vie du cerf avec ses divers épisodes, mais qui nous paraissent bien faibles à nous, accoutumé à la couleur titianesque et à l'énergique brosse du grand veneur Godefroy Jadin.
Un télescope, braqué d'une des fenêtres sur l'horizon immense et magnifique, permet d'apercevoir, à travers la gaze bleue du lointain, Mayence et ses églises rouges, le Rhin traversé par le pont de bateaux et fouetté par les palettes d'une ligne de moulins ; l'on peut môme
distinguer, quand le soleil déchire la brume légère, les voitur^, les cavaliers, les promeneurs, plus petits que des fourmis sur un fétu de paille.
On nous mena ensuite k une clairière de la forêt, pour voir le déjeuner dés sangliers; mais ces messieurs n'avaient pas faim apparemment et ne daignèrent pas sortir de leur bauge pour nous. Pourtant des fumées, des pistes et des abatis rencontrés à chaque pas, ne nous laissaient pas le moindre doute sur leur existence.
' Notre séjour à Wiesbaden coïncidait avec l'entrevue des empereurs à Stuttgart; et, malgré notre vif désir de voir les fêtes auxquelles cette rencontre devait donner lieu, nous n'osions risquer l'excursion, de peur de coucher à la belle étoile; la lettre d'un ami, nous préve- nant qu'une chambre nous était réservée à l'hôtel Marquardt^ nous décida, et, le lendemain, nous étions à Stuttgart, que nous avons jadis trouvé si paisible ea le traversant pour aller à Munich. Nous ne sommes pas un chroniqueur politique ; ainsi ne redoutez de notre part aucune conjecture saugrenue ou parodoxale sur les motifs de l'entrevue : nous ne soupçonnons pas ce que l'aigle à une tête et l'aigle à deux têtes ont pu se di re, et nous n'avons fait aucun effort pour le deviner.
STUTTGAJIT 131
Nous nous sommes contenté de nous promener par les rues, à travers une énorme affluence d'étrangers, dans un pêle-mêle d'équipages se hâtant vers quelque cérémonie ou quelque gala.
Nous vîmes là ce qui n'existe plus depuis longtemps en France, un coureur l — le dernier peut-être de Tespèce. C'était un homme maigre, svelte, basané sous des cheveux blonds, vêtu d'une veste de velours flottante richement galonnée, d'un pantalon rayé de bandes roses et blanches, sanglé d'une ceinture, coiffe d'une sorte de petit bonnet à la hongroise.' Il tenait en main un cor dont il sonnait de temps à autre, sans ralentir son pas gymnastique. On le rencontrait partout courant comme un dératé et s' acquittant de divers messages. Eût-il pu suivre comme un zagal une chaise lancée au galop de dix mules d'Espagne, et cela d'un relai à l'autre ? C'est ce que nous ne saurions dire, nel'ayant pas vu lutter contre des chevaux. Toujours estil qu^il semblait fort ingambe et nullement fatigué de son métier.
Une représentation solennelle devait avoir lieu le soir au théâtre, et les moindres places se disputaient avec un acharnement dans lequel^ vous le pensez bien, la pièce annoncée n'était pour rien. Nous dûmes à la
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môme protection amicale qui nous avait déjà assuré le gîte «ne excellente stalle d'orchestre. La salle était illuminée ou plutôt incendiée à giorno, et, quand leurs majestés impériales et royales parurent dans leur loge, une longue acclamation salua leur entrée. La toile levée, bien des têtes encore ne regardaient pas la scène : c'est en effet un spectacle rare dans l'histoire qu'une loge renfermant deux empereurs, un roi, une impératrice, une reine et une grande-duchesse I et peut-être, les augustes spectateurs exceptés, personne n'écouta-t-il la musique brodée par Balfe sur le canevas de la Gypsy transformé en opéra.
Le lendemain, nous assistâmefs à une grande fête agricole célébrée à Cannstadt; en face de la tribune préparée pour les hôtes illustres du roi de Wurtemberg s'élevait un monument d'architecture rustique formé •d'arcades en branches de sapin et surmonté d'un grand candélabre fait avec des pommes de couleurs contrastées, des épis de maïs et autres productions de la terre. — C'était charmant.
Les bœufs primés, ornés de guirlandes comme des victimes antiques, défilaient devant la tribune et recevaient leurs prix ; aux bœufs succédèrent les moutons, également enjolivés; puis vinrent les porcs, aussi cou-
ronnésde feuillages; la simplicité allemande pouvait seule risquer cette hardiesse naïve : des cochons fleuris!
Des tourses de chevaux eurent lieu ensuite. Les chevaux avaient de la race et du feu, mais les jockeys nous semblaient d'une tournure peu anglaise, singulièrement accoutrés et assez novices sur le turf. Notre étonnement cessa lorscpie nous apprîmes que ces jockeys étaient tout simplement les éleveurs eux-mêmes, -— bons cavaliers, du reste, et qui fournirent gaillardement leur course.
En regagnant notre calèche, nous vîmes passer les équipages de la cour, attelés de beaux chevaux blancs d'une race particulière au Wurtemberg, et dont la robe s'allie très-bien avec la grande livrée rouge et or du roi.
Depuis que nous étions à Stuttgart, une ambition presque irréalisable nous agitait, celle de pénétrer dans ia Wilhelma, une résidence mystérieuse et charmante fermée à tous les regards profanes, iin Eldorado inconnu dont on raconte vaguement les merveilles, — aucun voyageur n'y est entré, — unus vel nemo.
Nous concevons très-bien ce caprice royal de clore hermétiquement son rêve, de ne pas le laisser déflorer par la curiosité vulgaire, et d'y vivre absolument
cloîtré. L*on est bien jaloux de la beauté d'un palais. Quel charme dans une vie publique comme celle d'un roi, d'avoir un coin réservé, inconnu !
p8ur se faire ouvrir la porte de cette retraite si obstinément murée aux touristes, il faut posséder le Sésame (ymre-toi des contes arabes, et ce mot, on ne le ccMnmunique pas volontiers. Nous rencontrâmes le bon génie dans un instant favorable, et tout obstacle fut levé.
La Wilhelma n'a rien de remarquable à l'extérieur vous passeriez vingt fois devant sans y jeter les yeux si ^ vous n'étiez pas prévenu que c'est là. Un long mur que dépassent des arbres, — c'est tout. Impossible de soupçonner du dehors un palais ou un château, ou même un simple pavillon derrière ces verdures confusément massées; on dirait un parc un peu abandonné ou dontle^,,^ maître est depuis longtemps en voyage. Jamais 1^^ maxime de la sagesse « Cache ton bonheur, » ne fv::r^|^ mieux suivie.
Les premiers pas qu'on fait dans l'enceinte mystérieuse ne vous apprennent rien encore; on marche presque auhasard le long d'allées et de massifs, rideau de végétation qui masque le merveilleux décor, le magnifique palais d'Aladin. Au bout d'un petit sentier, nous dêbou-
chons dans un vaste espace ouvert, et nous ne pouvons
retenir un cri de surprise.
Par un coup de baguette, nous étions subitement transportés de Stuttgart à Grenade, du xix® siècle au xive, du règne de Guillaume, roi de Wurtemberg, au règne d'Yusef Abul-Hagiag, calife d'Espagne.
' Uq palais moresque d'une incontestable authenticité, achevé d'hier pourtant, — ou du moins ses fraîches couleurs le font croire, — aussi grand que TAlhambra ^t qui n'est pas l'Alhambra ; un palais inventé, non copié, comme si les architectes d'Abu-Nazar et d'Abi- -^hdallah existaient encore, se développait devant nos yeux éblouis avec les magies du rêve et les précisions ^e la réalité.
Au-dessus des ligues d'architecture bleuissaient, au lointain, des montagnes sur lesquelles nous fûmes ^toni^g ^Q j^Q pjLg yqJj. briUer les paillons d'argent de la sierrj^ Nevada, tant nous avions de peine à nous pers^ader que nous n'étions pas à Grenade !
La Wilhelma est le caprice le plus poétique qu'un roi
^^ ^oît passé. ~ Il y a dix-sept ans, nous écrivions dans
A^hambra même, avec le soupir de l'impossibilité :
^i nous étions un peu millionnaire, une de nos fan-
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taisies serait de faire un duplicata de la cour des Lions au milieu d'un de nos parcs. »
Celte phrase échappée au désir d'un pauvre poëte habitué à voir s^envoler ses chimères, le roi de Wurtemberg se Test dite, et le rêve s'est accompli.
Ce n'est pas une chose rare qu'un roi se fasse bâtir un château énorme, magnifique, splendide; mais qu'il réalise aussi absolument une fantaisie ingénieuse, délicate . et charmante ; qu'il la mène à bout avec une telle perfection de détails et un goin si curieux et si persévérant, c'est ce qui ne se voit ni t(5us les jours, ni tous les siècles, et surtout lorsque nulle idée d'éblouir ne s'y mêle.
Pendant que nous écrivons ces lignes, une triste nouvellle nous parvient par la Presse :
« Tous les correspondants de Stuttgart ont raconté des merveilles de la villa du roi de Wurtemberg, la Wilhelma, près de Cannstadt, quoiqu'un seul d'entre eux peut-être ait été admis à la faveur de visiter ce magique palais. M. le docteur Zanth, architecte du roi, qui avait construit cette royale résidence, vient d'expirer le 6 de ce mois, au moment où l'empereur de Russie détachait vers lui le prince Gortschakov pour lui remettre la croix de l'ordre de Stanislas.»
On nous avait dit, en effet, que M. Zanth était malade quand nous visitâmes la Wilhelma, mais nous ne pensions pas apprendre si vite sa mort.
M. Zanth, nous assure-t-on, n'a" vu ni Grenade, ni Gordoue, ni Séville, ni le Caire, ni Alep, ni Damas, où se trouvent les plus beaux monuments de l'architecture arabe ; il n'a pas dépassé Palerme, qui conserve, comme on sait, dans quelques édifices, des traces du goût sarrasin. C'est donc par un admirable effort d'intuition qu'il est parvenu à reproduire de toutes pièces un style dont la tradition est perdue, même à son lieu de naissance, et qu'il a pu réaliser. en plein Wurtemberg le rêve fantastique du roi. La Wilhelma est, en architecture, un résultat analogue à celui du Divan occidentaloriental de Gœthe : la poésie de TOrient transportée dans le Nord sous une forme concrète et cristallisée.
Représentez-vous, pour la disposition générale, la cour des Lions grandie huit ou dix fois. Sur trois faces règne une galerie, soutenue par de légères colonnettes, recouverte d'un toit de tuiles cannelées; autour des co-^ lonnettes s'enroulent des plantes grimpantes mêlant leurs feuillages naturels aux feuillages sculptés, et formant un long cloître de verdure et de fleurs d'une élégance extrême. L'autre face est occupée par une ter-
rasse sur laquelle se développe le palais. Le pavillon central est coiffé d'une espèce de dôme surbaissé et flanqué de deux minarets ornés, comme la pointe du milieu, des attributs de l'islam. Trois grandes portes et trois fenêtres à triples meneaux se découpent dans la jhtçade. De chaque côté s'étendent sur une ligne moins haute, en manière d'ailes, deux corps de logis à toits plats percés de fenêtres arabes. Deux galeries vont à droite et à gauche relier, aux bouts du terre-plein, deux pavillons également arrondis en coupole, et d'où partent des rampes. Du milieu de la terrasse, un large escalier à trois repos descend vers le jardin, planté de myrtes, de grenadiers, de thuyas et de cyprès, comme le jardin de Lindaraja et le parterre du Généralife.
En face du grand pavillon que nous venons de décrire sommairement s'élève, pour lui faire symétrie, une sorte de kiosque interrompant la galerie, à peu près comme la salle des Abencerrages et des Deux-Sœurs Interrompent à TAlhambra la ligne basse du portique. Ses assises de pierre alternativement rose et grise rappellent le pittoresque bariolage de Sainte-Sophie à Constantinople et d'autres édifices du Caire, où ce mode de diV^oration est souvent employé.
Une haute ogive échancrée en cœur forme le vestibule, où Ton n'a pas oublié les petites niches de marbre destinées à déposer les babouches, car TOrient témoigne son respect en se déchaussant, comme l'Occident en se décoiffant; — pourtant la couleur locale u'est pas poussée à la Wilhelma jusqu'à ce point d'exactitude de vous faire ôter vos souliers ou vos brodequins vernis.
