LE DUC
Es-tu sûr de ta force ? N'as-tu pas une peau de veau sur des membres de lâche ?
Hadeverh affirme qu'il n'a pas une peau de veau sur des membres de lâche, et qu'il a des motifs particuliers de s'intéresser à Remella.
Alors le duc l'appelle « œuf de coucou rouge, excrément de crapaud, et chien rasé ». Après quoi, il lui donne ses commissions. De temps en temps on lit : Une plaine. Alerte, Escarmouche, Retraite, Le duc entre avec son armée. De temps en temps aussi l'ours arrive. Et puis il s'en va, sans que nul sache pourquoi. Hadeverh tue tout le monde, en particulier l'ermite. Ceci
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nous est annoncé par une indication de scène ainsi conçue : Il lui arrache l'œil gauche avec son éperon droit, le tue et sort. Il n'y a que les deux assassins qui ne tuent jamais personne, mais le numéro un dit : « Je crois que le merlan est recuit sur la table », et une note informe le lecteur qu' « il y a là un jeu de mots intraduisible en français ». Naturellement, Remella tue Hadeverh. Puis elle chante :
Le plus petit œil de la lune A fait cuire la sorcière.
C'est pourquoi le jeune loriot Va retourner la marmite.
Ces vers sont incompréhensibles afin de marquer fortement que personne ne doit rien y comprendre, parce qu'elle est devenue folle. Alors le duc s'écrie ; « Enfer! » et il se tue pour faire comme les autres.
C'est bien mal de dire du mal de Shakespeare, n'estce pas? Mais que c'est joli d'être jeune, d'être impertinent, d'être encore dans les pages, d'avoir la route, toute la route devant soi ! Même pour les autres, ceux qui regardent...
littérature policière
Lorsque M. Favet, son anii, fut introduit chez le professeur PauUn Gostepierre, il ne fut pas peu étonné de trouver celui-ci entouré d'ouvrages qui lui parurent incontestablement plus légers que ceux qu'il avait coutume de voir chez lui. Il y avait, sur un coin de sa table, les cent vingt-sept fascicules de Nick Carter, le grand détective américain; un peu plus loin, les œuvres de l'immortel M. Gaboriau; sur une chaise V Ombre de la corde et le Cambrioleur amateur, de l'ingénieux M. Hornung; et sur un guéridon, bien à portée de la main , les volumes , maintenant innombrables, où M. Gonan Doyle a célébré la gloire de Sherlock Holmes. Sans compter une grande quantité d'autres ouvrages en français. La frivolité de ces lectures révolta M. Favet.
— Tu as donc, dit-il, abandonné ton étude sur François d'Assise ?
— Je l'ai abandonnée, dit M. Gostepierre avec un soupir. Je l'ai abandonnée pour une foule de raisons, toutes excellentes. Mais la meilleure est que si je faisais
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un jour paraître cet ouvrage, auquel j'ai consacré dix ans de ma vie, je n'en recueillerais que des critiques acerbes. Il ne serait lu, en effet, que par ceux de mes confrères qui s'occupent eux-mêmes de François d'Assise, et ils n'auraient aucune raison pom* en dire du bien. J'ai donc résolu de m'adonner à des travaux littéraires, et plus particulièrement à la fiction.
— Hélas ! dit Favet avec franchise, faut-il te révéler, mon ami, que tu n'as aucune imagination?
— Tu ne me le révèles pas, répliqua M. Gostepierre ingénument, et je me suis fait cette objection à moimême. Mais après y avoir mûrement réfléchi, je me suis aperçu que cet obstacle n'était pas insurmontable. Il suffit d'aborder un genre où il n'est nullement besoin non seulement de style, mais du talent et de l'imagination qu'il faut pour inventer des péripéties et créer des caractères.
— Il me semble pourtant, repartit M. Favet, que ces quaUtés sont nécessaires.
— Tu te trompes, persista M. Gostepierre; elles sont inutiles lorsqu'il s'agit de passionner le public avec des histoires de détectives. Après avoir dépouillé, avec tout le sens critique et le discernement que tu sais que j'apporte à l'étude des textes, la littérature du sujet, je viens de me rendre compte que le procédé est très simple. Je vais te le prouver sur l'heure.
