‹ Quand on voyageChapitre 4 sur 6 · TE, FILI, SI QUIS L^SERIT, ULTOR ERO · texte numérisé non relu

TE, FILI, SI QUIS L^SERIT, ULTOR ERO

qui s'applique aussi bien à Persée qu'à l'artiste. Cette légende à double sens semble un avertissement du ciseleur spadassin à la crilique, qui n'a qu'à se le tenir pour dit. Sans nous laisser influencer par cetle rodomontade, nous admirerons franchement le Persée ipour sa grâce héroïque et la noblesse de ses formes délicates. C'est une charmante statue et un délicieux bijou ;

elle vaut toute la peine qu'elle a coûtée.

La Judith de Donatello montre, au palais de la Seigneurie, la tête coupée d'Holopherne avec une fierté rébarbative assez alarmante, et lient, sous Tarcade de la Loggia, le même emploi que le Spartacus, de Foyatier en face du palais des Tuileries. Seulement, la protestation du Spartacus est muette, et, pour que celle de Judith n'offrît aucune espèce d'ambiguïté. Ton a gravé sur la plinthe cette inscription peu rassurante : Exemplum salut, publ. cives posuere MCCCXCV. Ces deux statues sont de bronze. Benvenuto, dans ses Mémoires, raconte d'une façon dramatique et louchante toutes les péripéties de la fonte du Perséeei les angoises terribles qu'il éprouva jusqu'à ce que le succès eût couronné l'œuvre. Pour liquéfier le métal, qui se figeait dans le creuset et ne voulait pas couler, l'arliste y jeta toute sa vaisselle, actionna le feu avec ses meubles, épuisé, haletant, songeant à la joie de ses rivaux si l'opération manquait, et prêt à se jeter dans la fournaise si le moule crevait sous la pression du bronze. Aussi quelle joie, quel délire, quel triomphe et quel cordial repas avec les élèves et les compagnons lorsque l'œuvre sortit radieuse et pure de toutes ces épreuves ! — On montre encore à Florence la maison où le Peraée a été fondu.

Benvenuto, qui, en sa qualité d'orfèvre ciseleur, avait

assez travaillé pour les rois, les princesses et les seiigneurs, voulut que son Persée conquît Tadmiration populaire; car il le scella très-solidement dans le socle pour le soustraire au caprice de la grande-duchesse, qui ^ désirait en orner son appartement, préférant à ee riche sanctuaire la perpétuelle exposition publiquei.

V Enlèvement des Sabines a été pour Jean de Bologne un admirable prétexte de déployer sa science du nu et de faire voir la beauté humaine sous trois expressions différentes : une belle jeune femme, un jeune homme vigoureux, un vieillard superbe encore. Ce beau groupe de marbre rappelle le Bouc enlevant Orythie^ du jardin des Tuileries : c'est la même élégance vague, la même ingénieuse facilité d'arrangement. Sur la plinthe, un bas-relief explique ce que le sujet pourrait avoir d'in^ dëcis et de peu intelligible.

La fontaine de Neptune de TÀmmanato, qui s*élève monumentalement à Fangledu palais de la Seigneurie, dans l'espace laissé vide parla maison rasée des Dbertij a un aspect riche et grandiose, quoiqu'elle soit infé-^ rieure aux projets des autres artistes, repoussés au profit de l'architecte favori du grand-duc Cosme I". Le dieu, de grandeur colossale, est debout sur une conque traînée par quatre chevaux marins, deux de marbre

blanc, deux de marbre veiné; trois tritons jouent à ses pieds, et Teau retombe en jets nombreux dans un bassin octogone dont les quatre petits angles sont ornés de statues de bronze représentant Thétis et Dons et des dieux marins enfants jouant avec des coquillages, des coraux, des madrépores et autres productions de la mer; huit satyres également de bronze, des mascarons, des cornes d'abondance complètent celte opulente décoration, où se pressent déjà le goût fastueux et mythologique des fontaines du parc de Versailles, goût que Ton croit français et qui n'est qu'italien de la décadence.