HarounTal-Raschid, lesplendide calife, ne se trouverait pas dépaysé en entrant dans cette salle : sans faire une critique, il irait s'asseoir sur le divan de brocart d'or en passant sa main pâle sur sa noire barbe soyeuse, et dirait à son fidèle vizir Giaffar de donner six mille bourses, cent esclaves et trois cents chameaux à l'arehitecte, en signe de satisfaction.
La cause de l'architecture polychrome, si bien plaidée par M. Hittorf, a été gagnée à la Wilhelma par M. Zanth. Quiconque aura vu cette m^erveilleuse salle ne comprendra pas qu'on ait pu si longtemps laisser aux monuments cette pâleur blafarde et nue. Au reste, les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs, les Arabes, les gothiques ont toujours peint les édifices. Ce n'est que beaucoup plus tard, aux époques de décadence .architecturale, qu'on s'est avis.é d'être si sobre et si sévère.
i40 QUAND ON VOYAGE
On ne saurait rien imaginer de plus gracieux, de plus riche, de plus chîirmant. L'on admire sans pouvoir se lasser ces colonnettes aux chapiteaux dorés et peints, ces ravalements de carreaux coloriés, ces rinceaux, ces losanges, ces entrelacs, ces étoiles, ces rayons, ces nervures, rechampis d'or sur des fonds d'azur, de sinople, de pourpre, qui en détachent le dessin ingénieusement compliqué; ces niches et ces pénétrations taillées en stalactites ou en gâteaux d'abeilles, ces immenses guipures frappées comme à l'emporte-pièce, ces infinis détails où l'œil s'amuse et se perd à travers toutes les décompositions des formes mathémathiques. L'art iconoclaste de l'Orient n'admettait dans son ornementation ni l'homme ni l'animal, à peine quelque fleurs chimériques : M. Zanth a été silr ce point aussi scrupuleux que s'il eût professé l'islam et répété cinq fois par jour, en dessinant ses plaos : « La iUah il Allah » ou : « Mohamed raçoul Allah ! » Nous approuvons beaucoup cette réserve, qui ajoute singulièrement au caractère de l'édifice.
Par un amour-propre qui honore son invention, M. Zanth n'a rien copié dans les ouvrages où sont reproduits les détails de l'Alhambra, de l'Alcazar de Séville, du Mirah de Cordoue ; il n'a pas décalqué Giraut de
angey en stuc ou en pierre; il a imaginé dans le caetère sarrasin, arabe ou moresque, comme on voua l'appeler, des ornements nouveaux, comme s'il eût ^ un architecte du temps des califes, surveillé par la lousie de ses confrères, prêts à crier au plagiat. L'ameublement de cette belle salle consiste en divans, piles de carreaux recouverts des plus riches étoffes,
portières de brocart tramé d'or et ramage de larges !urs. Du plafond descendent des lustres délicatement LVrés dans le goût arabe et du plus charmant effet. Sur 5 vitres des fenêtres, à trèfles et à colonnettes percées sez haut, sont peints des volubilis, des branches de rdure, des guirlandes de fleurs dont la transparence it illusion et qu'on prendrait pour la végétation extéîure poussée contre le verre par la brise.
Le grand pavillon dont la terrasse renferme les appar- «lents du roi, est décoré dans le môme style avec une rîété dont on peut difficilement donner l'idée par des ^ts. La salle de bain, d'une élégance exquise, fait penï* aux bains de la sultane à l'Alhambra, une des plus ^armantes créations du génie arabe. Les portières Ppellent les plus belles étoffes de l'Orient, et les pieds
efleurent partout ces tapis de Smyrne qui res- 'inblent à des bouquets foulés par la danse des péris.
Ce qui frappe surtout dans cette retraite délicieuse, c'est le goflt parfait, l'élégance exquise, l'invention délicate et perpétuelle. Ce n'est point un gros luxe lourd, aveuglant, criard, fait à coups de millions. Un particulier pourrait à la rigueur s'en bâtir une pareille. Beaucoup de châteaux qui n'ont ni ce caractère, ni cette étrangeté, ni cette poésie, ont coûté à coup sûr davantage. Ce rêve est fixé avec des matériaux légers, de peu de prix; l'art y surpasse partout la matière ; mais l'Alhambra, que toutes les descriptions font de marbre, n'est-îl pas tout simplement en plâtre?
A moins d'être un homme de rien ou de bien peu, il est impossible do se produire décemment sur l'asphalte des boulevards au mois de juillet. Le perron de Tortoni ne montre que des figures inconnues, et, si vous rencontrez quelqu'un, il se hâte de vous dire, pour excuser sa présence incongrue : « Eh ! mon cher, quel hasard 1 J'arrive ce matin de***; et vousj que faitesvous-là? Il n'y a plus que vous absolument à Paris. Mon tailleur est parti hier pour Smyrne, mon bottier pour Ramsgate. »
Après de si aimables paroles, sous peine d'être déshonoré à tout jamais et convaincu d'inélégance sans circonstances atténuantes^ il faut irrémissiblement je-
ter des chemises dans sa malle, des napoléons dans sa poche, et faire viser son passe-port, n'en eût-on aucune envie et fùt-on retenu par les affaires les plus urgentes.
Nous qui n'avons pas d'affaires urgentes et qui sommes toujours ravi lorsqu'on nous fournit un prétexte plausible de changer le décor de notre existence, à la deuxième interpellation de ce genre, nous étions en route.
Par un concours de circonstances singulières, nous ne connaissions pas Baden, nous qui avons tant erré d'un côté et de l'autre du Rhin, et que les douaniers du pont de Kchl saluent familièrement comme un ami?
Aussi, le soir, montions-nous dans l'express de Strasbourg, et, le matin même, arrivions-nous à destination sans autre aventure qu'un froid intense, hyperboréen, retraite de Russie, éprouvé en traversant les Vosges, et qui nous convainquit de la vérité axiomatique formulée par Méry : « Le fond de l'air est toujours froid. »
C'était bien notre faute ; un vieux routier comme nous eût dû se rappeler qu'en voyage, le meuble le plus indispensable est un manteau de fourrure, surtout l'été. — Parlez après cela de l'expérience; elle sert à grand'choso !
Le débarcadère de Baden a des façons de chalet et
BADJCN 145x
sa de bierbrauerei qui font comprendre que, malgré la rame piditède la route, on n'est plus tout à fait à Paris. es. Il consiste en une longue galerie terminée à ses bouts
m- ■' par deux pavillons aux grands toits suisses, bordés de jte î fines découpures en bois, et dont les tuiles vernissées et ]â coloriées dessinent des losanges ; des espèces de tourel-
eD les en saillie, à la manière anglaise, sont appliquées
aux façades extérieures des pavillons, éclairés par des us fenêtres à vitraux de couleur que festonnent des plan-
ré ■' tes grimpantes, des guirlandes fleuries. Un clocher mi-
lu ; gnon et svelte, où s'incruste un cadran, couronne pit-
toresquement cette jolie cathédrale de la viabilité. Nous ;, aimons cette architecture légère et demi-rustique dans
3 son élégance; elle convient peut-être mieux aux che-
mins de fer que les immenses et coûteux entassements de moellons dont on est prodigue chez nous.
L'aspect de Baden, vu du débarcadère, est des plus riants. On sent tout de suite une ville de plaisance et de loisir. Les maisons peintes de nuances gaies s'épanouissent au milieu des verdures, comme des fleurs entourées de mousse; tout est propre, frais, neuf, heureux. Nulle trace d'âge ou d'intempéries; on dirait que les habitations, cottages, villas, chalets, ont été conservées l'hiver dans des boîtes et posées au bord de la
route pour la saison d'été. Aucune idée pénible ne vient vous assaillir, jamais un convoi d'enterrement jje traverse les rues; les habitants attendent Thiver pour mourir, — s'ils meurent; — à Baden, tout le monde se porte bien, et les eaux qu'on y boit ne servent qu'à ouvrir Tappétit.
La ville, faite en décor d'opéra, s'étage gracieusement sur une colline, dominée par le château du grandduc et une église dont les clochetons à renflements moscovites produisent un fort bon eflet.
Au bas, le long d'une rue bordée de ces grands hôtels à tenue aristocratique, à confortable anglais, qu'on ne trouve qu'au delà du Rhin, court sous une multitude de ponts en bois^ en pierre, en fer, l'Oos, une jolie rivière-torrent, qui couvre de deux ou trois pouces d'eau diamantée un lit de gravier et de granit, tapissé de fontinales.
Par ces simples lignes qui ont l'intention d'être un éloge, car rien n'est plus charmant que cette eau vive au milieu de la ville, nous venons peut-être de susciter à jamais contre nous la haine des.Badois, à qui nous désirons, au contraire, être agréable. Les habitants des pays étrangers ont l'amour-propie de leurs rivières, et les Madrilègnes nous en veulent encore pour
avoir dit, il y a dixt-huit ans, que les blanchisseuses du Mançanarès lavaient le linge avec du sable. Les Florentins abhorrent particulièrement Alexandre Dumas père, qui a émis quelques doutes sur la profondeur de l'Arno.
Disons comme correctif que TOos, à voir le soin avec lequelil est encaissé, doit gonfler prodigieusement à la saison des pluies et des fontes de neige.
Quel joyeux tumulte l les calèches vont et viennent, les chevaux piaJTent, les ânes trottinent, les piétons se croisent en se saluant de la main comme au boulevard des Italiens. Au bout de quelques minutes, vous dé* mêlez dans cette foule pimpante et parée un courant qui se dirige vers le même but. Vous vous laissez porter par lui, et vous arrivez bientôt, de Fautre côté de TOos, à une grande pelouse entourée d'arbres séculaires, parfumée d'orangers en fleur, veloutée et verte comme le tapis de ray-grass d'un parc anglais, au fond de laquelle se développe monumentalement la maison de Conversation, dont Alfred de Musset a trop médit dans son charmant poëme intitulé une Bonne Fortune; elle vaut bien rOdéoUj la Bourse, ou tout autre édifice moderne de bon goût.
D'ailleurSj si vous n'aimez pas les colonnes, vous
êtes libre de tourner le dos à la chose et de vous asseoir parmi les jolies femmes qui écoutent, un livre ou quelque ouvrage d'aiguille à la main, les valses et les mazurkas jouées par un orchestre de cuivre logé dans un kiosque. Vous aurez, ainsi placé, un coup d'œil ravissant : à droite et à gauche, pour coulisses, les grands arbres des allées ; devant vous, la pelouse; au second plan, la ville groupée sur sa colline comme si on l'avait bâtie à souhait pour le plaisir des yeux; au troisième plan, une montagne, une véritable montagne dont les nuages baignent parfois la cime, que' tapissent de sombres verdures bleuies par l'éloignement, et qu'achève de romantiser la silhouette ébréchée d'un vieux burg.
Voulez-vous écouter un bon conseil ? Sans vous laisser séduire par les petits frissons métalliques qui bruissent à vos oreilles à travers les fenêtres ouvertes du Kursaal, demandez une calèche, et dites au complaisant cocher badois *de vous mener à Ebersteinbourg, ou, tout uniment au vieux château; il comprendra, ne sût-il pas un mot de français. « Mais je n'ai pas déjeuné, » me répondrez-vous. — Tant mieux, vous trouverez là-haut des œufs frais, des biftecks, des côtelettes, des pommes de terre eu chemise^ et même un*
poulet à la chasseur très-passablement sauté, le tout arrosé d'un excellent vin du Rhin qui vaut presque le haut-barsac. Les marmitons ont remplacé les lansquenets dans le vieux burg ; la salle des gardes est devenue une cuisine, et des cabinets particuliers occupent les chambres rondes des tours, éclairés par les embrasures des mangonneaux. Il n'y a pas que des corbeaux, des orfraies et des chouettes dans le manoir démantelé des margraves.
