Panurge
pas l'esprit métaphysique. Mais elle avait beaucoup d'affection pour la plupart des phrases de « l'Ordinaire » et me les répétait d'un ton que j'ai encore dans les oreilles : « ... Oui, grand Dieu, nous osons vous le dire, il y a plus ici que tous les sacrifices d'Abel, d'Abraham et de Melchissédech : la seule victime digne de votre autel. Notre Seigneur Jésus-Christ, l'unique objet de vos éternelles complaisances »!
— C'est ainsi, ajoutait-elle, mon cher enfant, qu'on parlait dans mon jeune temps, d'une manière noble et aimable, et j'avoue que les façons de dire grossières de ceux avec qui je suis brouillée maintenant m'avaient toujours blessée.
Je saisissais une telle occasion, ou des occasions semblables, pour la ramener à ses souvenirs : ils revenaient en foule. Des souvenirs d'enfant, contés à un enfant! Nous vivions dans un rêve magnifique.
— ... La maison à pilastres, où il y a aujourd'hui un photographe? C'était la maison des Pages. Ils avaient des vêtements de soie gris-perle, ou noirs comme le jais, ou parfois couleur de feu, l'air insolent avec les hommes, amoureux avec les filles, et couraient au manège sur des chevaux vifs, à tête courte et busquée, comme il n'y en a plus.
... Ce qu'on appelle le petit temple, dans la fabrique? Ce n'était pas un temple, mais une salle à manger d'été au milieu d'un parc. La table était dressée dans le sous-sol et se levait comme par enchantement, au moyen de poulies, avec les verres, les assiettes de porcelaine, les plats, les carafes de cristal pleines de vin, sur un signe du roi. Il y avait aussi des glaces, des sofas, des choses que je ne veux pas te dire, mon petit.
SIX CONTES
Parfois le roi allait chasser au bois du Vert, de l'autre côté de la Seine, et à cette époque il n'y avait pas de pont. Le roi s'embarquait avec sa cour, sa meute, ses officiers, ses belles dames, sur des gondoles d'or, à l'endroit où il y a encore de larges pierres, un quai à moitié démoli. Tiens! ce sont des choses que je devrais te cacher, mais c'est si beau ! Un jour, dans ce bois du Vert, il vit venir à lui une déesse toute nue, vivante, qui portait un carquois et un arc, et lui récita un compliment. C'était madame du Barry. Voilà pourquoi Louis XVI fit détruire le château : il s'y était passé trop de choses, et personne n'osait plus l'habiter.
Les amiées passèrent, la guerre de 1870 arriva, et madame Espérandieu vit la seconde invasion comme elle avait vu la première, sans bouger, dans le même village, rajeunie peut-être, car les vieillards ont d'involontaires égoïsmes, par cette nouvelle foulée de barbares qui liii rappelait ses dix-huit ans. Quand elle atteignit sa quatre-vingt-dixième année, elle était la même qu'à sa soixante-dixième, sèche, droite, avec des sourcils toufl'us et des yeux verts dont la pupille agrandie avait des lueurs de pierre impénétrable et froide. Mais il se passa alors quelque chose d'inattendu et d'épouvantable :
Madame Clémence Espérandieu-Tassart retourna à l'impiété de ses premières années!
Ayant dépassé les limites ordinaires de la vie humaine, immobile devant le changement des choses, les voyant sans cesse recommencer, se retrouvant en répul)lique, après avoir vu crouler les royaumes et les empires, et toujours en vie, elle, avec les mêmes membres,
quand Paniirge ressuscita
le même corps, le même esprit droit, étroit, entêté, tranquille, et presque la même robe de soie puce, elle perdit sa crainte de la mort, et celle du Très-Haut.
Ce fut un scandale, une révolution, le bouleversement de tout.
— Vous savez la nouvelle, disaient les gens bien pensants, madame Espérandieu ne croit plus en Dieu. Elle est en enfance.
Une grande joie, au contraire, saisit les Rouges. Ils vii'ent dans cet événement le triomphe de la Raison chez une âme forte. Madame Clémence redevint leur amie, leur gloire, le modèle des femmes, l'âme éternelle de la révolution, un esprit invincible et vigoureux. Quand elle atteignit ses cent ans, ils lui domièrent une grande fête, où vint la fanfare, qui joua des airs suljversifs. Us firent venir des journalistes. On publia des articles sur la centenaire; des reportages, qui citaient ses mots, prouvèrent l'intégrité de son intelligence qui ne pouvait être niée que par des cléricaux déçus et furieux de voir cette proie leur échapper. Il en résulta, quand elle mourut enfin, petite vieille insensiblement fanée, des discours où de braves gens fleuris d'immortelles rouges dûment héroïquement beaucoup de sottises, tandis que, dans la société bien pensante, on débitait aveuglément des calomnies. Il n'y eut que moi qui n'ouvris pas la bouche, parce que ma peine était vraie. C'est toujours comme ça.
Seulement, quand je suis dans un mode philosophique, je me demande tout de même à quel moment madame Espérandieu fut en enfance.
quand ils soulevèrent la Russie...
Ceci se passa quand les révolutionnaires s'insurgèrent
à Moscou...
Le 23 décembre de l'année 1905, un événement presque sans précédent troubla l'ordre accoutumé dans la prison de Schlûsselbourg, la plus affreuse et la plus redoutée de Russie. Un fonctionnaire, vêtu d'un uniforme gris, se fît ouvrir une cellule. Il y trouva un vieil homme qui dormait, et lui dit :
— Vous êtes Aphanase Ivanovitch Sozonof?
Le dormeur se réveilla, et répondit d'une voix brouillée :
— Oui, c'est mon nom.
— Eh bien, continua le fonctionnaire, voici votre ordre d'élargissement, vous êtes libre. Nous avons tant de nouveaux venus à caser, ici : il faut bien faire de la place I
Il y avait vingt-quatre ans que le ^deil homme était dans ce cachot. Le lendemain, à l'aube tardive, quand il quitta la forteresse, ses jambes tremblaient sous lui et il fermait les paupières ; car la lueur rose du soleil, reflétée sur la neige, lui entrait dans la cervelle comme un paquet de clous.
29 Panurge. — 2.
quand Pamir ge ressuscita
Aphanase Ivanovitch Sozonof avait été, vers l'année 1880, un révolutionnaire excessivement dangereux. Je veux dire qu'avec ses amis, il parlait de la nécessité de rétablir quelque honnêteté dans une administration corrompue ; et il voulait qu'on apprît à lire aux paysans. Il allait jusqu'à trouver extraordinaire qu'on pût arrêter un homme sans lui dire pourquoi, et qu'on le mît en prison sans lui donner des juges. Il estimait regrettable qu'un souverain pût faire payer à ses sujets, chaque année, plusieurs milliards de roubles, sans être tenu d' expliquer à personne l'usage qu'il en voulait faire. Mais quand on lui proposait pour idéal « un Parlement comme celui de Londres », il hochait la tête, jugeant que c'était beaucoup exiger. Une vague façade libérale, couvrant d'un voile décent la rude omnipotence du chef, ainsi qu'en Allemagne, lui eût paru très sufiîsante.
Il allait causer de ces choses, dans les faubourgs et les campagnes, avec des ouvriers et des moujiks; et quand ceux-ci avaient compris, la police les fouettait pour les punir d'avoir compris ; puis elle les envoyait à Sakhaline. Alors, Aphanase Ivanovitch, par mesure de justes représailles, s'employait de toutes ses forces à faire sauter la tête aux plus cruels de ces policiers. Voilà pourquoi on l'avait enfermé dans le château de Schlûsselbourg.
Des geôliers l'y avaient battu, parfois avec leurs trousseaux de clefs, plus souvent avec des bouchons de liège, parce que les coups portés de la sorte ne laissent pas de marques. En hiver, on l'avait laissé sans feu, lui enlevant ses couvertures. Il avait dû manger des choses immondes. Peine aussi dure, peut-être : on l'avait
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privé de livres. Et voilà que maintenant il était libre, dans une Russie — ce fut ce qu'un employé de la forteresse lui murmura mystérieusement à l'oreille — où la révolution, cette révolution pour laquelle il avait souffert, fleuronnait de toutes parts. Son cœur était gonflé d'attente et de joie.
Au greffe de la prison, on lui avait remis quelque argent. Il se rendit à la station du chemin de fer, demanda un billet pour Moscou, prit le premier train qui passa. Des heures coulèrent. Il rêvait aux discours qu'il allait prononcer; car sans doute on l'enverrait lui, vieux lutteur et martyr, porter les vœux du peuple à l'Assemblée constituante.
Mais soudain il fut renversé de son siège. Les wagons se choquèrent, la plupart furent broyés. Un homme, à ses côtés, se mit à hurler comme un loup blessé : une longue écharde de bois avait pénétré dans son crâne,' lui crevant un œil. Les révolutionnaires avaient fait dérailler le train.
A quelques centaines de sagènes des rails écartelés, de hautes flammes montaient au ciel. Il se dirigea vers elles, comme un insecte vers une lampe. C'était un grand bâtiment qui brûlait, une raffinerie de sucre, et" des paysans dansaient tout autour, en riant comme des aliénés. Il leur demanda :
— Pourquoi avez-vous brûlé cette fabrique? Les paysans lui répondirent :
— Ça ne fait rien, et au contraire, puisqu'elle n'est pas à nous! Elle est à une espèce d'imbécile qui nous forçait à planter des betteraves au lieu de blé. Les betteraves, ça ne se mange pas! Nous voulons manger, manger 1
quand Paniirge ressuscita
— Mais, dit Aphanase, c'est de la très mauvaise économie politique. Il vous payait ces betteraves, le propriétaire, il vous payait pour travailler dans sa fabrique?
Les paysans le regardèrent comme s'il parlait un langage incompréhensible. Ils crièrent en riant toujours :
— Il y avait bien trop de sucre ! Qu'est-ce qu'on peut faire de tant de sucre? Nos femmes en ont pris chacune des douze, des quinze pains. Personne n'en veut plus, même la femme du pope, qui est comme une fourmi! Alors nous jetons le reste dans la mare. C'est comme un grand verre d'eau sucrée, la mare, maintenant, et c'est drôle, les poissons meurent. Viens voir!
Par tombereaux, par lourdes charretées croulantes, ils jetaient les pains de sucre dans un étang. Sur les ondes courtes, les poissons flottaient par milliers, le ventre en l'air; et ce peuple puéril et fou s'émerveillait que ce qui est agréable au goût des hommes fass^e mourir les bêtes des eaux.
Des chevaux sortirent en hennissant d'une écurie en flammes. Les moujiks, les rattrapant, leur tranchaient les jarrets. Des enfants jouèrent à leur crever les yeux. Tous ne pensaient qu'à détruire. Ils détruisaient pour rien, ou pour le plaisir, ou plutôt parce que, trop longtemps, ils avaient été trop malheureux : tel un homme qui, rendu furieux par la souffrance, frappe de son bâton les pierres, l'herbe et les fleurs. Le délégué d'un comité socialiste vint les féliciter, les encourageant à s'emparer du bien des nobles : ils applaudirent. Mais il omit de saluer les icônes, et parla du tsar avec mépris. Alors ils lui ouvrirent le ventre, avec un fer de faux rougi au feu.
Aphanase Ivanovitch s'aperçut qu'ils tuaient sans
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songer à vaincre, et qu'ils pillaient sans conquérir. 11 fut pris d'une grande inquiétude.
A la fin, les rails d'acier furent rétablis sur leurs traverses, la locomotive s'ébranla. Aphanase put gagner Moscou. C'était le moment de la grande insurrection. Il vit mourir, en quarante-huit heures, deux mille désespérés.
Lui aussi, d'abord, voulut mourir. Dans une maison blindée de matelas, aux côtés de quelques hommes sanglants, armés de revolvers inoffensifs et de bombes maintenant inutiles, s'écrasait une foule de femmes frissonnantes et d'enfants épouvantés. Et c'étaient de pauvres femmes, vêtues de cotonnade au cœur de l'hiver, avec un mauvais châle sur leurs cheveux plats ; et des enfants couverts de guenilles, avec une croixfétiche au cou.
A cent mètres, trente canons ouvraient leurs gueules. Un insurgé prit la main d'Aphanase, l'entraîna dans sa fuite. Aphanase lui montra tous ces innocents, condamnés. Mais l'autre murmura qu'il était bon que leurs maris et leurs frères eussent des morts à venger. Tous deux étaient à peine arrivés à un quai bordé de balustres de pierre, que les canons partirent. Les obus, entrant par les ouvertures aveuglées, éclatèrent dans les chambres qu'ils venaient de quitter. Ce fut comme si la maison sautait par les fenêtres : tel est l'effet des projectiles qu'on fabrique aujourd'hui. On entendit un grand cri poussé par les malheureux abandonnés, et ce fut tout. Aphanase Ivanovitch s'écria, plein d'horrem^ :
— Je ne veux pas rester avec vous. C'est vous qui
êtes cause de la mort de ces pauvres gens. J'aime mieux... j'aime mieux les autres 1
Mais comme il se dirigeait vers les soldats, il vit un cosaque trancher, d'un seul coup de sabre, le bras d'un petit enfant cramponné à sa mère, comme s'il n'était pas encore tout à fait né. Le petit bras tomba sur le sol. A la pauvre main mutilée, il ne restait que le pouce, parce que les doigts aussi avaient été coupés...
Dans un bureau de poste abandonné, Aphanase trouva une feuille de papier et une plume. Il écrivit :
<r Au général Dédouline, préfet de police,
« Excellence, « J'ai l'honneur de solliciter de votre haute bonté la faveur d'être réintégré, comme prisonnier d'État, dans la forteresse de Schlùsselbourg, que j'ai quittée il y a une semaine... »
la véridique histoire de Bellamano
Je vais vous raconter l'histoire authentique de Bellamano, bandit corse.
Bellamano, du village de Roccanera, fit preuve dès l'adolescence des plus rares qualités. A seize ans, il tua son cousin le vicaire ; un peu plus tard, son beau-frère l'adjoint; vers l'âge de vingt-deux ans, parvenu au plein développement de ses remarquables facultés physiques et intellectuelles, son ami le douanier, son oncle le gendarme, et vingt-sept autres gendarmes. Mais cependant sa bonté s'étendait sur toute la nature, car il jouait un grand rôle au moment des élections. Il en profita pour faire nommer curé un autre de ses cousins; le second mari de sa sœur maire d'un chef -lieu de canton; ses autres beaux-frères receveurs buralistes, beaucoup de ses amis employés de ministères; et la plupart des habitants de Roccanera gendarmes, ou même maréchaux des logis de gendarmes ; enfin toutes les veuves de ceux qu'il avait tués reçurent des bureaux de tabac. De la sorte il s'attira la sympathie universelle. Entouré de respect, il n'éprouva plus le besoin de faire du mal à personne. Il est vrai toutefois qu'un jour il abattit d'un coup de feu Pietro Marghieri, de Piedicroce. Mais ce fut dans un mouvement de colère bien légitime : celui-ci l'avait accusé de ne pas être un bon républicain.
Bellamano possédait d'ailleurs de fort belles propriétés qu'il gérait avec science et vertu : un bois de châtaigniers, trois fermes, un -vdgnoble, un cheptel nombreux. Il pouvait s'asseoir sous plusieurs figuiers; il s'y
asseyait comme un sage et réjouissait alors ses yeux de la vue des brebis pleines et des chèvres dont un lait abondant durcissait les tétines pointues. Il est vrai que ses différends avec la justice l'empêchaient en apparence d'administrer lui-même les biens dont le ciel l'avait favorisé : mais ses fils, sa femme forte, attentive et dévouée, tous les autres de sa « gens » soignaient ses intérêts sans lui faire tort de rien. Il se contentait d'une surveillance exacte, et ne permettait point qu'on essayât d'attenter à ses droits. Un jour, l'administration décida de faire passer sur ses terres une nouvelle route départementale. Bellamano s'en applaudit d'abord : il allait toucher une indemnité d'expropriation. Mais il jugea ensuite que l'indeannité offerte n'était pas suffisante : avec la dignité qui ne l'abandonnait jamais, il s'en plaignit au maire de Roccanera.
— Nous plaiderons, dit-il, nous plaiderons ! Le jury d'expropriation nous rendra justice.
— Eh ! quoi , lui répondit ce magistrat municipal , vous parlez de justice ? Avez-vous oublié que vous mîtes à mort votre cousin le vicaire, votre beau-frère l'adjoint, votre ami le douanier, votre oncle le gendarme, vingt-sept autres gendarmes, et Pietro Marghieri, de Piedicroce ?
— Ça n'a aucun rapport! répondit Bellamano avec indignation.
Il est incontestable que le jury d'expropriation n'aperçut pas le rapport qu'avait cru découvrir le maire, car il s'empressa de donner raison au propriétaire contre les ponts et chaussées. La famille de Bellamano, toujours dirigée par lui du fond du maquis, eut encore d'autres relations heureuses avec les tribunaux. C'est
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aiiisi qu'elle gagna plusieurs procès de mitoyenneté et fit, à la captation d'une source par un voisin dominant, une opposition couronnée de succès. Bellamano contribua également par ses efforts au voyage en Guyane d'un étranger qui avait écoulé de la fausse monnaie dans sa région. Aussi les gens qu'il aimait le plus au monde, après ses enfants, ses petits-enfants et ceux de son clan qui reconnaissaient son autorité, étaient-ils les gens de justice. Bellamano avait confiance dans la loi, dont il éprouvait à toute heure les merveilleux bienfaits. Il était fier de vivre sous l'égide d'un Etat civilisé qui sait si bien, en Corse, laisser les personnes débrouiller comme elles l'entendent leurs affaires de famille, et faire observer d'autre part les règlements sans lesquels la vie de famille deviendrait une misérable plaisanterie. Il vivait dans la prospérité, il vivait dans la sécurité, il vivait dans l'honnem*. Quand le préfet passait près de Roccanera, Bellamano le bandit lui envoyait du gibier, et le préfet, discrètement, lui faisait tenir sa carte. Un haut fonctionnaire du second Empire se fit un devoir de lui offrir un objet d'art; un souverain étranger lui adressa une épingle de cravate. Il comptait alors soixante et dix années, mais il se sentait si solide qu'il entrevoyait encore un long temps de gloire et de satisfactions légitimes. « Dans dix ans, songeait-il, on me donnera la Légion d'honneur. »
Ce fut sans doute le désir non seulement d'étendre sa renommée, mais de connaître cette France d'où tant de biens lui étaient venus, et qui l'avait mis en rapport avec tant de fonctionnaires, tous si parfaits dans l'exercice de leurs devoirs, qui l'engagea un jour à quitter la Corse pour s'établir à Marseille. Il trouva, sur les allées
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de Meilhan, un logis modeste mais confortabiç, et de tous points agréable à ses goûts. L'agitation de la ville lui plut, le climat lui parut presque aussi doux que celui de la Corse, et il sentait passer sur sa tête, comme dans son pays, l'air de la mer, seulement un peu chargé des odeurs d'un grand port. Il vivait en patriarche; il mangeait, comme en son village, des châtaignes, des ragoûts de chevreau, des fruits et des légumes, qu'il aimait à la passion.
Mais il arriva qu'un jour les fruits et les légumes manquèrent.
— C'est à cause de la grève des dockers, lui dit-on. Les primeurs viennent d'Algérie, et les dockers se refusent à décharger les navires.
— Eh bien, fît Bellamano étonné, pourquoi ne fait-on pas décharger ces navires par d'autres personnes ?
— Il y en a bçaucoup qui ne demanderaient pas mieux, lui dit-on, mais les dockers tapent dessus.
— Et pourquoi, fit encore Bellamano, le gouvernement ne protège-t-il pas ces personnes?
— Le gouvernement, dit son interlocuteur saisi, quel gouvernement ?
— Mais, poursuivit Bellamano, le g-ouvernement !
— Nous n'avons jamais entendu parler d'une telle chose en France, répliqua ce Français, après avoir médité.
Alors Bellamano commença de se faire triste.
A quelque temps de là, des cambrioleurs visitèrent son appartement. Ils lui prirent une carabine glorieuse, des poignards aux manches ciselés, dons d'hommes de lettres enthousiastes, l'objet d'art que lui avait décerné le fonctionnaire du second Empire, et l'épingle de cravate du souverain étranger.
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— Je vais de ce pas déposer plainte, dit Bellamano.
— Pourquoi faire ? lui demanda-t-on.
— Belle question ! répondit-il. Pour faire arrêter les voleurs.
— Épargnez-vous ce dérangement, lui observa son conseiller. Il y a déjà douze mille autres plaintes en Marseille auxquelles il n'a jamais été donné suite.
La santé de Bellamano commença de décliner. Il ne comprenait plus rien à l'organisation de la société. Cet homme dont on avait toujours admiré le sang-froid devint nerveux. Il en arriva même à ne plus pouvoir supporter le bruit des tramways qui passaient sous ses fenêtres.
— Qu'ils passent, disait-il, j'y consens. Mais on leur a mis sur la tête des chapeaux chinois qu'ils font sonner tout le temps ; et il y en a d'autres qui soufflent dans des cors de chasse. J'ai le droit de dormir, et je vais en écrire au commissaire de police.
— Le commissaire de police? lui répondit-on avec stupeur; mais ici le commissaire de police ne peut rien faire à rien !
— Vous ne me le ferez pas croire! dit Bellamano.
— A Toulon, expliqua son interlocuteur, à Toulon, où le commissaire de police était allé chez un citoyen pour verbaliser, ce citoyen l'a enfermé à clef et gardé prisonnier. Et ce citoyen était le maire : im magistrat municipal chargé de faire observer les lois.
— Hélas I dit Bellamano, j'aime mieux décidément retourner dans le maquis!
Il y retourna. Mais sa santé était détruite par de si îdéplorables spectacles, et il mourut bientôt le cœur brisé.
l'amant discret
... — C'est une chose certaine, mon cher, me dit Touloumès, qui parlait voluptueusement du nez à travers sa pipe : la patrie de l'héroïsme est ici. C'est prouvé depuis le temps des camisards, et d'Estelle et Némorin.
Estelle, Némorin et Cavalier, le chef des camisards, sont les trois gloires qu'on révère au pied des Cévennes, sur les bords des deux Gardons, celui d'Anduze et celui d'Alais. Et ne dites jamais aux habitants de Ners, ou de Lédignan, ou de Savignargues, ou de Maillane, qu'Estelle et Némorin n'ont pas existé. Us ne vous croiraient pas, et vous passeriez pour un mauvais esprit, capable de tout, même de voter pour la candidature réactionnaire.
J'étais d'autant moins disposé à discuter que, dans l'eau jusqu'aux épaules, et nu comme la main, je me > trouvais fort affairé à pousser des pieds et du ventre, à t travers une mare qui subsistait dans le lit du Gardon K desséché, la poche d'un long filet dont Touloumès, sur 5 une rive, tirait nonchalamment l'extrémité droite. L'extrémité gauche était tenue, sur l'autre rive, par un personnage dont le nom et l'aspect avaient fait sur moi l'impression la plus profonde. Touloumès me l'avait présenté comme « le Monarque ». Le Monarque portait
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des espadrilles sur ses pieds sans chaussettes, un vieux pantalon retenu par une ficelle rouge, et sa chemise de flanelle, qui n'était pas fraîche, n'avait plus de boutons. Mais il était rasé de frais, et si mince, vif et déhanché, dans son indolence, qu'il me fit penser à un lévrier au repos.
— Gardez-vous, fit-il en tournant vers moi sa bouche fine aux dents très blanches. Il y a un trou au milieu de la mare.
Je plongeai, fier de montrer mes talents de nageur, m'appliquant à tenir les plombs du filet contre les galets, par deux mètres de fond. Et quand j'eus fait sortir la poche du trou, et que j'eus pied, je me redressais avec vanité.
— Tu ne lui fais pas seulement mettre les pieds dans l'eau à ton héroïsme, dis-je à Touloumès.
— C'est pour te faire plaisir, répondit-il. Ça t'amuse de patauger.
C'est vrai que j'y allais de toute mon âme de Parisien : il n'en est pas au monde de plus pure. On m'avait dit qu'au fond de cette flaque se cachaient des brochets gros comme ma jambe, des perches comme mon bras, et même « des bêtes qu'on ne savait pas ce que c'était ». Mais surtout l'eau était bonne, ce qu'on appelle bonne : plus fraîche que l'air, assez tiède pourtant pour ne pas glacer le corps, et point croupie, parce qu'elle communiquait avec les courants cachés qui continuent à filtrer dans les profondeurs quand le soleil a bu les rivières de la surface. Sous mes pieds nus les galets noyés restaient chauds, demeurés en contact avec ceux de la berge, avec les rocs surchaufles des collines, avec toute la terre ivre de soleil. Parfois
des racines de saule, souples et chevelues, s'enroulaient autour de moi, exprès je l'aurais juré, et j'en frissonnais d'inquiétude et de plaisir. De très petits poissons, qui n'avaient rien à craindre des larges mailles du piège, et que ce remue-ménage amusait, tout simplement, venaient me picoter les jambes, du bout de leur tête pointue. Et j'étais heureux comme un sauvage !
Voilà pourquoi je méprisais la paresse de Touloumès. Avec de voluptueuses lenteurs, j'allais jusqu'au bout de ma tâche. Le filet atteignit l'autre bout de la mare, et nous l'amenâmes doucement à terre, en ayant soin de j tenir les plombs en dessous. (Pêcheur, parle bas ! Le roi des mers ne t'échappera pas î hurla Touloumès.) j Mais il nous échappa insolemment, et c'est nous qui fûmes attrapés : sept ou huit goujons, trois chevesnes, une douzaine et demie d'ablettes : en tout une petite livre de mauvaise blanchaille. C'était pour ce beau résultat que j'avais « pataugé » pendant une heure.
— Et les brochets? Et les perches ? fis-je avec indignation.
— Tu ne les as pas vus filer ? dit froidement Touloumès. Ah! les crapules! Un brochet d'au moins huit livres! C'est ta faute ; tu n'as pas su bien garder le fond.