« Imagine-toi qu'un homme, qui n'aimait pas à travailler de ses mains ni de sa tête, avait inventé pour vivre de se livrer à la mendicité. Gomme il appartenait au meilleur monde, et que d'ailleurs nul ne penserait à donner deux sous à une personne habillée de façon à ne pas pouvoir ne pas voyager en seconde classe sans
1^3 Pannrge. — lo.
attirer l'attention, il avait coutume de se déguiser en pauvre, et d'affecter un bec de lièvre. Avec un coup de crayon sur la lèvre, il n'est rien de plus facile. Pour le reste, il suffît d'avoir l'air bête. Je suppose qu'il le savait prendre ou qu'il l'avait naturellement. Il gagnait donc à ce métier cinquante francs par après-midi, quand un jour qu'il venait, dans un bouge, de reprendre ses vêtements d'homme du monde, il fut aperçu par sa femme, qui passait. Il recula brusquement, et reprit son déguisement. Mais sa femme, épouvantée, requit la police, qui se précipita dans la maison. On n'y trouva qu'un horrible mendiant, avec une lèvre désagréable à regarder. Plus de doute : le mendiant avait assassiné l'homme du monde. On mit donc le mendiant en prison; mais Sherlock Holmes, avec astuce, lui passa une éponge sur sa figure. Et alors, l'homme du monde ressuscita.
— Cette histoire, dit Favet, ne tient pas debout. De plus, elle est complètement dépourvue d'intérêt.
— C'est justement là qu'est ma découverte, répondit M. Costepierre. Pour la rendre intéressante, il suffit de raconter la chose à l'envers. Toutes les histoires de Sherlock Holmes, toutes celles de M. Hornung, toutes celles de Gaboriau, toutes celles de Nick Carter, toutes les histoires de détectives depuis six mille ans, ont toujours été racontées à l'envers. Écoute : « ... Comme elle passait dans Arundel street, infâme ruelle où ne fréquentent que les plus affreux bandits de Londres, elle aperçut son mari à la fenêtre. Il fit, en la reconnaissant, un geste incompréhensible. Désespoir ou appel? Ce fut, en tout cas, la dernière minute où le ciel lui permit de voir son époux. Quand la police entra dans ce bouge,
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empesté par les relents de l'opium, on n'y trouva que l'affreux mendiant au bec de lièvre, aux yeux hagards, et qui, possesseur d'un mystère sans doute criminel, s'obstinait à rester muet. » Il est très simple de continuer de la sorte en remontant. Je t'affirme que l'aventure demeure particulièrement passionnante, jusqu'au coup d'épongé de Sherlock Holmes.
— Je le crois, dit Favet, très frappé.
— En considérant d'après ces données, continua M. Gostepierre, n'importe quel fait historique, j'ai constaté avec ravissement que j'étais en présence d'mie mine inépuisable de romans policiers. Prenons, par exemple, les temps mérovingiens. Il est scandaleux et attristant de voir combien Grégoire de Tours savait mal répal:'tir l'intérêt. S'il avait connu la méthode de Sherlock Holmes, il eût produit, à n'en pas douter, une impression beaucoup plus forte. Je n'en veux pour preuve que l'histoire de Clodoric, fils de Sighebert. Gelui-ci, raconte Grégoire de Tours, fit annoncer à Clovis la mort de Sighebert, en ces termes :
— Mon père est mort. Je suis en possession de son royaume et de son trésor. Envoie-moi de tes hommes; et ce qui te plaira du trésor, je le leur donnerai de bon gré.
— Je te remercie de ta bonne volonté, dit Clovis. Montre seulement le trésor, sans plus, à ceux que j'ai désignés.
Clodoric montra donc le trésor disant :
— Voilà le coffre eu mon père mettait son argent.
— Plonges-y la main jusqu'au fond, dit l'un des envoyés, afin de t'assurer qu'il n'y manque rien.
quand Paniirge ressuscita
C'est ce qu'il fit, et comme il se penchait très bas, un des envoyés lui fendit le crâne de sa hache.
— Eh bien ? demanda Favet.
— Il faut être complètement dépourvu d'expérience littéraire, dit M. Costepierrc, pour n'avoir pas écrit : « Un malin, le gardien du trésor, entrant dans le caveau, trouva le coffre grand ouvert. Un homme paraissait y plonger les bras avec avidité. Quelle ne fut pas son horreur, lorsque s'étant approché, il se rendit compte que cet homme était Glodoric lui-même ! Une horrible blessure... »
— Je conçois, dit Favet. Il est certain, maintenant que j'y pense, que l'histoire de Napoléon l^^, racontée à l'envers, gagnerait infiniment beaucoup en dramatique. Rien ne paraîtrait plus prodigieux et incompréhensible que 1 agonie, dans une île de l'Afrique du sud, d'un homme blanc, né en Corse; que les précautions qu'on preiïait pour l'empêcher de fuir, le respect dont il était entouré, la crainte que ses gardiens avaient encore de lui. Et Waterloo, raconté ensuite, semblerait une catastrophe extrêmement romanesque.