La statue équestre de Cosme de Médicis, la meilleure des quatre que Jean de Bologne a eu lé bonheur rare d'exécuter dans une vie d'artiste, a beaucoup d'aisance et de noblesse. Le cheval marche bien dans son allure de petit trot; l'homme est bien en selle; il n'est pas ridiculement historique, a le costume moitié réel, moitié de fantaisie du grand-duc, et produit un bon effet, monumental. Cette statue est de bronze et a présenté d'assez grandes difficultés de jet; des bas reliefs relatifs à l'histoire de Cosme plaquent les quatre faces du piédestal. On rems^rque le portrait d'un bouffoii nain aimé du duc.

Il faut signaler encore, sur cette place si riche, le palais Uguecioni, dont rarchitecture est attribuée à Raphaël, pour son style suave et pur, qui est bien celui du maître, et le toit des Pisans, charpente historique que les Florentins firent exécuter aux Pisans prisonniers en signe d'abjection et de mépris, et qui recouvre riiôtel des postes, aux barreaux duquel se presse, sous les bannes de sparterie, une foule nombreuse d'étrangers venant demander leurs lettres, d'après l'ordre alphabétique de leur nom. C'est aussi dans un coin de cette place que se trouve l'hôtel des diligences, avec son va-et-vient perpétuel de voitures.

Mais voilà assez de descriptions de statues et de palais; prenons une calèche et rendons-nous aux Gaschines, les Champs-Elysées de Florence, pour voir des figures humaines et nous reposer du marbre, de la pierre et du bronze.

Le type florentin diffère essentiellement du type lombard et du type vénitien. Ce ne sont plus ces lignes régulières et pures, cet ovale un peu épais, ces riches

attacbeô du col, cette heureuse sérénité de la forme, cette parfaite santé du beau ^ qui vous frappent dans les rues de Milauj oà^ comme le dit si bien Balzac, les filles de portière ont Tair de filles de reine. On ne comprendrait pas à Fldtence cette sBpdrbe épitaphe païenne de nous ne savons plus quel cOmte dont la tombe portait pour toute inscription : Fis beflo a MUaftese; la grâce voluptueuse^ et la gaieté spirituelle de VeMse sont ab- ^ sentes d'ici^

Les figures ri'ont pas à Florence le caractère antique qui subsiste eticore dans le reste de Fltalie aptes tant de siècles écoulés, d'invasiotis successives, un changement si radical de mœilrs et de religion i elles sont visiblement plus modernes j s'il n'est pas permis de se méprendre, sur le feoulevard de Gand j à un Napolitain ou à un Romain de pure race^ un Florentin peut passer inaperçu parmi des Parisiens ; ce violent cachet mê^ ridional qui fait reconnaître les autres Italiens ne le trahira pas. 11 y . a plus de caprice, plus d'inattendu dans les traits des hommes et des femmes de Florence ; la pensée, les préoccupations morales laissent sur leur face des sillons appréciables, et en bouleversent les niéplats avec une irrégularité à laquelle gagtie l'expression.

Les femmes de Florence, moins belles qfiie les Milanaises, les Vénitiennes ou les Romaines, sont plus intéressantes et parlent davantage à Tidée; elles plairohf surtout à Técrivain psychologue ; leurs yeux sont voilés de mélancolie, leur front est parfois rêveur, et quèïques-unes offrent cet air de vague souffrance, sentiment tout récent et tout chrétien, qu'on chercherait vainement dans la statuaire grecque ou romaine ; au milieu des têtes italiennes classiques, les têtes florentines sont bourgeoises dans le sens intime et favorable du mot; elles n'expriment pas seulement la race, dans rindividû ; elles ne sont pas exclusivement humaines, elles sont sociales.