Je haussai les épaules sans répondre.
Cet échec ne nous empêcha point d'aller nous mettre à l'ombre pour déjeuner, avec appétit, d'un saucisson qui fleurait l'ail, de deux perdreaux rouges — dans le Midi, la chasse est toujours ouverte — de pêches chaudes de couleur et tièdes de chair, et de pain dont la croûte cuite à la mode provençale était dure à casser
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les dents. Le tout arrosé de vin blanc de vieilles vignes. Autour de nous, le paysage était indiscipliné à croire qu'on n'était pas en France. Sur les falaises calcaires qui le dominent on n'a jamais essayé de semer un grain de blé ou de repiquer un cep. Il n'y pousse rien que des buissons fous et un figuier sauvage, çà et là, dont les chèvres seules, et les enfants, mangent les fruits. Quant au lit du Gardon, large d'une demi-lieue, il n'est à personne. L'hiver, il roule de l'eau comme un Rhône. L'été, il étale des cailloux, de l'herbe et des peupliers. La principale industrie des riverains consiste à y envoyer paître des moutons lorsque le service hydrographique annonce une crue. Les moutons sont noyés, les pauvres bêtes, et le reste est l'affaire du député et du sénateur de l'arrondissement. Une bonne inondation, si elle tombe par chance une année d'élections générales, est une fortune pour le pays : car le Parlement ne discute jamais le chiffre de l'indemnité que réclament les propriétaires.
— ... Tiens, me dit Touloumès, qui avait de la suite dans les idées, regarde le Monarque, c'est un héros. Si tu connaissais l'acte chevaleresque qu'il accomplit l'an dernier, tu en ferais un poème épique.
— Mais, demandai-je, pourquoi d'abord vous appellet-on le Monarque ?
Le Monarque haussa les sourcils d'un air étonné :
— Vous ne savez pas ? dit-il. Vous ne savez vraiment pas! C'est parce que je ne f... rien. Alors, je vis comme un roi.
Cette définition du régime monarchique avait le mérite de résumer, avec une concision éloquente, la conception que les peuples s'en sont faite, depuis que
quand Paniirge ressuscita
le roi Dagobert est mort. Je fis signe que je commençais à comprendre.
— Nous nous sommes mis à deux pour manger mes terres, continua-t-il, le phylloxéra et moi; mais je fis tout ce que je pouvais pour aller plus vite que le phylloxéra, et j'y réussis. Quand ce fut fini, je commençai à être heureux. Aujourd'hui, je m'en vais chez l'un pour chasser, chez l'autre pour les vendanges, chez tout le monde pour les noces et les baptêmes. J'ai toujours le temps de causer, n'ayant rien à faire. Sans moi les gens mourraient d'ennui. Je suis un enfant de lumière, je vais, je viens, je ris, je chante l'opéra, et il y a toujours des élections dans un coin ou un autre. Croyezvous qu'on puisse faire une élection sans moi? Qu'est-ce que je coûte? Un verre de vin et un repas. Qu'est-ce que je donne? Eh! je donne moi!
— C'est bien payé, dit Touloumès sérieusement.
— Je fais ce que je peux, reconnut le Monarque. Il n'y a pas d'homme plus serviable que moi. Les hommes n'ont pas de joie quand je ne suis pas là, et les femmes se languissent de me voir, car elles m'aiment. Je ne leur donne que de bons conseils et je suis gai.
— Et votre acte d'héroïsme ?
— Ce n'est rien , fit-il avec modestie. Seulement madame Beauvoisin, de Souvignargues, avait une fois exprimé le désir de m'offrir à dîner, et il se trouva que M. Beauvoisin n'était pas là. J'ai pour cette dame le plus grand respect et pour rien au monde je n'eusse voulu que sa réputation fût compromise. Voilà pourquoi M. Beauvoism étant rentré à l'improviste, je m'enfermai dans une grande armoire, dont sa femme mit la clef dans sa poche.
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— Tu vas voir, cria Touloumès, orgueilleusement.
— Je m'arrangeai comme je pus pour dormir. Une nuit est bien vite passée. Mais croiriez- vous, monsieur, croiriçz-vous qu'à une heure du matin le feu se mit à la maison et que madame Beauvoisin, dans son trouble excusable, s'enfuit sans me délivrer ! Le feu avait pris dans la cuisine, j'entendais les flammes ronfler, je me disais : « Les voilà qui grimpent l'escalier ; bon ! les voilà qui sont sur le palier, les voilà qui viennent... et moi je veux m'en aller ! » Des coups de pied, des coups de poing, des coups de reins, ah oui, j'en donnais à cette armoire du diable ! Mais c'était im trop bon meuble.
— Et vous n'avez pas appelé ? demandai-je.
— Je ne pouvais pas appeler à cause de l'honneur de la maîtresse de la maison. Plutôt mousir ! Mais c'est ici que mon patron m'envoya une inspiration céleste. Je réunis toutes mes forces, monsieur, et je mugis comme un taureau :
« Sauvez les meubles!... Sauvez les meubles! » Cela fit que M. Beauvoisin et se& amis vinrent chercher l'armoire.
— Hein ! me dit Touloumès, vous n'auriez pas pensé à ça, dans le Nord !
Le plus fort, c'est que je suis sûr qu'ils avaient inventé cette histoire ensemble, et qu'ils pensaient que je ne la croirais pas. Mais ils n'en avaient point souci, la trouvant belle.
Panurge. — 3.
l'inventaire
C'était du côté de Marseille, au moment où l'État faisait procéder aux inventaires d'églises, après le vote de la loi de séparation.
... L'inspecteur de rein*egistrement et le substitut marchaient un peu en avant de la colonne, afin d'éviter la poussière que le piétinement de la troupe soulevait, bien qu'il ne fît pas jour encore; car c'était presque une armée qu'ils emmenaient avec eux : deux compagnies d'infanterie, un fort détachement de dragons, et une douzaine de soldats du génie, porteurs de haches. Le commandant, sombre et crispé, enragé de la mission qui lui tombait sur les épaules, avait commencé par faire bande à part. Mais, le grand silence et la solitude lui pesant, il ne tarda point à se rapprocher : et bientôt il parla.
— Croyez-vous, disait-il, que lorsque je suis entré à Saint-Cyr, je pensais diriger des expéditions comme celles-ci, expulser des moines, bousculer de vieilles femmes furieuses, et conduire au violon des vicaires trop éloquents ? Ah ! si je n'avais pas besoin de ma place !
L'inspecteur de l'enregistrement hocha la tête, sans rien dire. Mais le substitut fît observer que telles étaient
SIX CONTES
les âpres nécessités de la discipline ; que si les officiers refusaient de prêter leur concours au gouvernement pour les inventaires, ils n'auraient plus aucune raison pour e;ciger de leurs hommes un service presque fratricide en temps de grève ; et que les agents de police, les douaniers, les gendarmes finiraient par refuser d'arrêter jamais personne, par crainte de mettre un jour la main sur un de leurs parents : ce qui peut toujours arriver.
Enfin, le soleil parut, le bon soleil, père du jour et de la joie. Sur la cime de la Sainte-Baume les neiges d'hiver, immaculées, réfléchissant ses rayons obliques, les renvoyèrent en belles flèches tièdes ; puis toute cette candeur rougit tendrement, et la montagne très pure, blanche avec son sommet blanc et rose, eut l'air de monter vers le ciel comme une belle fille qui se lève, parée pour un jour de noces. Les alouettes de champ, de celles qui ne migrent pas, encore lourdes de froid et de sommeil, se mirent à trottiner le long du chemin ; elles avaient peine à s'envoler, on voyait leurs petites pattes vives et courtes, leur gros ventre et leur queue pointue, couleur de glèbe. Du côté de Cuges, une cloche sonna V Angélus, comme si le bronze de ses flancs eût été réveillé par l'astre.
— Angélus nuntiavit Mariae... dit le commandant.
Mais il ne savait que cela, pour l'avoir appris dans les livres. L'inspecteur de l'enregistrement ne broncha pas, et ses lèvres mêmes demeurèrent immobiles ; mais intérieurement il récita l'oraison tout entière, car il était chrétien pratiquant. Le sol était devenu montueux. Aux éteules moissonnées et aux vignes, des pâturages déjà verts avaient succédé. Sous les ronciers aux feuilles
poiluevS, roussies par les frimas, quelques violettes ouvraient leurs bons yeux. Le substitut dit enfin :
— Nous sommes arrivés. Je crois que voilà Riboux. Et il ajouta d'un ton léger, pour faire excuser sa
pédanterie :
— Rabo, dans les textes latins du moyen âge. Antique petite cité. Armes : d'azur à trois rayes d'argent, posées deux et une.
C'était là qu'on allait pour l'inventaire. On apercevait, au delà d'un petit vallon, des maisons aux toits presque plats, un édifice aux murailles passées à la chaux, avec un fronton grec, qui devait être la mairie, et une petite église romane, au clocher carré, semblable à un donjon.
— Halte ! cria le commandant.
Les officiers répétèrent l'ordre. Il se fit un grand silence, et les cœurs eurent un petit pincement, comme lorsqu'on descend très vite une pente raide, sur un chariot dont on n'est pas maître. Le commandant prit des dispositions stratégiques : les cavaliers devaient filer, en masse compacte et au grand trot, jusqu'à la porte de l'église, et les fantassins arrivant en trois détachements, les rejoindre et bloquer les rues aboutissant à la place. Les autorités viendraient ensuite « pour faire leur métier », ajouta-t-il, la bouche un peu de travers, et entre ses dents.
On entendit le bruit gai que font les fers des chevaux sur les cafiloux, et le crissement des souliers aux trentesept clous réglementaires parmi les feuilles sèches et les herbes. Puis tout redevint tranquille.
— A vous maintenant, messieurs ! dit le commandant. Mais l'inspecteur de l'enregistrement et le substitut
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SIX CONTES
préférèrent n'avancer qu'à ses côtés, par prudence. Ils arrivèrent ainsi au village, et le commandant, regardant ses hommes, cria tout d'un coup :
— N... de D... ! qu'est-ce qu'il y a?
Les cavaliers restaient sur leurs chevaux, immobiles; les fantassins attendaient, l'arme au pied. Mais toutes les figures avaient pris une expression inattendue, extraordinaire, un air d'épouvante mystique, comme celui des petits enfants qui attendent la fin d'un conte qui leur fait peur. Un sergent dit :
— Mon commandant, il n'y a... il n'y a personne.
Le village était muet, aussi muet qu'une tombe. Les maisons, horriblement délabrées, restaient closes; la porte de l'église était close; la porté de la mairie, audessus de laquelle on lisait, en lettres noires effacées : Hôtel de Ville, était close.
Le commandant, sachant qu'il devait donner l'exemple du courage, empoignant le loquet du vantail, le secoua de toutes ses forces. Les vis de la serrure sautèrent, et la porte s'ouvrit :
Mais on ne vit rien, à la lumière qui venait de vitres très sales, qu'un vestibule plein de poussière, et l'entrée d'un escalier de bois, percé dans une muraille. Le substitut mit le pied sur la première marche : elle s'effondra. Le sergent murmura, d'une voix peu rassurée :
— On n'a pas vu ça depuis la Belle au Bois dormant!
— Je n'aime pas les inventaires quand il vient trop de monde, dit le commandant; mais c'est encore plus ridicule quand il n'y a personne. Est-ce qu'on se fiche de nous?
A la fin, on entendit des pas dans la rue. Dans cette solitude, ils avaient de la majesté; et c'était les
quand Paniirge ressuscita
pas d'un facteur rural. Il avançait sans se presser, bien tranquille, les pieds lourds, courbant le dos sous sa grosse boîte. Et considérant d'un air étonné les chevaux, les uniformes, les baïonnettes et les haches, il dit :
— C'est des manœuvres? Ben, vous n'aurez pas de peine à vous loger.
Le commandant demanda, d'une voix furieuse :
— Où est le maire?
— Le maire? fît le facteur, sans comprendre.
— Le maire, les adjoints, le curé, les habitants? dit le substitut.
— Comment! continua le facteur, vous ne savez donc pas? Le village est abandonné depuis dix ans... Moi, faut que j'aille à Guges.
Ayant prononcé ces paroles avec une grande placidité, il donna un coup de reins à sa boîte, et montra qu'il se préparait à reprendre sa route.
— Mais enfin, dit le substitut, rageur, ils existent pourtant, ces habitants, ce maire, ces adjoints : ils sont portés sur les statistiques. Vous n'allez pas me faire croire qu'une commune déjà connue au douzième siècle ça n'a pas d'habitants.
— Bien sûr, ils existent, répondit le facteur d'un air conciliant. Ils existent si vous voulez... Seulement ils sont partis. Ils trouvent qu'il n'y a pas de communications, ici. Alors ils sont allés se mettre sur la grande route, à dix kilomètres. C'est plus commode.
Il ajouta cependant, après avoir réfléchi :
— Tout de même, si vous veniez en été...
— Eh bien? interrogea l'inspecteur de l'enregistrement.
— En été, il y a quelqu'un !
SIX CONTES
Cette communication causa une sorte de soulagement. Le facteur poursuivit :
— C'est M. Léon, l'employé aux tramways de Marseille. Vous le connaissez bien, peut-être? Il est chasseur... alors il vient le dimanche, des fois, pour la chasse aux tourdes. Et le conseil municipal lui loue la mairie comme cabanon.
Il dit encore :
— Seulement, il n'occupe que la cuisine. Voulez-vous passer à la cuisine ? Il y a des chaises.
11 y avait quatre chaises. C'étaient les seules de Riboux tout entier. Ils en prirent trois, et le commandant mit ses pieds sur la quatrième. Car tous étaient fatigués, mais le commandant était hiérarchiquement le supérieur des deux autres, d'après les décrets sur l'assimilation des grades. Après avoir goûté quelques instants de repos, l'inspecteur de l'enregistrement soupira :
— Tout cela n'empêche pas qu'il y a ici une église et que j'en dois rapporter l'inventaire.
— Allez, dit le commandant. Mais puisqu'il n'existe dans la paroisse aucun fauteur de troubles, je suppose que vous n'avez plus besoin de la force armée ?
Toutefois il attendit, à cause de la grande curiosité qui est au cœur des hommes : tous étant nés d'une femme.
La porte de l'église paraissait être en bois de châtaignier.
— Elle est fermée ! dit l'inspecteur.
— Il y a quarante ans qu'elle est fermée ! expliqua le facteur. Il s'était décidé à attendre la suite des événements, comme le commandant. Et toujours à cause de la grande curiosité qui est au cœur des hommes.
— Il me faudrait cependant un sapeur du génie et une hache ! insista l'inspecteur.
Le commandant n'eut pas l'air d'entendre. Mais le facteur donna tout bonnement un grand coup de pied dans la porte. Son soulier ferré pénétra dans le bois comme dans mie motte de tourbe fraîche, et tout le monde se mit à éternuer, principalement l'inspecteur, auquel ses devoirs avaient attribué la première place : le bois venait de tomber en poussière, étant complètement rongé par les tarets. Quand tous se furent épous setés, ils entrèrent.
L'église, sans bas-côtés, n'avait qu'une nef asse large, mais très basse et sombre, supportée par de gro piliers dont les chapiteaux représentaient des ceps de vigne, des taureaux à tête d'homme, et d'autres bêtes monstrueuses. Mais il n'y avait ni chaises, ni bancs, ni crucifix, ni candélabres, ni chemin de croix, rien ! Ils sentirent tomber sur leurs têtes le froid écrasant et triste des vieilles demeures abandonnées, qui n'ont pas su devenir des ruines.
Pourtant, dans une chapelle, à gauche, une sorte d'ombre pleine de reflets attira leur attention. C'était une vieille toile, sans doute italienne, qui figurait saint Antoine de Padoue, patron de l'église.
— Il n'a toujours pas retrouvé ses paroissiens, dit le substitut en riant.
Mais il recula d'un bond.
— Dites donc, l'homme ! fit-il, d'une voix menaçante et un peu terrifiée en même temps.
Au-dessus du cadre, et comme suspendus à l'ombre de la voûte, luisaient deux yeux farouches, démoniaques, pleins de flammes vertes.
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— Dites donc, vous, là-haut ! répéta le commandant. Les yeux ne clignèrent même pas, mais une alouette,
entrant par la porte ouverte, commença de siffler furieusement. Puis d'autres alouettes vinrent, et des verdiers, et des moineaux, et des mésanges. Les oiselets, étendant leurs toutes petites ailes, fonçaient, le bec en avant, vers les deux lueurs vertes. L'inspecteur cria :
— Mais c'est un hibou !
Le substitut leva sa canne, et le hibou, prenant son vol gauchement, heurta les murs, franchit la porte écroulée, s'abattit, au dehors, sur un vieil acacia; et ses yeux, verts dans l'obscurité, devenaient au grand jour éblouis, mais tout en or. Le nombre de ses persécuteurs augmenta. Ils accouraient de tous les points du ciel, agités, insolents, frénétiques et minuscules. Ils se précipitaient, les ailes raides, les pattes crispées, le bec aigu planté au bout de leur tête presque sans crâne comme un fer sur une pique. Ils étaient cruels, lâches, fous, impuissants contre là grosse bête impuissante, et piaillaient, piaillaient, piaillaient.
— Tiens ! dit le substitut, c'est le hibou, ce matm, qui joue le rôle d'inspecteur de l'enregistrement î
Mais le véritable inspecteur remplit tout de même son papier d'inventaire, parce que les formes sont saintes et invariables.
où Panurge causa de la loi de séparation entre l'Église et l'État
... Gettuy jour et les autres subséquents, nulle terre ni autres choses nouvelles n'apparurent à Pantagruel, Panurge, Épistémon, Ponocrates et tous ceux qui s'en allaient par mer ouïr parler l'oracle de la Dive Bouteille. Au quatrième jour, commençant tournoyer le pôle, s'éloignant de l'équinoxiale, aperçurent l'île Sonnante. Mais fut d'avis Pantagruel que, paravant d'y aborder, descendissent premièrement en un esquif sur un petit roc où se reconnaissaient un ermitage et un jardinet.
Et furent bien émerveillés de trouver sur ce petit roc une troupe de ministres et députés du pays lanternois, lesquels semblaient tout espantés, lisant un message du chef de l'île Sonnante, et n'y comprenant tête ni queue, mie ni goutte, croûte ni point.
— Vouère, dit le principal de ces Lanternois, c'est ici un grand miracle! Depuis plus de cent années, nous
quand Paniirge ressuscita
étions déclarés patrons et ministrateurs des gens de cette île Sonnante, comme aussi des Papefigues et des Judegauts. C'était nous qui leur disions : « Allez à cette place », et ils y allaient, et : « Voici quelle est votre affaire, ne vous mêlez pas des nôtres »; et ils étaient fort soumis d'ordinaire. Mais comme leur chef, qui est dans une autre île, avait eu noise et conflit avec certains de nos chefs, avons décidé de ne plus nous occuper de ces affaires de l'île Sonnante, pas plus que de celles des Papefigues et Judegauts. Les Papefigues et Judegauts n'ont pas soufflé. Mais sommes tout près, au contraire, avec ceux de l'île Sonnante, de nous piller et houspiller, car semblent bien en colère. Nous voudrions fort savoir ce qu'ils veulent, mais ils ne disent mot qui vaille, sinon qu'ils ne veulent rien et refusent tout.
Il y avait, près des ministres et députés lanternois, une personne éminentissime en l'île Sonnante et qu'on nommait Albian Camar : bon vieux petit homme chauve, qui ne semblait si résolu à montrer griffes ni dents. Mais il dit qu'il n'y pouvait rien, pour ce que le chef de tous ceux de l'île Sonnante était seul maître de donner des ordres.
— Mais enfin, demanda Pantagruel, quantes et quelles conditions, dans celles qu'apportent ces Lanternois, vous paraissent diaboliques et damnables?
— C'est, répondit Albian Camar, que nos lois et décrétales sont telles que devraient les gens de l'île Sonnante être patrons et ministrateurs de ceux du Lanternois, et qu'ainsi ne pouvons accepter que dérisoirement ils nous donnent la liberté, puisqu'ils nous devraient obéir.
— Youère, demanda Panurge. Mais paravant étiezvous leurs maîtres?
— Non pas, fit Albian Gamar, car ils nous payaient.
— Et manquiez- vous à leur obéir?
— Cela n'était point aisé.
— Tandis que maintenant, ne les pourrez-vous point pelauder ?
— Davantage, avoua Gamar, davantage. Mais ce n'est pas le point : ils veulent nous spolier de nos cloches. De l'argent, n'en veulent guère donner; et pourtant gardent les cloches.
— Elles n'étaient point à vous, dirent ici les Lanternois; et garderez l'usage de vos cloches, les grosses, les moyennes, les petites, moyennant une livre parisis à l'année : une livre parisis pour toutes cloches clochantes en clochers. Est-ce le pis du panier?
— Vouère, répondit Gamar. Mais ce serait péché mortel que de sonner cloches en clocher, si elles ne sont point à nous.
— Mais hier, fit Panurge estomiré, étaient-elles vôtres?
— Pas plus qu'aujourd'hui, reconnut le bon Gamar. Mais je vous dis ce qu'on m'a dit. Et je le dois tenir pour la vérité.
— M'est avis, dit alors Pantagruel en rêvant, que ces gens ne s'entendent point.
Et retournant vers les députés lanternois, leur demanda bien prudemment :
— En quel langage leur avez-vous découvert cette affaire-ci ?
— Belle demande ! dirent les Lanternois : en lanternois; et ainsi l'avions débattue entre Lanternois, dans
quand Paniirge ressuscita
l'Assemblée lanternoise, tout à la bonne manière lanter noise, qui n'est pas briève.
— Je vois déjà, fît le sage Pantagruel, que ceu:? de l'île Sonnante n'y étaient point. Clerice, éclaire ici dit-il à Gamar. Quel langage parlez-vous, vous et le! vôtres ?
— Langage sonnant d'île Sonnante.
— Ce n'est donc pas le même qu'en Lanternois ? inter rogea le sage Pantagruel.
— Il ne lui ressemble qu'en apparence, et bien peti tement, répondit Camar. Voici plus de deux siècles à la Saint-Martin, que les Lanternois ont cessé d( penser comme nous, parler comme nous, faire lei mêmes choses que nous dans la vie et pour la mort Et même les mots qui sont pareils n'ont plus le mêm( sens.
— Et avez-vous intelligence de la réponse qui vous fu excogitée ? demanda Pantagruel aux Lanternois.
— C'est langage sonnant d'île Sonnante, répondireni ils. Nous ne savons pas s'ils veulent dire oui. Nous ni savons pas s'ils veulent dirent non. Nous ne savons pai non plus s'ils nous ont compris, ou s'ils font exprès di ne pas comprendre.
— Vous devriez , firent les Sonnants , demander m interprète !
— Ouais, dit Panurge, vois-je pas l'entrée de L nasse : vous voudriez d'abord qu'on vous renvoya le truchement que les Lanternois nourrissaient che vous ?
— Seigneur, répondit Gamar, c'est vous qui l'ave; dit.
où Panurge rencontra gens du Midi
Marcelin Albert va marcher sur Paris avec Soo.ooo hommes, pour forcer le gouvernement à mettre un terme à la mévente des vins.
Journaux de igoy
Adonc, suivant toujours leur route, et le zéphyr soufflant en participation d'un peu de garbin, allaient bien guidées sus la mer creuse par les calamités des boussoles toutes les naufs de Pantagruel : trirèmes, galions, galiotes, liburniques et pinasses. Et au tiers jour, à l'aube des mouches, qui est le soir, apparut ime île quadrangulaire, ressemblante, quant à la forme et assiette, à un plat carré, tout habillée de bêtes, fleurs, pampres et poissons, tels que les fait bien patiemment maître Palissy, le chaufournier. Or, leur dirent les indigènes qu'était cette terre le pays d'Utopie, dont la capitale a nom Paris, Lutèce ou Pantin, selon qu'on parle en langage utopique, lanternois ou franc-taupin.
Et vint leur roi, qui s'appelait Anarque, comme dans cette île depuis un bon petit siècle était d'usage, de père en fils et d'usurpateur en ami des lois, saluer galantement dans leurs naufs Pantagruel, Panurge, Ponocratès, frère Jean des Entommeures et tous les
fil Panurge. — 4
• quand Paniirge ressuscita
autres. Mais paraissait ce pauvre Anarque tout emberrelucoqué, fort ébahi, et perplexe comme un écheveau de laine sur quoi vient de se coucher une portée de chats.
— Que ferai-je, se disait-il, que ferai-je? Mieux aimerais être crieur de sauce verte, houssepaillier, botteleur de foin, que d'anarquer ce pays. Car anarquer ici devant anarquant de toute anarchie. A peine était-ce fini de quereller avec les Papegauts, que les Albingois, qui depuis vingt-cinq mille ans et quatre semaines étaient sujets fidèles et bons servateurs des lois, parlent de se rebecquer. Même veulent venir au nombre de quatre cents millions — et tenez pour sûr qu'ils auront des petits en route — faire le siège de Paris.
— Auriez-vous, demanda Pantagruel, pris leur Tarasque? Omis contre la coutume tant précieuse de leur guerdonner trois milliards d'écus à la rose pour leurs derniers trois moutons qui moururent de la clavelée? Empêché méchamment leurs consuls de faire mourir taureaux es cirques?
— Non pas, fit le pauvre Anarque, non pas ! Je n'aurais garde : mais veulent que buvions leur vin.
Ce qu'entendant, jeta Panurge un grand cri horrifique, par effet de stupeur non feinte, et tomba sur les cailloux et fétus du sol à jambes rebindaines. Puis demeura pantois, assis sur son bonnet, lequel en fut tout foupi.
— Sommes-nous ici, dit-il, avec gémissements, chez ces pauvres extravagants dont est parlé au livre Defrig'idis et maleficiatis , lesquels ne peuvent boire de vin?j Or ça, allons, trottons, galopons, nageons, volons!] Viens-t'en, frère Jean! Quittons ce pays! Je me sens^
mourir de pépie, la gorge me sèche, j'ai la fressm^e encollée. Ils ne boivent pas de vin! Ce sont fous, mon bel ami; ce sont félons, ce sont diables flammivomes. Ils ne boivent pas de vin ! Viens-t'en, frère Jean, vienst'en!