Une bonne route, bien sablée, praticable malgré la roideur dQ ses pentes, gravit la montagne à travers une forêt de pins gigantesques et de chênes plusieurs fois centenaires. Les petits chevaux badois l'escaladent avec une agilité de chèvre, en une demi-heure ou trois quarts d'heure au plus, et vous déposent à quelques pas du château. •
Comme tous les burgs du Rhin, Eberstein est une ruine très-avancée. On voit que le temps n'y a pas travaillé seul. Le temps; que l'on qualifie de grand destructeur, l'est bien moins que l'homme. Il ne va pas si vite en besogne, et il ne dévaste pas d'une façon si complète. Les restes d'Eberstein, qui témoignent une grande existence féodale disparue et couvrent un large espace de terrain dans une position presque inaccessible,
consistent en pans de murs ébréchés, en arrachements suspendus, en fontis de voûtes, en cages de logis effondrées ; en tours sans plancher, faites pour le vol circulaire de la chauve-souris, en remparts portant à leur faîte quelques fragments des moucharabys par lesquels ruisselaient aux jours d'assaut Thuile bouillante, le plomb et la poix fondus, sur les casques des assaillants; le tout entremêlé d'écroulements, de décombres, de pierres, où ont poussé l'ortie, la ciguC, l'asphodèle, les saxifrages, toutes les plantes pariétaires, et même de grands arbres; — chose étrange qu'un arbre poussé dans une chambre, et soulevant de ses racines la pierre du foyer I
Mais n'ayez pas peur : l'aubergiste, qui s'est installé dans les portions les mieux conservées de l'édifice, a fait le ménage des ruines sans lei^r ôler rien de leur caractère. Des rampes garnissent les endroits dangereux, des escaliers de bois donnent accès aux portions isolées par l'écroulement et permettent de monter jusqu'au haut de la tour carrée, le donjon, la citadelle du manoir, encore ferme sur ses fondations d'origine romaine. Cette tour est la seule qu'ait laissée debout Eberhard le Larmoyeur, lorsqu'on guerre avec Wolfi* d'Eberstein, il détruisit, en 1337, ce burg bâti au xi« siècle,
et qui, par conséquent, n'eut guère que deux siècles d'existence intacte.
Su.r cette plate-forme, on jouit d'un panorama merveilleux. L'horizon s'arrondit en cercle immense; en f^ce de soi, l'on décomTe la délicieuse vallée de Bade; d'V-ix côté, les montagnes boisées de la forêt Noire; plus l^în , la plaine où le Rhin brille par places à travers les l^i*viiiies, cent villages semés çà et là : Rastadt, Carls- ^*^ti^, et, quand il fait clair, le dôme de Spire, la flèche ^^ Strasbourg et les dentelures violâtres des Vosges ^^^^Q^taines ; mais ces hauts lieux sont sujets à se capu- ^-hoxiner de brouillard, .et, le jour de notre ascension, ^^ xuage rampait sur le flanc de la montagne, sem- *^l:)le à la fumée d'un feu de pasteur, mais pas assez I^^-is pour nous empêcher de voir, à l'aide d'un télés- ^t^^, un de nos amis entrant à la maison de Couver-
ï-îi descente s'opère rapidement sur cette espèce de ^^ stagne russe, malgré les sabots dont le cocher en- ^^ prudemment ses roues, et en quelques minutes
^^^^s vous retrouvez à votre point de départ, content de
^^^x heures si bien employées.
^^ntrez un instant à laTrinkhalle, non pas pour boire *^ verre d'eau chaude, ,mais pour en admirer la voûte
hardie, dont la retombée porte sur un unique pilier de granit rouge d'un seul morceau, dont la base est une fontaine qui déverse Teau thermale par plusieurs robinets.
En dehors de la Trinkhalle règne un portique propice aux promenades et décoré dé seize panneaux à fresque dans le goût de ceux qui ornent les galeries, autour du Jardin royal à Munich. Ces fresques représentent des sujets tirés des traditions locales ; — entre autres, les nymphes du Mummelsee, espèce d'elfes ou de nixes badoises qui habitent un lac sans fond, à la surface duquel elles viennent jouer parmi les nénufars, quand dort le génie aquatique, leur gardien. — Pour les yeux qui ne sont pas habitués à la sauvagerie du coloris allemand, rendu plus choquant encore par le ton de la détrempe, ces fresques n^ont rien d'agréable au premier abord ; mais, quand on s'y arrête, on en sent le mérite et l'on finit par y trouver du charme. La composition a de l'ingéniosité et de îa grâce; mille petits détails naïfs de naturalisme germanique intéressent et font sourire ; il y a môme une veine de caricature pittoresque assez remarquable dans les têtes des kobolds, coiffés de leurs chapeaux de feutre, les masques grimaçants que figurent les anfracluosités des roches et les faces de
bourgeois somnolents qui se mettent aux fenêtres, .à demi éveillés par le cor d'un paladin. Ces seize peintures, dont nous ne connaissons pas Tauleur, formeraient, gravées' au trait et soutenues de quelques ombres légères, un charmant album dans le goût des illustrations de Retzsch sur Gœthe et sur Schiller.
Mais en voilà assez sur les peintures de la Trinkballe, allons faire une visite aux boutiques de bimbeloteries installées sous les grands arbres, à côté de la pelouse.
Bon! nous voici tombé sur un magasin de coucous du Tyrol et de la forêt Npire. Debout sur une patte, comme un héron au bord d'un marais, nous attendons l'heure pour que le petit volet s'ouvre, et qiie l'oiseau vienne faire sa salutation en chantant : « Coucou 1 » Car ces primitives horloges ne volent pas leur nom comme les nôtres, dont le cadran représente un coq peint en rouge et muet. Le coucou badois pousse consciencieusement ses deux notes chaque fois que l'aiguille touche un chiffre. Honnête coucou!
Ces petites maisonnettes de bois, où loge l'heure rustique, sont si délicatement découpées et d'une si jolie architecture, qu'on voudrait être Lilliputien pour s'en faire un palais. — Nous avons vu avec peine dans le coucou un perfectionnement qui nous semble une déca-
dence. — Hélas! tout dégénère! A l'oiseau se substitue un petit soldat sonnant une fanfare. Tout le cachet est perdu, la niaiserie remplace la naïveté.
Dans. les autres boutiques, on trouve dés cigares, des agates àrborisées, des cristalleries de Baccarat et de Bohême, des jouets de Nuremberg, des cornes de bouquetin, des couteaux à papier et des ouvrages en bois venant de la Suisse.
Maintenant, pour attendre le dîner, remontez en calèche et faites-vous conduire à Tallée de Lîchtenthal, une des plus fraîches et des plus charmantes promenades qu'on puisse rôver. La voiture roule sous d'immenses frênes; TOos vous accompagne formant de loin en loin des cascatelles, et de chaque côté du val s'élèvent des pentes boisées de chênes et de sapins, sur lesquelles s'assoient des chalets d'un ton chaud ou des maisonnettes peintes de vives couleurs.
Au retour, entrez dans le restaurant à côté du Kursaal, et tâchez d'obtenir une table près d'une fenêtre; en mangeant une truite au bleu, votre quille de steinberg-cabinet devant vous, vous voyez passer tout un monde bigarré de toilettes : vous faites sans bouger la revue de l'Angleterre, de la Russie, de l'Amérique, de l'Allemagne, de la Pologne, de la France, de tous
les pays du monde, qui ont là de fashionables représentants.
Vous croyez peut-être que la Comédie-Française a émigré au théâtre Ventadour pendant qu'on restaure sa vieille salle; erreur! elle est à Baden. Voici Dressant qui passe, coiffé d'un panama; et, sous ce chapeau à la Paméla bordé de dentelle noire, brille le fin sourire de mademoiselle Fix. N'est-ce pas mademoiselle Mantelli qui est assise à côté de sa mère, sous la colonnade du Kursaal? En effet, il y a comédie à Baden ; les Campagnes du marquis d'O^ de M. Amédée Achard, seront exécutées ce soir à la maison de Conversation, par un groupe d'artistes aimés de leurs compatriotes, et non moins appréciés par le parterre cosmopolite de Baden.
Le Kursaal renferme des salons Louis XIV, d'un style admirable ; on sait ce que peut faire en ce genre M. Sé- ' chan, qui envoie au sultan Abdul-Medjid des Versailles tout faits emballés dans des caisses. Au plafond d'une de ces salles, éblouissantes de dorures , nous avons remarqué quatre grands panneaux représentant les quatre parties du monde, peintes par M. Laemlein, l'auteur de la Vision d'Ézéchiel, avec une fierté et une tournure à la Michel-Ange,
A côté do cette salle est le théâtre, tout doré, tout
étincelant de lumières que répercutent des glaces de Venise aux riches-bordures, tout azuré et tout fleuri par les ciels, les amours et les bouquets de Voillemot, dont jamais la palette ne fut plus fraîche.
C'est dans cette délicieuse bonbonnière que se joue, devant un parterre où les princes et les grands-ducs ne dédaignent pas de s'asseoir, la jolie petite pièce de M. Achard.
La comédie de M. Amédée Achard ne prend pas, comme on dit aujourd'hui, la société corps à corps ; elle ne s'attaque à aucun préjugé et ne déracine aucun abus; sa seule prétention est d'être amusante et spirituelle, et, disons-le, elle y réussit. C'est une histoire qui se passe pendant les plus folles et les plus riantes années du règne de Louis XV. Elle. est en poudre, habillée de soie et porte l'épée; mais, grâce au ciel^ on n'y voit aucun personnage historique! Pour la mener jusqu'au bout, il suffit de quatre personnages : le marquis d'O, le vicomte de Morsan, la marquise d'O et Geneviève.
Ce marquis d'O est un terrible homme : sa réputation va du boudoir le plus élégant à la boutique là plus simple; il parlait comme le duc de Richelieu, il agis-sait comme le duc de Lauzun ; le mariage] ne fut pour
lui qu'une trêve bien courte entre deux campagnes nouvelles. Mais voilà qu'au milieu de ses prouesses les plus galantes, arrive de la province un jeune gentilhomme prompt à l'attaque, rempli d'ardeur, âpre au combat, amoureux de la lutte et qui, plein de haine contre le marquis qu'il n'a jamais vu et dont la réputa- . tion l'offusque, met du premier coup le siège devant la boutique de Geneviève et devant le boudoir de la marquise : tel un général d'armée attaque à la fois une bicoque et une citadelle.
La bataille engagée, il se trouve que la mercière résiste comme la marquise; tendres soupirs, œillades enflammées, les protestations les plus chaudes, les ruses les plus habiles, les roueries lès plus galantes, rien n*y peut. Cependant le péril subsiste, et l'on ne sait pas comment l'aventure finirait si le mari n'arrivait inopinément de l'armée. 11 n'a rien vu, il ne sait rien, une minute lui fait tout comprendre. Le hasard, à vrai dire, l'y aide un peu, l'étourderie du vicomte aussi; et le marquis, placé entre la mercière du Cocon d'or qu'il a courtisée et sa femme qu'il veut défendre, accepte gaiement la situation. Réputation oblige comme noblesse.
On combat à armes courtoises; l'esprit, Tamour et la
galanterie font tous les frais de la guerre; Tépée s'en mêle aussi. Le marquis d'O fait face à tout, il déjoue les embûches, il évite un piège, il pare une attaque et se défend si bien, qu'il sort de la lutte Tamour-propre et le cœur sains et saufs. La mercière est sauvée et la marquise n'a plus rien à craindre.
Cette petite comédie, pleine de mouvement et de surprises, a été jouée avec un remarquable talent par M. Brossant et mademoiselle Fix, M. et madame Lagrange. Bressant a eu toute l'ironie et la hauteur qu comportait le rôle du marquis d'O : on sait avec quelL allure fière, quelle parfaite aisance il porte l'épée œ l'habit brodé. L'accueil qu'il a reçu a. pu lui faire croir qu'il était encore à la Comédie-Française. Mademo^ selle Fix, chargée du rôle coquet de Geneviève, a m : dans cette création toute la grâce et Tesprît de son ts Jent si vif et si fin. M. et madame Lagrange qui inte^ prêtaient les rôles du vicomte de Morsan et de la mm^ quise d'O, ont complété cet ensemble par les qualité charmantes qu'on leur connaît : beaucoup d'entrajn, ^ verve et de chaleur chez M. Lagrange; une rare él-^ gance, la plus aimable distinction, la plus touchait sensibilité chez madame Lagrange.