Les artistes florentins, André del Sarto, par exemple, n'ont pas cette beauté sereine du Titien, cette placidité angélique de Raphaiël; ils reproduisent un type à la fois plus humble et plus cherché; on sent là réalité à travers leur idéal ; ils ne posent pas sur leurs figures ce masque de régularité générale dont abusent quelquefois les autres grands maîtres italiens ; ils risquent plus souvent le portrait dans leurs compositions et ne craignent pas de traverser une certaine laideur pour arriver au caractère. En voyant leurs œuvres, on peut comprendre comment quelques-unes de leurs

tètes, assurément moins belles que les types des peintres de Venise ou de Rome, peuvent produire une impression plus pénétrante et plus durable.

Ces généralités qui souffrent de nombreuses excrptiens, car il y a des têtes florentines régulières, sont le résultat d'observations Taites dans les rues, dans les théâtres, à l'église, à la [promenade ; le visage humain n'est-il pas aussi digne d'attention que l'architecture? le modèle ne vaut-il pas le tableau , et l'œuvre de Dieu, l'œuvre de Tari? Et si nous avons regardé trop attentivement quelque belle promeneuse sous le nez, elle n'a pas dû s'en fâcher plus qu'une colonne ou une statue : notre conscience de voyageur sera notre excuse.

L'endroit de Florence le plus favorable à ce genre d'étude, trop souvent oublié par les touristes épris d'antiquité ou d'art, est sans contredit la promenade des Caschines, où, de trois heures à cinq heures, afflue, en boghey, en tilbury, en phaéton, en américaine, en coupé, en landau et surtout en calèche, tout ce que la ville renferme de riche, de noble, d'élégant et même de prétentieux. Sur le fond florentin se dessinent de brillantes excentricités étrangères faciles à reconnaître.

Les Caschines, dont le nom signifie laiteries^ sont situées extra-muros, en dehors de la porte de Frato, et s'étendent, le long de la rive droite de l'Arno, dans un espace d'à peu près deux milles jusqu'à lendroit où le Terzolle se jelte dans le fleuve.

A travers des massifs de vieux et grands arbres tels que pins-parasols, chônes verts, lièges et autres espèces du Midi mêlées à des essences du Nord, se dessinent des chemins sablés qui aboutissent à un rond point formant ce que les Espagnols appelleraient le salon de cette promenade fashionable.

Ces grandes masses de verdure que borde, d'une part, le gentil fleuve Arno, et, de l'autre, l'encadrement bleu des Apennins, dont on aperçoit les croupes lointaines piquées de points blancs par les villas et les hameaux, composent, sous cette belle lumière méridionale, un ensemble admirable et qu'il est difficile d'oublier. Les Caschines ont quelque chose de plus naïvement agreste que les promenades équivalentes de Paris et de Londres, et le concours de l'élégance étrangère ne leur ^ ôte pas cette bonhomie italienne si gracieuse dans sa nonchalance. Une maison de campagne du grand-duc, très-simple et très-bourgeoise, est enfouie au milieu de

cettç fraîchç verdure, quç lo§ peuples du Midi appré?

Gient plus que nous, sans doute à cause de sa rareté. Nous avons retrouvé en Espagne les mêmes admiratioas pour les ombrages du parc d'Aranjuez^ que le Tage arrose, et qui est rempli d'arbres du Nord.

Florence, il y a quelques années, surtout avant que les événements politiques eussent efifarouché les touristes opuleïits,- était comme le sal6ii de rEurope ; on y retrouvait eti grand

Tout ce monde doré de la saison des^ bains.

C'était là que se rendaient de tous les poinfg de Tho^ rizon les Anglais fuyant le brouillard natal, les Russes secouant là neige d'un hîver de six mois, les Français accomplissant le voyage à la mode, rAUeraand cherchant le riàïf dans Tar t, les cantatrices et les danseuses retirées dii théâtre, les existences et les fortunes problémâtî^iies, les reines déchues, les jolis ménages uiils à Gretna^Greén ou tout sittiplement devant Fautel de la nature, les femmes séparées de leur idari pour une cause oii pour une autre, les grandes daniies ayant fait un coup dé lôte, les princesses traîÉfâni à leur suite des ténorgôu des jeunes gens à barbe noire, les dandyâ à demi ruinés par Badé 6u Spa, lés victimes M lansquenet et du crédit parïâién, les vielles fUlésl révaâfrc[uelq[u6 iVéâtuféinci-

dentée, tout un monde interlope mêlé de beaucoup d'alliage, mais vif, spirituel, joyeux, ne cherchant que le plaisir et dépensant l'argent avec d'autant plus d'insouciance que le luxe italien est une écoilomîe relàtivel.