— Ce n'est pas cela, dit Anarque, ce n'est pas cela! Seulement ne pouvons boire tout leur vin.
— Vous ne pouvez? fit Panurge étonné. Faites- vous le goguelu? Je vous aiderai, beau sire, je vous aiderai. Da mihi potumf Destouppez les tonneaux, roulez les pipes, traînez ici les bussards, donnez-moi quelques feuillettes, qu'on mette les foudres en perce ! Vous ne pouvez? Je boirais la mer, moi! Frère Jean n'en aura point. Éloigne, frère Jean, éloigne un peu : je veux tout !
— Mais, dit Anarque honnêtement, c'est que parfois ce vin est poussé.
— Poussé? demanda Pantagruel.
— Un peu méchant au desgoût, avoua le bon Anarque. On fait aujourd'hui vin avec du sucre, au lieu de vin vinant de grappes bien mûres : mettant sucre sur les lies. Ce n'est point liesse.
— Qu'on ne mette donc point de sucre, dit Pantagruel.
— C'est bien ce que veulent maintenant ces Albingois, dit Anarque. Mais alors me brouillerai avec les Lifrelofres du Nord, qui font sucre et veulent vendre sucre.
— Qu'on mette donc du sucre, dit Pantagruel eu soupirant.
— Mais encore si l'on met sucre, interjeta l'autre bien marri, je m'exposerai tout à trac à graves tourments péjoratifs de tique-torche-lorgne-tape avec ces quatre
quand Paniirge ressuscita
cents millions d'Albingois, leurs femmes, leurs petits, et leur grand chef Loupgarou. C'est un géant très épouvantable et farouche : il porte bonne barbe bougrisque, et monte es arbres.
— Qu'on ne mette donc pas de sucre, dit Pantagruel, résigné.
— Pas de sucre, pas de sucre ! s'écria Panurge. Suis-je né pour boire sucre, et non vin? Qu'on me donne sucre en fouaces, en beurre d'amandes, en tartes, en beignets, en crêpes; mais qu'on ne me gâte mon piot.
— Vouère, fit Anarque, vous avez raison. Mais ce n'est pas le pis des bottées : on verse aussi eau en vin.
— De l'eau ! dit frère Jean, de l'eau ! Qu'avons-nous à faire d'eau en futailles? N'a-t-il pas plu à la Saint- Médard ? Dieu ne donne-t-il pas l'eau pour rien ? Payerai-je pour boire de l'eau ? Vertus Dieu, que me chantez-vous, de l'eau ? Adieu paniers, vendanges sont faites î Qu'on me montre ceux qui la jettent : je leur escarbouille la cervelle, je leur démoule les reins ! A mort, à mort !
— Je pense comme vous, dit Anarque. Mais ces vilains à cruches d'eau sont taberniers. Taberniers me font peur, taberniers régnent sur moi. Parlons bas, mon frère, parlons bas. Ne faisons rien contre taberniers. Mais alors, de par Dieu, que ferons-nous ?
— ïarabin, tarabas ! dit le moine. Voilà vêpres bien sonnées ! Vous pleurez ici jusque dans vos bottes et ne serrerez la gorge à un seul de ces maltôtiers ? Mais puisque point ne voulez punir, payez. Voici un autre de mes pensements, tout neuf, car j'ai l'imaginoire en mouvement. Dégrevez aiguillons de beuverie. Donnez primes et compenses à tous producteurs et fabricateurs
de jambons, langues fumées, porreaux, oignons, cibots, lard, rillons, andouilles, cervelas, saucisses, morues, merluches, carbonades, estouffades, moutarde en pots, poivre en barils. Qu'on mange sec, on boira d'autant.
— Ceci me plaît mieux, dit Pantagruel. Mais sans épices même, puis vous tirer de méchef, car j'ai grand soif. Entendez : je tousse! Et très bien boirais vingtsept mille milliards de pintes ; vos tonneaux me sont gobelets. Où sont vos vendanges d'Albingois ? Ne me faut qu'une petite heure, je n'en laisse rien.
— Seigneur, dit Anarque, ainsi nous sauveriez. Buvez, buvez, n'ayez crainte. Je vous cède le piot au prix coûtant, avec escompte, dix du cent, les épingles et mon portrait. Buvez, seigneur, à vos souhaits, buvez !
Lors Pantagruel, prenant entre le pouce et l'index, en levant le petit doigt en l'air, le plus grand des foudres, qui pesait bien vingt-sept mille quintaux et un quart, — si je me trompe d'une livre de plumes, qu'on me pende, — l'éleva vers ses mandibules, écarquillant les ailes du nez à cette fin de humer congrument le parfum du jus. Mais Panurge bien espanté se jeta tout à plat devant lui ; et criait comme navré de blessure mortelle :
— Ne buvez pas, mon bon maître ! Ne buvez pas 1
— Eh quoi, fit Pantagruel cstomiré, eh quoi? C'est toi, bel ami, qui me dis de ne point boke, toi ! Es-tu fol, mon pauvre, ou vas-tu mourir?
— Seigneur, dit Panurge, tout estuvé de chaudes larmes, seigneur... On y met de l'eau, on y met du sucre, on y met de tout : ce sont ces Albingois euxmêmes qui le disent. Est-ce ci du vin ?
— C'est juste, dit Pantagruel en rêvant, c'est juste.
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quand Paniirge ressuscita
Ce sont ces Albingois eux-mêmes qui le disent : est-c ci du vin? J'allais en faire d'une belle !
Or donc, ainsi qu'un enfant une balle de feurre, jet Pantagruel du plus fort qu'il put, par grand dépit, ] foudre dédaigné dans la ville ; et tombant ce foudre e éclats sur la place majeure, du coup tua un chat brûL une chatte mouillée, une cane pétière, deux coquecigrue et quatre-vingt-dix-neuf oisons bridés, qui bayaient an corneilles, comme de coutume.
Et ainsi manquèrent les Albingois à faire boire lei vin, par cette maie erreur d'avoir dit eux-mêmes qu' était dépravé.
où Panurge calomnia un élément
... Or ayant passé le pays d'Outre, qui est plus loin que tout, comme de son nom pouvez inférer, arrivèrent Pantagruel et Panurge, sans compter les autres, au royaume de la Quinte-Essence, où ne sont qu'honnnes bien savants, car méprisent ce qu'est nature, vivent par raisonnement au principal, par bâilleries au particulier, et pour rendre l'air es chambres bien pur et digne d'entrer en leurs cavités pulmoniques, jettent maisons par les fenêtres, afin de mieux tout nettoyer. Ainsi font depuis l'année mil sept cent octante et neuf, et disent qu'agir autrement est superstition.
Mais étant si grands ennemis de superstition, végètent pauvrement en fière peur des médecins, redoutent médecins plus que l'enfer, suivent médecins de messe à table, ayant médecins pour mourir, — je n'y contredis, — médecins pour vivre, médecins pour tousser, pour cracher, pour rire, pour pleurer; et n'ai pas besoin de faire entendre pour quelles choses encore ont médecms. Les uns, par ordonnance de médecin, ne mangent que viandes blanches ; d'autres, viandes rouges et pain tarabiscoté; d'autres, légumes divers, comme pommes d'amour, qui sont tomates, ou pois verts, haricots,
quand Paniirge ressuscita
fèves, à condition que soient en purées; et vénèrent toutes purées, excepté purée septembrale. Mais l'ignorait Pantagruel, sans quoi fût parti tout à trac, tête devant, pieds ballants, coudes au corps, et sans regarder derrière.
Et quand vint le soir, fît ce bon géant, qui ne craignait rien, fors Dieu et le vide en son estomac, dresser la table à l'orée d'une forêt ombrageuse et déserte, pour ce que le vert réjouit les yeux et que c'est grande joie que de se remplir la panse à l'heure où pépient les oiseaux. Mais comme, par-dessus tout, cultivait politesse, courtoisie, générosité, invita tous ceux des habitants de Quinte-Essence, qui là se trouvaient, à s'asseoir à ses côtés, pour garnir la doublure de leurs pourpoints ? Et qu'est garnir la doublure des pourpoints ? C'est aiguiser ses mandibules. Et pourquoi aiguiser ses mandibules? Pour tuer le loup dans son trou. Et où est le loup, et où est le trou? Vous le savez bien ; c'est à mi-route entre les pieds et la tête, droit en descendant du gosier; et pour les gens simples, il a nom « faim ».
Cette invitation acceptèrent les Quinte-Essents, tout embardocucuUés de grands manteaux par crainte du froid, et mangèrent sans trop rechigner la soupe aux porreaux, encore qu'ils prissent leur temps pour bien mâcher l'eau et le beurre. Mais Pantagruel n'en fut offensé, non plus que Panurge.
— Allez, allez, fit Panurge, ne vous pressez pas, soufflez, bonnes gens. La table n'est pas louée. Et pour attendre, buvez un coup.
Ce que disant, leur versa un plein gobelet. Aussi bien il en but deux.
Mais les Quinte-Essents, par grande horreur, repoussèrent les gobelets, faisant signe qu'ils étaient en peur de mourir.
— Eh quoi, fit Panurge, eh quoi? Pensez-vous que ce soit piquette? C'est ici pineau de Touraine, bonne année de bruine en avril, soleil en août, pluie mince en septembre, et puis soleil encore : le diable qui bat sa femme et marie ses enfants. Année d'or, année de perles, année d'entre les années. C'est vin de taffetas, de par Dieu, vin de velours, vin de soie. Buvez, buvez, n'ayez crainte.
Et pour montrer que le piot n'était empoisonné, comme celui que versèrent les Flamands aux reîtres et hacquebuttiers du seigneur Jean d'Autriche, but un troisième gobelet. Mais ces Quinte-Essents demeurèrent tout mélancoliques, et semblait que ce vin clair leur fût plomb fondu.
— Voici beaux soupeurs ! cria Panurge. Tout le monde chevauchera, et ils mèneront l'âne par la bride ! Buvez, je vous dis, buvez ! C'est du vin !
— Seigneur, dûment les Quinte-Essents, nous n'en pouvons boh'e.
— Vous ne pouvez ! fit le bon Pantagruel tout marri. Et pourquoi?
— C'est, répliquèrent-ils, que nos médecins nous le défendent. Ils disent que le ^dn est la soiu-ce de toutes sortes de maux très horribles, et aussi de péchés bien noirs. Si buvions vin, deviendrions dyspeptiques, paralytiques, arthritiques, bêtifîques, commettrions grands crimes et serions sujets à toutes damnations en ce monde et dans l'autre. Et pour ce, buvons de l'eau.
— Vouère ! dit Panurge indigné. Croyez-vous en Dieu ?
— Seigneur, répondirent-ils, nous le révérons, servons et incolons.
— Et ne savez-vous point, continua Panurge, que Dieu est l'ennemi de l'eau, pour ce qu'il ne l'a point créée ?
— Nous ne le savons pas, répondirent-ils, et même tenons cette proposition pour fausse et scandaleuse.
— Je crois, ajouta Pantagruel, je crois, ami Panurge, que vous sentez le fagot. Car du temps que j'étais à l'école de Tolède, le révérend père en diable Picatris, docteur en diablologie, nous disait que diables craignent naturellement eau, ce qui n'a rien d'étonnant : car étant diables, sont naturellement ords en diable, habitués à climats brûlants, et seraient par humidité rendus sujets au mal rhumatique.
Ainsi parla Pantagruel, qui toujours gardait prudence en sa judiciaire, étant né, à ce qu'on dit, à Tours ou aux environs.
— Et moi, dit Panurge, je persiste à soutenir que l'eau est haïssable au Seigneur parce qu'il ne l'a point créée, comme il fît du reste des choses, rocs, bêtes, gens, puces, femmes, herbes et gabelous; et je vous laisse à choisir quelles furent d'ailleurs les bonnes et mauvaises. Mais pour l'eau, n'y est de rien.
— C'est beaucoup parlé, bel ami, dit Pantagruel, mais où est le cas ?
— C'est, fit Panurge, — et semblait, à son habitude, assuré comme un voleur, — qu'il est écrit au chapitre premier de la Genèse : « Au commencement, l'esprit de Dieu flottait sur les eaux. » Et si le voulez en latin : Spiritus Dei afflabatur super aquas. Vous entendez : il n'a donc point créé l'eau. Dès le commencement, il y
avait l'eau d'un côté, Dieu de l'autre. Et bien sainement j'en conclus que l'eau est un élément démoniaque, pernicieux, abominable, insoumis à l'auteur de tout bien, et que par conséquent sont damnés ces Quinte- Essents. Et le soutiendrai jusques au feu, exclusivement.
— Tu es, dit Pantagruel après avoir médité, un bon compagnon. Or ça, verse à boire, puisque c'est ton opinion.
Cette page de l'histoire de Panurge ne se trouvant que dansia Pantagruéline Prognostication doit avoir prédit une conversation de notre temps.
PAYSAGES
Panurge. — 5
PAYSAGES
Tautomobile du touriste
... Mon ami le chauffeur m'avait dit : — Les automobilistes se divisent en deux catégories, es mangeurs de kilomètres et les touristes. Tu ne connais que les premiers. Le public ne connaît que les jremiers. Les écrasés de l'automobilisme ne connaissent ue les premiers. Ce sont des fous méprisables. Mais moi, je suis un touriste. levais à des allures moyennes, à des allures prudentes. J'ai de l'amour pour les beautés des paysages, je m'arrête dans les moindres bourgades pour en admirer les curiosités. La preuve, c'est ne je pars dans trois miimtes pour visiter le Puy. C'est one préfecture, mon cher, la préfecture du département e la Haute-Loire, et il paraît que c'est magnifique. Il y i un château-fort au-dessus de la ville qui s'appelle ?olignac, et n'a pas été raccommodé par Viollet-Le-Duc ; me cathédrale romane, plantée sur de sourcilleux )asaltes, le rocher Corneille, où il y a une vierge colosale, un musée, 20.000 habitants, et des auberges sup- •ortables. J'ai lu tout ça dans les papiers du Touringlllub. Tu n'as pas vu le Puy, viens avec moi. C'était une petite promenade : i5o kilomètres à partir
de la ville d'eaux où nous nous trouvions. Un rien pour une automobile qui marche « très lentement ». Je consentis, sur la foi des traités.
Et ce fut délicieux. C'était le matin par un beau soleil. Mon ami le chauffeur ralentissait pour me faire regarder les gouttes de rosée sur les brins d'herbe. Il s'arrêtait pour laisser passer les poules. A chaque chemin de traverse, il me proposait « de faire un crochet» pour savoir s'il n'y avait point par là quelque chose d'intéressant. Je jugeai qu'il y mettait de l'affectation. Puisque nous étions partis pour aller au Puy, nous n'avions qu'à y aller, n'est-ce pas ?
Après ça, nous rencontrâmes une chaîne de montagnes, des Margerides quelconques. Les choses autour de nous devinrent rudes et poignantes. Les rocs brûlés par le soleil exhalaient une odeur âpre, et qui grisait. Les pins, sur leur face abrupte, entortillaient leurs racines, tel le lacis des veines sur les mains d'un vieillard, d'un air obstiné et souffrant. Des chèvres rousses faisaient des bonds farouches parmi des genévriers tortus. De ces plantes, comme des rochers, sortaient des parfmns violents. C'est comme ça, c'est toujours comme ça pai les beaux jours d'automne, sur les montagnes qui ne sont pas trop élevées. La lumière chaude les brûle el les exalte. Voilà pourquoi elles rendent les hommes heureux, et un peu fous.
Alors nous commençâmes à rire comme des enfants.; L'automobile grinçait et soufflait sur la route montante. \ Puis nous arrivâmes sur un plateau sauvage. La machint' marcha plus vite, comme d'elle-même. Puis nous parvînmes à l'autre pente, celle qui descendait, et nouî nous laissâmes aller. Ce n'était pas notre faute : puisque
PAYSAGES
ça descendait! Nous eûmes l'impression d'être un torrent, d'être irrésistiblement forts, d'absorber cinq cent mille barriques d'oxygène par seconde, de nous joyeusement nourrir, comme des dieux immortels, d'une flamme impalpable et vivifiante. Vite, vite, vite ! Nous ne distinguions plus rien de l'univers. D'abord parce que nous avions mis de grosses lunettes noires ; ensuite parce que nous étions, comme le noyau d'une comète, à la tête d'une queue chevelue et dorée de poussière tourbillomiante ; enfin parce que nous ne regardions rien du tout. Je vous dis q^ae nous étions des dieux î Donc nous nous suffisioas à nous-mêmes, le monde extérieur n'existait plus pour nous. On ne peut rien concevoir de plus évident.
Cela dura — je ne puis pas savoir combien ça dura, nous étions sortis du temps aussi bien que de l'espace. Je crois que j'eus l'impression de voir des ombres s'agiter, de les entendre crier : des hommes peut-être ; de voir des falaises de chaque côté de la route : il paraît que c'étaient des maisons ; de déraper sur XM\e espèce de ridicule serpent noirâtre qui n'en finissait pas : on m'a prétendu que c'était le rail d'un tramway; de me balancer sur des vagues bondissantes. A la réflexion, quelques heures après, il me vint à l'esprit que ce pouvait être des pavés. Ceci prit quelques secondes à peine. Nous fûmes replongés dans l'immensité bienheureuse. Je me disais :
— De deux choses l'une : ou je suis un dieu, comme je le crois, et alors il ne peut rien m'arriver. Ou je suis un mortel, et je dois me casser la figure, mais ça m'est égal, pui-sque je mourrai fou de joie. Et puis, du reste, la mort, ça n'existe pas. Il n'existe que le mouvement,
le mouvement éternel et infini. Et je suis, dans le mouvement.
Je jure à la face du ciel que jamais ni la Pologne sous Auguste de Saxe, ni l'Angleterre un jour de bankholiday ou même de jubilé, ni les nègres de Brazzaville au Congo le quatorze juillet, n'ont été plus totalement ivres que je l'étais à ce moment. J'espère l'avoir fait comprendre. Et pourtant nous n'avions rien bu, rien que le bon air du Dieu tout-puissant. Mais il n'y a pas au monde de liqueur comparable à celle-là.
Tout à coup, j'aperçus les flammes de l'enfer. Elles m' apparurent sous la forme de hautes languettes bleues et roses, d'un aspect incontestablement pernicieux, qui . sortaient de l'avant de la voiture. Et la voiture stoppa. De ma vie je n'ai été plus étonné. Je m'attendais à tout, excepté qu'elle pût s'arrêter, sauf par un choc. Est-ce que la Terre s'arrête, et le Soleil, et Sirius, et les comètes, à moins qu'ils ne se cognent? Moi qui croyais que nous étions une comète ! Voilà qui démontre l'infériorité des créations humaines sur celles de la nature.
Mon ami le chauffeur cria ;
— Nom de Dieu! il n'y a plus d'essence dans les brûleurs ! :^
J'aurais pensé qu'il y en avait trop , puisque ça brûlait. Mais les automobiles sont des animaux renversants. Rien ne se passe chez eux comme ailleurs.
Je dois reconnaître que mon ami éteignit le feu très bien. Après quoi, il me dit :
— Où sommes-nous?
— Je me le demande, répondis-je très sérieusement. Encore sur la terre, je le suppose, et je trouve même que c'est inattendu.
PAYSAGES
Mais nous vîmes justement, à cet instant opportun, un homme qui descendait une côte à bicyclette, les pieds au repos sur ses pédales. Il venait de cueillir des champignons, dont il avait plein une carnassière. Nous répétâmes en nous adressant à lui :
— Où sommes-nous ?
— A cinquante kilomètres du Puy, fit-il d'un air aimable.
Je lus, sur la plaque de sa bicyclette : Oustachon, liquoriste.
— Tu vois, dit mon ami, comme nous avons été lentement ! Encore cinquante kilomètres à faire.
— Vous voulez dire pour revenir, répliqua froidement M. Oustachon. Vous lui tournez le dos, au Puy !
Un nuage de perplexité nous enveloppa. Mais je compris, je compris très rapidement à cause de l'activité de mon intelligence. Je me rappelai les hommes, les falaises percées de trous qui devaient être des fenêtres, le serpent rail-de-tramway, les pavés. Je gémis :
— Nous avons traversé le Puy sans Iç voir î Pour une fois mon ami le chauffeur fut stupéfait.
— Sans le voir, sans le voir! fit-il. Alors ça n'existe pas, le Puy ! Ça se saurait, si on l'avait traversé. Si on ne l'a pas vu c'est que c'est une bourgade, rien du tout, un pâté de masures au fond d'un trou. Ah ! je les retiens les papiers du Touring-Glub !
M. Oustachon se débarrassa de ses cèpes et de ses bolets, s'assit sur le bord du fossé, et se mit à rire d'une façon que je qualifierai de blessante.
— Vous n'avez pas vu le Puy I Vous n'avez pas vu le château de Polignac qui est sur un rocher, à 820 mètres d'altitude ? Ni la cathédrale, qui est à 700, grande
comme deux lois Notre-Dame de Paris, et aussi haute; ni la Vierge, qui est si laide, mais encore au-dessus de la cathédrale; ni le musée Grozatier, qui a cent cinquante mètres de long, et où il y a le crâne de la Denise, les débris du temple romain, des tableaux de Le Nain; ni l'Aiguille, im roc aigu, haut comme la tour Eiffel, avec une église sur la pointe ; ni le boulevard Carnot, ni l'avenue de Vais, que vous avez traversés sûrement, ni la pharmacie Rigobert, ni M. Levadoux, un homme | si grand, ni M. Girollet, un homme si gai ?
Il y a des cas où il est impossible de mentir. Je répondis : ^
— Non !
— Eh bien, conclut-il philosophiquement, consolezvous. Vous les verrez, parce que... parce que votre chaudron est détraqué et que vous allez le faire remorquer au Puy en charrette à bœufs.
C'est, en effet, ce que nous fîmes. Je m'aperçus alors
que la charrette à bœufs est aussi un instrument de
tourisme.
Le voyage en charrette à bœufs acheva de me lierj avec M. Oustachon. Il connaissait le pays comme uii; roulier et comme un archéologue. Cet homme merveilleux possédait à la fois des lettres et des connaissancesj exactes.
— Nous allons descendre, expliqua-t-il, chez la mèrej Gaytte, à Saint-Paulien. Elle a toujours des perdreaux,^ du vin de côte, et l'eau y est fraîche. Or, de l'eau très fraîche est indispensable pour battre une bonne ab-
PAYSAGES
sinthe. Tenez, nous suivons la via Bolena. Elle passait par Graponne et tombait sur le Puy.
Donc nous fîmes arrêter nos bœufs devant l'auberge de la mère Gaytte, et nous eûmes l'absinthe, le vin de côte et les perdreaux. M. Oustachon y ajouta un plat de champig-nons qu'il avait cueillis ; il tint à le confectionner lui-même, avec des raffinements que les anges ne connaissent point. Quand le repas fut terminé, il alluma sa pipe d'un air fort voluptueux et nous dit, sans bouger de sa chaise :
— En attendant que j'aie fini, vous pourriez aller visiter l'église. On la trouve en général d'un style roman assez pur. Pour moi, je ne bouge pas. Du roman, il y en a trop dans le pays, j'en ai soupe : radis indigestaque, voilà mon avis sur cette architecture. Elle est bonne pour les Parisiens.
Il nous parut nécessaire de féliciter notre guide improvisé, tant de l'originalité de ses aperçus que de l'abondance de ses souvenirs classiques. Cette imprudence nous valut la récitation, sans en manquer un mot, des cent premiers vers du second livre de l'Enéide. Après quoi il recommença en remontant, c'est-à-dire le centième vers le premier, le quatre-vingt-dix-neuvième ensuite, jusqu'à conticaere omnes, intentique ora tenebant. A ce moment, nous étions devenus fous furieux. Alors il s'en alla tâter le menton àla servante, et obtenir une réduction sur la note « à titre de membre du Touring-Cluh ».
Le pire, c'est qu'il était impossible de ne pas l'écouter, non seulement parce qu'il parlait trop haut pour qu'on pût s'abstraire au for de soi-même, et riait trop fort pour qu'on ne désirât point savoir de quoi il riait, mais
8l Panurge. — 5.
quand Pamir ge ressuscita
aussi parce qu'il était tout rayonnant, d'une joie réelle, iimocente et communicative, d'une malignité raillarde et gaillarde, d'une ironie frondeuse de petit bourgeois des temps passés. Voilà pourquoi il disait des choses vives et sensées, qui lui paraissaient peut-être toutes simples, mais que nous ne pouvons pas savoir à Paris.
— ... La loi sur les associations ? Non, elle n'est pas populaire, ici. Elle jette trop de trouble dans les successions î
Et comme je manifestais quelque stupeur qu'une telle loi nuisît à l'espoir qu'ont les vivants d'hériter des morts, il ajoutait :
— Mais oui; ici, dans la montagne, les familles sont nombreuses. Alors il y a toujours un frère qui entre dans une congrégation modeste, les ignorantins par exemple; et une sœur ou deux qui se font admettre dans un couvent. Il ne faut qu'une petite dot de douze ou quinze cents francs. Ils renoncent au reste de leur part, qui grossit la masse à diviser entre ceux qui restent laïcs. Ceux-ci se disent aujourd'hui : « Si les congrégations sont dissoutes, mon frère l'ignorantin, et ma sœur du couvent de Marie Servatrice vont venir réclamer leur dû. Il nous embête, le gouvernement ! »
Mais après nous avoir fait part de ces observations d'ordre sociologique, M. Oustachon nous entretint beaucoup plus longuement de son admiration pour Boileau, Voltaire, Béranger et Anatole France. Il chercha à nous expliquer, par des raisons qui lui paraissaient très fortes, (c que ces quatre-là, c'étaient des types dans le même genre ». Si le lecteur le permet, je remettrai sa démonstration à un autre jour. Sachez seulement que, sur ses instances et parce qu'il n'y a pas, en effet, en
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France, de pays plus abondant en beauté que la région du Puy, je décidai de prolonger mon séjour.