— Je suis heureux, dit doucement M. Pauhn Costepierrc, que tu aies enfin saisi. Tu sens bien qu'avec ce secret on peut écrire à l'infini des romans criminels et mystérieux. Ou plutôt tout devient mystérieux. Il y a bien encore d'autres petites malices, mais elles sont accessoires. C'est ainsi que le criminel est toujours, principalement dans les mémoires de M. Nick Carter, beaucoup plus intelligent que le détective. Celui-ci s'engage, tête baissée, dans des entreprises dont un enfant de dix ans distinguerait sans hésiter l'imprudence et la
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folie. Mais quand il est tombé par sa sottise aux mains de son féroce ennemi, cet adversaire jusque-là si délié fait preuve à son tour d'une naïveté sans bornes. « J'ai un revolver, dit-il. Eh bien, je ne m'en servirai pas ! Je t'attache à côté d'une bombe de dynamite qui n'éclatera que dans trois heures ! » Naturellement avant les trois heures écoulées, les amis de Nick Carter ont eu le temps de revenir de dîner, et ils délivrent le pauvre homme qui s'écrie : « Sans mon génie, qu'est-ce qui serait arrivé ? »
— Mais, réfléchit tout à coup Favet, si nous en revenons à Waterloo, il me semble que c'est ce qui advint à Blùcher...
romans à lire et romans à proscrire
Bien que, trompant subitement son espoir, madame Bordin eût un jour, en voiture, repoussé ses avances, Bouvard continuait à se montrer galant envers cette veuve un peu mûre, mais aimable encore : il avait conservé de vagues desseins. Madame Bordin, qui s'ennuyait, demanda des romans. Bouvard, empressé à lui plaire, lui prêta Grandeur et décadence de César BirotteaUf de Balzac, et un autre ouvrage de fiction, écrit tout récemment par une plume féminine, et dont la critique disait le plus grand bien.
Mais la veuve ne tarda pas à rapporter les deux volumes. Elle avait trouvé César Birotteau tout à fait ennuyeux. L'autre livre, au contraire, lui avait plu infiniment. Regardant Bouvard avec des yeux fort étranges, elle avoua en avoir rêvé la nuit. Mais M. le curé de Chavignolles, dit-elle, ayant trouvé ce roman sur sa table, après en avoir lu quelques passages, avait déclaré qu'elle se damnait à de telles lectures, interdites aux personnes honnêtes. Madame Bordin, avec beaucoup de réserve dans le maintien et des yeux fort brillants,
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indiqua du doigt ces passages, il y en avait de remarquablement obscènes ; il y en avait de parfaitement polissons ; mais le style, avec uniformité grand et tendu, montrait que l'auteur les avait tous pris également au sérieux.
— C'est pourtant écrit par une dame, fit Bouvard, stupéfait lui-même.
— C'est peut-être pour cela, répondit la veuve.
Elle aurait sans doute expliqué sa pensée plus clairement si M. de Faverges n'était venu, au même instant, visiter les deux amis. Mis au courant de la conversation et des difficultés qu'éprouvait Bouvard à trouver pour madame Bordin des livres qui, sans l'ennuyer, pussent avoir l'approbation du curé de Chavignolles, il s'écria :
— N'est-ce que cela ! M. l'abbé Louis Bethléem vient de publier, avec im grand succès, car ce travail a eu déjà les honneurs de six éditions, un vaste recueil intitulé Romans à lire et romans à proscrire. « Quels sont les bons livres? Quels sont les mauvais livres? Que faut-U lire ou ne pas lire? Telles sont les questions vraiment pratiques » que s'est posées l'abbé Bethléem, a écrit à ce sujet monseigneur Sonnois, archevêque de Cambrai. Et ce vénérable prélat ajoute ; « Quiconque parcourra votre ouvrage y trouvera une liste d'auteurs sûrs et recommandables, et des indications aussi nettes que précises sur leur style, leur genre, leur valeur. » Vous voyez que c'est très exactement ce qu'il vous faut. Un de mes amis doit me l'envoyer. Je vous l'apporterai.