Toute cette société fréquentait les bals hospitaliers du grand-duc, et s'amusaii beaucoup. C<'tle espèce dé tolérance générale qui faisait accepter tout individu se présentant bien, mis convenablement et recommandé par une lettre quelconque, introduisait bien quelque aigrefin et quelque aventurière dans ce salon côsmop )lite ; mais on en était.quitte pour ne plus se satluèr à Londres ni à Paris, et Ton jouissait dans la ville d'une liberté de bal masqué. Les intrigues et les amours allaient leur train sans trop de scandale ; chacun était trop occupé pour avoir le temps de médire. D'ailleurs, accuser une femme d'avoir un amant eût semblé puéril; la médisance n'eût commencé qu'à deux, et la calomnie à trois.

La promenade aux Caschines était un des épisodes importants de la journée. Il s'y tenait une espèce de bourse d'amour où se cotaient les actions des femmes. Madame deB... est en hausse; madame de V... est en baisse; madame de B.., a quitté le petit laron deL... pour le prince D...; madame de V... a été trahie pour une seconde

chanteuse de la Pergola ; c'est grave ! Les toilettes se discutaient et s'analysaient, plus négligemment cependant que partout ailleurs, car le plaisir était la grandcaffaire; mais les flUes d'Eve pensent toujours un peu à la découpure de la fouille de figuier qui enveloppe leurs charmes. Pourtant, — et cela tient sans doute à la vertu du climat, — on a vu aux Caschines des Parisiennes assez éprises pour n'0tre plus vaniteuses et ne regarder que leur amant.

Ce mouvement d'étrangers s'est un peu ralenti : cependant, les Caschines offrent encore, de trois heures à sept heures, selon la saison, un spectacle de la plus joyeuse animation.

Lorsque nous y arrivâmes en calèche, car il serait de mauvais goût de s'y montrer à pied, quoique la distance qui sépare les Caschines de la ville soit très-petite, l'assemblée était au grand complet ; il faisait beau, l'air était doux, et le soleil glissait quelques joyeux rayons entre de légers nuages pommelés.

Le rond-point des Caschines représentait un immense salon, dont les calèches arrêtées figuraient les canapés et les fauteuils. Les femmes, en grande toilette, se renversaient sur le fond de leur voiture, dont le devant était encombré de fleurs, avçc toute sorte de po^e^

méditées pour faire ressortir leurs avantages, et de grâces de Célimène à faire envie au Théâtre-Français.

Les amants en pied, les a(t(»ntirs et les simples galants venaient rendre leur visite à la calèche de leur choix, comme on va voir dans sa loge une femme à l'Opéra, et "causaient debout sur le marchepied.

C'est là que se décide remploi de la soirée, que s'imaginent les expédienis, et que s'arrangent les rendezvous, sans beaucoup de précaution ni de mystère; car nous n'avons guère trouvé de vestige di' celte féroce jalousie italienne, si célèl)re dans les mélodrames et les romans.

Les cavaliers se mêlent aussi à la conversation, du haut de leurs bétes fringantes, qu'ils maintiennent en les excitant pour leur faire exécuter des courbettes, prouesses sans péril qui vous posent toujours un peu en héros aux yeux de la femme aimée.