Et j'allai à la Chaise-Dieu, et j'allai à Polignac, et à la Voûte, et à la Roche-Lambert, sans compter la Denise, l'Aig-uille et autres menues excursions. Mais sans manquer, lorsque je revenais à mon point de départ, devant le café de l'Univers, ou le café de Paris, ou près de chez M. Baour, marchand debicyclettes, j'étais sûr de retrouver M. Oustachon, obUgeant, bavard, oisif, spirituel et prodigieusement badaud, révolté contre toutes choses existantes et incapable pourtant de comprendre autre chose que ce qu'il avait sous les yeux, anarchiste convaincu et foncièrement conservateur, enfin toujours prêt à déblatérer contre la société, la famille et la religion, à condition qu'on n'y changeât rien.
— Et où allez- vous? disait-il.
— Loin, très loin, répondais-je, du côté de Pradelles, je crois.
— Je vous accompagne ! répliquait-il avec empressement.
A la fin, je finis par demander à quelqu'un dans la ville :
— Ah çà, il n'a donc rien à faire, M. Oustachon?
— Mais si, me dit-on. Il tient un petit magasin pour la vente des huiles et du vin. Seulement, voyez-vous, c'est un cafetier.
Je manifestai un étonnement accru. « Car enfin, disais-je, voilà un homme qui a deux métiers, celui de cafetier et celui de marchand d'huiles, et qui paraît n'avoir jamais rien à faire. Il doit être d'une activité prodigieuse. » On daigna rire de mon erreur et m'expliquer qu'un cafetier n'est pas un homme qui tient un
quand Pamir ge ressuscita
café, mais au contraire celui qui va au café. C'est un titre honorifique et difficile à mériter. Pour l'acquérir, il ne suffit pas de prendre l'apéritif deux fois par jour, la demi-tasse de même et quelques bocks. Tout le monde en fait autant; il faut vivre au café, depuis la première minute de son ouverture jusqu'au moment fâcheux où il ferme ses portes. Aussi le « cafetier », lui seul, est-il digne du nom de vrai citoyen, car il ne s'occupe que de la manille et des affaires publiques.
Qu'était-ce que l'agora d'Athènes ? Vous n'en savez rien. Je vais vous l'apprendre : un café.
— Monsieur Oustachon, lui dis-je à la fin, une chose m'inquiète. Votre magasin, que devient-il, votre magasin, tandis que vous êtes ici, à m'honorer de votre conversation ?
Il me répondit très sérieusement :
— Rassurez-vous, il ne court aucun danger. Quand je n'y suis pas — et il n'y était jamais, le malheureux — je le ferme.
— Mais pourquoi n'y mettez- vous pas un emploj^é ? M. Oustachon me regarda d'un air ébahi.
— Vous croyez donc que je n'ai pas essayé ! Seulement l'employé buvait les vins. C'était une perte sèche, ou humide, comme vous voudrez. Vous voyez qu'il vaut bien mieux que le magasin soit fermé.
Je me déclarai convaincu. Ceci lui donna une haute idée de ma bienveillance et de ma sagesse. C'est sans doute pourquoi il me dit un soir :
— Nous poiu'rions peut-être y aller boire une bouteille de Champagne, dans cette boutique ?
C'était pour lui une partie fine, quelque chose d'extra-
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ordinaire, ayant l'attrait de la nouveauté. Devant sa propre porte il hésita un petit moment, et murmura par manière d'excuse :
— Ce n'est pas la porte qui m'embarrasse, je la reconnais très bien. Mais c'est la clef. Je ne me rappelle plus laquelle est la bonne.
Une fois entré, il s'indigna contre le désordre des objets, avec une sincérité critique, comme s'il avait jugé la propriété d' autrui.
— Gomment voulez- vous qu'on s'y reconnaisse? Je cherche le Champagne : c'est de la benzine que je trouve. En voilà une baraque : nous aurions mieux fait de rester au Café de Paris.
Quand il m'eut aidé de toute sa force à vider la bouteille, il s'attendrit. Je vis le fond de son âme. C'était un abîme de tristesse.
— Une sale vie ! C'est une sale vie que je mène. Mais dites-moi, dites-moi si c'est ma faute? J'ai de quoi vivre, du bien à la campagne, qui rapporte sans qu'il faille m'occuper de rien. Le travailler moi-même, ce bien : est-ce qu'on m'a appris ça au lycée ? On ne m'y a rien appris, que des mots que je sais par cœur. Quand j'étais jeune, ma famille m'a forcé de prendre un commerce, parce que je n'étais pas assez fort en thème pour le droit ou la médecine, et que je n'étais même pas bon pour faire un fonctionnaire. Et puis, la discipline du lycée m'avait donné horreur de toutes les disciplines. Mon commerce? il me dégoûte. L'éducation que j'ai reçue m'avait donné d'autres rêves. Si j'avais été dans un autre milieu, j'aurais pu faire peut-être un écrivain... dans votre genre.
Je ne protestai pas contre cette assimilation, qui était
affreuse. C'était vrai : il n'y avait entre lui et moi qu'une différence de degré.
M. Oustachon passa ensuite une bonne heure à me réciter ses œuvres. Il avait fait des vers « à la façon de Boileau ». Il continuait à en faire. A mesure qu'il vieillissait, l'empreinte marquée sur lui dans son enfance apparaissait de plus en plus forte et de plus en plus gauchie. Cependant cette lecture l'avait rasséréné. Il me laissa partir en me disant ;
— Au moins, vous, vous pouvez me comprendre I
Et quand j'ai quitté M. Oustachon, huit joiu-s plus tard, je le comprenais, en effet, j'avais pour lui une affection sincère, et sans gaîté, comme la plupart des affections sincères. C'était un Français, un Français comme beaucoup d'autres, un Français gâché. Et comme il était très intelligent, il le savait. C'était très douloureux.
aux Eyzies
reliques d'ancêtres
On m'avait dit : « Il faut aller aux Eyzies, sur les bords de la Vézère. Des falaises sublimes y dominent des prairies vertes et des pampres roux. Leur cime est hérissée de forêts ; sur leurs flancs escarpés, des grottes ouvrent leurs bouches obscures ; ces grottes sont profondes et mystérieuses. On y retrouve, peintes et gravées, des images singulières qu'y ont tracées les premiers hommes, à une époque dont la mémoire même a disparu. Car ils vivaient dans la nuit des âges, alors que la terre n'avait pas encore sa face d'aujourd'hui. »
J'ai donc fait le pèlerinage des Eyzies, je vais dire ce que j'ai vu.
Qu'on se figure un paysage composé par la nature, harmonieusement limité, arrangé comme un tableau. La Vézère coule très doucement, large comme la Marne près de Paris, onduleuse, transparente ; et des nasses de jonc sèchent appuyées aux saules, sans doute comme aux temps dont je vais parler. La vallée est toute plate et fertile, mais étroite : il ne faut pas une
demi-heure à pied pour la traverser. Des murailles de roches la ceignent et l'isolent, des murailles abruptes, plus qu'abruptes : elles ont des balcons, des consoles qui surplombent. Même les hommes modernes ont profité de ces balcons et de ces consoles. La plupart de ces anfractuosités sauvages, ils les ont fermées d'un rideau de pierres. Encore aujourd'hui, à Laugerie- Basse, à Laugerie-H-aute, aux Eyzies, des demeures s'adossent au roc vif; des celliers, des étables s'y creusent ; et des bœufs mugissent dans l'ombre de ces crèches, comme à Bethléem il y a dix-neuf cents ans. Parfois, un paysan ouvre une porte et vous montre un antre obscur, une galerie qui s'enfonce au sein de la terre. Ainsi les troglodytes contemporains ont agrandi simplement d'une façade l'abri des troglodytes des anciens jours ; et peut-être n'est-il pas tout à fait téméraire de croire que quelques-uns en descendent.
C'est sur les parois de telles grottes, aux Gombarelies et aux Fonts-de-Gaume, que M. Peyrony, instituteur aux Eyzies-de-Tayac, découvrit il y a deux ou trois ans les traces immortelles du génie de l'homme préhistorique. Je n'oublierai jamais les deux jours que j'ai passés dans la compagnie de ce savant modeste et enthousiaste. Je lui dois beaucoup de reconnaissance : il m'a fait comprendre des choses que j'ignorais ; il a surtout élargi le champ de mes imaginations, l'espèce de pénombre que tout le monde possède, plus ou moins étendue au fond du cerveau : cette pénombre féconde où se développent mystérieusement les germes des idées. Et quand elles sont encore toutes petites, toutes frêles, elles ont la beauté, la joie, l'imprudence des jeunes enfants.
PAYSAGES
Des stalactites tombaient des voûtes. Restées toutes fraîches, presque vierges encore des souillures qu'apportent les flambeaux des hommes dans ces réduits souterrains à peine explorés, elles brillaient de petites facettes vertes et rouges, rudes et magnifiques ornements des palais seerets de la terre, et que révélait subitement la lueur de nos deux bougies. Ailleurs, protégé contre la chute des eaux du plafond par un rebord de la caverne, le roc était resté sec, dur et nu, comme le jour même où la crevasse s'était ouverte. Arrivé à l'un de ces endroits, j'entendis Peyrony qui me disait :
— Regardez : voilà les bisons !
Obliquement, la lueur de sa bougie éclaira la muraille bossue. Et les deux bisons parurent, les beaux animaux sauvages des prairies préhistoriques. Le burin de silex de l'artiste ingénu et hardi qui les avait gravés patiemment, voici des dizaines et des dizaines de milliers d'années, — 240.000 ans d'après Mortillet, de 12 à 20.000 ans au moins d'après Cartailhac — les avait retracés au quart de leur grandeur. On voyait les sabots, le mouvement musculeux des jambes de ces grandes brutes. Les longs poils de leurs fanons tombaient tout droit de leurs cous épais. L'un était une femelle, l'autre un taureau qui flairait la femelle, tête baissée ; tête énorme, bestiale, et pourtant miraculeusement vivante, où l'on distingue — ce n'est pas une illusion — la force, l'impétuosité préconçue d'un bond, la décision d'une concupiscence. Le regard a été fouillé, approfondi, travaillé longuement. C'est la caractéristique de ces gravures : partout l'œil a été pris, visiblement, comme point de départ du dessin tout entier,
et l'artiste a su que c'était là, avant toutes choses, que sont la vie et la beauté. Les proportions, presque partout, sont gardées avec une science inattendue, quelle que soit la taille de l'animal. Chose étonnante : plus celui-ci était vaste dans la réalité du monde extérieur, plus le graveur a compris d'instinct qu'il en devait réduire les dimensions. J'ai vu là un mammouth ramené à la taille d'un chien de berger ; il apparaît cependant tel qu'il fut lorsqu'il enfonçait dans les graviers de la Vézère les quatre pieds massifs soutenant son poids gigantesque ; ramassé dans sa force, sa croupe baissant brusquement depuis le crâne bombé, si intelligent, jusqu'à la queue courte et tombante; tout velu, recourbant sa trompe, sans quoi elle traînerait plus bas que terre; les défenses colossales redressant leurs monstrueuses volutes; l'œil donnant par sa petitesse même une expression d'astuce tranquille : l'œil d'une bête puissante qui a dû régner sur le grand steppe avant l'arrivée des méchants petits hommes.
Et ie mouvement, le mouvement de ces corps en vie ! Un cheval est lancé au galop, un autre rue : chevaux aux lourdes joues, à la grosse tête épaissie, dont la race a maintenant disparu, mais qui a dû mêler son sang à celui du cheval que montait Alexandre, le coursier à tête de bœuf, Bucéphale. Des rernies paissent, penchant leur face vers l'herbe, tracée à grands traits. Un félin allonge sa belle échine de proie ; il tend son cou nerveux ; dans ses mâchoires fermées, on sent la férocité des crocs. Des traits d'ocre rouge et jaune, de manganèse noir, rehaussent ces contours. Des lignes géométriques, en plusieurs lieux, rappellent la silhouette d'une case ou d'une tente; et sur une paroi, isolé, tragique, avec
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deux trous noirs à la place des yeux, apparaît quelque chose qui ressemble terriblement à un crâne humain.
Qui donc a fait ces œuvres? Par leur fidélité à la nature, la vie qu'elles respirent, l'évident effort fait pour montrer l'animal en acte, avec sa physionomie la plus habituelle, je dirais presque son caractère moral, elles évoquent le souvenir de certaines aquarelles japonaises, mais avec une étonnante virilité dans la manière, que celles-ci n'ont pas. On a cru d'abord à une fraude; on a voulu que des enfants ou des réfugiés les eussent tracées dans ce royaume de l'ombre éternelle. Ce seraient de bien bons artistes ! Et quels enfants, quels réfugiés des guerres de religion ou de la Terreur, dans ce pays de Dordogne, avaient jamais vu un mammouth ou un renne? Ils datent de l'époque où le renne et le mammouth vivaient, nul expert n'en doute plus. Ce temps est si lointain qu'il fait peur d'y penser. Les couches géologiques le prouvent : alors l'Angleterre était encore rattachée au continent, le chmat de la France était celui des grands espaces glacés de l'Asie centrale. Si Mortillet a exagéré, Gartailhae doit être au-dessous de la vérité.
C'est un autre mystère qui n'est pas pleinement résolu, que de savoir exactement non pas pourquoi ces chasseurs, qui jouissaient si visiblement de la joie de reproduire les formes, quand elles avaient hanté leurs cerveaux, ont disparu, — ils n'ont pas disparu; — mais pourquoi ils cessèrent de peindre et de graver. Quelquesuns suivirent les rennes, quand ceux-ci, troublés par l'attiédissement du climat, gagnèrent le nord de l'Europe. Les autres demeurèrent, et furent domptés par une race nouvelle.
quand Paniirge ressuscita
Elle venait d'Orient, édifiait avec des pierres géantes les monuments barbares que nous appelons les dolmens et les menhirs, polissait des outils de pierre, semait l'orge et le blé, tissait des vêtements, asservissait les bêtes au lieu de les chasser; et toute pénétrée d'effroi devant les esprits perfides qu'elle croyait voir sortir de la triste dépouille des morts, elle était éminemment religieuse, c'est-à-dire mélancolique; musicienne peut-être, mais sans joie, et par conséquent sans beaux-arts. Quand elle s'éveilla de ce long sommeil esthétique, ce fut en Egypte et en Assyrie, pour y sculpter ou peindre de grandes images toutes raidies encore par la terreur des ombres qui vivent et s'irritent dans la nuit des tombeaux.
Cependant ces chasseurs humiliés et ces conquérants mystiques, bâtisseurs déjà de temples et d'empires, forment aujourd'hui le fond même du peuple que nous sommes ; Celtes blonds, Latins, Germains sont venus seulement ajouter quelques fils précieux et nuancés à cette immense et indestructible trame. Tels qu'ils nous ont faits, nous sommes restés. C'est à ce passé presque perdu, qui ne sort aujourd'hui que par lambeaux des abîmes souterrains, c'est à ce passé que nous appartenons, et voilà pourquoi peut-être nous sommes différents du reste des homnies et pourquoi ce n'est même pas notre faute s'il nous faut dire au reste du monde, comme jadis Luther à la Diète de Worms : « Me voici, moi ! Et je ne puis être autrement ! »
Je ne sais pas si l'on me pardonnera cet étonnement devant le mystère des Eyzies, m les pensées qu'il m'a suggérées, et qu'on n'attendait pas sans doute. Je dois
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pourtant ajouter encore quelques mots. On possède, gravé sur un os de renne, le portrait de cet homme primitif, qui eut Thonneur infini de donner à l'humanité ses premiers artistes. Figuré en pleine coin^se, en plein bondissement, il s'efforce d'atteindre la jambe d'un bison qui fuit. Il a le front haut, des joues qui s'amincissent vers le bas, im grand nez droit et tombant, une lèvre inférieure assez courte, mais allongée par une barbe en pointe, le rictus ironique d'un faune. Vous trouverez dans les églises de Saint-Robert et de Rocamadour deux crucifix du treizième siècle. Le sculpteur local qui les tailla dans le tronc d'un chêne des Gausses, a donné au Crucifié ces mêmes traits, changeant seulement en expression désespérée le grand rire triomphant du chasseur. Ce fut là peut-être la plainte suprême et inconsciente d'un fils de ces artistes des cavernes. Mais en même temps, il avait prouvé de la sorte la survivance de leur race.
Sainte-Hélène
Je viens d'apprendre, comme tout le monde, que l'Angleterre, par raison d'économie, et parce que toute occupation militaire y était devenue depuis bien des années un luxe inutile, va rappeler la garnison qu'elle entretenait à Sainte-Hélène. L'île se dépeuplait déjà : les trois ou quatre mille habitants qui ne l'ont pas encore abandonnée n'y subsistaient guère que des dépenses faites par les soldats ; la plupart vont émigrer, puis les navires oublieront la route, et Sainte-Hélène ne sera plus guère qu'un nom sur une carte. On saura seulement que c'était un grand sépulcre, d'où le cadavre même sortit avant les gardiens.
En 1898, le hasard d'une croisière un peu vagabonde me conduisit jusqu'à l'île où mourut Napoléon. Je publiai alors quelques notes dans un journal; mais je n'ai pas le courage de les rechercher dans l'effrayant amas de papier que forme la collection complète d'un quotidien. Je préfère essayer de peindre les images qui remontent du fond de ma mémoire. Il en est qui s'imposent impérieusement, avec des couleurs si vives et des contours si nets qu'il me semble que je n'ai pas vu aussi bien quand je voyais dans la réalité du monde extérieur, et que j'avais alors un voile sur les yeux ; d'autres
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presque effacées, presque insaisissables, flottantes comme des nues le matin sur un fleuve. Se souvenir est quelquefois presque la même chose que rêver : on s'aperçoit que c'est un tout petit fait qui vous a pris l'âme, et qu'il ressuscite seul, grandi, déformé peut-être, et jetant une telle ombre que tout le reste est perdu derrière.
On ne peut entrer à Sainte-Hélène que par une brèche dans un mur. La brèche, c'est la vallée de Jamestown. Le mur, c'est toute la côte, autour de l'île entière. Il a 400 mètres de haut, une chèvre n'y monterait pas. Il est fait de basalte et de lave, de cendres volcaniques durcies et lépreuses, noir comme un trou, comme un puits, comme une chambre sans lumière, avec pourtant çà et là des taches rouges, grises et jaunes. Bien qu'il fût inabordable, sur toutes ses verrues, dans ses recoins, dans ses cavernes, pour garder le prisonnier les Anglais avaient placé des canons de bronze ; et pour surveiller la mer, d'où on aurait pu venir pour le sauver, ils montaient sur le sommet du mur au moyen d'un escalier effrayant, droit comme une échelle, et qui avait un milUer de marches. Voilà le socle sur lequel on avait mis le vaincu. Les vainqueurs, et même les peuples à peine nés qu'ils dominaient en Afrique en furent étonnés eux-mêmes, comme d'un mystère dans lequel ils n'eussent été pour rien, et plus grand qu'eux. Il y a une page d'Olive Schreiner, la fille des Afrikanders du Cap, que je sais par cœur :
« ... Il était le maître, et l'humanité était blanche de crainte. Elle s'est mise toute contre lui pour le battre, et
il était seul, et on l'a renversé. Les peuples étaient comme des chats sauvages, as-ec leurs dents sur un grand chien — comme de lâches chats ! Ils l'envoyèrent dans une île de la mer, une île déserte, et on Pattacha au rocher. Il était seul, et il y avait toutes les nations, et c'est la gloire ! Il était seul dans l'île déserte, et dans les longues nuits il restait sans dormir, et il pensait à ce qu'il avait fait dans les jours passés, à ce qu'il ferait encore si on le laissait aller. Le jour, il regardait la plage : alors il lui semblait que la mer tout autour de lui était une froide chaîne roulée autour de son corps pour le faire mourir... Il n'est jamais sorti des chaînes... »
Olive Schreiner se trompe en un point : on ne voit pas la mer, de Longwood's old house, où on l'enferma; on ne voit rien ! Mais on l'aperçoit sur presque tout le parcours de la route qu'on lui fit prendre. J'ai suivi cette route. Elle n'a pas changé. Nul n'a jamais pensé à y toucher, depuis qu'il est mort : ce sont d'étroits lacets, d'abord parmi des géraniums sauvages, des cactus hérissés d'épines; et les cailloux sont à la fois boursouflés et pleins d'alvéoles, recuits par le feu de la terre, pareils à des laitiers de hauts-fourneaux. On monte encore longtemps, l'aridité se fait, il ne croît plus qu'une sorte de saules nains. On se retourne, et alors c'est une autre aridité qui envahit tout l'horizon, la mer qui monte comme le bord d'une cuve jusqu'au niveau des yeux, qui s'élargit, s'élargit toujours, apparaît comme elle est en vérité, immense, infranchissable, sans bornes, autour de l'île rapetissée. Parfois, d'une seule vague, cette mer qui ne connaît pas sa force brise des
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baleines contre les rochers. Leur carcasse, dépecée par les habitants, pourrit ; il n'en reste que de grands os blancs, à moitié broyés, pareils à de l'ivoire ; et on les vend aux étrangers, pêle-mêle avec des images de Napoléon échoué.
... Une barrière de bois, des bosquets rabougris, un pré; et dans le fond, une maison, toute petite, sans étage, sauf une mansarde. Les volets sont peints en vert, il y a des vitres cassées aux fenêtres : c'est là! Et rien, rien dans cette maison, sauf le lit où il est mort, et son buste. Le reste, j'ai oublié. On traverse de petites pièces, on se promène dans de la misère. Dehors il y a un petit jardin de poupée et une cour, près de la salle de bain, cette cour où il apparut une fois tout nu, évidemment ridicule, tremblant de rage, parce qu'un envoyé de Hudson Lowe était venu l'espionner jusque dans sa baignoire. Ce sont les petites choses, dans cette agonie, qui la rendent terrible... Aujourd'hui, le mauvais papier peint dont Louis-Philippe fit couvrir les murailles, et qui voulait miiter le dessin de la primitive tenture en perse, se décolle par morceaux. Cette demeure mortuaire est d'une laideur plate et froide. Le paysage est resté poignant. Un propriétaire, dans l'espoir de quelque mince revenu, a tenté de planter quelques arbres, éparpillés sur la prairie, et qui remplacent ceux qu'avait plantés le grand homme, tranchés plus tard au pied, toujours pour gagner un peu d'argent. Mais le grand soufïle des alizés, la brise perpétuelle qui vient du bout de la mer a courbé leurs branches et leurs troncs vers le sol; ils sont là, figés dans une attitude immuablement désespérée, battus
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par le vent fort et triste, pauvres arbres de deiiil, vraiment douloureux, éloquents, ravagés, bien plus touchants que les cjprès noirs et droits qui gardent la tombe.
Maigre décor, celui de cette tombe! Cachée au fond d'un petit vallon, à l'abri de la brise farouche, la pierre du sépulcre a pourtant quelque ombrage. Mais c'est si peu de chose pour une si grande mémoire! Si on rencontrait cette dalle et ces cyprès dans un cimetière de village, je ne sais seulement pas si l'on s'arrêterait. Seul le silence est magnifique. On n'entend que le bruit des petites feuilles qui remuent, des brindilles qui tombent, et c'est en vain qu'on l'a enlevé, le mort qu'on avait mis là : on n'a pris qu'un squelette, une momie, un uniforme en loques, mais c'est ici que son corps a subi le retour à la matière sans formes : il y a laissé la graisse de ses os, et lorsqu'on brise une branche, il semble qu'on emporte quelque chose de lui.
On est seul près de cette pierre abandonnée. Les vieux guides disent : « Un officier supérieur français réside à Longwood. » Voilà bien longtemps qu'il est parti, l'officier supérieur; il a été remplacé par un simple garde du génie, mort lui-même, je crois, laissant derrière lui sept ou huit filles qui ne savent plus que l'anglais, et qui vont sans doute s'en aller avec la garnison. Il ne restera bientôt plus grand chose d'européen dans cette île où vint s'abattre l'homme qui a le plus fait pour donner à l'Europe — ce ne fut peut-être pas à l'avantage de la France — sa figure politique actuelle. ^ Le fond de la population est formé par un mélange irrégulier de blancs, de nègres et de Chinois; et, poup-3 tant, qui sait s'il ne reste pas, dans les veines de quel-]
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ques-ims, parmi cette race, quelques gouttes de sang napoléonien ? Qu'est-ce qu'ils vont devenir ? Retourneront-ils à la barbarie? Vont-ils, presque abandonnés par leurs maîtres, oublier jusqu'à l'anglais, inventer un langage inconnu et neuf, où le nom même de Napoléon sera déformé, comme sa légende?
Tout prend un aspect étrange dans cette île. Les plantes, les animaux même évoluent en nouvelles espèces. Le vent y est si fort que beaucoup d'insectes volants ne peuvent s'y perpétuer qu'en laissant s'atrophier leurs élytres. Ceux qui les gardent sont emportés dans la mer infinie, ils ne se reproduisent pas. Et c'est peut-être, quand j'y pense, la chose la plus singulière, le coup le plus mystérieux du destin : que l'aigle aux ailes cassées soit venu tomber un jour dans cette île où les moucherons mêmes ne gardent pas leurs ailes...
BSUÛTffECA
en Orient les rêves du Bosphore
Le besoin de repos et la passion toute contraire du vagabondage viennent de me conduire à l'autre bout de la Méditerranée, jusqu'au Bosphore, jusqu'à Constantinople et aux rives d'Asie. 11 faut quelque temps pour s'y rendre, plus de temps encore pour s'y recoimaître et n'être plus comme un petit enfant qui perd sa langue devant des étrangers. C'est à peine d'ailleurs si je l'ai moi-même retrouvée. Je supplie donc qu'on me pardonne de ne pubher ici que des notes sans suite, arrachées aux pages d'un carnet. Aussi bien je ne les présente qu'avec une modestie qui n'est pas une formule de style : je sais trop ce qui leur manque.