11 tint parole. Les Romans à lire et romans à proscrire parurent dès l'abord à Bouvard et Pécuchet un ouvrage
éminemment consciencieux. Tous les romanciers — sauf des lacunes inévitables — depuis l'année 1800 jusqu'à nos jours, y sont cités par leur nom, avec une brève analyse de leurs œuvres, depuis Victor Hugo jusqu'à M. Michel Datin, qui a écrit les Deux mères. Mais ce qui attira tout d'abord l'attention des deux amis, c'est qu'on prétend y définir avec beaucoup de clarté ce que c'est que l'Index.
<( 11 y a d'abord, lut Bouvard, les livres dont la lacet ture est défendue sous peine d'excommunication ré- « servée au pape (bulle Apostolicœ sedis). Le plus « coimu s'intitule les Paroles d'un croyant, de Lamente nais. »
— Sapristi! s'écria M. de Faverges, je suis excommunié !
— Moi aussi! dit Pécuchet.
Bouvard n'avait pas lu les Paroles d'un croyant. Il fut satisfait, bien qu'anticlérical, d'avoir évité les peines portées par l'Église. Gela lui donnait un avantage sur Pécuchet. Madame Bordin déclara qu'elle non plus elle n'avait pas, grâce à Dieu, lu ce roman-là.
— UAmi du clergé, continua Bouvard, résumant le travail de l'abbé Bethléem, soutient de plus que Renan, Balzac, Dumas, Zola, ayant défendu des doctrines hérétiques, la lecture de leurs œuvres d'imagination doit être également interdite sous peine d'excommunication. En tout cas, ces œuvres sont à l'index. Un auteur peut être à l'index in globo comme, par exemple, Aïmllius Zola : opéra omnia; ou, spécialement, comme M. de Lamartine pour Jocelyn, la Chute d'un ange, et même le Voyage en Orient; ou partiellement, comme Alexander Dumas, pater etfilius, omnes Jahulœ amatoriœ.
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— Ceci doit vouloir dire, réfléchit madame Bordin, les romans qui parlent d'amour.
— D'amour impur, précise l'abbé Bethléem, par récits inventés formellement obscènes. C'est donc une question de savoir si l'on ne pourrait pas, à la rig-ueur, lire Monte-Cristo. L'ancien index le condamnait, ainsi que tous les autres romans d'Alexandre Dumas, « à cause de leurs tendances protestantes ». Le nouvel index n'en parle plus.
— Serait-ce, demanda Pécuchet, que les rédacteurs de l'index ont changé d'avis sur le protestantisme, ou bien que ces tendances protestantes se sont par enchantement évanouies ?
— Cela n'est pas dit. Mais du reste l'index n'a pu déigner que quelques livres. En général, il condamne
tous les ouvrages qui attaquent non seulement le ogme, mais le « Saint-Siège apostolique ; les livres qui, e parti pris, attaquent la hiérarchie ecclésiastique et njurient l'état clérical et religieux ; ceux qui enseignent a licéité du duel, du suicide, du divorce; ceux qui eprésentent la Franc - Maçonnerie et les Sociétés ecrètes comme utiles ou in offensives pour l'Église ou a Société civile »...
— Comment, fît Pécuchet, l'index s'occupe aussi de a Société civile?
— Il s'occupe de tout, répondit Bouvard. Mais je »oursuis : « ... ceux qui patronnent des erreurs condamlées par le Saint-Siège, ... enfin ceux qui sont ex proesso obscènes, comme de nombreux romans... De l'avis
es théologiens, c'est désobéir gravement à l'Église...
e lire, dans un livre à l'index, une seule page répré-
ensible, ou même cinq ou six pages indemnes ».
loi Panurffc. — ii
— Mais alors, demanda M. de Faverges, un peu inquiet, tout doit être à l'index?
— Je le crains, dit Bouvard. Il y a une liste... Elle contient les noms déjà cités, et bien d'autres : Michelet, Esquiros, Edgar Quinet, Aurélien Scholl, George Sand, Tabbé Michon, Victor Hugo, Ferdinand Buisson, Taine, Arthur Mangin (pour son ouvrage bien connu : V Homme et la bête), Montaigne, MM. Aulard et Debidour, Montesquieu, Auguste Comte, Pigault-Lebrun, Voltaire, la Revue spirite, Stendhal, Jean-Jacques Rousseau et le dictionnaire Larousse.