Pendant ce temps-là, les bouquetières courent d'une voiture à l'autre ou assaillent au passage cavaliers et piétons avec leurs corbeilles aussitôt vidées que remplies. Elles pratiquent à la lettre la recommandation de Virgile :

..,Manibus date UUa plen|s,

BUe? oQt même l'air de les donnpr, cpiQiq^'elleg 1^55

Vendent en réalité ; on ne les paye pas siir-le-champ, mais on leur fait de temps à autre un petit cadeau d'argent ou d'autre chose; ce qui est plus gracieux pour la marchandise et la marchande, ces bouquetières étant oMinairement Aë jeunes et jolies filles, fleurs fraîches ' et jolies filles s'attirant par une 'harmonie naturelle.

Nous dessinerons, tout en gardant le secret des noms, quelques tines des individualités féminines les plus fe^ marquablcs. Une (ïrincesse russe (toutes les Russes soiit princesses) trônait dans une superbe calèche doublée detelouts Vipletet entourée de beaucoup d'adorateurs. Blanche commeJa neige de son pays, les paupières brunies de khool, la lèvre rouge, le front encadré de cheveux ondes d'un blond marron devenu presque châtain sous le lustre des essences, couronnée d'une natte épaisse qui lui faisait comme un diadème sous l'auréole de son chapeau de dentelle, elle rappelait, par un certain air oriental et circassien, la fameuse Odalisque d'Ingres, popularisée par la lithographie de Sudre.

Les grandes dames russes ont, dans leur élégance, quelque chose de fastueux et de barbare, et dans leur pose, un calme impérieux, une nonchalance pleine de sérénité, qui leur viennent de l'habitude de régner sur dés esclaves et leur composent une physionomie à part

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sofitô le vernis anglais ou français dont elles tâchent dé se recouvrir. Celle-ci aurait eu l'apparence d'une' Pa- Uagia grecque si, au lieu des arbres verts des Càschinéâ, sur lesquels se détachait sa tête immobile, on eût placé derrière elle le fond d'or gaufré d'une triptyque. Sa main étroite et petite^ chargée de bagues énorrfies, sciiî^ tillait dégantée sur le rebotd de la calèchf^, comme une relique C0DSt€ilIée de pierreries qu'on tend au baiser de^ fidèles. Dftns l'angle de la voiture se tenait, piteusement re^ôGôgnée, une amie ou dame de comfiagnie de figure et de vêtements neutres, ombre résignée de ce brillant tableau. Autrefois, les blondes Vénitiennes se faisaient suivre par un nègre. C'était plus humain et d'un mell^ leur efiet, au point de vue du coloris.

Dans une voiture anglaise, attelée de chevaux ailglais, harnarchés de harnais anglais, se tenait une Anglaise entourée d'une atmosphère anglaise apportée de Hyde^ Park par un procédé que nous ignorons; les Gaschines disparurent à nos yeux, la perspective bleuâtre de^ Apennins s'évadouit dans une brume soudaine, et la Serpentine river Remplaça le fleuve Arno.

Un brusque contte-coup nous jeta de Florence à Lôûdirés, et flous âettlmés sotis notre mince hâbîf un aiéîfé êoUlBe de brise septèritriôûâlé. iSoùs éhétchâmès

machinalement sur le coussin de notre voiture uu paletot aj)sent, et pourtant cette femme était belle comme est belle une Anglaise réussie. — Jamais cygne plus blanc ne lissa son duvet déneige sur le lac de Virginia- Water dans les féeriques gravures des keepsake; c'était une de ces créatures idéales et vaporeuses dans sa grâce, un peu longues comme Lawrence en peint, comme Weslall en dessine : col mince et flexible, cheveux d'or aux spirales allongées, pleurant comme des branches de saule autour d'un visage pétri de coldcream et de rose ; cils brillants comme des fils de soie sur des prunelles d'un vague azur. En regardant celte ombre transparente, qui digérait peut-être un large rumpsteack saupoudré de poivre de Cayenne, arrosé de sherry, on ne pouvait s'empôchor de penser à Cymbeline, à Perdila, à Cordelia, à Miranda, à toutes les poétiques héroïnes de Shakspeare. Deux adorables babys, un petit garçon fier et rêveur comme le portrait du jeune Lambton, une petite fille échappée sans doute du cadre de Reynolds où les enfants de lady Londonderry sont représentés cravatés d'ailes en manière de chérubin sur un fond de ciel bleu, occupaient le devant de la voiture et jouaient gravement ayep les or^tljes d'un king's-charle^ auss^puir dç r^çe .

que celui que Van Dyck a placé dans son portrait d'Henrielte d'Angleterre.