Les Dardanelles. — Avant l'aube, le navire a franchi le détroit. L'eau n'a plus que de petites vagues courtes, mais un élan invisible et fort la porte vers le sud, et telle les fleuves qui. toujours attaquent une de leurs rives, elle ronge les terres sablonneuses, la craie de la côte d'Europe, assez plate, grise et sans arbres. Celle d'Asie, avec des collines plus hautes, descend en courbes molles vers la mer, elle verdoie, on y pressent des eaux qui ruissellent, une fertilité vaste et régulière. L'Asie î Sans ce fossé si étroit qu'un vol de mouche
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n'en a pas peur, elle aurait débordé sur cette petite, faible et terne Europe! Mais si le fossé eût été plus large et la Méditerranée moins peuplée d'îles, combien plus de temps l'Europe n'eût-elle pas ignoré les grands empires où les hommes vivaient groupés sous des souverains religieux, gravaient sur la pierre ou moulaient dans la brique leurs lois et leur histoire, sculptaient le roc, bâtissaient des palais, alors qu'en Occident ils étaient encore pareils aux castors sauvages, cachés au milieu des lacs, dans des huttes de paille et de boue ! Sans ce détroit, l'Europe devenait toute asiatique. La coupure eût-elle été plus large, nos patries demeuraient barbares. C'est ce qui fait dire à certains qu'il y a un dessein à l'univers. Malheureusement, si les choses ne i s'étaient point passées ainsi, elles se seraient passées autrement, et nous continuerions à croire qu'il y a un dessein.
... Le vent, qui vient du septentrion, est bien plus fort, plus rude, plus frais que sur la Méditerranée. Il n'a plus la même odeur, il sent la glèbe molle, l'eau douce, les jardins irrigués. Le ciel même a pâli, il n'est plus le même. L'air est humide, ici. Qu'on est loin de la Grèce éclatante et sèche! Cependant, sur les eaux moins bleues, le navire avance toujours, un peu plus lent, avec prudence, comme hésitant devant les mystères insidieux d'un pays trop neuf. Dans le salon des premières, quelqu'un plaque les premières notes d'une marche de Chopin, et, à ces grands accords de harpe romantique, on se remet à vivre au temps où la nef d'Argo, montée par des héros presque de notre race, — ils étaient Grecs ! — avançait vers le nord, tâtonnante, intrépide, hasardeuse et sublime.
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Le Bosphore. — Parler des beautés illustres de cette porte des eaux ? Tout est dit sans doute, et l'on vient trop tard. Mais pour les goûter pleinement, pour les voir comme les empereurs de la Byzance grecque les virent, peut-être faut-il aller visiter les trésors des vieux palais des sultans, à la pointe de Stamboul, trésors d'une richesse écrasante et puérile. Aux aigrettes des turbans énormes, coiffures des anciens souverains, des émeraudes et des rubis gros comme des œufs de pigeon, taillés en cabochons, brillent avec tant de naïveté qu'ils ont l'air d'être faux; des trônes vastes comme des divans sont tout entiers en pierres précieuses, et il y en a trop, de ces pierres scintillantes, il y en a tant que ces trônes ressemblent seulement à ces malles de fer-blanc verni et peinturluré que les niercantis du bazar vendent ici pour quelques sous. Mais à travers des jardins qu'un commencement d'abandon et surtout le respect que les Turcs ont pour les arbres tels que la nature les a créés — ils ne les taillent jamais — rendent délicieux, voilà qu'on arrive, conduit par un aide de camp, à un kiosque de marbre, frais, léger, miraculeux. A l'intérieur, des faïences bleues et blanches de Kutaïeh le vêtent entièrement. Un jet d'eau chante au milieu; des divans semblent encore porter l'empreinte des corps ; des livres, dans une bibliothèque, attendent leur lecteur ; les colonnes et les murailles qui le soutiennent sont si frêles et si claires qu'on dirait une cage, une volière suspendue en l'air par un ûl invisible. Il est suspendu en effet : il est suspendu au-dessus de la mer, du Bosphore, de la Corne d'Or. Avant toutes choses, avant les minarets des mosquées, les dômes innombrables, les maisons par dizaines de mille qui s'écroulent en
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quand Paniirge ressuscita
cascades figées sur les pentes de Pera et de Galatâ, c'est la beauté de cette eau marine qui frappe, enchante et retient comme une sorcellerie, cette eau à la fois verte et bleue, luisante, transparente, profonde, comme faite en émail de Limoges : l'eau couleur d'outremer enfin, telle que la virent et la baptisèrent les rudes croisés francs, ébahis sous leurs armures.
Ce palais de la pointe du vieux Stamboul fut abandonné par les sultans vers le milieu du dernier siècle.
— Quelle erreur, dis-je au jeune aide de camp qui nous accompagne. Et comment surtout avoir délaissé ce site sublime pour le triste Yildiz-Kiosk ? v
Il ne me répondit pas. C'était là une chose sur laquelle il ne se permettait pas d'avoir une opinion, car tout jugement sur une décision du maître est un péché. Nous avons peine à nous figurer une telle discipline de pensée en Occident. Elle a sa grandeur. Pour détourner la conversation, il me dit :
— Ce kiosque est la reproduction fort exacte d'un édifice que l'un de nos sultans avait vu dans un voyage, et dont il avait goûté passionnément la grâce. Un de ses eunuques s'en procura les plans, parvint à le reproduire avec une exactitude scrupuleuse, et mi jour lui en fit la surprise. Le sultan émerveillé donna à cet eunuque une fortune ; puis il lui fit trancher la tête, parce qu'un homme si intelligent devait être capable de tout.
Le jeune officier s'arrêta un instant, puis il reprit en hochant sa rude tête de guerrier mogol, dont les yeux avaient pourtant une paradoxale douceur :
— C'était cruel, mais sage. A sa place, j'en aurais fait autant.
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PAYSAGES
Il voulait dire, je suppose, que c'est un des principes du gouvernement absolu de ne pas s'entourer de serviteurs trop intelligents. Mais ce principe n'est pas ignoré d'autres gouvernements, qui n'ont rien d'absolu. Un imbécile consciencieux est à sa place partout. Un homme de génie nulle part, excepté tous les cinq ou six cents ans.
Le Sélamlik. — Tous les vendredis le padischah doit assister publiquement à un office religieux dans une mosquée. Ainsi le veut une règle antique et supérieure à sa volonté. Abdul Hamid a fait construire, à cent mètres à peine de la porte qui ferme la plus extérieure des enceintes de Yildiz-Kiosk, une toute petite mosquée blanche. C'est là qu'il se rend. On ne sait pas exactement ce qu'il y fait, quelles cérémonies s'accomplissent, quels rites sont célébrés : il se rend à la mosquée, y passe vingt minutes, voilà tout, et cela suffit. La route n'est pas longue, je viens de le dire : à peu près trois fois la largeur du boulevard des Italiens ; pourtant trois mille hommes le gardent, sabre au poing ou baïonnette au canon. Il ne faut pas s'en plaindre : c'est ce qui fait la beauté, la grandeur, le tragique de ce spectacle.
Les étrangers y peuvent assister, du haut des fenêtres et des deux terrasses d'une petite maison appelée le « pavillon des Ambassadeurs ». On les compte, on les examine un à un, avec une discrétion parfaite et ime attention soutenue; et durant qu'ils sont là, on les surveille. Ces précautions ne me paraissent pas inutiles; elles sont à peine suffisantes. D y a deux ans, au mois de juin, des conspirateurs chargèrent comme un canon
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quand Paniirge ressuscita
l'essieu d'une voiture rangée derrière les troupes. Le sultan ne fut pas atteint, mais l'explosion fit une cinquantaine de victimes. Le petit minaret élevé devant la grille de la mosquée fut percé comme par un obus. Un homme fut tué derrière Abdul Hamid, qui n'échappa que par miracle; et c'est ainsi qu'aujourd'hui encore une sorte d'attente affreuse plane par souvenir.
... Il est midi. Loin, très loin de cette voie formidable et défendue où doit passer un seul homme, cinq cents cavaliers arabes , la lance ornée de banderoles , se rangent pour fermer les avenues. Ils ont des chevaux blancs, ils sont vêtus de blanc, les sauts de leurs montures font vibrer toute cette blancheur, leurs musiques jouent une marche, toujours la même. Puis le long de la voie où sans cesse des jardiniers jettent du sable, des bataillons arrivent, pour former la haie : Albanais fiers au nez busqué. Turcs de la mer Noire aux bonnes faces larges, camuses, entêtées et fidèles, du vert enroulé autour de leurs turbans rouges ; et leurs musiques aussi jouent la marche, toujours la même marche : c'est comme s'il n'y avait que cette marche dans toute la Turquie, on dirait l'obsession d'un rêve. Entre ces haies de soldats, le sol reste vide, sauf pour six eunuques noirs en redingote noire, en fez rouge, très longs, très maigres, et qui ressemblent à des bouteilles de vin du Rhin cachetées de rouge. On attend, on attend. Et tous les yeux sont fixés sur cette porte du palais qui va s'ouvrir, d'où va sortir la toute-puissance redoutable et triste. Tout à coup un grand cri rauque, sauvage, bref, mais répercuté par les murailles : tandis que tous les assistants restent muets, ce sont les soldats qui acclament leur souverain, offrent leur vie en présentant leurs
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armes. Il vient en etl'et, précédé de quelques voitures, l'une vide, les autres contenant des princesses de la cour, formes voilées de noir à peine entrevues. Il vient, sa Victoria conduite par un jockey tout couvert d'or, im vieillard à barbe blanche, en longue tunique couleur paille claire, assis sur les coussins de devant qu'il occupe en entier, car il est puissant, pesant, rond de partout : c'est le ministre de la guerre. Le maître siège en face de lui ; ses yeux, perpétuellement se portent à droite et à gauche et il salue, en portant la main à son front. La voiture descend la pente, assez lentement. Un silence lourd, le cri rude des soldats qui recommence, le silence encore, un dernier cri... C'est fait, le sultan est dans la mosquée.
Un quart d'heure plus tard, il en sort, et monte dans une petite calèche qu'il conduit lui-même. Son torse s'est redressé. Il a l'air plus vif, plus jeune, ses mains tiennent le fouet et les rênes avec fermeté; son quatrième fils est assis à sa gauche. Il enlève les chevaux d'un geste aisé, une minute de galop les met au sommet de la pente, et le ministre de la guerre, les vieux généraux, les vizirs, les fonctionnaires bianchis sous le harnois courent à pied derrière lui, trébuchent, repartent, halettent, s'obstinent : fourreaux d'épées, qui s'emmêlent, cliquetis de décorations, spectacle inoubliable qui dure le temps d'un éclair.
Le hodja. — Tout en haut de Stamboul, par de petites rues que souvent ombragent des vignes en berceau, on me mène chez un hodja, un saint homme qui a passé quarante ans dans la même chambre sans en sortir une fois, méditant sur les attributs et la gloire
d'Allah. Une pièce de dix pieds carrés, sans autres meubles qu'une écuelle, une natte, un tapis de prière, un foyer où je n'aperçois que des cendres froides. Et voilà quarante ans, je vous dis, qu'il est là ! Je lui fais demander :
— Est-ce que la beauté des choses n'est pas une prière? Ne méditeriez-vous pas mieux devant la Corned'Or, les collines de Scutari, l'eau amère et remuante* qui toujours a l'air d'être en vie ?
— Pourquoi faire ? répond-il de l'air patient que prend un maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le foyer. Allah y est, puisqu'il est partout. Je regarde cette cendre...
Seuls les hommes qui confessent l'islam ont gardé cette croyance — que nous avions jadis également, nous, les chrétiens — que la vie n'est qu'un passage étroit et pénible entre deux éternités, qui seules importent. Quand ce hodja aura enfin obtenu la fin qu'il désû'e, on lavera son corps, et sans cercueil on l'enterrera sous une pierre droite, à l'ombre d'un cyprès, dans le cimetière d'Eyoub, immense et paisible nécropole. Alors il connaîtra la joie suprême, ayant toute sa vie vécu suivant la prescription du vieux sage ottoman : « Ne t'appuie pas à l'arbre, car il séchera; ne t'appuie pas au mur, car il croulera ; ne t'appuie pas à l'homme, car il mourra. » Voilà pourquoi ces cimetières turcs, si délaissés, mais si bons, accueillants, graves et familiers, comme la race pour laquelle ils sont faits, donnent l'impression la plus forte qu'on puisse avoir dans ce pays de ruines, où si souvent la vie n'a l'air que d'un champignon malsain, qui naît en une nuit, et sèche avant la fin du jour.
en Orient derviches tourneurs et derviches hurleurs
26 septembre 1907
Note pour les futurs Guides en Turquie d'Asie. — Il aut voir à Brousse une mosquée verle incomparable ; les tombeaux sublimes de grandeur, de couleur et de limplicité, et un consul de France unique parmi tous es consuls de France. Car ce consul de France est un ^Vançais né à Brousse ; il connaît tout du pays, de ses Qœurs, de ses habitants ; il en parle toutes les langues, l aime la mosquée verte comme s'il l'avait faite ; et je rois bien, au bout du compte, que si le gouvernement urc entretient celle-ci, c'est un peu à lui qu'on le doit. le Français est aussi, par une singulière et heureuse implication due à ses origines, un Oriental parfait, >lein de finesse, de bonhomie, de patience et de prorerbes. Il vit comme un sage dans une vieille maison tirque, d'où il peut contempler par ses fenêtres aux pillages de bois ouvragé sa chère mosquée verte, le ombeau de Mahomet II, le divin cimetière des poètes, t quand, assis dans le kiosque inauguré jadis, en
résence des imams de la mosquée verte, par son. ami
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Loti, on a partagé avec lui le pilaf et les aubergim farcies, mets nationaux, il conte, il conte, avec un charmant de fausse ingénuité, de vieux contes orie: taux tout pénétrés de malice, tout parfumés de poésiei] ou bien il laisse couler les trésors de sa vieille expél rience ; ou enfin il vous mène chez ses amis les théol giens de la medressé, les marchands du bazar, les bo: paresseux philosophes, qui portent leur grand samov près d'une fontaine, sur une pelouse verte, et boive du thé sans rien faire et ne pensant à rien qu'à jouir d^ la fraîcheur de l'eau, de la couleur du ciel, des arbr et de l'herbe. L'autre jour il me dit :
— Il y a aujourd'hui une cérémonie chez les derviche! tourneurs. Mais vous avez vu cela sans doute à Coii' stantinople ?
Je n'avais pas vu les derviches tourneurs à Gonstaiv tinople. Je l'avouai à M. Bay, et le sens qu'il a l'hospitalité le fit battre des mains.
— Une cérémonie des tourneurs de Brousse est en Turquie ce qu'est une grand messe à la cathédrale de Lyon, en France ; le fin du fin. Je vais vous la montrer. Mais il convient d'abord de rendre visite au cheik des derviches, c'est-à-dire, si vous voulez, à leur prieur.
Dans une petite salle toute blanche qui donnait sui les arcades d'un cloître tout blanc, sur un sofa très large, le cheik était accroupi. Jamais je n'ai vu sur ur visage de prieur une telle expression de gaieté caustique et d'ironie joyeuse, sentiments qu'il est rare de trouvai sur les placides faces turques : la bouche, les yeux jusqu'aux rides, tout y pétillait de malice. On m'a jur( qu'il était parfaitement pénétré de la valeur mystique
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des rites singuliers auxquels il préside. Je veux bien le croire ; mais alors Allah, dont les desseins sont insondables, a donné à son serviteur une physionomie regrettablement trompeuse.
— Vous serez un peu étonné, dit-il en m'offrant une cigarette, par la plupart des détails de l'office religieux que nous célébrons. Mais ces exercices sont beaucoup moins difficiles qu'ils ne paraissent.
Il admit pourtant que la congrégation, réduite à une vingtaine de membres, recrutait difficilement des néophytes.
— Ce n'est point cependant, ajouta-t-il, à cause de nos rites. On apprend, je vous assure, très facilement à tourner, si pénible que cela paraisse. Mais les jeunes redoutent les rigueurs du noviciat. Durant trois années, le candidat au titre de derviche tourneur doit désapprendre le mot non. Et, de nos jours, la jeunesse au contraire ignore ce que c'est qu'obéir.
Je répondis au cheik, sans insister davantage, qu'en effet je déplorais cette indiscipline, et il me considéra en clignant des yeux. Je crois qu'il est inutile de parler longtemps à ce père prieur mahométan pour se faire comprendre. Quand j'eus terminé ma cigarette, il se leva d'un air fort digne, en ordonnant à un de ses moines de nous conduire au lieu où se célébrait l'office.
C'était, au milieu d'une cour ombragée de beaux platanes, rafraîchie d'eaux jaillissantes, un édifice absolument rond, et à l'intérieur fait absolument comme un cirque. Au premier étage, des portiques, deSvSinant des sortes de loges où l'on n'admet que les musiciens, les chanteurs avec leurs familles, et les spectateurs de choix. Autour de la piste, où un plancher fort bien ciré
remplace la sciiu'e de bois, une balustrade, derrière laquelle se tient le public ordinaire. Dans ce public, beaucoup de femmes, les unes voilées, les autres le visage découvert, car, chose inattendue, voir tourner j les derviches constitue l'une des distractions favorites de beaucoup de juives et de chrétiennes.
... A pas lents, les derviches, précédés de leur cheik, firent le tour du plancher, en suivant la balustrade. Le cheik était coiffé d'un turban vert. Revenu à la porte d'entrée, il traversa la salle d'un pas majestueux pour aller s'asseoir en face, sur un tapis rouge. Les vingt derviches, pieds nus dans leurs babouches, étaient vêtus de caftans noirs et coiffés d'énormes bérets per- ^ sans, de couleur bise, en forme de cône tronqué. Le cheik se prosterna. Les derviches saluèrent. Par trois fois, leurs grands bonnets s'inclinèrent presque jusqu'au sol, vers le centre de la salle. Par trois fois, le cheik prononça d'une voix grave une invocation fervente.^ Puis trois fois encore, les derviches firent le tour de cette piste cirée. Ils étaient à tous les âges de la vie. Quelques-uns, desséchés de vieillesse, semblaient à peine pouvoir se traîner ; le dernier n'avait pas douze | ans; son costume, identique aux autres, était toutefois | d'une propreté, d'une élégance particulières, et ses; traits me parurent charmants. C'était le fils du cheik û car les fonctions de cheik des derviches sont hérédi-J taires. Dans leur mouvement orbiculaire, chaque foiî que deux derviches arrivaient devant le prieur, ils s'arrêtaient, se faisant face, puis se saluaient profondément; et ce tout jeune derviche, qui suivait immédiatement le plus vieux, accomplissait ce cérémonial avec une grâce délicieuse, une aisance de petit prince. En
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même temps, au premier étage, un chanteur avait commencé à psalmodier l'histoire sacrée du Prophète, sur un ton d'abord sourd et très bas, puis d'une voix qui s'élevait par degrés. Une flûte fît entendre des soupirs légers, très doux. Ce fut comme un murmure de source, une plainte de berger qu'on ne voit pas, un instant de langueur avant une crise folle. Deux tambourins bientôt accompagnèrent en sourdine, et deux autres chanteurs entonnèrent une mélopée étrange, accessible pourtant à notre intelligence musicale d'Européens, peu variée, sauf dans les modulations qui se multiplient à l'infini; et je distinguai sur la face des derviches et des assistants eux-mêmes une espèce de frémissement... Le cercle des derviches recommença de tracer son orbite autour de la salle, mais tous, cette fois, avaient rejeté leur caftan noir et apparaissaient en courte veste blanche, d'où tombait une longue jupe, blanche le plus souvent, quelquefois aussi verte ou violette. Le fîls du cheik salua encore; puis les mains croisées sur la poitrine, il se mit à tourner doucement, doucement d'abord. Un autre derviche l'imita, puis un troisième, puis tous les autres. La musique précipitait son mouvement. Maintenant, le bel adolescent avait gagné le centre du plancher, et il pivotait sur lui-même, les bras étendus pour lui servir de balancier, avec une vélocité incroyable. On avait peine à entrevoir ses deux pieds nus, rapprochés l'un de l'autre comme dans une valse infiniment rapide. Il ne changeait pas de place, il avait l'air d'un papillon transfixé sur une pointe invisible à la clef de voûte de la coupole. Les autres tournaient aussi, mais en décrivant des orbites très lentes autour de ce centre à la fois immobile et tourbillonnant; et
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l'on ne pouvait plus penser au monde qu'à ces grandes cloches, ces jupes blanches, violettes et vertes, qui | giraient, giraient, giraient, élargies par le bas.
Subitement un geste du prieur, un cri bref, élevé du chanteur; tout s'arrête, d'un coup, nettement. Et pas un des tourneurs n'a trébuché, étourdi; aucun n'a l'air d'être ému, même échauffé par cet exercice affolant, qui a duré dix minutes. Tous saluent, dans la direction de la Mecque, et chacun va regagner sa place, à reculons, sans regarder derrière lui!
Quatre fois les derviches se remirent à tourner, toujours plus fort, plus vite, plus longtemps ; et quand ilss'arrêtèrent enfin, aucun n'était essoufflé, leur front était sec; le petit danseur seulement, le beau petit artiste souriait d'un air fîer^ naïf et victorieux.
La représentation — le mot m'échappe malgré moi — était termmée. J'allai remercier le cheik, et quand je l'eus félicité du talent de son fils, ce qui lui arracha un sourire d'orgueil, j'osai demander :
— Je viens d'assister à un spectacle singulic . et passionnant. Mais oserai-je avouer que sa signification religieuse m'échappe?
Le cheik me regarda d'un air étonné.
— Est-ce que la terre, me dit-il, ne tourne pas autour du soleil, est-ce que les planètes ne tournent pas, est-ce que les étoiles n'ont pas l'air de tourner dans le ciel ? C'est donc qu'Allah aime qu'on tourne. Car s'il l'avait préféré, rien ne tournerait, tout serait immobile. Nous tournons donc, pour lui faire plaisir.
Gomme j'étais, tout autant qu'Allah, satisfait de ma journée, je m'inclinai avec déférence.
Les derviches hurleurs. — Les derviches hurleurs, du moins à Brousse, ne hurlent pas : ils dansent et ils chantent. Ceux des musulmans qui se piquent de théologie — et il y en a beaucoup — parlent d'eux sans sympathie. Il ne faut pas s'en étonner : des gens qui s'enorg^iieillissent de raffiner sur les subtilités de l'exégèse coranique ne sauraient éprouver qu'un froid mépris pour une secte qui ressemble beaucoup à la protestante Armée du Salut. Les hurleurs remplacent l'étude des textes et l'examen des cas de conscience par des procédés mécaniques pour arriver à l'extase collective et à la conviction qu'ils possèdent la grâce parfaite — qu'ils sont justifiés. Ils glorifient même l'ignorance. Leur fondateur, qui vécut quatre siècles après Mahomet, a établi sa doctrine sur un verset du Coran ; « Que ceux, a déclaré en substance le Prophète, dont l'âme est trop simple et l'esprit trop lourd pour apprendre le livre saint tout entier en apprennent le premier chapitre. Si c'est encore trop, le premier verset. Encore trop, la première ligne. Encore trop, le premier mot. Encore trop, la première lettre. Encore trop, la première aspiration. » Ce qui voulait dire, et cela est beau : il suffît de croire.
Les hurleurs ont pris à la lettre ce fier paradoxe sur une lettre. Voilà pourquoi les théologiens les méprisent.
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Gela n'empêche pas qu'ils offrent à l'Européen un spectacle plus divers que les évolutions des derviches tourneurs, plus énervant aussi, et qu'on ne quitte que brisé.
Dans un faubourg de Brousse, tout proche du quartier français, c'est une grande salle carrée, très propre, très nue, mais éclairée par une lampe à pétrole et un grand nombre de cierges. Là aussi, il y a un cheik, qui \ se contente de prier et de diriger la cérémonie; là aussi, on entend des mélopées déchirantes, où parfois sel distingue une déclamation plus large, plus significative terminée par un beau cri. Mais ici, ce ne sont plus des 1 moines que j'ai sous les yeux; ce sont d'honnêtes et ordinaires musulmans, appartenant à toutes les classes sociales. L'un d'eux est un riche marchand, dont leJ caftan s'orne, à la mode juive, d'une opulente étole de fourrure. Sa figure mate, ses traits fins, ses yeux noirs éclatent d'un feu mystique. C'est lui qui paye tous les frais de ce culte. D'autres sont cordonniers, tailleurs, fondeurs de cuivre. Ils ne demandent aux rares curieux qui viennent les voir aucune rétribution; il faut se défendre contre leur naïve et sincère hospitalité, l'inévitable tasse de café qu'ils vous offrent. S'il est une chose certaine au monde, c'est qu'ils ont la foi.
...La illah il Allah! Il n'y a d'autre dieu que Dieu! Telle est la seule phrase prononcée par les chanteurs; et les fidèles, après s'être mis en rang, balancent lourdement leur tête en cadence. Bientôt ils forment, passant les bras sous les épaules les uns des autres, une sorte de double cercle, qui parfois s'élargit, parfois se resserre. A des intervalles très courts, la voix des chan-
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teurs se presse et monte ; et les fidèles, frappant le sol d'un pied sonore, répondent par une espèce de gémissement sombre et terrible, sorti du fond de leur poitrine ; « Hou I », et le cercle s'élargit. « Hou ! », et le cercle se resserre. « Hou ! hou ! hou ! » Et ce hurlement suit pourtant la ligne de la mélopée, il lui fait une basse concordante et sauvage. Au milieu de ce cercle, d'apparence infernale, et qui célèbre la gloire, la toutepuissance, la victoire éternelle de Dieu l'Unique, le fils du cheik s'est mis à tourner. Il est plus jeune encore, plus joli, plus frêle, plus infatigable que son charmant rival du couvent de Bounar-Bachi. Tout à l'heure, lorsque gentiment il est venu nous souhaiter la bienvenue, quelqu'un l'a levé de terre d'un seul bras. Et il tourne, tourne, tourne ; il tourne durant plus de vingt minutes.
