JESUS CHRISTUS, REX FLORENTINI POPULI, S. P. DECRETO ELECTUS
Le Christ fut, en effet, élu roi de Florence, sur la proposition de Nicole Capponi au conseil des Mille, dans
ridée d'assurer la tranquillité publique, le Christ ne pouvant être supplanté ni remplacé par personne.
Cette présidence idéale n'empêcha pas la République d'être renversée.
La cour par laquelle on pénétre par celte porte a été mise dans l'état où elle est par Michelozzi. Le goût de la renaissance fleurit dans l'architecture. D'élégantes colonnes supportant des aî-cades forment un patio comme on en trouve au contre des maisons espagnoles; une fontaine élevée sur les dessins de Vasari par le sculpteur Tadda, d'après les ordres de Cosme 1*% eu occupe le milieu et complète la ressemblance; la vasque est en porphyre ; l'eau jaillit du museau d'un poisson étranglé par un bel enfant de bronze, d'André Verocchio; au-dessus des arcades sont peints à fresque des trophées, des dépouilles opimes, des armes de guerre et des prisonniers enchaînés à des médaillons contenant les armoiries de Florence et des Médicis.
Une dos pièces les plus curieuses du palais vieux est le grand salon, salle d'une dimension énorme qui a sa légende. — Lorsque les Médicis furent chassés de Florence en 1494, fra Girolamo Savonarole, qui dirigeait le mouvement populaire, donna l'idée de construire une immense salle oi^i un conseil de mille citoyens
élirait les magistrats et réglerait les affaires de la République. L'architecte Cronaca fut char^^é de cette besogne et s'en acquitta avec une célérité si merveilleuse, que frère Savonarole fit courir le bruit que les anges du ciel descendaient pour servir les maçons et conti- ' nuaient la nuit les travaux interrompus. — L'invention de ces anges gâchant le plâtre et portant Foiseau est tout à fait dans le goût légendaire du moyen âge, et fournirait un charmant sujet de tableau à quelque peintre naïf do l'école d'Overbeck ou de Hauser. Dans cette rapide construction, le Cronaca déploya, sinon tout son génie, du moins toute son habileté ; la coupe et les combinaisons de la charpente qui soutient ce grand plafond, d'un poids énorme, sont justement admirées et ont été souvent consultées par les architectes.
Lorsque les Médicis revinrent et transportèrent leur résidence du palais de la via Larga, qu'ils occupaient, au palais de la Seigneurie, Cosme Voulut changer la salle du conseil en salle d'audience, et chargea le présomptueux Baccio Bandinelli, dont les dessins l'avaient séduit, de divers remaniements et appropriations d'importance ; mais le sculpteur avait trop présumé sans doute de son talent d'architecte, et, malgré les secours de Giuliano Baccio d'Agnolo, qu'il appela à son aide, il
travailla dix ans sans pouvoir se tirer des difficultés qu'il s'était créées. Ce fut Vasari qui exhaussa le plafond de plusieurs brasses, termina les travaux et décora les murailles d'une suite de fresques qu'on y voit encore et qui représentent différents épisodes de l'histoire de Florence, des combats et des prises de ville, le tout travesti à l'antiquité et entremêlé d'allégories. Ces fresques, brossées avec une médiocrité intrépide et savante, offrent tous les lieux communs de muscles ronflants et de tours de force anatomiques eu usage à cette époque parmi le troupeau des artistes à la suHe. Quoiqu'il s'agisse de l'histoire de Florence, on croirait voir des Romains de l'ancienne Rome, faisant le siège de Veies ou de toute autre ville primitive du vieux Latium, et ces fresques ont l'air de gigantesques illustrations du De Viris illustrïbus. Ce faux goût est choquant. Qu'ont à faire le casque classique, la cuirasse à lanières et les hommes tout nus dans la guerre de Florence contre Pise et Sienne ?
Un grand nombre de statues et de groupes placés dans des niches ou sur des piédestaux décorent cette salle ; nous ne les décrirons pas les uns après les autres, ce serait à n'en pas finir; mais nous citerons Y Adam et Eve, de Baccio Bandinelli, une des meilleures choses du
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maître, le Jean de Médicis et V Alexandre, premier duc de Florence, tué par ce Lorenzaccio qui a fourni à notre poète Alfred de Musset une étude toute Shakspearienne, du même Baccio; le Vice triomphant de la Vertu^ de Jean de Bologne, et surtout une Victoire, de Michel-Ange, destinée au mausolée de Jules II, d'une fierté si sublime, d'une tournure si grandiose, d'un dédain si superbe, qu'elle fait paraître toutes les autres figures plates, laides, communes, bourgeoises, triviales, presque abjectes, quelque belles qu'elles soient d'ailleurs. L'Alexandre et le Jean de Médicis, malgré leur air impérieux el féroce, ont l'air de bien petits garçons devant cette terrible et triomphante statuiî. C'est Tha- bilude de Michel-Ange de faire disparaître et de réduirez à néant toutes les œuvres d'art qui se hasardent auprès» de lui.
Remarquez, en passant, de belles portes en marqucl&^s rie, de Benoit de Maciano, qui a encadré dans dŒ^ ornements d'un goût exquis les portraits de Dante et r^e Pétrarque, exécutés en bois de diflérentes nuances : c'^^t un chef d'œuvre de difficulté vaincue.