Voilà certes une journée bien remplie, et l'on mérî
de dormir paisiblement après de tels exercices, surtout lorsqu'on a passé la nuit précédente en wagon ; mais nous avions compté sans la fête de saint Bernard, le patron de la ville, un saint tout local, Bernard II, margrave de Bade, canonisé par le pape Sixte lY. Dès Tau* rore, les cloches en branle sonnaient à toute volée; des décharges d'artillerie et des boîtes ébranlaient l'air; des musiques de cuivre parcouraient les rues, « sonnant des tintamarres, » en sorte que, sans attendre les illuminations du soir et l'éclairage aux feux de Bengale du vieux château, nous nous jetâmes dans un train du chemin de fer pour achever notre somme interrompu â Paris. Aucun dandy ne pourra nous regarder à présent d'un air dédaigneux : nous revenons de Baden,
Je me trouvais à Venise au mois de septembre 185.. Quelle raison avais-je d'y être? Aucune, si ce n^st que cette nostalgie de l'étranger, si connue des voyageurs, s'était emparée de moi, un soir, sur lé perron de Tortoni. Quand cette maladie vous prend, vos amis vous ennuient, vos maîtresses vous assomment, toutes les femmes, même celles des autres, vous déplaisent : Ceritto boîte, Alboni détonne; vous ne pouvez lire de suite deux stances d'Alfred de Musset ; Mérimée vous paraît plein de longueurs; vous vous apercevez qu'il y a des antithèses dans Victor Hugo et des fautes de dessin dans Eugène Delacroix; bref, vous êtes indécrottable. Pour dissiper ce spleen particulier, la seule recette est un passe-port pour l'Espagne, l'Italie, l'Afrique,
162 QUAND ON YOYAGE
OU rOrient. Voilà pourquoi j'étais à Venise au 'mois de septembre 185.. J'y traitais ma grise mélancolie par de fortes doses d'azur.
La plus singulière ville du monde, à coup sûr, c'est Venise, cet Amsterdam de l'Italie. On l'a décrite mille fois, elle est toujours aussi nouvelle. Qui a vu Vienne peut se faire une idée de Padoue; Rome ressemble à Florence, Paris à Londre^; Venise ne ressemble qu'à elle-même. Ce n'est ni une ville gothique ni une ville romaine : c'est quelque chose qu'on ne saurait définir. Cette architecture étrange et fantastique n'a rien de commun avec celle que vous connaissez. Ces belvédères sur le sommet des toits, ces cheminées en forme de colonnes et de tours ; ces grands palais de marbre aux fenêtres en arcade, aux murs bariolés de fresques et de mosaïques, aux frontons hérissés de statues; ces églises avec leurs clochers de formes si variées, dômes, coupoles, flèches, aiguilles, tourelles, campaniles; ces ponts aux arches sveltes et hardies tout chargés de sculptures ; ces piazzas pavées en marqueterie ; ces canaux qui se croisent en tout sens;doublant dans leur clair miroir les maisons qui les bordent ; ces tentes de toilç rayée où se tiennent les marchands; ces poteaux armoriés qui servent à amarrer les barques des nobles; ces escaliers dont la mer
baigne les dernières marches; ces embarcations de toutes grandeurs, yachts, felouques, chebecs et gondoles, qui filent silencieusement sur l'eau endormie des lagunes; ces costumes grecs, turcs, arméniens, que le commerce du Levant y attire ; tout cela, en face de TAdrialique, sou^ le ciel de Paul Véronèse, forme un spectacle extraordinaire et magnifique que l'on ne peut rendre avec des paroles et qu'on peut seulement imaginer. Canaletti et Bonnington, Daguerre et son diorama, tout admirables qu'ils sont, restent encore bien au-dessous de la réalité.
Qu'y a-t-il de plus beau au monde que l'aspect de la piazza di San-Marco, quand on vient du côté de la mer?
A gauche, le pàlazzo Ducale avec sa façade de marbres rouges et blancs disposés en petits carreaux, sa ceinture de colonnettes, ses trèfles et ses ogives, ses gros piliers trapus dont le fût plonge dans le sol, sa frise crénelée, ses huit portes, son toit de cuivre, ses figures symboliques de Bartolomeo Bono, ses lions ailés, la griflfe sur leur livre, son pont des Soupirs, son luxe lourd et sombre , qui le fait à la fois ressembler à une forteresse et à une prison.
A droite, la bibliothèque publique du dessin de Sansovino, avec son double cordon de colonnes et d'arca-
des, sa balustrade à jour, sa ligne de statues mytholo
giques, ses enfants nus, soutenant^ au-dessus de la^B corniche, des feuillages et des festons.
Au milieu, les deux colonnes de granit africain d^in p= grosseur et d'une hauteur prodigieuses, qui servent dF== piédestaux, Tune à une statue de saint Théodore l'autre à un lion ailé de bronze, la tête tournée vers 1^^ mer comme pour dénoter qu'il veille à son empire^^ C'est entre ces deux colonnes qu'ont lieu les exécution^^ qui se faisaient autrefois sur la piazza di San-6iovann^S in-Bragola. Le dogeMarinoFaliero, battu parla tempôt^^ fut forcé de prendre terre en cet endroit le jour de sc^ te installation^ et cela fut généralement regardé comnr^^c de mauvais augure. On sait ce qui en arriva.
Au fond, la chiesa ducale di San-Marco, le plus étonnaiin t édifice qui se puisse voir. Ce n'est pas une cathédrai^le gothique, ce n'est point une mosquée turque, encox^e moins une métropole grecque, et cependant c'est tout cela. Ses aiguilles et ses pignons, évidés à jour, soxit gothiques; ses trois coupoles de plomb, qu'on prendrait pour des casques, rappellent les mosquées orientales ; on est tout surpris d'y voir une croix. Ce grand dôme est antique, ce plein ceintre est roman ; cette tribun^ qui fait le tour de l'édifice, ces quatre colonnes cpii
portent sur une seule, ces cinq arches brodées et fleuronnées sont byzantines ou moresques. C'est un incroyable mélange de pierres, de marbres, de porphyres, de briques, de granits, de mosaïques et de fresques, de dorures et de statues, d'arabesques folles et hardies, de piliers ventrus et de colonnes frêles, qui n'a pas d'exemple au monde et qui n'en saurait avoir. 11 faudrait un volume pour décrire l'intérieur; on dirait une caverne fouillée dans le roc vif avec des stalactites d'or et de pierreries. Les quatre fameux chevaux de bronze caracolent sur le pof tail.
La torre dell'Orologio, bâtie en 1496, sur les dessins de Carlo Rinaldi, avec son cadran, qui, outre les heures, marque les mouvements de la lune et du soleil, avec sa madone dorée, ses anges en adoration, son lion sur champ d'azur étoile, son doge à genoux, sa cloche où deux jacquemars, représentant des Mores, frappent rheure de leur marteau au grand réjouissement de la multitude.
Les trois grands étendards, supportés par des piédestaux de bronze d'un travail exquis, d'Alessandro Leopardi, auxquels, les jours de fête, on append trois flammes jie soie et d'or qui se déroulent gracieusement à la brise de la mer.
Le Campanile, tour d'une élévation prodigieuse, à qui tous les clochers de Venise ne vont qu'à la cheville, et qui est plus haute que la tour de Bologne et d'Argentine. L'ange de cuivre creux qui lui sert de girouette à quatorze pieds de haut. On y monte par une rampe douce et sans escalier. Un immense panorama se déploie à vos yeux; un ciel clair et profond vous environne, l'horizon s'étend sans fin devant vos pieds ; des côtes platel et des vases d'une teinte cendrée, la mev bleue et transparente forment les bords du cercle; des toits de toutes les couleurs, de toutes les formes, chatoient au soleil dans le fond du gouffre. Le palazzo Ducale, la Zuecca, les Procuratorie, la chiesa di San- Marco se détachent de ces îlots de maisons ; le clocher de San-MoisCj Taiguille rouge de San-Francisco délia Vigna^ les tourelles de San-Jona semblent se hausser pour Vous atteindre. Plus loin, la Dogana avance sa pointe; San-Giorgo, toute fière de son église de PalladiOj de son dôme et de sa toUr, se découpe, riante et verte, dans un archipel de petites îles. Vous voye? les prames, les polactes, les brigantins qui font quarantaine à San- Servolo, ou qui voguent à pleines voiles sur le grand bassin; les canaux intérieurs, dont vous ne pouvez apercevoir l'eau, coupent de sillons profonds les masses d'ar-
rri
chitecture groupées au pied du Campanile. Du reste,
ce tableau est muet; cette rumeur sourde, ce vagisse-
flîeiit d'une grande ville, qu'on entend des tours de Notre-
ûame ou du dôme de Saint-Paul, ne frappent pas votre
oreille: aucun bruit ne se fait entendre; Venise, en plein
jour, est plus silencieuse que les autres capitales dans la
^U.it. Cela tient à l'absence des chevaux et des voitures.
I^xx cheval est un phénomène à Venise. Aussi, Byron et
^os chevaux, qu'il domptait au Lido, étaient-ils pour
tes Vénitiens un grand sujet d'étonnement.
lilais voici le revers de la médaille. Venise est une vaille admirable comme musée et comme panorama, ^t non autrement. Il faut la voir à vol d'oiseau. L'hunaîdité y est extrême; une odeur fade, dans les chaudes ioumées d*été, s'élève des lagunes et des vases; tout y est d'une malpropreté infecte. Ces beaux palais de inarbre et d'or, que nous venons de [décrire, sont salis par le bas d'une étrange manière; l'antique Bucentaure lui-même, que les Français ont brûlé pour en ^voir la dorure, n'était pas, s'il en faut croire les his- ^riens, plus à l'abri de ces dégoûtantes profanations ?^e les autres édifices publics, malgré les croix et les ^^speito dont ils sont couverts. A ces palais s'accrochent comme un pauvre au manteau d'un riche, d'i-
gnobles masures moisies et lézardées qui penchent Iœeebs unes vers les autres, et qui, lasses d'être debout, s'épa^™«Llent familièrement aux flancs de granit de leurs vo^^iisines. Les rues (car il y a des rues à Venise, bien quVi m n'ait pas l'air de le croire) sont étroites e\ sombre avec un dallage qui n'a jamais été refait. Des vie^ linges et des matelas sèchent aux fenêtres; quelq-^^ue figure hâve et fiévreuse se penché pour vous regardlBier passer. Nul métier bruyant, nulle animation; quelcBti^e rare piéton glisse silencieusement sur les dalles polL ^s. Hors saint Marc, tout est mort ; c'est le cadavre d'une vSLIIe et rien de plus, et je ne sais pas 4)Ourquoi les faisfe^ wrs de libretti et de barcaroUes s'obstinent à nous paar-Jer de Venise comme d'une ville Joyeuse et folle. La chstste épouse de la mer est bien la ville la plus ennuyeuse du monde, ses tableaux et ses palais une fois vus.
Les gondoles, dont ils font tant de belles descriptions, sont des espèces de fiacres d'eau qui ne valent guère mieux que ceux de terre.
C'est un cercueil flottant, peint en noir, avec une dunette fermée au milieu, un morceau de fer hérissé de cinq â six pointes à la proue et qui ne ressemble pas mal aux chevilles d'un manche de violon. Uu seul homme l'ait mareher celle enibarcatiun avec une rame
unique qui lui sert en môme temps de gouvernail. Quoique l'extérieur n'en soit pas gai, il se paése quelquefois à Fintérièur des scènes aussi réjouissantes que dans les voitures de deuil après un enterrement.
Les gondoliers sont des marins butors qui mangent des lazagnes et du macaroni, pt ne chantent pas du tout de barcaroUes.
Quant aux sérénades sous les balcons, aux fêtes sur l'eau, aux bals masqués, aux imbroglios d'opéra-comique, aux maris et aux tuteurs jaloux, aux duels, aux escalades, aux échelles de soie, aux grandes passions à grands coups de poignard, — cela n'existp pas plus là qu'ailleurs.
Voici la manière dont vivent les habitants, j'entends ceux qui ont les moyens de vivre; elle est la plus monotone de la terre. Ils se lèvent à midi, promènent leur désœuvrement par la ville jusqu'à trois heures, dînent fort sobrement, font la sieste, s'habillent et vont au casino jusqu'à neuf heures; puis à l'Opéra, où personne n'écoute, attendu que les Italiens sont le peuple le plus musicien de l'Europe; puis au casino, où ils prennent des glaces, assis tranquillement devant de petites tables, parqués chacun dans leur café respectif : les
nobles avec les nobles, les courtiers avec les courtiers,
les juifs avec les juifs, les retirate (femmes sur le retour) avec les retirate^ les fringantes (femmes à la mode) avec les fringantes, ainsi de suite; car, à Venise, \ ,' , les classes ne se confondent pas. Tout ce monde attend l ^ le jour pour rentrer chez soi et se coucher. Les Italiens y ^^
n'ont pas le sentiment du foyer ; ils ne comprennent pas \
le bonheur de la maison ; ils vivent entièrement dehors.