Enfin il s'arrête. Je souffre pour lui; et sans doute j'ai tort, car il sourit. Le cercle s'est rompu, et maintenant les fidèles se sont mis sur deux rangs. Les musiciens du chœur chantent autre chose. Quoi? Je ne saurais le dire ; mais c'est affreusement triste, pénétrant, affolant. Les fidèles trépignent sur place, mettant leur poids sur le talon gauche, qu'ils enfoncent pour ainsi dire dans le sol. En même temps, leur corps tremble tout entier, et chacun pivote en sens contraire, hochant la tête comme pour un salut réciproque, mais d'une manière aussi disloquée que des magots chinois, et si fort qu'on se dit : « Ce n'est pas possible, elle va se décoller ! » Ils ont perdu évidemment la notion du lieu et du temps, leurs traits sont tirés, leurs yeux hagards. Et toujours : « Hou ! hou! hou! » Et l'enfant s'est remis à tourner ! Mon cerveau s'égare, et je suis obligé de fuir...
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quand Paniirge ressuscita
Oui, ces gens sont convaincus ; ce ne sont ni des acrobates, ni des histrions. Pourtant, le lendemain, je rencontrai l'un des acteurs de cette scène étrange. Il vint à moi avec un bon sourire, les mains tendues : « Avez-vous été content, hier soir? » demanda-t-il, La prière qu'il avait élevée vers Allah avait été sincère; mais d'autre part, il n'était pas fâché d'avoir été un objet d'admiration, même pour un infidèle, et de se faire dire qu'il était un grand artiste. Les mobiles des hommes sont toujours plus compliqués qu'on ne croit !
en Orient Brousse
La mosquée verte. — Faite de la même matière que la mosquée d'Omar à Jérusalem, elle est bien moins vaste, elle n'en offre pas les jeux de lumière miraculeux qui changent la couleur de l'air, donnent l'impression qu'on est dans une sorte d'eau qui se laisserait respirer. Elle n'a pas non plus la noblesse sublime et candide des mosquées de marbre du nord de l'Inde, les plus beaux édifices, après le Parthénon, qu'ait jamais élevés la main des hommes. Son mérite n'est pas de même nature, sa beauté est trop différente pour qu'on la compare à aucmie autre. C'est comme une fleur cachée qu'on découvre en plongeant la tête dans l'herbe d'une pelouse, et qui enivre.
Au dehors, celle qu'on nomme la mosquée verte est blanche, toute blanche, faite d'un marbre couleur de perle. Son portique est tombé depuis un siècle, une nuit de tremblement de terre, mais sa coupole et ses murailles n'ont pas bronché; elle est grave, simple, bien balancée, comme une belle statue de femme nue. A l'intérieur, ce qu'on voit, je vais le dire bien simplement : des coupoles claires, peintes à la chaux ; et au-dessous de ces corolles renversées, les soutenant, des murailles comme faites en bijoux, en vieux émaux d'éclat tendre et calmé : ce sont les faïences illustres de la mosquée
verte. Elles vêtent le mihrab, l'endroit vide et sacré qui, au chevet de l'édifice, indique la direction de la Mecque ; elles l'encadrent, tombent en stalactites, inscrivent en caractères harmonieux les versets du Coran. Elles décorent, en face de ce mihrab, la loge du sultan, éclairée, par un artifice de l'architecte, d'un rayon ■* direct tombant d'une invisible ouverture. Elles s'enfoncent dans les chapelles latérales, anfractuosités sombres, carrées, d'où jaillit l'éclair de leurs couleurs. Cette couleur ? Tous les verts, à partir du bleu, d'un bleu plus profond que celui de Sèvres. Et ceci, qui a l'ah' d'une plaisanterie niaise, est l'expression parfaite de la vérité. Ce n'est pas la matière qui est verte, dans la mosquée verte, c'est l'impression qu'on en reçoit. Ce« bleus profonds dont je viens de parler sont verdis par des rosaces d'or presque imperceptibles, l'air est teint, impressionné, imprégné par le décor général; et c'est alors la couleur des cyprès, celle des chênes, des platanes, des mûriers et des vignes; celle de l'eau des mers et des sources, celle des aigues-marines, des pierres de la Mecque et des émeraudes. Voilà ce que produit l'enchantement des reflets, divin mensonge, adorable artifice.
Les langues orientales n'ont pas de secrets pour M. Bay, qui aime cette douce maison de prière d'un amour passionné. 11 m'a traduit l'inscription tracée par l'un des artistes qui composèrent les carreaux du mihrab et les livrèrent à la flamme savante de leurs fours : « J'étais dans le négoce, mais Je çis cet art ! Ty sacrifiai tout; et voyez maintenant ce que fai su faire. » Ah ! qu'il avait raison, ce marchand devenu potier, et comme on comprend son naïf orgueil !
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Les ornements? Quelques fleurs, des arabesques, et surtout peut-être l'élégance des caractères tracés par les calligraphes. L'écriture arabe permet de donner au mot une physionomie analogue à sa signification. Autour de la mosquée court une frise de faïence couleur d'émeraude. Des versets du Coran ressortent sur ce vert en grandes lettres blanches, et l'écrivain a voulu qu'elles eussent la forme de cimeterres, de piques et de haches qu'on dirait brandies par des guerriers. Ce sont les commandements d'Allah : « Allah défend de mentir, Allah défend de prendre la femme de son prochain, Allah défend... » Ainsi menacent les injonctions justes et terribles. Mais au-dessous, en caractères couchés, gémissants, humiliés, couleur de foin sec, se courbe la plainte du pécheur : « Seigneur, n'auras-tu pas pitié de nous ? » Tout cet art, sans doute à cause de l'interdiction de représenter la figure humaine, est plein d'intentions symboliques.
Cet édifice fait comme un jardin fut construit au début du quinzième siècle, trente ans avant que les Turcs eussent conquis Constantinople, par le sultan Mohammed Tchelebi, le «seigneur gracieux», sur les plans de « l'humble Elias », architecte venu de Perse. On s'en douterait au plan et à l'aspect des faïences. Mais pourquoi cependant la mosquée verte garde-t-elle un air qui lui est propre, une beauté d'être vivant qui la distingue entre toutes ? Peut-être le cimetière des poètes en donne-t-il l'explication.
Aux alentours du tombeau de ce gracieux Mohammed, qui se dresse tout près de la mosquée verte, vert luimême et pareil à un cabochon d'aventurine, sont des tombes plus modestes et plus émouvantes encore. 11 y
tï'
quand Paniirge ressuscita
avait, dit un vieil ouvrage, autour de ce Mohammed ami des lettres et des arts, quatre cent soixante-seize chanteurs, faiseurs de vers et théologiens. Jusqu'après >
la mort ils lui font cortège : on mit leurs sépulcres à côté du sien ; ils perpétuent le souvenir de cette cour noble et charmante. Montez sur ce tertre où souvent le Souverain qui voulut qu'on y élevât sa dernière demeure était venu s'asseoir. La ville dévale sous les yeux : toits bruns par milliers mais cachés sous les arbres, platanes vieux de cinq siècles, acacias, mûriers. Brousse est comme un nid dans les branchages, a dit un poète turc. Derrière elle, c'est le grand mont, l'Olympe de Bithynie, altier, trapu, attirant les nuages comme l'aimant le fer. Des eaux de toutes parts en sourdent et en descendent; des fontaines, des vasques, des bassins de pierre moussue en tous lieux les recueillent ; et plus bas, aussi loin que les yeux peuvent voir, c'est une plaine immense, plate comme le fond d'un lac vidé, grasse d'un humus inépuisable, couverte de vignes, de prairies, de champs d'orge et de blé, semée de bosquets de chênes. La molle et douce Asie ! Voilà trois mille ans que les Grecs lui donnèrent ce nom et elle le mérite toujours, elle le mérite surtout au début de ces automnes divins, plus frais, plus verdoyants, plus voluptueux peut-être que le printemps, et dont elle est seule au monde, je crois, à jouir; et si ses habitants étaient des artistes raffinés, ils ne disposeraient pas autrement leurs cultures, mariant sur le même terrain la nuance des vignobles à celle des olivettes et des poiriers, laissant croître çà et là un beau chêne, un noyer rond, un châtaignier dur et dramatique ; car une extraordinaire fécondité réunit les essences exigeant les sols les plus
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divers, donne des démentis perpétuels aux agronomes. Pays qui est l'orgueil du laboureiu* patient, pays qui réveille chez le voyageur le souvenir des paysages où vécut Virgile et qu'il aima :
Muscosi fontes et somno mollior herba.
Car ce n'est pas ici la « grande nature », les rocs décharnés, les torrents pleins de cris, que notre romantisme a voulu nous faire aimer, c'est la belle et noble terre cultivée, harmonieuse et raisonnable, telle que la goûtèrent nos sages aïeux.
Sans doute, vous pourrez comprendre maintenant l'enthousiasme naïf, juvénile, cordial des conquérants turcs. Ils avaient connu les steppes sans relief de l'Asie centrale, les déserts sans eaux, les monts aux passes redoutables. Durant des générations ils avaient peiné, guerroyé dans ces pays d'mquiétude. Leur race était encore toute franche, tout ingénue, capable de sentir vivement. Devant ces beaux vallons, ces plaines délicieuses, ils eurent le sentiment du soldat qui peut enfin s'arrêter, délacer sa cuirasse, boire à une source et s'étendre à l'ombre, ayant sous les yeux un vaste espace clair, fertile, feuillu, dont il est maître. Alors, pour orner leurs temples, s'ils imitèrent, comme on l'a dit, le décor des tapis de Perse, ce fut l'affaire des architectes; mais les couleurs qu'ils imaginèrent sont nées des premiers vrais plaisirs éprouvés par ce peuple amoureux de l'herbe, des arbres et de l'eau.
Du reste il y en eut, parmi ces chevaucheurs, qui n'oublièrent jamais leurs origines, le rude temps des migrations armées, alors qu'on s'endormait avec le ciel
pour toit ; l'un de ces sultans a voulu que sa tombe,! comme celle de ses pères, fût arrosée par la pluie, et i que l'herbe y poussât. Ses héritiers mirent à exécuter sa volonté suprême une pieuse hypocrisie. Ayant construit un palais pour sa dépouille, ils percèrent seulement une ouverture au-dessus de sa tombe. Entre les quatre pierres de celle-ci, ils ont laissé libre la terre où pourrit son corps : et des graminées folles y poussent comme il l'avait souhaité.
C'est ainsi que le calife Omar, quand il construisit à Jérusalem une mosquée sur l'emplacement même où Dieu, suivant la tradition, était apparu à Abraham, défendit que la main des hommes touchât, pour l'embellir, au lieu où s'était accompli le miracle ; il l'encercla seulement d'une enceinte et d'un dôme : mais au centre laissa ce roc stérile, terne, couleur de poussière durcie. C'est devant ce rocher qu'on se prosterne, non devant la beauté créée par les hommes. Que c'est donc beau, les imaginations d'une race jeune ! Que c'est naïf, que c'est fort, et que le cœur en est plus directement ému !
Toutefois, dans ce pays charmant, les mœurs n'avaient pas tardé à s'adoucir ; même la foi musulmane fut comme baignée de scepticisme. M. Bay a réuni la plus grande partie des contes populaires qu'on a faits sur le hodja Nazr Eddin. Ce Nazr Eddin était un saint. Mais comme l'a dit quelque part Anatole France, il se peut bien qu'il y ait de mauvais saints comme il y a de mauvais anges. Un jour, trois héritiers allèrent trouver celui-là et lui dirent* :
— Notre père a laissé mille pièces d'or. Comme nous
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ne savons pas compter, nous venons te demander de faire le partage.
— Et comment désirez-vous que ce partage soit accompli ? demanda le hodja. Suivant la loi des hommes, ou selon la loi d'Allah ?
— Selon la loi d'Allah, certes ! dirent les trois frères.
— Vous avez raison, mes amis, vous avez raison, fit le saint.
Il prit donc un très gros tas d'or et le donna au frère aîné. Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second; et le troisième n'eut que quelques pièces.
— Qu'est cela ? demandèrent les trois frères étonnés. Est-ce que c'est juste ?
— Mes enfants, répondit le hodja, c'est le partage selon la loi d'Allah : aux uns beaucoup, aux autres peu. Ah ! si vous aviez demandé le partage suivant la loi des hommes, c'eût été différent, bien différent ! Mais vous avez eu raison, vous avez eu raison tout de même : il faut toujours s'efforcer de plaire à Allah !
Il faut avouer pourtant que cette ironie à l'égard des choses religieuses ne fut pas commune : elle n'est pas d'essence musulmane, encore moins turque. Ce que le goût et l'amour des paysages où ils vivent ont donné aux habitants de ce coin d'Asie, c'est surtout une sorte de panthéisme mystique, des habitudes d'effusion devant la nature... Voici une histoire contée par un simple forgeron, l'autre jour.
— Demain, dit un cheik à ses derviches, c'est la fête du Prophète. Nous lui offrirons des fleurs. Allez dans la montagne et rapportez-moi des violettes.
Ils gravirent les pentes de l'Olympe et s'en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur moisson.
L'air autour d'eux en était parfumé. Un seul parmi les derviches ne rapportait qu'une violette, et les autres se moquaient de lui.
— Est-ce tout ce que tu as trouvé ? dit le cheik. N'astu vu que celle-là ?
— J'en ai vu des milliers, répondit le derviche, mais toutes avaient la tête élevée vers le ciel, toutes faisaient leur prière à Allah. Celle-là seule, dont la tige était brisée, ne pouvait plus prier. Je l'ai cueillie, je te la donne. Les autres, je les ai laissées sur la montagne : il ne faut jamais trancher les fleurs. Elles sont la prière des plantes.
Oui, ce pays respire une sorte de joie innocente. La vie y est heureuse, unie, facile. Quelques familles françaises, arrivées il y a près d'un siècle, y ont transformé l'antique industrie de la soie. Dans leurs ateliers, les jeunes filles du pays, même les Turques voilées, dévident les beaux cocons d'argent et d'or, et cette tâche s'accomplit au milieu des rires. Il n'y a pas de pauvres, et la corporation des savetiers recueille jusqu'aux cigognes, jusqu'aux vautours mêmes, quand ils sont éclopés. On dirait qu'il ne faut pas qu'ici personne ait de la peine. Non loin de l'hôpital des cigognes, il y a la rue des batteurs de cuivre. Une singulière séduction m'y ramène sans cesse. Des vignes chargées de grappes passent d'un toit à l'autre, tamisant le soleil. Les aiguières, les chaudrons, les grands plats brillent d'une lueur de braise, les chaudronniers tapent, tapent, tapent, et ce bruit des marteaux, cette lumière dansante à travers les feuilles, cet éclat chaud du métal me remplissent d'une allégresse indéfinissable.
Gomment aurai-je le courage de m' arracher d'ici ?...
en Orient le maître d'Yildiz
— ... O mes amis, dis-je, adieu, si vous avez le courage d'abandonner ces rives ! Pour moi, je reste en Orient. Car j'estime, comme tout homme vraiment digne du nom d'homme, qu'il ne saurait y avoir de bonheur sans liberté, et c'est seulement à l'ombre du croissant turc qu'on peut trouver l'un et l'autre. Dans nos patries d'Occident, nous vivons en esclaves.
On protesta, mais je poursuivis :
— Quelle est la sorte d'esclavage la plus désagréable au monde? C'est de payer l'impôt. On travaille ainsi pour un maître qu'on ne connaît pas, qui ne vous garde aucune reconnaissance, et ne vous remercie jamais. Er France, j'étais écrasé d'impôts, et pourtant on voulait m'en écraser davantage encore. Ici, en Turquie, les étrangers n'en payent aucun; ils sont exempts de toutes charges; ce sont les Turcs qui les acquittent à leur place : cette race a le génie de l'hospitalité.
« Continuons. Quel est le plaisir le plus vif et le plus élémentaire que procure la liberté ? C'est celui de la promenade. Un homme qui ne pourrait aller où il veut, peut-on dire que cet homme est libre ? Dans la capitale
de la France, au moins six fois par an, quand j'ai voulu traverser une avenue, la route me fut barrée par une haie de soldats : c'est qu'on recevait le roi d'Angleterre, ou bien l'empereur de la Chine, ou simplement que le président de la République passait. Dans cette partie de l'Orient où je me trouve, au contraire, le souverain qui règne ne sort jamais de chez lui et ne reçoit per- ' sonne. Ainsi les rues sont tout à moi, non à lui. J'en conclus que ce n'est pas à son profit, mais au mien, qu'il a interdit la circulation des automobiles. Citez-moi un pays où je pourrais jouii^ de tant d'avantages?
C'est après avoir tenu de si justes discours que je me rendis à Brousse. Il faut prendre la mer, et débarquer à Moudania. Le bateau s'arrête à quelques pas du chemin de fer. Je n'avais qu'une valise. Je la confiai à un brave portefaix turc, pris un billet, et me préparai à monter en wagon. Mais alors quelqu'un me dit :
— Monsieur, il y a la douane !
Je n'ai jamais considéré les travaux des humbles douaniers comme une vexation. Une association d'idées toute naturelle me porte au contraire à les contempler d'un œil satisfait : tant qu'une main hasardeuse n'a pas fouillé mes propriétés, je n'arrive pas à me figurer que je suis en voyage. Voilà pourquoi j'ouvris ma valise avec empressement.
— Je regrette de vous donner tant de peine, dis-je au pauvre douanier turc qui fouillait : je n'ai rien qui paye.
Mais il jeta sur moi un regard circonspect et du doigt me désigna un livre.
— Oui, répliquai-je. Ce sont les Études byzantines de M. Charles Diehl : un ouvrage bien intéressant !
PAYSAGES
Il ne répondit pas, mais il prit le livre et me conduisit dans un bureau où il y avait un employé. Cet employé avait une redingote, mais ce devait être un bien petit employé : il travaillait. Il regarda le livre et sa figure peignit l'inquiétude et l'horreur.
— Ce sont, dis-je, les Études byzantines de M.Charles Diehl : un ouvrage bien intéressant !
Il ne me répondit pas, mais il prit le livre et me conduisit sur le quai, où il y avait deux employés. Ces deux employés avaient aussi des redingotes. Mais ce devaient être deux gros employés : ils ne faisaient rien.
— Ce sont, dis-je, les Etudes byzantines de M. Charles Diehl : im ouvrage bien intéressant !
Mais leur figure peignit l'inquiétude et l'horreur, et ils s'écrièrent :
— C'est un livre d'histoire !
— C'est un livre d'histoire archéologique, ou d'archéologie historique, si vous voulez. Ça parle des Byzantins. Il n'y a plus de Byzantins. En i453, vous leur avez pris Gonstantinople, figurez-vous.
Mais ils poursuivirent :
— C'est un livre d'histoire. L'histoire est rigoureusement interdite dans cet empire. Son étude est dangereuse pour les mœurs publiques et la paix des esprits.
Ils me confisquèrent donc les Études byzantines — un ouvrage bien intéressant! — et ne me le rendirent que lorsque je quittai la province.
Un étranger en profita pour calomnier cet Orient que j'aimais.
— Qu'est devenue, disait-il, cette liberté dont vous prétendiez jouir?
— Il y a eu erreur, répondis-je. Je suis sûr qu'il y a eu erreur!
Quelques jours plus tard, comme je vagabondais avec cet étranger dans les rues de Galata, j'aperçus à l'étalage d'un bouquiniste une édition classique du Télé- . moque de Fénelon, annotée par M. l'abbé Auger, « chanoine titulaire de Poitiers, historiographe du diocèse, correspondant de M. le ministre de l'instruction publique ». Je l'achetai pour vingt centimes. Ce modeste volume s'ouvrit de lui-même à la page 3i, qui semblait avoir été fréquemment lue et relue. Je lus à mon tour :
O Télémaque!
dit Narbal,
craignez de tomber dans les mains de Pygmalion, notre roi.., Pygmalion, tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus misérable, et odieux à ses sujets : c'est un crime à Tyr que d'avoir de grands biens ; l'avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel ; il persécute les riches et il craint les pauvres.
C'est un crime encore plus grand à Tyr d'avoir de la vertu, car Pygmalion suppose que les bons ne peuvent souflFrir ses injustices et ses infamies : la vertu le condamne ; il s'aigrit et s'irrite contre elle. Tout l'agite, l'inquiète, le ronge; il a peur de son ombre; il ne dort ni nuit ni jour : les dieux, pour le confondre, l'accablent de trésors dont il n'ose jouir. Ce qu'il cherche pour être heureux est précisément ce qui l'empêche de l'être...
On ne le voit presque jamais; il est seul, triste, abattu, au fond de son palais : ses amis même n'osent l'aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épées nues et des piques levées autour de sa maison. Trente chamhres qui communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porte de fer avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme : on ne sait jamais dans laquelle de
PAYSAGES
ces chambres il couche ; et on assure qu'il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d'y être égorgé. Il ne connaît ni les doux plaisirs, ni l'amitié encore plus douce: si on lui parle de chercher la joie, il sent qu'elle fuit loin de lui, el qu'elle lui refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d'un feu âpre et farouche; ils sont sans cesse errants de tous côtés : il prête l'oreille au moindre bruit, et se sent tout ému; il est pâle, défait, et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait, il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent. Ses enfants, loin d'être son espérance, sont le sujet de sa terreur: il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n'a eu toute sa vie aucun moment d'assuré ; il ne se conserve qu'à force de répandre le sang de tous ceux qu'il craint. Insensé, (jui ne voit pas que sa cruauté à laquelle il se confie, le fera périr! Quelqu'un de ses domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce monstre.
— Vous voyez bien, dis-je à l'étranger, qu'on ne m'a pris les Etudes byzantines que par erreur, puisqu'on laisse vendre ici pour quatre sous des ouvrages aussi perfides.
PRESQUE DE LA CRITIQUE
Panurpi'e. — 8
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le ménag-e Chimène-Rodrigue
Ce qui me fait paraître avantageusement différent des autres hommes, c'est que j'aperçois du premier coup d'œil les conséquences les plus lointaines des choses. Napoléon premier possédait le même don naturel; il en était orgueilleux. J'eus le premier la certitude qu'on dénoncerait le Concordat; il n'est pas nécessaire, pour prévoir cet événement, d'être doué d'un grand génie. Mais je dépasse, d'un bond, ce point où s'arrête la courte vue des hommes politiques. A-t-on jamais pensé aux changements qu'il faudra introduire dans notre malheureuse instruction publique, déjà si éprouvée par des réformes successives et contraires, du moment qu'il n'existe plus de religion d'État? Toutefois je m'en applaudis, étar,t assuré de gagner beaucoup d'argent à compiler de nouvelles éditions des classiques.
Je viens de dire qu'on allait encore bouleverser nos nouvelles méthodes d'instruction publique. Et comment pourrait-il en être autrement ! Presque tous les auteurs, grecs, latins, français, se sont montrés dans leurs écrits d'une immoralité insupportable. Je rougirais de rap-
quand Paniirge ressuscita
peler ici le sujet de certaine églogue de Virgile. Platon a outragé la pudeur. Racine était si convaincu de sa culpabilité qu'il cessa d'écrire. On ne connaît de lui que deux pièces congrues, Athalie et Esther, qui justement ne pourront rester au programme : car la première est entachée du plus violent cléricalisme théocratique, et la seconde a pour déplorable objet de porter aux nues Mardochée, qui était juif : ce qui amènera sûrement des protestations de la part de certaines familles.
Or, ce qui servait pour ainsi dire de contrepoids moral à l'immoralité flagrante de toute cette littérature, c'était l'ambiance religieuse dans laquelle vivaient les jeunes générations. C'est même, sauf erreur, pourquoi M. Combes a jadis expliqué à la Chambre qu'il faut une religion pour le peuple. Mais du moment qu'on supprime la religion, on sera bien obligé de chercher un moyen d'atténuer les effets qu'exerce, sur les jeunes imaginations, la lecture pernicieuse des bons auteurs. Les bureaux du ministère de l'Instruction publique sont restés trop sincèrement spiritualistes poiu* reculer devant cette tâche. Résolu à les aider de tout mon pouvoir, j'ai porté d'abord mon attention sur le Cid de Corneille.
L'immoralité flagrante du Cid ne peut malheureusement faire de doute pour personne. 11 est d'abord trop é\'ident que c'est une pièce militariste, empreinte du plus répugnant esprit de combativité. On y consacre des tirades entières à faire l'éloge du métier des armes, on y parle de se rendre sans égal dans la carrière de Mars, de forcer des murailles, dompter les nations, et
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sur de grands exploits bâtir sa renommée ». Le omte et don Diègue s'abandonnent aux discours les »lus sanguinaires : et ces pauvres Maures sont excessiement maltraités. Si encore c'étaient des chrétiens! On ;n pourrait dire du mal : mais ce sont des Maures, et Is devraient nous être aussi sympathiques que les Ja- )6nais et les Marocains. Je n'insiste pas davantage. Il iuffit que le sujet même, et le dénouement de la pièce, »oit, comme tout le monde le sait, que Rodrigue épouse jhimène, après lui avoir tué son père. Voilà qui est évoltant. Loin de moi, cependant, la pensée de changer juoi que ce soit au texte du grand Corneille ; mais enfin 1 est indispensable, eu se plaçant au point de vue le dIus rigoureusement laïque, de mettre les jeunes gens în garde contre les inconvénients sociaux que présente a manière de se conduire des héros cornéliens. J'ai donc ait suivre ma nouvelle édition du Cid des observations juivantes, que je soumets respectueusement au public :
« Il est permis de se demander avec inquiétude quel peut être l'avenir d'un couple entré en ménage dans ies conditions qui violent, d'une façon si brutale, les lois les plus élémentaires de l'humanité.