L'abbé Bethléem a joint à cette énumération une courte analyse de l'œuvre de ces auteurs. Voici celle de Zola : « Dans tous ses romans, il y a un milieu, une brute et un chœm' composé de braillards... Il a pi une part considérable à l'affaire Dreyfus et il est mol misérablement. »
— Ce critique écrit fort bien î fît M. de Faverges.
— Aux livres condamnés par l'index, dit Bouvarc l'abbé Bethléem a joint rémunération des romanciei qui sont à proscrire en vertu de la morale chrétienne Il y en a bien sept à huit cents.
— Les journaux du parti auquel j'ai l'honneur d'appar^ tenir, dit M. de Faverges, traitent avec une bienveij lance particulière les écrits de M. Maurice Barrés.
— C'est en effet un des mieux traités, et vous aile voir! déclara Bouvard.
Il lut :
« Ce qui le met hors de pair, c'est sa conception de (c l'énergie » : il est partisan de l'énergie, c'est-à-dire, en dernière analyse, de l'instinct, de l'impulsion naturelle,
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de la sensation... (Il a une drôle de façon de concevoir l'énergie, cet abbé !) Ses premiers ouvrages trahissent un égotisme antisocial. Mais les Déracinés, V Appel au soldat, Leurs figures marquent cependant une évolution que les Bastions de l'Est, les Amitiés françaises ont accentuée, et qui font espérer que Barrés, se souvenant de sa mère, finira par s'agenouiller. Cet auteur obscur, compliqué et profond, compte de nombreux amis et aussi de nombreuses victimes. Tel jeune homme qui l'a lu, l'a appelé son « assassin adoré ». Hélas ! et holà ! même pour certaines grandes personnes. »
— Et M. Jules Lemaître? demanda Pécuchet. Il aimait l'ingéniosité perçante et la simplicité raffinée de cet autem».
Bouvard lut :
« Les études qu'il publia au Figaro roulent tantôt sur des sujets graves, tantôt sur le chapeau haut de forme, la danse du ventre, l'affiche, etc.. Sa pièce V Aînée est en faveur du célibat ecclésiastique. Son roman Les Rois est d'une lectiu'e troublante : Otto y tient des propos malhonnêtes. Dans Serenus, il y a des réflexions contre l'Eucharistie. En 1897, ^^ sceptique, ce dilettante de l'art et de la vie, dépouillant son renanisme, se convertit du moins à la foi laïque (?) et à l'action nationale. Ses Opinions à répandre, et son opuscule sur la Franc- Maçonnerie sont inspirés par un véritable amour de la France. Cette action généreuse, mais très peu catholique, n'a pas arraché notre pays à la « décadence absolue » dont Jules Lemaître ne cessait de le menacer; et l'apôtre de la Patrie Française a presque complètement déserté la lutte. »
— Il a l'air très rosse, cet abbé ! dit madame Bordin.
— Pas toujours. Il est plus favorable à M. Hugues Le Roux : « Il consacra sa jeunesse à l'étude et au dévouement familial. Son talent et son énergie triomphèrent de toutes les difficultés; ses voyages en Abyssinie, ses expéditions au Maroc, ses conférences en Amérique et son apostolat colonial dans différentes villes de France ajoutèrent à sa gloire littéraire celle de l'homme d'action. » •
— On ne m'ôtera pas de la tête, réfléchit Pécuchet, j que ces phrases sont tirées des affiches que M. Hugues Le Roux lui-même rédigea pour sa candidature, lors de la dernière période électorale.
— Anatole France, dit encore Bouvard, est nettement condamné. « Ondoyant, voluptueux et faux, il est l'un des écrivains les plus malfaisants de notre époque. Une respecte rien de ce qui est respectable. » Il en est de: même de Pierre Loti. Bien qu'il soit un puissant char-! meur et qu'il ait écrit, avoue l'abbé Bethléem, desj pages exquises sur le dévouement, la foi, le devoir, etc., « il n'en reste pas moins immoral et irréligieux. Et ses livres réputés honnêtes ? Oserons-nous les recommander à tous : le Roman d'un enfant a deux pages lestes; Pêcheur d'Islande renferme deux scènes voluptueuses, et même Vers Ispahan est légèrement sensuel ».
— J'ai de l'affection, dit à ce moment M. de Faverges, pour Rudyard Kipling, et j'espère bien, en lisant ses contes, n'avoir offensé ni la foi ni la morale.