Les anciens nobles végètent obscurément dans quel
que coin de leur palais, sgus les combles, mangean^r~-t du macaroni au fromage avec leurs valets, à dem^^^ vêtus de guenilles pour ménager leurs habits neufs, n^ mq lisant pas, ne s'occupant de rien. Chaque femme, comm^ -Mne dans tout le reste de l'Italie, a son cicisbeo ou patit^ ^ -to qui l'accompagne à la messe, à l'Opéra, au casino «1:2); cela au vu et au su de son mari, qui ne s'en inquiet,:*^ ^te pas le moins du monde, et sert souvent de mé^^^- 1 diateur dans les querelles qui surviennent entre eiiic^^* Parlez-nous après cela de la jalousie italienne 1 Lir^ — o^ écrire tant bien que mal, faire un peu de musiqu^ — -e, voilà à quoi se réduit l'éducation des femmes* P^^cu vives et peu spirituelles, elles n'ont aucune ressoui — ce pour la conversation. Le sîgisbéisme n'est pas au-^ss immoral au fond qu'il le paraît d'abord : c'est la ne espèce de mariage de cœur auquel elles sont ordiaa/-
rement plus fidèles qu'au premier; il est bien rare qu'on se quitte: quand il n'y a plus d'amour, l'amitié le remplace; quand il n'y a plus d'amitié, l'habitude en tient lieu. On ne saurait rien voir de moins romanesque et de plus bourgeois.
Quant à la beauté des femmes italiennes, dont nos jeunes modernes se sont enthousiasmés sur la foi de Byron, elle n'a rien de bien extraordinaire. Malgré la dénomination générale de beau sexe, en Italie comme ailleurs, les laides sont en majorité : de grandes têtes droites, un peu trop fortes pour le corps, et tout à fait . classiques, un coloris mat et sans transparence, la gorge mal faite et la taille épaisse ; ce qu'elles ont de plus beau, ce sont les mains et les épaules. Quoi qu'en dise le noble poôte, qui probablement avait ses raisons pour cela, les Anglaises l'emportent sur elles de toutes les manières.
Je ne comprends guère non plus l'admiration de nos gothiques pour cette ville. Il y a très-peu d'ogives; à l'exception du palais Ducal et de Saint-Marc, toutes les fabriques sont de cette architecture que l'on ne se fait pas faute ici d'appeler rococote et perruque. L'ionique y abonde, le corinthien y est en grand honneur; le dorique n'y est pas mal vu; le toscan et le composite se
carrent sur toutes les façades, et quelquefois tous ensemble sur la môme. Les églises sont inondées de jour, enjolivées de marbre de couleur, enluminées de fresques, l'or y brille de toutes parts ; c'est un luxe mondain, une coquetterie profane, toute différente de la majestueuse gravité des cathédrales du moyen âge. Enlevez l'autel, cela aura l'air d'un salon, d'une galerie de tableaux. Ces anges seront des Amours, cette Vierge une Vénus, ces saintes des Grâces. La piété des Italiens est toule de surface. Une madone mal peinte aura peu d'adorateurs; les saints vieux et barbus ne font pas fortune auprès des femmes. Le Saint Michel du Guide, à Rome, est célèbre par les passions qu'il a inspirées. La plus petite église de Venise est riche en tableaux de grands maîtres. Paul Véronèse, Tintoret, Titien, le vieux Palme, le Fiamingo, le cavalier Liberi, Allessandro Tarchi, Aliense, Malombra, Giovanni Bellino, Diamantini, Giambatista da Conegliano, ont tous, plus ou moins, contribué à embellir [de leur pinceau les dômes, les stanze, les scuole, les cloîtres, les palais et les chapelles. Les sculpteurs ne sont pas non plus restés en arrière. Andréa Riccio de Padoue, Sansovino, Alessandro Vittoria, Bartolomeo Bono, Danèse, Nicole dei Conti, et cent autres, ont couvert de
statues et de bas-reliefs tous les monuments publics.
Ily a à Venise cinq cents ponts : celui de Rialto, ffune seule arche toute de marbre, avec deux rangs de boutiques, et des bas-reliefs représentant des sujets religieux, par Girolamo Gampagna, est un des plus connus ; beaucoup d'autres ne lui sont pas inférieurs en hardiesse, en élégance.
Parmi ses trois cents églises, ily en a une foule dont on ne parle pas, et qui méritent cependant qu'on en fasse mention: — La Madonna-dei-Miracoli, dont la fa-, çade est ornée de porphyre et de serpentine, et où l'on voit l'image de Notre-Dame, sculptée par le célèbre Pergolèse. — San-Giacomo-di-Rialto, une des plus anciennes de Venise: il y a cinq autels ; sur le plus grand, fait de marbre blanc, est placée une statue de saint Jacques, par Alessandro Vittoria ; l'autel de saint Antoine est embelli de colonnes de marbre de couleur, et l'image du saint en bronze est de Girolamo Gampagna. — San Rocco : la statue du saint est de Bartolomeo Bergamano ; deux autres, de saint Sébastien et saint Pantaléon, de Mosca. Le tableau d'autel représentant l'Annonciation a été peint par Francesco Solimeno, de Naples. Les autres peintures sont de Pordenone, du
Tintoret, de Titien, de Vivarini et d'Antonio Firmiani.
— San-Geminiano : laMaddalena, Santa-Maria-Zobenîgo sont dignes d'attirer l'attention de l'artiste et duvoyageur. San-Giovanni-et-Paolo, près la scuola di San- Marco, possède quinze autels; le principal est un des plus beaux et des plus majestueux de la ville ; il est fait de marbre fin, avec un tabernacle élevé sous un arc, porté par dix grandes colonnes, et deux anges sur les côtés, qui ont chacun dans la main une cassette dorée contenant les reliques de saint Jean et de saint Paul. La chapelle de Notre-Dame-du-Rosaire vaut qu'on y fasse attention. L'autel est isolé, avec une coupole soutenue par quatre colonnes de marbre précieux; la statue de la Vierge est d'Alessandro Vittoria; quelques autres, de Girolamo Campagna. Les bronzes de la chapelle de saint Dominique ont été fondus par.Mazza, de Bologne. Il faudrait une page rien que pour écrire les noms des artistes célèbres dont on y admire les ouvrages, et des personnages illustres dont les mausolées et les épitaphes couvrent les murs et le pavé. Le palazzo Ducale, les scuole, les palais Grîmani, Pisani, Rezzonico et Grani renferment, en tableaux et en statues, d'inùombrables richesses. Nous ne parlerons pas de l'escalier des Géants, avec ses deux colosses de Sansovino; des statues d'Adam et Eve, d'An-
' dréa Riccio ; des deux puits de bronze ornés d'arabesques et défigures, par Niccolo dei Conti, et de toutes les mer^ veilles du Cortile, ni de la gueule de lion, qui, dépouillée maintenant de 'ses terreurs mystérieuses, ressemble à s'y tromper à une boîte aux lettres, ni du conseil des Dix, ni des seigneurs de la nuit, ni de tout cet attirail de francs-juges et d'inquisiteurs dont la République sérénissime aimait à s'entourer; d'ailleurs, la domination autrichienne a remplacé tout cela, et, maintenant, c'est un officier allemand, im tedescOj qui épouse la mer. Et pourtant rien n'est changé à Venise ; car, c'est une chose digne de remarque, en Italie, on n'a rien bâti depuis trois cents ans ; la ville a conservé sa physionomie du xve siècle; pas une construction nouvelle ne vient faire dissonance.» Ce luxe des habitations fait un singulier contraste avec la misère des habitants. Ce sont des résidences royales occupées par des gueux. C'est comme si une famille ruinée était forcée, faute de se pouvoir loger ailleurs, de garder la maison de ses pères jadis riches, et de courir en guenilles et nu-pieds .par les beaux appartements dorés et couverts de tableaux. Le confort est ce qui manque absolument à Venise, ville bâtie dans un autre temps, pour d'autres mœurs et d'autres usages. Les mœurs et les usages s'en sont allés; la ville reste;
et ceux qui y sont n'ont pas de quoi la refaire. Venise, maintenant, n'est plus qu'une admirable décoration, un beau sujet de diorama; tout y est sacrifié à l'extérieur. Artistes! pendant qu'elle est encore debout, — et, dans quelque temps d'ici, ce ne sera plus qu'une ruine immense au milieu d'un marais méphitique, praticable tout au plus pour les poissons, — allez, copiez toutes ces façades, dessinez ces statues, faites des croquis d'après ces tableaux; puis, quand votre mémoire sera pleine, et votre album couvert d'un bout i l'autre, si vous voulez garder votre illusion, suivez mon avis, partez vite, et ne revenez plus, et vous croirez avoir fait un beau rêve!
L'Armîde de TAdriatique nous avait retenu dans ses canaux enchantés au delà du terme de nos prévisions, et, quoique aucun chevalier Ubalde ne fût venu nous faire rougir de notre paresse en découvrant à nos yeux le magique bouclier de diamant, il nous avait fallu partir enfin, et, après un court séjour à Padoue, dont la tristesse nous parut plus morne au sortir de la ville féerique de Canaleîto, nous diriger aussi directement que possible vers Florence, l'Athènes de l'Italie..
Nous regrettâmes beaucoup de ne pouvoir, en passant à Bologne, visiter l'église de la Madonna de San-Luca, édifice singulier, situé sur une montagne appelée la Guardia, et auquel conduit un corridor formé, d'un côté.
par un mur long de trois milles, et, de l'autre, par sL
cent quatre-vingt-dix arcades encadrant unmerveillei^«K paysage. Cet immense portique, élevé par la piété d^^ies Bolonais, escalade les flancs «de la montagne en cIl ^aiq cents quatorze marches, et conduit, des portes de la ville au sanctuaire, les curieux et les dévots; ma^— is, en voyage comme en tout, il faut savoir faire des sac«^ rifices; si Ton veut arriver, il faut choisir une ligne ^^ et la suivre, tout en jetant un regard de regret sur ce qui vous échappe. Vouloir tout voir, c'est le moy^^^n de ne rien voir, — C'est assez de voir quelque chos- -se,
La route de Bologne à Florence passe par rApenu ^în, cette épine dorsale de l'Italie; —épine dorsale, enefl^3e{, dont chaque monticule décharné est une vertèbre. — Même sur le voyageur le plus habitué aux désappoiir::»^ments, il est certains noms qui exercent une influe^K^ce magique, l'Apennin est de ceux-là : on l'a vu d-susf Horace et les auteurs anciens, que les études classicftzes mêlent à nos premières impressions, et il est diflloile de n'avoir pas dans Tidée un Apennin tout fait, que la vue du véritaj)le contrarie et déforme singulièrerement.
La chaîne apennine se compose d'une suite de mamelons arides, effrités, excoriés à vif, de tertres rugueux,
de collines galeuses qui ressemblent à des tas de pierrailles et de gravats; point de ces rochers gigantesques, de ces cimes ardues veloutées de pins, de ces pics baignés de nuages, argentés de neiges, de ces glaciers aux mille cristaux scintillants, de ces cascades où joue Técharpe de Farc-en-ciel, de ces lacs bleus comme la turquoise où le chamois vient boire, de ces grands cercles d'aigles planant dans la lumière ; — rien qu'une nature pauvre, morne et stérile, et qui paraît plus mesquine encore après les majestés olympiennes des Alpes suisses et les romantiques horreurs de la vallée de Gondo, d'un pittoresque si grandiose et si terrible.
Certes, la manie des comparaisons est un travers d'esprit, et il est injuste de demander à un endroit d'en être un autre ; mais nous ne pouvions nous empêcher, du haut de notre banquette d'impériale, contre laquelle nous avions eu l'imprudence d'échanger notre coin de coupé pour pouvoir examiner le pays plus à Taise, de penser à ces belles sierras espagnoles, dont personne ne parle et dont la beauté ignorée est bien au-dessus des sites italiens, trop vantés peut-être; nous nous souvenions d'un trajet de Grenade à Velez-Malaga à travers la montagne par un sentier perdu où il ne passe peut-être pas deux voyageul's par an et qui
dépasse tout ce qui se peut imaginer comme accident de forme, de lumière et de couleur.