Un cavalier, roide comme un pieu, îrr(^prochable de tenue, gentleman frotté de dandy, monté sur un cheval de sang bai cerise, luisant comme du satin, les guides rassemblées dans sa main, le pommeau de son stick entre les lèvres, se tenait près de la voiture de l'air le plus ennuyé et le plus splénétiqne du monde; il semblait ruminer nn madrigal qui n'arrivait pas ot qu'attendait la jeune femme avec une indulgente distraction.

Non loin de là causait avec un Sicilien une autre Anglaise d'un type tout différent, pjesque italianisé et doré par le tiède soleil de Florence ; une figure intelligente et fine, un beau front uni sous des'cheveux noirs, une taille fluette pouvant porter la robe de la femme et le gilet de l'amazone ; espèce deClorinde délicate, d'ange douteux, entre la jeune fille et Téphèbe, de l'espèce de ceux dont mademoiselle de Fauveau aime à faire se déployer l'aile au-dessus de quelque bénitier de style moyen âge.

Une main de reine, un bras magnifique que le moulage a rendu célèbre nous fit reconnaître, au fond d'une voiture, une de nos anciennes amies parisiennes qui

conserve à Florenco, malgré un long exil, tout l'esprit et toutes les grâces qui faisaient rechercher Ses mercredis de la rue du Mont-Blanc ; nous allâmes la saluer, » heureux de trouver un visage ami parmi ces belles e

inconnues, et les questions voltigèrent à Tenvi sur nos /a lèvres, elle parlant de Paris, nous de Florence. k

A propos de Florence, nous nous apercevons que, ^ dans cette galerie de portraits, nous n'avons pas mis de ^^ Florentines. C'est qu'il y en a, en effet, très-peu à Flo- \^ rence, et leur figure, dont nous avons essayé d'esquisser le type général, n'a pas cette espèce de beautfe théâtrale qui se fait admirer de loin ; nous remarquerons seulement qu'elles portaient alors la taille très — basse et serrée dans des corsets longs d une structur^3 particulière qui se rapproche beaucoufl des ancien^^ corps français; ce q:ii imprimait à leurs mouvements un^«e certaine roideur gênée, contraire à la désinvolture ita^^ilieniie. Quelques-unes se font la raie èur le côté comm^-^^ les hommes; est-ce utie coquetterie locale, ou le besoi^Sn de reposer dès cheveux fatigués par le peigne ? C'est ^mmce que nous ne saurions décider. Celte bizarrerie inqui (! ^ ^e d'abord sans (Ju'on puisse s'en rendre compte et chan ge beaucoup l'ëxpressioù de la physionomie; mais on s'^r fait et l'on finit par y trouver une certaine grâ^zz;e.

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ôiir tépaM cette otiiissibti daiià notre galerie j dissonfe la belle tête de la signora***, Florentine sû.hg^ qù'ori nous fit toif, au centre du l-ond-poîiiti 3urêe d'une bour d'adorateurs. Ses grands ^eux iqiiilles et presque fixes, ses traits fermes fetpurSj sâ che tiettemeiit découpée, les lignes puissantes et rectes de âotl cou, rappelaient cette Lucrezia del e tant àimêe d'André del Sarto, et ces beaux ports du Bronzino, qu'on ne peut plus oublier dès qu'on à vus Une fois, et qui résumeût le type florentin 5 sto plus noble aspect. Pourquoi faut-il que ces ads artistes dorment sous là tombe I DUS étions eii train de gravet cette plire image dans •e mémoire lorsque nous vîmes toutes les têtes se met du même côté. Ce mouvement insolite élaîi luit par l'entrée du jeune comte***, qui débouchait a grande allée, conduisant lui-même^ avec une grâce ne précision incôniparables, un phaéton traîné par X merveilleux petits chevaux noirô, d uiie élégaUce, le prestesse et d'une docilité extraordinaires; tè rmant atteidge décrivit sut le sable du tond-point cercle qu'un compas n'eût pas fait plus exact, et le ite, jetattt les guides à son groom, sauta légèrement Tre et alla rendre ses devoirs à la belle Florentine