— On ne saurait, répondit Bouvard, le lire qu'avec
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circonspection. Voilà ce qu'en dit l'abbé Bethléem : « Ses ouvrages sont surtout consacrés aux animaux sauvages, chameaux (Tiens! je pensais qu'il n'y avait pas de chameaux sauvages), mulets (Non ! les mulets sont sauvages ? Je ne les croyais qu'entêtés), éléphants, phoques, panthères, serpents, mangoustes, etc., dont il décrit les états d'âme... »
— Je ne savais point, protesta Pécuchet, que les animaux eussent une âme. Ne serait-ce point là une hérésie condamnable, susceptible de faire mettre à l'index le livre de M. l'abbé Bethléem?
— « ... Rappelons aussi, continua Bouvard, impatienté d'être interrompu, que ce « Tyrtée saxon », ce « Lafontaine anglais », a plusieurs fois insulté la France à l'occasion de l'affaire Dreyfus et qu'il a commis des pages très sensuelles. »
Et Bouvard s'acharna. Il lut des pages, encore des pages. Toute la littérature d'imagination, depuis un siècle, fut passée en revue et immolée. Ils découvrirent des auteurs ignorés : madame Camille Bruno, de son vrai nom baronne de la Tombelle, « grande dame du monde parisien, dont les romans sont en général passionnés, voluptueux, scabreux ». Elle a aussi écrit des poésies : mais la façon dont l'abbé Bethléem les définit fit rougir le chaste Pécuchet, tandis que madame Bordin déclara qu'elle ne comprenait pas.
— Quelle drôle de critique ! dit Pécuchet, stupide. Je n'y vois que du feu. Pourrais-je lire au moins sans danger des romans judiciaires? Ce genre m'amuse. Et il doit être innocent.
— N'en crois rien, répliqua Pécuchet. Voici par exemple Pierre Zaccone. « Il a composé, dit l'abbé
quand Paniirge ressuscita
Bethléem, des romans de bagnes et de cours d'assises. Charles Le Goffic, son ami, lui attribue une âme de boucher. »
— Mais enfin, dit la belle veuve, alarmée, que puis-je Ure?
— Je n'en sais trop rien, répondit Bouvard. Il n'y a guère de sûreté qu'avec M. René Bazin — pour les personnes d'âge mûr seulement — et M. Eugène Mouton, qui a écrit, sous le pseudonyme transparent de « Mérinos », des romans intéressants et honnêtes, entre autres V Invalide à la tête de bois.
— Je le prendrai certainement, dit madame Bordin ; ça doit être passionnant!
Bouvard ferma le livre de l'abbé Bethléem. Pécuchet en déclara les opinions révoltantes et ridicules. Il dénonça aussi la répugnante et tyrannique autorité que l'Église voulait exercer sur les productions de l'esprit. M. de Faverges répliqua :
— Celte autorité vous paraît inacceptable, parce qu'en ce moment elle s'exerce contre vos amis. Et il se trouve que pour détruire, comme vous tentez de le faire, les principes conservateurs des formes antiques de la société, vous avez besoin de l'appui des écrivains qui font profession de tourner ces principes en dérision. En échange, vous les autorisez, au nom de la « liberté de penser », à outrager les bonnes mœurs, ou même la simple décence. Mais quand vous aurez triomphé, si jamais vous instituez une société nouvelle, il faudra bien que vous en fassiez respecter les mœurs et les lois. Et vous aurez certainement vos abbés Bethléem. Vous verrez alors combien peu pèseront les prétendus droits
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sacrés de la littérature. On ne les considérera plus que comme un prétendu droit à la maladie.
Bouvard trouva sous sa main Thaïs, d'Anatole France. Il l'ouvrit, et lut :
... Paphnuce promena sur les livres de la bibliothèque de Nicias un regard sombre, et dit :
— Il faut les brûler tous.
— O doux hôte, ce serait dommage, répondit Nicias. Caries rêves des malades sont parfois amusants... D'ailleurs, s'il fallait détruire tous les rêves et toutes les visions des hommes, la terre perdrait ses formes et ses couleurs, et nous nous endormirions dans une morne stupidité.
— Vous allez chercher midi à quatorze heures, dit la veuve. Voulez-vous que je vous dise ? On ne s'appelle pas Bethléem, c'est un pseudonyme. Et il doit cacher un homme de lettres. Et cet homme de lettres s'est plu à dire du mal de ses confrères, ce qui est bien naturel, mais n'a pas d'autre hnportance.
Il a été tiré de ce cahier douze exemplaires sur whatman ainsi distribués :
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Panurffe. — ii.
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