Nous songions aussi à notre excursion en Kabylie, à ces montagnes dorées par le soleil d'Afrique, à ces vallées pleines de lauriers-roses, de mimosas, d'arbousiers, de lentisques où filtraient des ruisseaux habités par de petites tortues, à ces villages kabyles entorm^^és de palissades de cactus et à ces horizons d'une d-^ntelure si variée que dominait toujours l'impos^i-iile silhouette du Djurdjura, et véritablement TAperm-Hin nous paraissait médiocre, malgré sa réputation cIK^assique.
Nous ne voudrions pas nous adonner à ce fauE^^u^ paradoxe marseillais qui consiste à dire : « On ^^èle en Afrique, on brûle en Russie. « » Pourtant, ib^^us devons avouer que nous grelottions de froid à uCZ^irQ poste aérien, malgré une superposition de paletots e^t ^^ cabans à faire envie à Méry, le frileux poète. Jama^is à Paris, pendant l'hiver le plus rigoureux, nous ne ib^^us sommes revêtu simultanément d'une pareille quaa^^i^ de bardes, et cependant nous n'étions qu'à la mi-^^P' tembre, une saison qu'on a l'habitude de croire tièi^ ^^ charmante sous le doux ciel de la Toscane : il est ^v^faJ que l'élévatioil du terrain rafraîchit l'air, et qii^^^
froid des pays chauds est particulièrement désagréable par la soudaineté du contraste.
Ce n'est pas dans le but d'élever un monument à notre onglée et à notre claquement de dents que nous consignons ici cette remarque. 11 importe peu à l'univers que nous ayons eu chaud ou froid sur l'impériale d'une diligence; mais cette 'observation pourra empêcher quelque Parisien naïf et conGant de partir de Tortoni pour Florence au mois d'août, en pantalon de nankin et en veste de chasse de coutil, et lui faire joindre à son bagage un plaid-tartan, un paletot de drap-pilote et un cache-nez ; nous préviendrons ainsi quelques rhumes de cerveau et de poitrine. La description de nos souffrances n'est donc pas personnelle; elle est toute philantropique.
La violenfce du vent est d'une telle force sur ces montagnes découronnées et pelées, qui reçoivent alternativement les souffles des brises refroidies sur la Méditerranée et l'Adriatique, que le grand-duc a fait, au point culminant de la route, élever un mur de pierre pour protéger les voyageurs contre ces rafales glacées qui les transiraient et les renverseraient. — Ceux qui ont vu le mistral à l'ouvrage sur la plate-forme du château des papes d'Avignon comprendront l'utilité d'une sem-
blable muraille. Une inscription en style hospitalier constate celte attention bienveillante de Léopold, allention dont nous le remercions du fond du cœur.
A cet endroit, Ton sort de la Romagne pour entrer dans la Toscane; autre visite de douane : un inconvénient de ces Étals morcelés en petites principautés. On passe sa vie à ouvrir et à fermer sa malle, occupation monotone, qui finit par rendre furieux les plus flegmatiques. Heureusement, nous nous sommes fait la-dcssus un système de philosoijliie que nous avons déjà développé à propos de la douane romagnole. Nous ji^tons notre clef à qui veut la prendre, ou nous la laissons dans la serrure, et nous allons paisiblement contempler le paysage, facilité que ne laisse pas toujours Timplacable diligence. A ce point do vue, il est peul-être à regretter qu'il n'y ait pas plus de douanes.»
Quoique la route n'atteigne jamais aux escarpements abruptes et aux impossibles montagnes russes de Salinas et de la Descarga en Espagne, les côtes souvent sont assez roidcs pour nécessiter Taide des bœufs. — Nous voyons toujours arriver avec plaisir le pesant attelage à la tête baissée sous le joug, au mufle humide, au grand œil paisible, aux jambes puissamment déjetées; d'abord, il est piltoresque en lui-même, il amène tou-
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jours avec lui un bouvier rustique et sauvage, et souvent d'une grande tournure, aux cheveux incuites, au chapeau pointu, à la veste brune, à Faiguillon porté comme un sceptre an li que; ensuite, il y a une autre raison.
Nous demandions un jour à Cabat, le grand maître de notre jeune et merveilleuse t^cole de paysage, comment, dans ses excursions, il se déterminait sur le choix du site qu'il voulait peindre.
— Je vais au hasard, nous répondit-il, jusqu'à ce que j'entende chanter les grenouilles. Où il y a des grenouilles, le site est toujours joli ; les grenouilles, cela veut dire un étang, de l'herbe fraîche, des roseaux verts, des oseraies et des saules.
', Nos grenouilles, à nous, sont les bœufs. Leur apparition signifie une âpre cime, un plateau élevé, d'où l'on découvre inopinément une vue immense; un panorama azuré de plaines, de montagnes, de vallées; un horizon semé de villes et de villa?, moiré d'ombre et de lumière. — Nos bœufs ne nous trompent pas plus que les grenouilles ne trompent Cabat.
Lorsque les pentes de l'Apennin commencent à s'incliner vers Florence, les sites gagnent quelque
beauté. Les coteaux herpétiques et verruqueux disparaissent ou se revotent de végétation.
Les villes commencent à se montrer sur le bord de la route, les cyprès dressent leur flèche noire, les pins d'Italie arrondissent leur vert parasol ; un souffle plus caressant et plus tiède vous permet d'entr'ouvrir votre manteau ; Folivier risque à l'air, sans frissonner, son triste et glauque feuillage ; on sent un mouvement de piétons, de chevaux et de voitures, l'approche d'une grande ville vivante, chose rare en Italie, cet ossuaire de villes mortes.
La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à la porte San-Gallo. Du déjeuner assez mesquin, quoique arrosé de vin passable contenu dans de grandes fiasques de verre blanc natées de sparterie, avalé à la frontière de Toscane, nous faisait désirer vivement, malgré notre sobriété ordinaire, un Aigle noir^ un Lion rouge, un Soleil d'or, ou une Croix de Malte quelconque pour vaquer, comme dit Rabelais, a à cette réparation de dessous le nez » qui inquiétait tant ce bon Panurge. Nos yeux avaient fait leurs quatre repas bons ou mauvais; mais notre estomac n'en avait fait qu'un, et bien maigre encore !
Florence u son corset noué d'une ceinture de forti-
fications, et fait la difficile quand on vient frapper à sa porte le soir. -^ Il nous fallut attendre une grande heure devant la porte, pour nous ne savons quelles minutieuses formalités de police ; puis enfin on leva la barrière de bois, espèce de herse pacifique qui barre l'arcade, et la voiture put rouler sur le pavé cyclopéen de Florence. — Nous disons cyclopéen parce que, comme les murs qui portent ce nom, il est composé de pierres de figures inégales, s'agençant par les angles, ainsi que des morceaux de casse-tête chinois.
Pour une ville de fôte et de plaisir, dont le nom jette un parfum comme un bouquet, Florence nous fit une étrange réception, et qui eût pu faire reculer un plus superstitieux par son apparence de mauvais présage.
Dans la première rue par laquelle déboucha la diligence, nous rencontrâmes une apparition aussi efi'rayante que celle de la charrette des Certes de la mort faite par l'ingénieux chevalier de la Manche aux environs du Tobosoj seulement, ici, il ne s'agissait pas des décorations d'un auto-sacramental, mais d'une afifreuse réalité.
Deux files de spectres noirs masqués, portant des torches de résine d'où s'échappaient des flots de lumière rougeàtre mêlée de fumée épaisse, marchaient ou plu-
tôt couraient devant et derrière un catafalque porté à bras, et qu'on distinguait vaguement dans le brouillard fauve du funèbre luminaire; l'un d'eux faisait tinter une clochette, et tous grommelaient, à bocca chiusa^ sous la barbe de leur masque, les prières des morts, sur un rhythme étouffé et haletant. Quelquefois, un autre spectre noir sortait d'une maison, et se joignait en hâte au sombre troupeau, qui disparut bientôt au tournant du carrefour. C'était une confrérie de pénitents noirs qui, suivant l'usage,. escortaient un enterrement.
Cette lugubre vision nous remet en mémoire les vers de Brizeux, le poëte de Marie et des Bretons^ le Celte naturalisé à Florence, qui nous prouve qu'il avait été frappé comme nous de ce spectacle inattendu et avait éprouvé une impression pareille à la nôtre. Nous les transcrivons ici comme complément de notre croquis nocturne.
A coups redoublés, le bargelle sonne, Mon pâle voisin quitte le café.
Toujours plus bruyant le tocsin résonne.
Un autre s* en va... Qu'est il arrivé?
— Seigneur, nous logeons dans la môme auber . Quels sont ces gens noirs couverts jusqu'aux yr jl? Pour porter des morts et tenir un cierge> Leurs doigts sont bien blancs t Je suis curieux.
— Seignenr étranger, nul ne peut connaître Ces hommes voilés pour faire le bien :
C'est un ouvrier, le grand-duc peut-être.
Sous cet liabit noir, chacun est chrétien!
Les peuples du Midi, quoique pensant beaucoup moins àlamortque les peuples septentrionaux, parce qu'ils en sont incessamment distraits par la volupté du climat, le spectacle d'une belle nature, la fougue d'un sang plus chaud et des passions plus vives, aiment ces processions de fantômes en domino ; car on les retrouve dans toute ritalie. Ils sentent le besoin de donner à tout une forme plastique et d'agir sur l'imagination par le spectacle. Il n'y a pas longtemps que les morts étaient portés à visage découvert ; l'aspect de ces cadavres immobiles et li\^es sous le fard dont on les peignait pour dissimuler la grimace figée de l'agonie et le travail commençant de la décomposition, devait encore ajouter à l'effet sinistre et fantastique de ces enterrements. Maintenant, il n'y a plus que les moines que l'on expose de la sorte avec leur froc pour linceul.
Chose bizarre! en Angleterre, le pays des nuits d'Young, le pays où les fossoyeurs de Shakspeare jouent à la boule sur le théâtre avec le crâne d'Yorick, dan? la terre natale du spleen et du suicide, on enlève
les morts subrepticement, presque en cachette, dans des espèces de tapissières noires, à des heures où les rues sont désertes et par des chemins détournés ; en quatre ou cinq voyages à Londres, nous n'avons pas rencontré un seul enterrement. On y tombe de la vie dans le néant sans transition, et vos restes inutiles sont escamotés et dissimulés avec la plus grande prestesse. Le catholicisme entend la mise en scène de la mort d'une façon supérieure, et la forte croyance à Timmortalité de l'àme diminue l'effroi de ces cérémonies funèbres.
On nous avait indiqué l'hôtel de New-York^ lungo à l'Arno, près du pont alla Caraïa, comme suffisamment confortable. — En effet, nous trouvâmes une vaste maison tenue à peu près à ranglaise,0ù Ton mangeait d'une façon civilisée, chose qui ne nous était pas arrivée depuis longtemps. Les voyageurs des autres nations ne sont pas assez reconnaissants envers les Anglais, ces grands éducateurs d'aubergistes, ces braves insulaires qui transportent partout leur patrie avec eux, dans des boites à compartiments, et qui, vivant aux contrées les plus extravagantes comme dans la Cité ou le West-End, ont, à force de guinées, de cris bizarres et de gloussements opiniâtres, établi partoute la terre lerumpsteak^
les côtelettes de saumon, les légumes à Teau, le karis à l'indienne, et les petites pharmacies de condiments au vitriol, le poivre rose de Guyenne, le piment rouge des Indes , l'harvey et Tanchoe-sauce, et les bourgeons de palmier confits au vinaigre. — Grâce à eux, il n'est pas d'île déserte dans l'archipel le plus inconnu de l'Océanie où l'on ne trouve, à toute heure du jour et de la nuit, du thé, des sandwichs et du brandwine, comme aux tavernes qui longent Greenwich.