« On est porté à s'imaginer, sous des couleurs cruellement vives, le différend qui a dû bientôt éclater entre les deux époux. Chimène donne, à plusieurs reprises, dans la pièce de Corneille, l'impression d'une femme dont les sentiments sont contradictoires et les actes impulsifs. Qu'est-il arrivé, lorsque s'est éteint le premier feu de sa passion? La réponse ne peut faire aucun doute : elle a regretté don Sanche, chevalier courtois et galant, et n'a pu souffrir sans révolte les grossiers éclats
iS^ ^ Paniirge. — 8.
du Cid, ce soudard dont les premières paroles, dès l'ouverture de la tragédie de Corneille, sont pour menacer l'auteur de ses jours. Aux grossièretés inévitables d'un mari sans éducation, cette femme violente ne peut donc faillir à répliquer : « Je ne pourrai jamais oublier que vous avez tué mon père : vous avez toujours manqué^ de tact ! » Ajoutez à cela que la présence de ce père au contrat aurait été bien nécessaire : Rodrigue a dû profiter de la terreur causée par son crime pour se faire avantager. Enfin, comment Chimène pourrait-elle souffrir la présence de don Diègue ? Car ce don Diègue, qui est cause de tout, est par dessus le marché un vieillard sempiternel, cacochyme, et bavard effroyablement. Et Chimène n'a pas de patience. Elle a montré, pendant cinq actes, qu'elle n'avait pas de patience !
« D'autre part, il est impossible que les récriminations de Rodrigue ne soient pas extrêmement amères. En ! effet, si l'imprudente et dévergondée Chimène ne l'avait pas forcé à s'unir à elle, il aurait épousé l'infante de Castille, qui était éperdument amoureuse de lui. Quels regrets ces réflexions inévitables ne doivent-elles pas éveiller dans l'âme d'im guerrier dévoré d'ambition î Osons employer une locution anachronique : il a manqué le train. « Si tu ne t'étais pas obstinée dans un amour contre nature, je serais roi de Castille ! » Voilà ce qu'il doit répéter à Chimène le matin, le soir, et toutes les fois qu'ils mangent ensemble une olla podrida. On frémit de penser aux orages que ces discussions devaient déchaîner dans la chambre conjugale, et jusque dans les galeries du château de Bivar, résidence héréditaire du Campéador.
« Mais une autre circonstance est affreuse, et elle suffit
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pour que l'existence du Cid soit devenue infernale. Il est même incompréhensible que nul commentateur n'ait encore fait cette remarque si simple, et qui s'impose au sens commun : Rodrigue a tué son beau-père , mais il a négligé de prendre la même précaution à l'égard de sa belle-mère. On ne saurait se représenter, sans une légitime épouvante, l'attitude qu'a dû prendre fatalement celle-ci en face d'un gendre qui lui avait occis son époux.
« Le divorce n'existant pas, à cette époque barbare el reculée, il n'a pu résulter du mariage Chimène- Rodrigue, qu'un ou plusieurs assassinats. Voilà ce que c'est que d'épouser l'homme qui a tué votre père. Et c'est bien fait. »
Je persiste à soutenir qu'un tel examen : logique, concis, lucide, persuasif, enfin semblable en tout à celui qu'on vient de lire, de toutes les tragédies au point de vue des conséquences antisociales qu'entraîne leur dénouement, est indispensable si l'on veut conserver de bonnes mœurs à notre jeunesse républicaine.
un moraliste surfait
Jean de La Fontaine, né en 1621, mort en 1696, fut un assez bon poète, et sut même manier ie vers libre. Mais il ^^[vait dans un siècle peu éclairé. De plus il était à la fois dépourvu de logique et d'imagination : je viens de relire ses Fables. J'ai acquis la conviction que dans la réalité les choses ne se sont jamais passées comme il les raconte, et que même c'est le contraire qui a dû arriver. Je vais prendre quelques exemples et vous ne tarderez pas à partager mon opinion : les fondements en sont inébranlables.
L'apologue ayant pour titre le Chêne et le Roseau est bien connu. On célèbre la sagesse de sa morale. Cette morale est invraisemblable et absurde. Le chêne porte la tête au ciel et les pieds jusque dans l'empire des morts. Mais vienne un coup de vent, il sera déraciné. Tandis que le roseau, dont il avait raillé la fragile souplesse, s'est empressé de plier et n'a pas rompu. Ce chêne représente les grands de la terre, qui sont
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jrgueilleux, et le roseau les petites gens, qui couri)cnt l'écbine. Conclusion : il arrive toutes sortes de inalheurs aux grands de la terre, et rien du tout aux petites gens.
Considérez maintenant les événements dans leur érité. Le chêne est tombé tout de son long. Il pesait •iix tomies. De ses branches, il couvrait un champ tout întier. Si, dans ces circonstances, le roseau n'a pas été )royé, il a eu de la chance. Admettons que par imposible il ait survécu à la catastrophe ; les bûcherons sont >enus ! Ils sont venus en troupe, avec leurs outils lourds ;t leurs souliers ferrés. Ils ont tourné autour de l'arbre, •t piétiné ; ils ont fait des fagots avec les brindilles de 'arbre ; ils ont fait des bûches avec les branches et le ronc de l'arbre; ils ont amené avec eux des fardiers |iux roues dévastatrices, attelés de chevaux géants, •our emporter les ruines de l'arbre. Et vous pourriez roire, après cela, qu'il est demeuré un seul roseau tout irès de l'arbre ? Non, non, allez : le roseau est mort, je ous dis qu'il est mort! Il a été écrasé, on ne sait même •lus, personne ne sait plus qu'il y a jamais eu un roseau ; ar sans mentir, lorsque meurt un grand, meurent pientôt les petits qu'il abritait de son ombre. Et on ne ►lie pas, sous la chute d'un chêne, les fers des chevaux, es roues des chars, les pieds pesants et sales des (ommes : on se froisse, on est brisé, on crève. Telle est a véritable morale du Chêne et du Roseau.
Il y a Ze Savetier et le Financier. Le savetier chante arce qu'il est pauvre. Le financier dort bien — parce [u'il est riche, je suppose : belle raison ! Il n'y a que la hanson du savetier qui trouble un peu son somme.
Alors il donne au savetier cent écus de trois francs pour lui faire connaître les soucis de la richesse : i ignore les hommes, et surtout les savetiers. J'ai refai la fin de la fable, moi tout petit. La voilà :
Le savetier crut voir tout l'argent que la terre
Avait depuis plus de cent ans ^
Produit pour l'usage des gens.
On dit qu'U appela ce banquier juif son père.
Il s'en fut chez lui, contempla
Ses cent écus, les empila,
Les fit sonner comme des cloches.
Puis les fît rentrer dans ses poches.
En deux heures il éprouva
Les jouissances de l'avarice.
A la fin, il s'assit sur un banc, et songea :
« Faut-il que je nourrisse Un tas d'embêtements pour trois cents pauvres francs' Je puis bien, il est vrai, les porter à la caisse
D'épargne; au bout de quatorze ans,
Si je ne suis pas mort j'encaisse
Le double, six cents francs. Eh bien!
Six cents francs, neuf cents ou mille.
Qu'est-ce que c'est? Vraiment rien!
La nature de l'or est d'être volatile ;
Quand il dort, il est inutile ;
Le dépenser, c'est faire bien :
Pas de journal qui ne le dise.
Buvons un coup : c'est la devise De l'ouvrier parisien. »
Il mit les cent écus au creux de sa main noire, , Et gaiement s'en alla les boire.
PRESQUE DE LA CRITIQUE
Il fit tant de bruit et d'éclat Que le banquier, cette nuit-là, Dormit plus mal que d'habitude.
Il avait mal fait son étude Ou n'était pas intelligent :
Ceux qui n'ont jamais eu d'argent Le dépensent sans crier gare.
Un pauvre n'est jamais avare.
Le financier le vit bien ; Seulement erreur n'est pas compte.
Il connut la sienne sans honte Et prit un bien meilleur moyen :
Il se plaignit au commissaire.
.e savetier fut pris ; son affaire fut claire. D'abord, d'où lui venait l'argent?
Il se fâcha, battit l'agent.
— Les savetiers ont la main leste — Coups, ivresse manifeste :
Il fut coucher au viol-on Et pinça huit jours de prison.
Quand il s'en revint, plus d'échoppe, avait, en buvant, pris le goût de la chope. Il quitta la place; aujourd'hui On n'entend plus parler de lui.
onc, si quelqu'un vous gêne et trouble votre somme, >u s'il est impoli, si vous êtes un homme ien honorablement connu dans le quartier, 'est-à-dire si vous êtes marchand, rentier, Notaire,
Ou simplement propriétaire,
Et le chanteur un prolétaire,
Ne dépensez pas trois cents francs Pour lui faire rentrer sa chanson dans les dents ; N'y mettez pas tant de malice :
Adressez-vous à la police.
Si vous n'êtes pas aveuglé par le plus déplorable préjugé littéraire, vous serez bien forcé d'avouer que j'ai ici le bon sens pour moi. Mais la fable du Labou reur et ses enfants m'a paru plus compromettante encore pour la gloire de La Fontaine. Elle démontre d'une façon péremptoire que ce poète ignorait les notion! les plus élémentaires de l'agronomie. Le laboureur, ci s'en souvient, réunit ses enfants autour de son lit d( mort :
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Les enfants bouleversent le champ paternel pour ; découvrir le trésor. Ils ne trouvent rien ; mais, décidf La Fontaine avec une étrange naïveté, ils avaient s bien retourné la terre qu'à l'août prochain la récolte fti excellente.
Je n'aurai pas de peine à retrouver la véritable e funeste aventure que dissimulent mal les détails erroné de cet apologue.
Les fils de ce paysan astucieux, mais peu sage, n retournèrent pas leur champ : ils y firent de grands trous ce qui est bien différent, et ainsi ne manquèrent poÎD de détruire les appareils de drainage qu'y avaient intro duits leurs prudents ancêtres. Les cultures, inondées pa le pied sur ce sol redevenu imperméable, ont pourri su
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place. Fils d'un maître des Eaux et Forêts, La Fontaine, s'il n'eût pas été malencontreusement paresseux et distrait, n'aurait pas ignoré ces premiers principes de la géologie agricole. Bien plus, dans leur ardeur cupide, les chercheurs de trésor creusèrent profondément ce sous-sol rocheux. Ce sont des pierres inertes, des f gravats, qu'ils avaient rejetés à la surface, accablant I de leur poids injurieux la terre arable. Cultiver ces décombres ! Ils n'y pensèrent pas et, déçus dans leur avidité, vendirent leur champ pour un' morceau de pain. Je me hâte d'ajouter que le tuf mis par eux en évidence était un excellent phosphate, trésor inappréciable, en effet, qui fut racheté par une société anonyme anglaise, dont les administrateurs étaient d'origine sémite.
Telle est la véritable histoire du laboureur et de ses enfants, et il est infiniment regrettable qu'on ait attendu trois siècles et demi pour la dire.
Panurge. — 9
Gagayous
Les amours de Gagayous. — Gagayous à la caserne. — Le mariage de Gagayous. — Gagayous philosophe, par Musette. {Pochades algériennes, Alger, imprimerie RoUet)
Gagayous est le plus grand voyou d'Alger, et mon ami intime. Heureusement pour mes mœurs, il n'existe pas : c'est une création de l'esprit. Mais il a l'air si vivant ! Son père littéraire, qui signe Musette, et s'appelle de son vrai nom Robinet, a peint en traits si nets, lui, ses amis, le petit univers qui l'encadre, — les rues d'Alger, rien que les rues populaires d'Alger, et la plage, et les quais, et les pastéras, qui sont un autre nom pour les lourds chalands du port, — que ne pas voir Gagayous, quand on a lu le récit de ses innombrables aventures, telles qu'elles sortirent de l'esprit fertile de M. Robinet, dit Musette, ce serait être aveugle d'imagination : la plus horrible forme de cécité.
Je ne veux pas dire que les « Gagayous » soient jamais lus en France par un grand nombre de persomies : ils sont écrits en patois d'Alger. Mais voulez-vous que je vous dise ? c'est justement par quoi ils m'intéressent, et passionnément. Car je serais très recomiaissant à quiconque pourrait me citer des exemples d'une œuvre littéraire originale, portant la marque du sol et des habitante, enfin écrite dans une langue neuve et consti-
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tuant un apport au trésor commun de la langue — pareille, si vous voulez, à ce que M. Albert Le Roy a fait, avec Jacquoii le Croquant^ poiu* le Périgord, — issue d'une colonie française, espagnole ou portugaise. Je ne crois pas que l'espagnol écrit des journaux et des livres publiés dans les colonies espagnoles d'Amérique diffère beaucoup de celui qui s'écrit en Castille, et l'architecture elle-même s'y est figée telle qu'elle était à Madrid ou à Séville, au dix-septième siècle. Enfin, je ne vois pas clairement en quoi 1' « accident » de leur naissance a modifié le talent ou le style de Leconte de Lisle, de José-Maria de Hérédia, ou même de Bernardin de Saint- Pierre. Car ce n'est pas tout que de placer des personnages dans un « milieu » exotique ; il faudrait que ce milieu eût changé l'âme et l'allure des personnages, et 'est ce que je n'aperçois pas trop, je l'avoue, dans ^aul et Virginie.
Il n'en est pas ainsi dans la littérature anglo-américaine, puisqu'il est évident, à la simple lecture, que la angue anglaise a évolué en Amérique ; et ni les personnages de Bret Hart, ni ceux de Hamlin Garland, ni peutêtre même, plus anciennement, ceux de Hawlhorne, ne )arlent, ne pensent ni n'agissent comme des Anglais. It au contraii^e, quand j'ouvre un journal d'Indo-Chine, îi j'y trouve un essai littéraire, je suis à peu près sûr ju'il sera dans le genre de Loti, même de Villiers de 'Isle-Adam, si c'est de la prose, ou dans la manière léjà périmée des symbolistes, si c'est un poème. Gela st fort explicable. Dans nos lycées, il y a quinze ou nbttgt ans, on ne nous apprenait guère qu'à écrire. De eux d'entre nous qui en sortirent, la plupart sont restés n France ; mais le métier d'écrivain ne nourrissant
qu'assez rarement son homme, quelques-uns ont émigré en Asie : et ils s'y sont figés dans la forme de style qui était à la mode lorsqu'ils fréquentaient Montmartre ou le quartier latin. Dans une colonie plus ancienne que le ïonkin, on trouverait peut-être encore, derrière un bureau d'administrateur, de vieux disciples de l'école naturaliste ! Et tout ce qui, même en matière exotique, n'est pas du a déjà vu » continue à être fait par des gens qui ont gardé un contact étroit avec la France et Paris.
Une vue très profonde de M. Michel Bréal peut donner, je crois, la raison de ce phénomène. Il a explij que, d'une façon parfaitement claire, comment s'étali formé l'anglais : « Les classes supérieures de la société, dit-il, en se servant du français pendant plusieurs siècles, avaient abandonné l'usage de l'anglais aux classes populaires. Or, c'est la partie la plus cultivée de la nation qui ralentit l'évolution du langage. Là où les aristocrates se désintéressent de la langue nationale, cette évolution prend une marche accélérée. » ■
Ce que M. Michel Bréal dit du langage, on peut le dire aussi de la littérature. Jusqu'ici, il n'y avait guère, dans chacune de nos colonies, que des aristocrates, fonctionnaires ou colons, aristocrates du fait même de leur couleur et de leur superposition à une race conquise, quelle que fût leur extraction, — et leurs goûtsJ leurs conceptions, leurs essais littéraires sont à l'instar de Paris, plus encore que leurs chapeaux et leurs cravates. Il existe une telle aristocratie, très nombreuse même, en Algérie. Mais voilà qu'en dessous, surtoull dans les villes, commence à fourmiller une plèbe fo|f| différente et formée d'éléments singulièrement divei^ïj qui réagissent les uns sur les autres. Il y a des descenj
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dants d'anciens colons qui n'ont pas réussi, et peut-être aussi quelques vieux soldats du temps de Bugeaud ; des fils de la Provence, en bien plus grand nombre; des Espagnols qui, dès la deuxième génération, s'ils n'ont pas encore acquis notre nationalité ni appris notre langue, ont perdu tout au moins le souvenir de leur patrie , et peut-être même leur foi religieuse ; et des Napolitains enfin, indisciplinés, intelligents, gais jusqu'à la boufTonnerie, passionnés d'une espèce d'honneur barbare et jouant alors du couteau. Leur langue est faite à l'image de leurs origines : elle garde le français pour base, mais sa grammaire a subi l'influence du provençal, tandis que son vocabulaire recevait des apports de tous les idiomes méditerranéens. L'arabe est mis à contribution, pour des mots assez rares : saha, bonjour; taïba, joli. Quand un travail les épouvante par sa complication, ils crient : « Ma, que difficile ! » C'est presque de l'italien. Faire la grimace se dit «faire la malafatche », trahir «faire le falso » ; encore de l'italien. Mais un fiancé est un novio, et une fiancée une novia : voilà de l'espagnol. Et je pourrais même vous présenter madame Solano, belle-mère de Gagayous, qui ne parle plus ni l'espagnol, ni le français, ni le patois que je cherche à définir, mais quelque chose qui tient de tout cela, et que ce personne il comprend », comme dit Gagayous : A la maison yo bous pagarai una colpa dé réal anis, abec la sympatia que boas m'abez baigné lo cor. Ne cherchez pas, cela signifie : « Je vous payerai un verre d'anis royal à cause de la sympathie dont vous m'avez baigné le cœur ! »
Admirez comme les langues romanes, après s'être difl'érenciées, viennent ici s'entre-croiser et se fondre.
quand Paniirge ressuscita
Ces petites gens naissent au hasard, on ne sait trop de quels pères la plupart du temps, et vivent de fort peu de chose. Ce n'est pas que cette population soit paresseuse ou malhonnête. Mais la vie est trop facile pour se donner la peine de voler, et de plus, ça serait « ressembler les Arabes », race méprisée. C'est tout au plus si on fait un peu de contrebande, et si on va en mer pêcher à la dynamite, ce qui est défendu, et fait que « Tonico et les autes tous, ils s'a fait choper par la poulice, et maintenant ils mangent les zaricots du gouvernement ». Ce qui veut dire qu'ils font de la prison.
Cette plèbe amusante et bigarrée a elle-même des bas-fonds. On voit grouiller au-dessous d'elle un autre petit monde encore, qui vit de métiers improbables, et se divise en classes où l'on distmgue « les sacatrapes, les fourachaux, et les simples fout-la-faim », noms magnifiques pour une cour des miracles.
On loge comme on peut, les moins favorisés à la belle étoile, les plus favorisés dans les maisons bruyantes et malodorantes de la Cantéra — lisez « les Carrières » — et de Bablouette — lisez Bab-el-Oued, — les plus malins dans des demeures qui ne leur coûtent rien. Et je ne puis résister au plaisir de vous présenter l'un de ceux-là. Mallard, ami de Cagayous.
Mallard, il a fait écrivain pour les Ai)olitains qui s'envoyent la lettre à la mairerie, à la prcféture, à le bureau de bienfaisance. Après, il a travaillé à le charbon de terre ; après, il a fait le garçon dedans le restaurant qui se tient à le bassin du radoub; après, il a venu calafat, gratteur des chalands ; après, il a fait le fer et les sous à la plage Bablouette, ousqu'on jette les ordures; aj)rès, il a fait les commissions; après, il a travaillé à bord le palangrier; après, il a vendu les journals; après, il a fait croquemort;
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après, il a rentré dedans l'hôpital; quand y sort d'un, y rentre dans l'aute, ousqu'y donne un coup de main i^our balier, ennettoyer les pots, porter les malades à le bain. Quand l'hôpital il a plus voulu qui rentre, il a parti par le côté de Sidi-Ferruch.
Dedans une vigne morte, y s'a vu un carricolo vieux qu'il est à personne. A peu à peu, y se l'a poussé en bas la mer, y se l'a calé bien; il a fermé les fenêtres vec les bidons à pétrole, et c'est venu son cabanon.
Darrière le carricolo, Mallard y s'a anrangéle petit jardin qui pousse les ognons, les pommes de terre, les pommes d'amour, les poivrons, les courges et tout ça qui faut pour remplir la marmite.
Des fois, quand une poule elle s'ensauve de une campagne, Mallard, pour ne pas qu'elle se noyé, y la fait rentrer dedans sa maison. Son chien y connaît bien ça qui faut faire, va : tous les bêtes bonnes à manger qu'elles passent en côté la villa-Mallard, elles viennent pas vieilles !
Il manque de rien. Pour passer le temps, il fait des mèches de fouets, des chapeaux en palmier, et un tas de bricoles. Quand il passe un douanier, ou un type dimi-poulice (un mouchard), il s'entortille la jambe vec des chiffons, et il reste couché, comme un qui va mourir...
Parait que dans l'ancien temps, quand il a été soldat, il s'a attrapé une balle qui s'y a cassé l'os. Chaque coup qu'il raconte ça, les douaniers ils pleurent !
Et que d'autres types bien marqués, inoubliables ! Voici Calcidone, le pêcheur, qui ne peut supporter ses souliers, «rapport qu'il a l'habitude de marcher à pieds nus », naïf, bon comme le bon pain, mais d'intelligence un peu lourde, et qui, de tout l'alphabet, n'a jamais pu retenir « que la lettre O, à cause qu'elle se ressemble un bracelet. Les autres lettres, il s'en fout ». Voici « Çuilà-qu'il-a-la-calotte-jauue ». C'est son seul nom, on ne lui en a jamais connu d'autre ; il n'est pas plus haut qu'une table, mais c'est le plus malin. «Quand sa mère
a vu ça qu'elle avait fabriqué, elle a venu folle, et son père il s'a ensucidé. Il veut rien savoir pour parler tout seul à la poulice, depuis qu'il a fait troisjoursàlageôle pour un autre; « chaque fois qu'il se voit un agent devant lui, il fait « au nom du père » et il s'embrasse un doigt ». Et des tas, des tas encore : Coïmbra « qui fait les trous à le cimitière, des charretiers qu'ils ont la flemme, et des maçons qu'ils s'ont attrapé même chose que la flemme : le gaz dedans le foie » ! Voici les femmes, aussi : Thérésine, qui a son certificat d'études et qui a de l'ambition. Sa mère tient une épicerie; elle appartient donc à l'aristocratie de ce peuple de gagnepetit. Elle épousera Cagayous, et le rendra horriblement malheureux. Voilà Chicanelle, sœur de Cagayous, active, travailleuse, abandonnée avec un enfant, l'extraordinaire vaurien Scaragolette. Voici le père de Cagayous « le povre qu'il est aveugue », ce qui ne l'a pas empêché de faire une treille où montent des fleurs, et « la cage avec l'oiseau petit dedans, qui chante, pourquoi (parce que) on lui a crevé les yeux ». Et voici Cagaj^ous lui-même. Il paraît, et l'on rit.
On rit, parce qu'il ne prend au sérieux ni sa vie ni même ses malheurs. Il a le bon sens de Sancho Pança, l'ingéniosité de Panurge, avec son affection pour les mots de haulte graisse, son mépris et son incompréhension des femmes, le verbe imagé de Stenterello, le joyeux Stenterello, délices du théâtre populaire de Florence. Son créateur, M. Robinet, l'a défini d'un mot : c'est un Latin d'Afrique. Et si quelqu'un a pu dire que quelques-uns de nos compatriotes de Toulon, de Marseille ou de Grasse étaient déjà du Midi trois quarts, quelle avance encore doit avoir un Latin d'Afrique !
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Ce Gagayous ! Il répond avant qu'on lui parle ! Alger ? C'est lui qui l'a fait, et il en est roi, ayant remplacé l'antijuivisme déjà suranné par « l'antitoutisme » qui est encore quelque chose de bien plus fort et surtout « de plus rigolo ». Faut-il nager ? Comment voulezvous qu'il plonge ? « A l'aricade, à la bombe, à la mauresque, à l'anglaise, à l'algérienne avec le souprieux (le saut périlleux) double; de dos, de panse, de flanc, de pieds, de tête, à pic, à plat? Demandez, hol » Et dans cette verbosité, ces accumulations de vocables, cette façon de parler pour la galerie, on croit tout de même entendre un petit écho de la grande voix de Rabelais. Parlez-vous théâtre ? Il n'y a qu'un théâtre : celui où l'on chante l'opéra. Et Cagayous, il le connaît bien, l'Opéra, allez ! Il a été figurant dans toutes les pièces, et le lustre, c'est lui qui l'a « haïsse ». Le café-concert? Basta ! petite musique : mais la Favorite, mais Si j'étais roi, mais les Huguenots, écoutez ! — Et Cagayous chante. Les fenunes? Il aime bien Mariquita; mais « toutes les autres femmes qu'on veut, aussi il se les aime ». Est-ce pour le bon motif? «Le motif, il est toujours bon, vous parlez de choses que vous connaissez pas. » Brave? Il l'est, chose curieuse, à la façon d'un rustre anglais. Rien ne l'amuse comme de taper et d'être tapé, et s'il est battu il ne réclame pas. Tout ce qu'on peut faire avec les poings, les pieds ou à coups de tête, il sait le faire. Mais des coups de couteau, il en reçoit, il n'en donne pas. C'est sa manière d'avoir des manières, et de l'honneur.
Je vais vous dire la chose dernière : Cagayous a reçu le mauvais sort. Il se marie ; sa femme le bat. Il est allé au régiment ; c'était un excellent soldat, mais on
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l'insulte, un caporal le soufflette, et il perd la tête, — toujours l'idée d'honneur. On le condamne à trois ans de travaux publics. Et pourtant Gagayous n'est pas triste. Regardez-le partir pour le pénitencier : « Qu'importe, dit-il, marche la route! Aucun, qu'il soye civil ou militaire, il empêchera que je chante ma chanson à moi, quand le soleil il me dit bonjour 1 » Et comme, malgré son mépris pour les Arabes, le fatalisme musulman a pénétré dans son crâne, il ajoute : « Comme ça devait venir, c'est venu. »
Mais le fatalisme, c'est encore trop de philosophie pom' Gagayous. Ge qui fait qu'après tout il se console si vite, c'est qu'il a une âme d'enfant, que tout distrait, qu'un rien console; c'est une sensibilité raffinée, étonnamment raffinée, chez un homme d'une telle origine, — une sensibilité d'artiste. Écoutez donc Gagayous racontant comme il fait la sieste :
Par en haut les carrières, aousqu'elies sont, les carrières, que ça ressemble un trou carré en pierre, grand qu'on voit pas les hommes de tout petit qu'ils sont, et qu'ils sont habillés comme la poussière; juste en côté, y a les fours à chaux, que ça sent le soufre.