dont nous venons tout à Theure de crayonner les traits.

C'était un jrnine Hongrois de vingt-deux ou vingt-trois ans, d'une beauté apollonienne, si souple, si dégagé, si svelte, si viril dans sa grâce féminine, que les plus robustes fatuités auraient baissé les armes devant lui. Aussi était-il le lion de Florence, — sans aucune allusion à la mauvaise gravure ainsi nommée! — il possédait les costumes nationaux les plus merveilleux : dolmans soutachés, vestes roides de broderie s d'or, bottes de rnaroquin semées de perles, toques constellées de diamants et surmontées d'aigrettes de héron qu'il revêtait avec une complaisance charmante dans les soirées intimes pour satisfaire la curiosité féminine et un peu sa propre coquetterie, sans doute; coquetterie bien permise, car le costume hongrois, malgré sa profusion d'ornements, est d une élégance héroïque et martiale qui éloigne toute idée de dandysme ridicule. Les femmes, vaincues, avouaient avec plaisir qu'elles étaient laides à côté du beau Hongrois, et que leurs plus riches toilettes de bal n'étaient que haillons comparées à ces splendides vêtements ruisselants d'or et de pierreries.

Une apparition mystérieuse intrigua beaucoup aussi, à cette époque, la curiosité cosmopolite de Florence :

uue femme seule, et du plus grand air, avait paru aux Caschines, allongée dans le fond d'une calèche brune, drapée d'un grand châle de crêpe de chine blanc dont les franges lui venaient presque jusqu'aux pieds, coiffée d'un chapeau parisien signé madame Royer en toutes lettres, et qui faisait une fraîche auréole à son profil pur et fin, découpé comme un camée antique, et contrastant par son type grec avec celte élégance toute moderne et cette tenue presque anglaise à force de distinction froide. Son cou bleuâtre, tant il était blanc, le rose uni de sa joue, son œil d'un bleu clair semblaient la désigner pour une beaulé du Nord ; mais l'étincelle de cet œil de saphir était si vive, qu'il fallait qu elle eût été allumée à quelque ciel méridional; ses cheveux, soulevés en bandeaux crôpelés, avaient ces tons brunis et cette force vivace qui caractérisent les blondes des pays chauds; l'un de ses bras était noyé dans les plis du châle, comme celui de la Mnémosyne, l'autre, coupé par un bracelet d'un effet tranchant, sortait demi-nu du flot de dentelle d'une manche à sabot, et faisait badiner contre la joue, du bout d'une petite main gantée, un camellia d'un pourpre foncé, avec un geste de distraction rêveur évidemmeiTt habituel : était-elle Anglaise, Italienne ou Française? C'est ce que nul ne put ré-

soudi^, car personne ne la connaissait. Elle fit le tour des Caschines, s'arrôta quelques instants sur le ron4 point, ne paraissant ni occupée ni surprise d'un spectacle qui semblait devoir être nouveau pour ella, et reprit le chemin 4e la ville.

Le lendemaio, on l'attendit vainement, elle ne reparut pas. Quel était le secret de cette unique pronaenade? L'inconnue venait-elle à quelque rendez-vous mystérieux donné d'un bout de l'Europe à l'autre? voulait-elle s'assurer de la présence de quelque rivale auprès d'un infidèle ? On n'a jamais pu le savoir. Mais l'on n'a pas encore oublié à Florence celte vision fugitive.

EL FERRO GARRIL

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