Le repas terminé, nous nous répandîmes un peu par la ville sans guide, selon notre habitude, et nous fiant à cet instinct de la configuration des lieux qui nous empêche de nous perdre, même dans les endroits que nous ne connaissons que par la carte ou un coup d'œil rapide; nous remontâmes le lungo à l'A rno jusqu'au pont de la Trinité ; nous enfilâmes une rue, et nous nous trouvâmes devant le café Boni, ce Tortoni de Florence; les calèches s'y arrêtent en revenant de la promenade des Caschines, les Champs-Elysées de l'endroit, et l'on s'y fait apporter des glaces dans sa voiture.
Deux grandes filles un peu basanées, mais assez
belles , costumées avec une sorte d'élégance et coifiees
de ces chapeaux de paille d'Italie à tresse fine dont on
fait tant de cas à Paris, et qui s'y vendent si cher, se
précipitèrent vers nous avec une hardiesse joyeuse, les mains pleines de fleurs, et eurent bientôt fait un parterre de notre gilet ; chaque boutonnière de notre habit se trouva, en un clin d'oeil et sans que nous eussions pu nous en défendre, étoilée d'un œillet ou d'une rose. Jamais garçon de noce ne fut plus fleuri. Les bouquetières, ayant vu un nouveau, comme on dit en termes de collégien, avaient exploité cette proie et saluaient notre bienvenue à leur manière. Florence est la ville des fleurs ; on y en fait une consommation énbrme ; aux promenades, le siège des voitures est encombré de bouquets, on en fait pleuvoir à chaque pas dans les calèches, les maisons en regorgent, et Ton monte les escaliers entre deux haies fleuries. — On dit qu'au printemps la campagne est émaillée de mille couleurs comme un tapis de Perse. C'est un spectacle dont nous ne pouvons parler que par ouï-dire, car nous étions en automne.
Pendant que nous étions aux mains de ces filles, nous nous entendîmes appeler par trois ou quatre voix amieSj comme si nous eussions été sur le boulevard des Italiens.
L'ami avec lequel nous avons fait, en 1840, ce beau et long voyage d'Espagne, resté un de nos pluschers souvenirs, se trouvait à Florence, où il préparait les maté-
riauxde sa superbe publication photographique, T/^a/ie monumentale^ dont on a pu admirer les premières livraisons au vitrage de Vibcrt et Goupil, et nous serrait cordialement la main à travers le groupe acharné des bouquetières; — Loubon, le peintre marseillais, Stûrler, nn artiste allemand de récoled'Overbeek, dont on n'a sans doute paa^ oublié un tableau représentant la mort de Suenon, exposé il y a quelques années au Salon et rappelant par son faire les peintures à Teau d'œuf , les triptyques du xiii^ siècle; — G., le philologue, Térudit, le mystérieux puits de science, qui amasse pour lui tout seul une érudition de bénédictin, nous saluaient gaiement et nous offraient des cigares et des glaces.
Nous étions en plein pays de connaissance, et, le coude sur une table, le nez dans un épais nuage de fumée, nous commençâmes une de ces conversations qui ne peuvent se tenir que depuis la rue Grange-Batelière jusqu'à la rue du Mont-Blanc, entre gens qui, comme artistes, critiques, philosophes, poëtes, ont parcouru tous les mondes de l'art. Quelque beau que soit un climat, quelque riche que soit un pays on palais, en tableaux, en statues, rien ne remplace ces entretiens vagabonds, pleins d'ellipses et de sous-entçndus, où un
mot fait lever des essaims d'idées, où la vérité s'aiguise en paradoxe, où l'on touche à tout sans en avoir l'air, où la plaisanterie a des profondeurs inconnues et qui font le désespoir des étrangers qui les écoutent, s'iraaginant savoir le français.
• Chacun nous développa sa manière de voir Florence, les uns disant que quelques jours suffisaient, les autres prétendant, au contraire, qu'il fallait plus d'un an pour se douter seulement des richesses que renferinait celte ville, berceau de l'art toscan. A cela nous répondîmes que notre temps était limité, qu'il nous fallait visiter Rome et Naples avant que la saison fût tout à fait mauvaise, et que nous n'avions pas le dessein de faire un ouvrage d'érudition, mais de prendre, avec notre style, quelques vues au dagueiTéotype des objets qui frapperaient le plus notre attention, sites, monuments, œuvres d'art, costumes et singularités, et que notre talent n'allait pas au delà ; car, dans cette causerie d'une heure, on nous avait indiqué des plans dont l'accomplissement eût exigé notre vie entière.
Nous rentrâmes à l'hôtel de New-York^ et, dès qu'il fit jour, nous mîmes le nez à la fenêtre pour étudier un peu la perspective qui se déroulait devant nos yeux.
Le ileuve Arno coulait entre deux quais de pierre.
trouble et jaune, ne couvrant guère que la moitié de son lit, dont le fond vaseux, constellé de gravats, de tessons et de détritus de toute espèce, apparaissait par places. La magie de ces noms italiens, qu'on voit enchâssés dans les vers des poètes, est telle, que ces syllabes sonores éveillent toujours dans l'esprit une idée différente de l'aspect que présente la réalité. On se figure, malgré soi, l'Arno comme un fleuve à l'eau limpide, aux bords fleuris et verdoyants, vers lequel descendent les escaliers de marbre des terrasses, et que sillonnent, le soir, des barques étoilées de falots, laissant tremper au courant des tapis de Turquie, abritant sous leur tendelet de soie des couples d'amoureux fous,
Et des mnsiciens qui font rage sur l'eau.
La vérité est que l'Arno mérite plutôt le nom de torrent que celui de fleuve : il coule d'une façon intermittente, selon le caprice des pluies et des sécheresses, tantôt à sec, tantôt débordant, et dans Florence ressemble plutôt à la Seine entre le pont de l'Hôtel-Dieu et le pont Neuf qu'à tout autre chose.
Quelques musiciens pêcheurs, dans l'eau jusqu'aux jarrets, animaient seuls le fleuve, qui, à cause de l'instabilité de son étiage, ne peut porter que des bachots pkts, chose d*autant plus fâcheuse que la mer est toute
voisine, l'Arno s'y jetant après avoir traversé Pise.
Les maisons qui nous faisaient face sur Taulre quai étaient hautes, d'une architecture sobre et peu récréative; quelques dômes et quelques tours d'églises lointaines rompaient seuls cette ligne horizontale; nous apercevions aussi, a^i delà des toits des édifices, la colline de San-iMiniato, avec son église et ses cyprès, dont le nom nous était resté accroché dans l'esprit, quoique nous ne fussions jamais venu à Florence, par la lecture du Lorenzaccio d'Alfred de Musset, dont la cinquième scène porte pour désignation ce lieu de scène: Devant Vècjlise de San Miniato à Montolivtt, Comment ce détail insignifiant se retrouvait-il dans notre mémoire au bout dotant d'années, lorsque nous avons oublié tant de choses plus importantes? Que celui-là le dise qui peut dérouler les circonvolutions mystérieuses des pauvres cervelles humaines.
Le beau pont de la Trinité, de l'architecte Ammanato, enjambait, à notre droite, le fleuve Arno de srs trois légères arches surbaissées; de cette manière, il offre moins de prise aux eaux dans le temps des crues et des débordements. — Il est orné des statues des quatre saisons, qui, de loin, produisent un effet assez monumental.
Nous avions à notre gauche le pont alla Carraia, un
des plus anciens de Florence, puisque sa fondation remonte au xiti* siècle; emporté par un débordement, il a été reconstruit par Ammanato, l'architecte du pont de la Trinité, dont nous parlions fout à l'heure.
A ce pont se rattache une légende assez étrange. Au mois de mai 1304, une bizarre annonce répandue dans Florence faisait savoir aux habitants « que ceux qui désiraient avoir des nouvelles de l'autre monde n'avaient qu'à se rendre sur le pont alla Carraïa. »
Celte invitation singulière, et qui vaut bien toutes les attractions combinées dont fait usage le pufT anglais, attira une foule énorme sur le pont alla Carraïa, dont les piles étaient de pierre et les arches de bois.
L'idée de l'enfer résumée quelques années ensuite dans le grand po(^me cyclique de Dante occupait alors toutes les cervelles ; les peintres couvraient les murailles des églises et des cloîtres de compositions diaboliquement fantastiques, que d^^'ail résumer plus tard, avec une maestria suprême, le Jugement dernier de Michel- Ange.
C'était donc une représentation de l'enfer qui se donnait sur le fleuve d'après les imaginations fantasques de cet extravagant de Buflamaleo. L'Arno, changé temporairement en Phlégéton, en Cocyte, était sillonné de
barques noires dans le goût de la barque à Caron, qui promenaient des ombres accueillies à grands coups de fourche par des diables avec cornes, griffes, ailes onglées, queue en spirale, en tenue obligée de remploi ; un mélange de supplices païens et chrétiens, chaudières bouillantes, grilles, roues, tenailles, estrapades, bûchers, présentant toutes les variétés de tortures possibles et impossibles, avec force flamme et fumée, feux grégeois et autres artifices. D'énormes gueules d'enfer à la mode du moyen âge s'ouvraient et se fermaient, laissant voir, à travers un flamboiement rougeâtre, la foule des damnés tourmentés et géhennes par les diables.
Ce bizarre spectacle était donné, par les habitants du bourg de S'an-Fanfrediano, aux citadins de Florence, qui le payèrent chèrement ; car le pont rompit sous le poids de la foule; un grand nombre de spectateurs tombèrent dans Teau et dans les flammes, se noyant et se brûlant à la fois, et eurent, comme le promettait Tannonce, des nouvelles directes de l'autre monde en allant les chercher eux-mêmes.
On nous a raconté qu'un événement de ce genre faillit arriver à Paris sous l'Empire, à propos d'un feu d'artifice qui se tirait sur le pont Royal. Au moment où les premières fusées partirent, la foule stationnnée sur le
pont des Arts se pencha toute vers la balustrade, et le tablier du pont se souleva; un .immense saut en arrière, exécuté avec l'ensemble et la prestesse de la peur, rétablit le plancher dans son équilibre, et les Parisiens de 1810 en furent quittes à meilleur marché que les Florentins de 1304. / .
Après cette catastrophe, le ponffut rebâti tout en pierre, et à peu près dans la forme qu'on lui voit aujourd'hui.
L'aspect général de Florence, contrairement à l'idée qu'on s'en fait, est triste. Les rues sont étroites; les maisons, hautes, sombres de façades, n'ont point cette blanche gaieté méridionale qu'on s'attendrait à y trouver. Cette ville de plaisir, dont l'Europe élégante et riche fait sa maison d'été, a la physionomie maussade et rechignéc; ses palais ressemblent à des prisons ou à des forteresses; chaque maison a l'air de se retrancher ou de se défendre contre la rue ; l'architecture, massive, se* rieuse, solide, sobre d'ouvertures, a conservé toutes les défiances du moyen âge et semble toujours s'attendre à quelque coup de main des Pazzi et des Strozzi.
Ainsi, Florence, qu'on se figure couchée sous un ciel d'azur dans une draperie de blancs édifices et respirant avec nonchalance le lis rouge de ses armoiries, est effec-
tivement une maltone austère, à demi cachée dans ses voiles noirs, comme une parque de Michel-Ange.
Les Grecs avaient une expression particulière pour rendre d'un seul mol Tendroit central et important d'un pays ou d'une ville : ophtalmos (l'œil). N'est-ce pas, en effet, l'œil qui donne la vie, l'intelligence et la signification à la physionomie humaine, qui en exprime la pensée et séduit par son magnétisme lumineux? Si l'on transporte cette idée de la nature vivante à la nature morte, par une métaphore hardie mais juste, n'y a-t-il pas dans chaque ville un endroit qui la résume, où le mouvement et la vie aboutissent, où les traits épars de son caractère spécial se précisent et s'accusent plus nettement, où ses souvenirs historiques se sont solidifiés sous une forme monumentale, de manière à produire un ensemble frappant, unique, un œil sur le visage de la cité?
Toute grande capitale a son œil : — à Rome, c'est le campo Vaccine ; à Paris, le boulevard des Italiens; à Venise, la place Saint-Marc ; à Madrid, le Prado ; à Londres, le Strand; à Naples, la rue de Tolède. Rome est
plus romaine, Paris plus parisien, Venise plus vénitienne, Madrid plus espagnol, Londres plus anglais, . Naples plus napolitain, dans cet endroit privilégié que partout ailleurs. L'œil de Florence est la place du Grand-Duc : — un bel œil 1
En effet, supprimez cette place, et Florence n'a plus de sens ; Florence pourrait être une autre ville. CVst donc par cette place que tout voyageur doit commencer; et, d'ailleurs, n'en eût-il pas le dessein, les flots des promeneurs l'y porteraient et les rues Ty conduiraient d'elles-mêmes.