... Oilà une fois que je monte par le chemin creux qu'on va à la Boudzaria. Roseau (la paresse) je faisais, pourquoi le travail à la marine il marche pas, et qu'y a pas la place pour l'embauche à les écuries. Patience ! La chance elle a fait fâché, ça va bien; roseau nous faisons, demain il fait jour, ho ! Moi tout seul je monte par le chemin que j'ai parlé dedans la montagne pour voir par là si les amandes elles sont venues mûres, et si des fois je trouve pas un jardinier qu'il a besoin d'un coup de main pour mettre les cagnes à les zaricots, que c'est le temps qu'ils vont grimper en l'air.
De l'autre côté de le ravin, c'était tout plein des chèvres,
PRESQUE DE LA CRITIQUE
vec les petits pour qu'elles y apprend à marcher dessus les rochers qu'un lézard il tombe, de tant de tant que c'est droit. Des gosses maltais ils se les gardent à coups de cailloux. Et pour pas que les chevreaux ils pompent le lait, on met les gourdes de chaque mère dedans un sac de la toile. Quand les petits ils s'amènent pour s'envoyer un peu de la crème, ils s'attrapent un bout de la corde et rouspètent en s'ensauvant.
Pour voir ça, que toujours c'est rigolo, je m'avais assis dessus une pierre en fumant la cigarette. De l'endroit que je m'avais posé, on voit toute la Cautère et la Casba jusqu'à le phare de l'Amirauté, vec la mer que ça semble un grand baquet de l'eau bleue, que les femmes elles trempent le linge. Tout le potin qu'on fait dedans les rues, il se mélange et il monte en l'air, comme si ça serait des vagues qu'elles cassent dessus la plage. Hou-hou-hou ! Et le soleil il tapait si fort, que les oiseaux ils avaient la flemme pour chanter.
Je n'ai pas besoin de prévenir tous ceux qui aiment le travail du style, que c'est là du beau travail; que pour peindre avec des mots, c'est là ce qui s'appelle peindre : et que quand on sait mettre dans un paysage non seulement la couleur et les lignes, mais les odeurs, mais les sons, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend, tout ce qu'on sent, on sait son métier I Je connais peu de pages en français qui m'aient fait autant de plaisir. Et j'espère que malgré la nouveauté de la grammaire, la rusticité des mots, vous aurez pu goûter la même joie.
Que manque-t-il donc à tout cela pour qu'on ait l'impression d'une œuvre d'art complète ? La composition et l'émotion. Je l'ai déjà dit. Cagayous n'a jamais l'air vraiment malheureux quand il est dans le malheur. Et comme il méprise les femmes, il ne rencontre que
quand Paniirge ressuscita
celles qu'il mérite : des créatures basses, ou sauvages comme des bêtes, et méchantes, et sans cervelle, et sans même de cœur, sauf sa mère, dont il parle à peine, quand pour le sauver du mauvais sort, elle dépense ses derniers sous chez une sorcière <c pour faire brûler des os de chat, vec les cheveux d'un enfant qu'il a pas mis les dents, dedans un bol de porcelaine ». Je crains que M. Robinet ne sache pas créer une femme. Il avait annoncé « le pendant féminin » de Gagayous.Ilne nous l'a jamais donné. La composition manque également, et par conséquent l'intérêt. Chaque tableau est vivant; l'ensemble manque de vie.
Et pourtant... l'intérêt manque-t-il tant que je le dis? J'ai lu ces sept ou huit petits volumes sans m' arrêter. C'est que, comme l'a dit M. E.-F. Gautier, ils montrent un type d'hommes violents, effrontés, peu scrupuleux, pas méchants cependant, heureux de vivre, durs à la peine, énergiques et intelligents, quoique très ignorants : une belle pâte à pétrir une race. Légalement ce sont les fils de la France, d'après l'axiome : Pater is est... Il faudra compter avec eux, etpeut-être bien — je l'espère — sur eux.
Sur eux, oui, je l'espère, et j'en suis même persuadé. Songez que dans un siècle, du train dont ils vont, ils seront plusieurs millions. Ils sont citoyens français, ils réagiront sur la France, ils reflueront même vers elle, avec des mœurs et des lois nouvelles, des énergies fraîches. Pour faire équilibre aux fortes, lourdes, puissantes nations du Nord, il faudra faire appel à eux. L'avenir, l'agrandissement des forces de nos nations latines est de l'autre côté de la Méditerranée. On ne l'a pas encore assez dit, pendant cette affaire du Maroc...
pour servir, sous toutes réserves, à l'histoire
de Galilée
Dans une maison où il a coutume de fréquenter, M. Coltat-Chamot, qui est notre ami, rencontra l'autre soir monseigneur Spada, prélat romain. J'eus le plaisir d'entendre une partie de leur conversation, qui fut intéressante. On me permettra de la reproduire. J'ose penser qu'elle jette un jour tout nouveau sur bien des choses : l'histoire de Galilée, la séparation de l'Église et de l'Étatji^ l'esprit des gens d'Église, le manque d'esprit des gens qui ne sont pas d'Église — et de moi, par conséquent.
M. Coltat-Chamot, qui va beaucoup dans le monde, s'y montre cependant anticlérical. Qu'on ne croie point que je l'en veuille blâmer : il y faut presque du courage, l'anticléricalisme étant beaucoup moins bien porté dans les salons que dans les réunions électorales. Il fut donc assez violent : les circonstances l'y autorisaient. Tout particulièrement, il blâma l'attitude du pape, qui refuse d'accepter de bonne grâce la loi sur la séparation, et de faire, ainsi qu'on l'y invite en d'excellents discours, « l'expérience de la liberté ». Au bruit de ses propres paroles, M. Coltat-Chamot s'échauffait ; et bientôt, trans-
quand Paniirge ressuscita
portant la question sur un terrain plus large, il finit par rappeler, ainsi qu'on y pouvait s'attendre, l'obscurantisme féroce et ridicule des cardinaux et du pontife qui mirent Galilée à la torture, afin de l'obliger à reconnaître que la terre ne tourne pas.
Monseigneur Spada s'efforçait de montrer, par son maintien, la conviction, dont il est pénétré, que l'Église est éternelle. Et quand il lui fut permis de placer un mot, il murmura enfin, avec un bon sourire :
— Ma, Galileo, il n'a pas été mis du tout à la tortoure !
— C'est de l'histoire, repartit M. Goltat-Ghamot, fort indigné.
— L'histoire, continua le haut dignitaire ecclésiastique, elle n'a jamais, jamais été faite que par des Velches, qui n'étaient pas d'Église, et qui n'étaient pas Italiens, puisqu'ils n'étaient que de pauvres Velches ; et ils n'y ont rien compris du tout. Ma, Galileo, il était Italien, et les cardinaux qui ont jugé Galileo, ils étaient tous Italiens : alors, ils ont fait tous ensemble une petite comhinazione. Vous ne comprenez pas la petite combinazione ?
M. Coltat-Chamot manifesta, par son étonnement mêlé d'incrédulité, que cet aspect de la question était pour lui plus qu'inattendu. Car il est fort certain que Galilée a été condamné par l'Inquisition, puisque le poète Ponsard lui-même l'a su et en fit un long poème. Et l'on ne saurait croire qu'il se laissa condamner par plaisir.
— Si, si, éminentissime seigneur français, poursuivît le prélat. Je vais vous expliquer toutes les choses, absolument toutes les choses.
PRESQUE DE LA CRITIQUE
Galileo, c'était une personne très savante, et il avait démontré que la terre tourne. L'archevêque de Sienne le fit venir et il lui dit :
— Galileo, vous nous mettez daps le plus cruel embarras. Nous avons toujours dit que la terre elle ne tournait pas. C'est inscrit dans la loi, telle que nous l'avons faite, que la terre ne doit pas tourner. Et si vous étiez brûlé comme hérétique, vous ne pourriez pas continuer vos études, ce qui serait un si grand malheur pour l'Italie î II faut que nous trouvions un petit arrang-ement.
Galileo, il réfléchit une minute et il dit :
— Je ne puis cependant pas empêcher la terre de tourner.
— Justement, dit l'archevêque de Sienne, justement : ce n'est pas vous qui l'en empêcherez. Et alors qu'importe ce que vous dites !
Galileo répondit :
— Je ne céderai qu'à la force !
— Voilà qui va bien, répliqua l'archevêque de Sienne, je vois que nous nous comprenons. Vous allez être incarcéré dans mon palais, pour qu'il soit prouvé que l'Église maintient toutes ses prérogatives, dont l'une veut qu'elle soit au-dessus de la science et n'ait point à lui obéir. Mais j'ai d'excellent vin, un bon cuisinier ; vous voudrez bien partager mes repas.
Au bout de quinze jours, l'archevêque de Sienne dit à Galileo.
— Êtes-vous convaincu?
— Je suis persuadé, répondit Galileo, que votre vin de Chypre est excellent. Mais j'aimerais mieux m'en
aller. 11 me semble que je pourrais me réfugier en France, par exemple, ou bien à Genève.
— Mon ami, dit l'archevêque d'un air triste, — car il est si pénible d'avoir à médire de son prochain ! — vous ne sauriez croire combien le clergé de France est peu éclairé. Le cardinal de Richelieu, qui pense tout savoir, vient de se prononcer contre vos doctrines. C'est un homme très dur : il vous mettra en prison comme hérétique, et les prisons de France sont froides, dépourvues de lumière et de commodités ; rien n'y est disposé pour vos travaux d'astronomie. Quant aux habitants de Genève, vous ne pouvez ignorer leur aveugle fanatisme: ils tiennent la doctrine de Copernic en grand soupçon, pour ce qu'elle n'est pas dans la Bible, et vous devez garder en mémoire qu'ils ont fait rôtir Michel Servet pom^ une hérésie bien plus petite que la vôtre. Suivez mon conseil : faites-vous juger à Rome. Vous y trouverez des gens charmants.
— Eh bien, j'irai donc à Rome, dit Galileo presque résigné. Mais vous m'assurez que j'y pourrai travailler ?
— Vous serez, affirma l'archevêque, l'honneur des États de l'Église. ^
Galileo se rendit donc à Rome. Il fut donné à ce commencement de soumission une publicité suffisante. Ma, quand il fut devant le sacré tribunal, il dit :
— Que voulez-vous que j'y fasse ? La terre tourne. Il faut donc qu'on me force à dire qu'elle ne tourne pas. Ce que je dirai, une fois forcé, n'aura plus aucune valeur.
On fit venir le bourreau, avec tous ses outils. Il entra
PRESQUE DE LA CRITIQUE
par une porte et sortit par l'autre. Et les cardinaux demandèrent :
— Vous avez vu la force ?
— Je l'ai vue, dit Galileo. Elle est habillée de rouge, et bien laide. Où est la déclaration que vous avez préparée? Je la signerai; votre contrainte m'y oblige.
— La voici, lui répondit-on.
C'était un papier sur lequel était écrit, comme tout le monde le sait : « J'abjure et je maudis l'erreur et l'hérésie du mouvement de la terre. »
Il signa, et dit encore :
— Mes chers seigneurs, pourtant, elle tourne ! Et tous les cardinaux s'écrièrent :
— Mais nous le savons, nous le savons aussi bien que vous î Le greffier de notre saint tribunal est astronome. Il a regardé dans toutes vos lunettes. Et il réclame l'honneur de vous aider dans vos calculs, et de servir sous vos ordres.
— Je suis donc libre ? demanda Galileo.
— Pas du tout ! La loi nous oblige à vous condamner à la prison perpétuelle.
— Il me semble alors, fit Galileo, que vous avez abusé de ma candeur.
Les cardinaux prirent un air encore plus méchant et ajoutèrent :
— Mais on vous donnera comme prison un observatoire !
Galileo devint donc directeur de l'observatoire de Rome, et le greffier du Saint-Office lui tenait ses registres. Cependant — et quatre ans s'étaient écoulés déjà — celui-ci entendit un jour Galileo qui soupirait :
— Je voudrais bien aller à la campagne.
quand Paniirge ressuscita
— Vous voulez donc nous quitter ? fit le greffier en versant des larmes. Que le cœur des hommes est donc étroit à la reconnaissance ! Mais j'en parlerai au pape.
Il en parla donc au pape.
— Où veut-il aller ? demanda le souverain pontife.
— Près de Florence.
Le pape s'empressa d'accéder à ce désir et laissa ce grand homme partir pour la campagne, où il mourut en 1Ô42, chargé d'ans et de gloire. Il était aveugle pour avoir trop regardé le soleil ; mais ce n'était pas la faute du Saint-Office. Tous les cardinaux avaient pour lui la plus grande admiration ; d'abord parce que c'était un illustre savant, et ensuite parce qu'il savait ce que c'est qu'une comhinazione.
jeux de page
Du petit genre littéraire qu'on nomme le pastiche, je n'ai pas l'intention d'inventer une théorie neuve. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai pour lui des faiblesses que je ne trouve pas déshonorantes. J'ai d'ailleurs conservé le vague souvenir que les professeurs de rhétorique distinguent « l'imitation », qu'ils traitent avec un beau mépris, du pastiche, envers lequel ils se montrent disposés à l'indulgence. Pour l'imitation, je ne sais pas bien s'ils sont parfaitement équitables, et c'est une affaire à voir : tout le monde a toujours imité tout le monde, et les gens qui ne veulent ressembler à personne ont l'air bien plus bêtes que ceux qui s'efforcent d'être le miroir de quelqu'un. Mais quant au pastiche, comme les bons maîtres de mon enfance avaient raison de n'oser point le blâmer !
D'abord c'est un joli jeu, bien plaisant. S'il n'était ni plaisant ni joli, M. Jules Lemaître n'y aurait pas excellé. On ne saurait y réussir sans avoir intimement vécu dans la fréquentation spirituelle de celui-là même sur le dos de qui on le joue. Pour se grimer de façon à prendre la mine d'une personne, il faut la très bien connaître : et l'on ne connaît parfaitement que ceux qu'on
quand Pamir ge ressuscita
a beaucoup aimés. Il ne suffit pas d'avoir assez de malignité pour reproduire en les grossissant leurs tics et leurs erreurs ; un pastiche n'est pas une caricature, je veux dire une parodie. C'est une critique, et probablement la plus flatteuse, puisqu'on ne saurait pasticher un auteur qui n'aurait pour lui que sa correction et sa médiocrité. Mais il arrive plus d'une fois que le pasticheur devance le travail du temps : il distingue dans un style tout ce qui plus tard en semblera désuet, il le marque d'un trait plus fort. Il arrive aussi, parce que bien souvent il aime ou il a aimé la manière qu'il emprunte et dont il s'amuse, qu'il la révèle au public : Verlaine et Mallarmé ont dû quelque gratitude aux auteurs des Déliquescences d'Adoré Floupette.
J'espère que ce début est excusable ; toutefois, j'avoue qu'il est un peu trop grave pour parler d'un petit volume très intelligent et très léger, écrit par MM. Paul Reboux et Charles Mûller. J'aurais dû dire tout simplement qu'il vient de me donner un plaisir extrême. Les « victimes » : Paul Adam, Maurice Barrés, Henry Bataille, Tristan Bernard, Conan Doyle, Hérédia, Huysmans, Francis Jammes, La Rochefoucauld, Maeterlinck, Mme Delarue- Mardrus, Mme de Noailles, Charles-Louis Philippe, Jules Renard et... Shakespeare, n'auront pas à s'indigner.
MM. Paul Reboux et Charles Mûller se sont amusés à « retourner » les maximes de La Rochefoucauld. C'est un exercice déjà connu. Ils en ont relevé le goût par une lettre que ce grand seigneur lui-même, disent-ils, leur envoya de l'autre monde pour se plaindre que son premier éditeur ait grossièrement altéré sa pensée.
PRESQUE DE LA CRITIQUE
Vous saurez que jadis,
écrit-il,
par manière de passer le temps et pour ce que j'étais empêché par l'infirmité de mes yeux d'aller aux armées, et ne me souciais point de faire le gracieux à la cour, il me prit fantaisie de composer quelques maximes. Je n'imaginais point qu'elles dussent plaire et je les mis au cabinet. Je ne sais comment il se fit, mais elles ont trouvé grâce aux yeux d'un compilateur, et qui n'a point borné sa malice à usurper mes écrits, s'étant mêlé d'y reprendre, d'y ôter et d'y remettre au gré de son humeur. Je ne puis tenir à cela. Il faut le confondre. Le moyen de ne pas perdre patience avec un tel imposteur !
Là-dessus ces deux jeunes gens, pleins d'une insolente audace, citent d'abord le véritable texte de La Rochefoucauld :
C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.
Mais ils écrivent en regard :
C'est une grande sagesse de vouloir être sage tout seul.
Et dire que nous avons bien envie de trouver cette fausse maxime la plus vraie ! C'est que nous avons passé par le romantisme et par Ibsen. Il y aurait toutes sortes d'observations raisonnables à tirer de cette bonne folie.
La Rochefoucauld décide, comme on sait :
Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.
Les deux complices ont fait venir M. Léon Blum, je suppose, qui leur a dicté :
Il y a de délicieux mariages, mais il n'y en a point de bons.
La Rochefoucauld, nourri à la fois dans l'ascétisme chrétien et le stoïcisme de l'antiquité, professe :
Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce qui rend les pauvres heureus.
Il n'y a plus que Tolstoï pour le croire ! Le nouveau texte rétablit la pensée contemporaine ;
Le travail du corps augmente les peines de l'esprit, et c'est cela qui rend les pauvres malheureux.
11 se peut d'ailleurs que ces deux iconoclastes n'aient pas eu des pensées si profondes ni si révolutionnaires, et qu'ils aient voulu seulement démontrer que ce qui donne à la forme « pensée » un air de profondeur, c'est sa concision, non pas son exactitude. La Rochefoucauld a dit :
Qu'une femme est à plaindre lorsqu'elle a tout ensemble de l'amour et de la vertu.
Lisez à la place :
Qu'une femme est heureuse lorsqu'elle a tout ensemble de l'amour et de la vertu !
Est-ce que le sens ne vous paraît pas tout aussi plein et satisfaisant ? Voilà deux enfants terribles ! Mais excusez-les : je vous ai dit qu'ils ne travaillent tout à fait bien que quand ils aiment, et je pense qu'on peut le prouver. Voici un pastiche de la manière de M. Charles- Louis Philippe :
Ce fut bref et touchant comme d'y penser plus tard. Eugénie Molosse, qui ne pouvait pas toujours marcher dans de la peine, s'était assise sur un pauvre banc banal du boulevard... Et alors, Pierre Gapon l'aborda. Il lui lit un pauvre
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salut d'homme qui sait la misère. La pauvreté est méfiante, car on ne sait pas quoi faire avec son cœur. Pourtant elle dit tout de suite, en lui présentant un sourire :
— Je m'appelle Louise; je m'appelle encore Marie; mais mon nom est Eugénie Molosse.
Pierre Gapon comprit qu'elle avait été servante.
Elle lui dit son affligeance. Ah ! pourquoi le sort ne nourritil pas les siens !... Les portes s'étaient refermées pour elle à cause de ses yeux inégaux et des polypes qui lui faisaient parler du nez et de son odeur de rousse.
Pierre connaissait un restaurant bon marché et alors ce fut autour d'eux du graillon, mais aussi de la pitance. Eugénie sentait ça lui descendre dans les genoux. Elle mangeait si vite que c'est pour ça, mon Dieu, qu'elle était née. Elle avait un hachoir dans sa tête et un creuset dans son estomac.
Il s'emplissait de son appétit et ses yeux étaient comme deux cœurs qui la regardaient. Mais il pensait :
— Et moi, est-ce que je ne vais pas aussi donner à manger à son rêve?...
Et il l'emmena par les rues, portant sa tête et suivant sa pente. Eugénie parlait comme les riches qui dépensent tout leur argent et qui savent qu'ils en ont d'autre encore après.
— C'est dur. On perd la vérité. On a le sang comme ça. J'étais assise dans du chagrin parce que les gens voient ce qui se passe sous ma robe. Je ne suis pas celle qui chauffera leurs yeux.
— Et à l'hôpital ?
— Ils m'ont dit : « On ne peut j)as faire un certificat pour de la pitié ! Si vous êtes malade, il y aura la visite, qui décide de tout. » Mais moi je me suis dit : La misère n'est pas une maladie...
Je ne puis pas vous citer le reste, parce que ce n'est pas convenable. Ces jeunes gens sont vraiment jeunes, voyez-vous : ils n'ont peur de rien.
Et il faudra aussi que je m'arrête au beau milieu du pastiche de Barrés, le meilleur de tous, je crois, saisi
avec une pointe de malignité sans fiel... Mais l'auteur de Huit jours chez M. Renan peut-il s'en fâcher? Gela s'appelle le Potager d'Iphigénie.
Les environs de Pont-à-Mousson participent des sentiments les plus âpres et les plus nobles du monde... J'y avais découvert un petit domaine où j'étais venu me lixer en compagnie de la jeune Iphigénie, une aimable fille de dixhuit ans dont le visage aux traits purs rappelait celui de la Victoire de Samothrace...
Je suis disposé à croire que c'est après avoir eu communication de cette phrase étonnante que la célèbre statue a perdu la tête ! Mais je continue :
... Comme Iphigénie semblait aimer la vie rurale, j'avais ordonné que l'on composât pour elle un potager où toutes les essences d'arbres et de fleurs se mêlassent ingénieusement. Des myosotis qui n'oublient pas, eux, et des œillets rouges, frémissaient entre des choux autochtones fortement attachés au sol natal. J'avais ordonné qu'on entourât le bassin d'une plate-bande de narcisses, à cause de leur senteur à la fois lascive et cadavérique. J'aime cette fleur éprise d'elle-même, où je me retrouve. Nulle odeur n'est plus agréable, si ce n'est celle de la tubéreuse, aux privilégiés dont l'acuité sensorielle apprécie ce qu'un peu de décomposition ajoute en prestige aux plus rares arômes.
Parfois, tandis qu'Iphigénie se retirait dans sa chambre pour écrire à une de ses amies qu'elle nommait assez plaisamment : Chandelle Verte, j'allais m'exercer dans le potager à créer des sentimentalités nouvelles, afin de les projeter sur mon univers, ou bien je me reposais en considérant le sol lorrain.
Devant les topinambours, ces déracinés de la terre des ancêtres, se ranimait mon activité cérébrale. Leurs tubercules troués de cavités poudreuses semblaient des crânes. Par une bizarrerie d'imagination, je m'appliquais, disciple d'Hamlet, â me croire dans un cimetière, et comme la sub-
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conscience m'avertissait de l'erreur, j'éprouvais une fastueuse délectation à méditer sur la mort au sujet d'une matière propre à l'entretien de la vie. Cette pensée m'enivrait d'une tristesse ardente, et d'innombrables idées secondaires se cristallisaient autour d'elle. Nature ! Tu es belle et glorieuse! Depuis tes avalanches torrentielles jusqu'à tes sécheresses qui rendent la terre pareille à ma sensibilité contractée, depuis tes collines qui forment des croupes nues au ras de l'horizon, jusqu'à tes taupinières qui pointent comme un sein discret de vierge !
Iphigénie était pour moi un constant sujet d'expérimentations mentales. Je m'observais en cette fille comme en un miroir où mon image se fût imparfaitement réfléchie, et c'était pour moi-même un plaisir perpétuellement renouvelé que de voir à la merveilleuse complexité de mon être s'ajouter encore des nuances et des déformations équivoques. Je tentais de l'instruire dans l'ascétisme raffiné qui consiste non pas à se priver, mais à mépriser les choses de choix dont on fait usage, et de lui faire comprendre combien il est logique qu'on pleure à l'idée de perdre une maîtresse aimée et qu'on demeure insensible pourtant à sa perte effective, par suite d'une singulière combinaison de mélancolie et de volupté.
INIais elle ne participait que mollement à mon labeur d'analyste. Le meilleur usage que je pus tirer d'elle fut de l'attrister parfois, grâce à des affirmations désobligeantes, alin de l'inciter à vivre une vie plus ardente et plus passionnée. Toutefois, la chère perfection de sa beauté l'absolvait de n'être pas toujours une compagne en accord avec le penseur qui l'avait élue.
Iphigénie avait mandé sa grand mère auprès de nous...
Je vous ai avertis que je ne pourrais pas tout vous faire lire. La suite est un peu choquante; elle est aussi très drôle. Il ne tient qu'à vous... Mais je n'en prends pas la responsabilité.
Shakespeare ferme la marche — sans doute pour faire plaisir à Tolstoï — avec un drame qui s'appelle
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le Duc Vespassio. Les personnages en sont : Remella, fille du duc; le duc Vespassio; le chevalier Trombono, amant de Remella; Hadeverh, écuyer du duc; l'archevêque d'York (parce que la scène se passe à Venise) ; Paidigri, intendant; un ermite, un premier assassin, un deuxième assassin, et un ours. Le duc crie tout de suite :
Oh ! Déshonneur ! Ma fille Remella, ma fille hien-aimée, s'est enfuie avec son cousin le chevalier Trombono. Paraissez tous devant la majesté de Sa Majesté ma douleur!
(Fanfares. Entrent les seigneurs.) LE DUC
Du sang ! Du sang ! Quel est celui d'entre vous qui veut partager ma couronne après m'avoir ramené les fugitifs? Lève-toi, noire vengeance ! Inspire-nous !
IIADEVERH
Je serai celui-là.