Un motif qui revient souvent dans les ornemonlatioJî^ des plafonds et des corniches, ce sont des enfants qi// jouent à la raquette avec des balles rouges : allusion
aux armes des Médicis, qui se composent, comme on sait, de cinq tourteaux de gueules rangés en orie, surmontés plus tard d'un tourteau de France sur champ d'or. Les mauvais plaisants, qui ont voulu voir dans ces tourteaux des pilules à cause du nom de Médici (médecin), se trompent : ce sont des balles, signification qu'explique suffisamment la devise : Permissa resiliunt. C'est à peu près tout ce que l'on vous permet de voir du palais de la Seigneurie; les anciennes salles auxquelles se rattachent des souvenirs historiques sont encombrées de paperasses administratives et n'offrent plus rien de curieux à l'œil.
Nous disions tout à l'heure combien les dimensions colossales étaient peu nécessaires pour produire de l'effet en architecture. La loggia de Lanzi, ce joyau de la place du Grand-Duc, consiste en un portique composé de quatre arcades : trois sur la façade, une en retour sur la galerie des Offices. C'est une miniature de monument; mais l'harmonie des proportions en est si parfaite, que l'œil éprouve à le regarder une sensation de bien-être. Le voisinage du palais de la Seigneurie, par sa masse compacte et sa carrure robuste, fait ressortir admirablement Télégante légèreté de ses arcs et de ses colonnes. Malgré l'avis de Michel-Ange, qui
répondit au grand-duc, le consultant à ce sujet, que ce qu'on avait de mieux à faire pour décorer la place, c'était de continuer le portique d'Orcagna ou d'Orgagna, — car telle est l'ortographe italienne du noîn, — nous croyons que la loggia est bien comme elle est et ne gagnerait nullement à être répétée comme les arcades de la rue de Rivoli. Son charme principal, c'est que, symétrique elle-même, elle observe la loi de Tinterséquence parmi les monuments qui l'accompagnent et qu'elle interrompt; cette diversité donne à la place une gaieté à laquelle eût bientôt succédé l'ennui, si l'on eût répété les arcades sur toutes les faces.
Orgagna, comme Giotto, comme Michel-Ange, comme Léonard de Vinci, comme Raphaël et toutes les grandes capacités panoramiques de ces temps bienheureux où Tenvie bourgeoise ne restreignait pas le génie à une étroite spécialité, parcourait d'un pas égal la triple carrière de l'art : il était architecte, peintre et sculpteur. La loggia, les fresques du Campo-Santo, la statue de la Vierge et différents tombeaux dans les églises de Florence montrent combien il était supérieur dans chacune de ces parties. Aussi avait-il le légitime et naïf orgueil de mettre au bas de ses peintures : Orgagna sculptor, et, au bas de ses sculptures : pictor.
Les colonnes de la loggia ont des chapiteaux d*un corinthien gothique et fantasque, où les régularités de Vitruve ne sont pas observées ; ce qui n'ôte rien à leur grâce et à leurs heureuses proportions. Une balustrade découpée à Jour couronne TédiOce, terminé en terrasse, d'une façon délicate et légère. — Le nom de loge des Lances lui vient (i'une ancienne caserne de lansquenets, qui existait non loin de là, lorsque les fondements en furent jetés, sous la tyrannie du duc d'Athènes. Le but de ces constructions était d'abriter les citoyens des pluies subites, et de leur permettre de s'entretenir à couvert de leurs affaires ou de celles de l'État. C'était sous cette galerie, exhaussée de quelques pieds au-dessus du sol de la place, que l'on investissait les magistrats de leurs pouvoirs, que Ton créait les chevaliers, que Ton publiait les décrets du gouvernement, et que Ton haranguait le peuple comme du haut d'une tribune.
L'édilité ferait bien d'élever, dans nos pluvieuses cités du Nord, où les passants sont vingt fois par jour exposés aux brusques intempéries des saisons, des monuments comme la loggia de Lanzi de Florence, la lonja de Seda de Valence, le forum Boarium ou la Graecostasis de Rome : outre les promeneurs, ces portiques pourraient abriter, de môme que celui d'Or-
gagna, des chefs-d'œuvre de sculpture antique ou moderne, et donner de la besogne aux statuaires autant qu'aux architectes.
La loggia est une espèce de musée en plein air : le Persée de Benvenuto Cellini, la Judith de Donatello, ÏEnlèvement des Sabines de iGdLTi de Bologne, s'encadrent dans ses arcades. Six statues antiques, les vertus cardinales et monacales de Jacques dit Pietro, une madone d'Orgagna, ornent la paroi inlérieure. Deux lions, Tun antique, l'autre moderne, de FJaminio Vacca, presque aussi bons que les lions grecs de l'Arsenal de Venise, complètent cette décoration.
Le Persée peut être regardé comme le chef-d'œuvre de Benvenuto Cellini, cet artiste dont on parle tant en France, sans presque rien connaître de lui. Cette statue, uji peu maniérée dans sa pose , comme toutes les œuvres de l'école florentine, qui poussa très-loin la recherche de la ligne et la nouveauté curieuse du mouvement, a une grâce juvénile très-séduisante. Cette tournure composée, inférieure sans doute à lasimplicité antique, offre encore un gand charme; c'est élégant et cavalier.
, Le jeune héros vient de trancher la tête à l'infortunée Méduse, dont le corps, replié avec, une hardiesse
savante, fait, de son paquet de membres convulsés par l'agonie, un escabeau au pied du vainqueur. Persée, détournant son visage, où se peint une compassion mêlée d'horreur, tient d'une main son épée à crochet recourbé, et de l'autre élève la lôte pétrifiante, immobile et morte au milieu de sa chevelure de serpents qui se tordent.
Le piédestal, autre chef-d'œuvre, est orné de basreliefs relatifs à l'histoire d'Andromède, de figurines et de feuillages où reparaît le talent de Benvenuto, ciseleur. Au-dessous de ces figurines, représentant un Jupiter debout et Grandissant ses carreaux, on lit cette inscription menaçante :