Le premier aspect de la place du Grand-Duc, d'un effel • si gracieux, si. pittoresque, si complet, vous fait comprendre tout de suite dans quelle erreur tombent les capitales modernes comme Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, qui forment, sous prétexte de places, dans leurs masses compactes, d'immenses espaces vides sur lesquels écbouent tous les modes possibles et impossibles de décoration. On touche du doigtlaraison qui fait du Carrousel et de la place de la Concorde de grands champs vagues qui absorbent sans fruit des fontaines, des statues, des arcs de triomphe, des obélisques, des candélabres et des jardinets. Tous ces embellissements, très-jolis sur le pnpier, fort agréables aussi sans doute vus de la nacelle-
d'un ballon, sont à peu près perdus pour le spectateur qui n'en peut saisir l'ensemble, sa laille ne relevant qu'à cinq pieds au-dessus du sol.
Une place, pour produire un bel effet, ne doit pas ôtre trop vaste; au delà d'une certaine limite, le regard s'éparpille et se perd. Il faut aussi qu'elle soit bordée de monuments variés et de diverses élévations. La construction en hauteur est élégante et circonscrit avantageusement l'espace : on en démêle tous les détails. C'est la différence d'un tableau dressé à un tableau couché par terre et sur lequel il faudrait marcher pour le voir.
La place du Grand-Duc, à Florence, réunit toutes les conditions dii pittoresque architectural, l'interséquence et la variété; bordée de monuments réguliers en euxmêmes, mais différents les uns des autres, elle plaît aux yeux sans les ennuyer par une froide symétrie.
Le palais de la Seigneurie, ou vieux palais, qui, par sa masse imposante et son élégance sévère, attire tout d'abord l'attention, occupe un angle de la place, au liou d'en occuper le milieu. Celte situation bizarre, heureuse selon nous, regrettable pour ceux qui ne voient le beau, en architecture, que dans une régularitégéométrale, n'est pas fortuite; elle a une raison toute
florentine. Pour obtenir la symétrie parfaite, il aurait fallu bâtir sur le sol détesté de la maigon gibeline, rebelle et proscrite des Uberti ; ce que la faction guelfe, alors toute-puissante, ne voulut pas permettre à 1-architecte Arnolfo di Lapo. Des érudits contestent cette tradition; nous ne discuterons pas ici la valeur de leurs objections. Ce qu'il y a de certain, c'est que le palais vieux gagne beaucoup à la singularité de cette assiette, et laisse ainsi de Tespace pour la grande fontaine de Neptune et la statue équestre de Cosme P'.
Le nom de forteresse conviendrait mieux que tout autre au palais vieux; c'est une grande masse de pierres sans colonnes, sans fronton, sans ordre d'architecture, formant comme une énorme tour carrée, un peu allongée en parallélogramme, dentelée de créneaux et couronnée d'un moucharaby d'une projection assez. forte ; aux étages, des fenêtres ogivales percent, comme des meurtrières, les épaisses murailles du massif édifice, et, du centre, comme un donjon du milieu d'une citadelle, s'élance un haut beffroi également crénelé, portant un cadran sur le pan qui regarde la place.
Le temps a doré les murs de beaux tons roux et vermeils qui ressortent merveilleusement du bleu pur du ciel, et toute la bâtisse a cet aspect hautain, romantique
Cl farouche, qui répond bien à Viàée qu'on se forme de ce vieux palais de la Seigneurie, témoin, depuis le xiii* siècle, date de sa construction, de tant d'intrigues, de tumultes, d'actions violentes et de crimes. Les créneaux du palais, entaillés carrément, montrentqu'ilaété élevé jusqu'à cette hauteur par la faction guelfe; les créneaux bifurques du beffroi indiquent un revirement . et l'arrivée au pouvoir de la faction gibeline. Guelfes et gibelins se détestaient si violemment, qu'ils écrivaient partout leur opinion dans leurs vêtements, dans leur coupe de cheveux, dans leurs armes, dans leur manière de se fortifier: ils ne craignaient rien tant que d'être pris les uns pour les autres et se différenciaient autant qu'ils le pouvaient; ils avaient un salut particulier à la manière des francs-maçons et des compagnons du Devoir. On peut reconnaître, à ce denticulage caractéristique, dans les vieux palais de Florence, les opinions de leurs anciens propriétaires; les murs de la ville sont crénelés carrément à la manière guelfe, et la tour sur les remparts, vis-à-vis le chemin du mail, a le créneau gibelin découpé en queue d'aronde.
Sous les arcs qui soutiennent le couçonnement du palais sont pointes à frcsrfuo les armoiries du peuple, de la commune et de la république de Florence. Après le
renvoi du duc d'Alhènes, dont le titre romanesque vous fait penser au Songe d'une nuit d'été de Shakspeare, Florence fut divisée en quatre quartiers et seize bannières (<7on/am)-- quatre étendards par quartier — qui reçurent chacun leurs a^rmes, dont voici la description héraldique : — Le quarlier Spirito porte d'azur à la colombe d'argent avec des rayons d'or; ses étendards sont ainsi blasonnés : Nkchio, deux écus distincts sur fond rouge ; le plus petit avec les armes du peuple, c'est-à-dire une croix de gueules sur champ d'argent, armes qui sont répétées sur tous les écus; l'autre avec cinq coquilles d'or sur champ d'azur, ferré d'argent au fouet de sable; Drago^ d'or au dragon de sinople; Scala^ de gueules à l'escalier de sable. — Le quartier Sanla-Croce est représenté par une croix d'or sur champ d'azur. Ses bannières portent : Carro, d'argent, au char avec des roues de sable; Ruote, d'azur à la roue d'or; Bue^ d'or au taureau de sable; Leone d'oro, d'argent au lion d'or. — Le quartier de Santa-Maria-Novella a pour insigne un soleil avec des rais d'or sur champ d'azur. Ses bannières ont pour armoiries : Leone bianco^ un lion rampant d'argent sur. champ d'azur; Vipera, une vipère de sinople sur champ d'or; Unicorno, une licorne d'or sur champ d'azur. — Le quartier de San-
Giovanni est symbolisé par un temple octogone, seml)lable au baptistère, cantonné d'or sur champ d'azur cantonné de deux clefs; Chiavi^ a deux clefs de gueules sur champ d'or; Vaio, coupé de gueules et de vair: la partie supérieure de gueules, la partie inférieure de vair; Drago, un dragon sur champ d'or; Leone vero, un lion sur champ d'azur, ayant dans la griffe droite une petite banderole avec les armes du peuple. — On voit que tous ces blasons forment ce qu'on appelle des armes parlantes. Le moyen âge aimait ces rébus héraldiques^ dont le aréquier des Créqui, les pommes des Pommereuil, le noyer des Nogaret, peuvent donner une idée en France.
Que le lecteur nous pardonne cette litanie de blasons; mais nous avons cru devoir en historier notre description du palais de la Seigneurie, et les poser dans nos phrases comme ils le sont dans les petites arcades du moucharaby, avec leurs émaux et leurs couleurs; ils sont, du reste, un des traits caractéristiques de la physionomie mi-communale, mi-féodale de ce palais, hôtel de ville et forteresse.
Le palazzo vecchio a pour soubassement quelques marches qui formaient autrefois une espèce de tribune
da haut de laquelle les magistrats et les agitateurs haranguaient le peuple.
Deux colosses de marbre, Y Hercule tuant Cacus, de Bandinelli,etle David vainqueur de Goliath,' de Michel- Ange, montent auprès de la porte leur faction séculaire, comme deux sentinelles que l'on a oublié de relever.
L'Hercule de Bandinelli et le David de Michel-Ange ont été Tobjet de critiques et d'admirations qui ne nous paraissent pas fort justes. A notre avis, on a trop déprécié Bandinelli, et trop loué Michel- Ange.
Il y a dans ïHercule tuant Cacus une fierté hautaine, une énergie féroce, un sentiment grandiose, qui dénote l'artiste de premier ordre ; jamais l'exagération florentine n'a poussé plus loin ses violences ronflantes et ses fanfaronnades d'anatomie. Le col ployé du Cacus et les lacis de muscles qui soulèvent ses épaulés monstrueuses montrent une force et une puissance étonnantes, et Michel-Ange lui-môme, quand il vit ce morceau moulé séparément, ne put s'empêcher de lui accorder son approbation. Le torse de V Hercule a été beaucoup critiqué par les artistes et le public du temps. Tous les détails, il est vrai, y sont accusés outre mesure : les deltoïdes, les pectoraux, les attaches masloï-
diennes, les deDtelés eWes saillies des côtes y ressortent avec un relief extrême; c'est de Técorché à la troisième puissance; l'artiste a oublié de jeter une peau sur CCS saillies et ces bosses, ou plutôt il ne Ta pas voulu. Arssi a-^on comparé ce torse à un sac rempli de pommes de pin. Ce reproche, qui a son côté vrai, pourrait être adressé à bien d'autres artistes florentins, sans en excepter le grand Buonarotti.
Ce Baccio Bandinelli avait devant le grand-duc, avec ce grand hâbleur de Benvenuto Cellini, matamore de Fart, capitaine Fracasse de l'orfèvrerie, les plus amusantes prises de bec. « Pourvois-toi d'un autre monde, car je veux te chasser de celui-ci, disait Benvenulo à Bandinelli en se campant sur la hanche comme un don Spavento de comédie. — Fais-le-moi savoir un jour d'avance, afin que je me confesse et que je fasse un testament ; car je ne veux pas mourir en brute comme toi, répondait le statuaire au ciseleur. « Ce dialogue, alterné d'injures de crocheteur ou de savant, divertissait le grand-duc. — Ces animosités valent, au fond, mieux pour l'art que les hypocrites flagorneries qu'emploient entre eux les artistes modernes. La passion est bonne et prouve la conviction ; d'ailleurs, Benvenuto Cellini rend justice dans ses Mémoires au talent de Bandinelli,
qu'il place honorablement parmi les célébrités contemporaines.
Le David de Michel-Ange, outre Tinconvénient qu'il a de représenter sous une forme gigantesque un héros biblique dont la taille était notoirement petite, nous a paru un peu lourd et commun, défaut rare chez ce maître d'une si rigoureuse élégance; c'est un grand et gros larçon bien portant^ charnu, râblé, bastionné de pectoraux solides, muni de biceps monstrueux, un fort de la halle attendant qu'on lui mette un sac sur le dos. Le travail du marbre est remarquable, et, somme toute, est un bon morceau d'étude qui ferait honneur à tout autre statuaire que Michel-Ange; mais il y manque cejlc maestria olympienne et formidable qui caractérise les œuvres de ce sculpteur surhumain; il faut dire aussi que l'artiste n'a pas été entièrement libre : il a tiré son David d'un énorme bloc de marbre de Carrare, entaillé un siècle auparavant par Simon de Fiesole^ qui avait essayé d'en extraire uif colosse sans en pouvoir venir à bout. Michel-Ange, alors âgé de vingt-, neuf ans, reprit l'ébauche et trouva en se jouant une statue géante à travers les essais informes de Simon de Fiesole; quelques défauts de proportion dans les membre?, le manque de marbre et des coups de ciseau vi-
sibles aux épaules indiquent l'a gêne que dut éprouver le grand statuaire dans raccomplissement de ce tour de force singulier: entrer une statue dans la peau d'une autre. Michel-Ange seul pouvait se permettre cette étrange fantaisie.
Deux autres statues terminées en gaîne d'Hermès, Tune de Bandinelli, l'autre de Vicenzo de Rossi, servaient autrefois de bornes pour suspendre la chaîne qui barrait la porte : celle de Vicenzo représente un homme terminé en trône de chêne pour symboliser la force et la magnanimité de la Toscane ; celle de Bandinelli représente une femme la tête ceinte d'une couronne, les pieds pris dans un laurier, symbolisant, la suprématie dans les arts et la courtoisie de. cette heureuse terre. — L'ennui vandale des factionnaires à sculpté, à coups de baïonnette, le sexe de ces deux Hermès.
Au-dessus de la porte, deux lions soutieniient un cartouche rayonnant, avec cette inscription :