‹ Quarante ans de musiqueChapitre 24 sur 27 · LE ROI D'YS · texte numérisé non relu

LE ROI D'YS

(Opéra-Comique, 13 mai 1888.

M. Ernest Renan, clans la préface de ses Souvenirs de Jeunesse, dit qu'une des légendes les plus répandues en Bretagne est celle d'une prétendue ville d'Is qui, à une époque inconnue, aurait été engloutie par la mer. On montre à divers endroits de la cote un emplacement de cette ville fabuleuse et les pécheurs vous en font d'étranges récits. Les jours de tempête, assurent-ils, on voit sous le creuse des vagues le sommet des flèches de ses églises; les jours de calme, on entend monter de l'abîme le son de ses cloches, modulant l'hymne du jour.

Dans ses Chants populaires de la Bretagne M. de la Villemarqué donne la traduction du poème Livaseur Yeris (Submersion de la ville d'Is) tel que le lui chanta en dialecte du pays de Cornouailles un paysan de la paroisse de Trégunc.

« — As-tu entendu, as-tu entendu ce cfu'a dit l'homme de Dieu au roi Gradlon qui est à Is?

» Ne vous livrez point à l'amour, ne vous livrez point aux folles joies. Après le plaisir, la douleur! »

» Le roi Gradlon parlait ainsi :

)) — Joyeux convives, il me convient d'aller dormir un peu.

» — Vous irez dormir demain matin, demeurez avec nous ce soir, néanmoins qu'il soit fait comme il vous convient.

)) Sur cela l'amoureux contait doucement, tout doucement ces mots à l'oreille de la fille du roi :

)) — Douce Dahut, et la clef?

» — La clef sera enlevée; le puits sera ouvert : qu'il soit fait selon vos désirs !... ))

Selon la tradition populaire, la ville d'is, capitale du roi Gradlon, était défendue contre les invasions de Causuer par un puits ou bassin immense, destiné à recevoir les eaux de l'Océan dans les grandes marées comme autrefois le lac Mœris, celles du Nil. Ce puits avait une porte secrète dont le roi seul avait la clef et que lui-même 'ouvrait ou fermait selon qu'il était nécessaire. Or, une nuit pendant qu'il dormait, la princesse Dahut, voulant couronner dignement les folies d'un banquet donné à un de ses amants, lui déroba la clef du puits, courut ouvrir la porte et submergea la ville. Saint Guénolé l'avait prédit.

M. de la Villemarqué ajoute que a cette tradition doit remonter au berceau de la race celtique, car elleest commune aux trois grands r<imeaux de cette race :

LE ROI d'ys 389

Içs Bretons, les Gallois et les Irlandais ». En Armorique comme en Cambrie, comme en Irlande, le nom du pays est le même, c'est-à-dire qu'il a la même signification (bas ou creux) et atteste par conséquent une parfaite identité de lieu. « Les Armoricains le font inonder par le débordement d'un puits, les Gallois et les Irlandais d'une fontaine. » Entre la fontaine et le puits on n'a qu'à choisir.

Emile Souvestre a raconté la légende de la ville d'Ys ou Keris dans son livre En Bretagne et dans ses Merveilles de la nuit de Noël. Ces deux versions sont quelque peu différentes l'une de l'autre. Dans la seconde les clefs des écluses, que Dahut portait toujours autour du cou, lui furent ravies au milieu d'une danse tourbillonnante et vertigineuse par un inconnu qui s'était présenté à elle comme un puissant seigneur et n'était rien moins qu'une incarnation du diable.

« Le roi était seul dans son palais, dans une grande salle obscure, assis sur l'âtre, auprès d'un feu éteint. Il sentait la tristesse lui tomber sur le cœur, lorsque soudain la porte s'ouvrit des deux côtés, et saint Corentin parut sur le seuil avec un cercle de feu autour du front, la crosse d'évêque à la main et marchant dans un nuage de parfum.

)) — Levez-vous, grand roi, dit-il à Gradlon, prenez ce qui vous reste ici de précieux et fuyez, car Dieu a livré cette ville au démon.

» Gradlon, effrayé, se leva aussitôt, appela quelques serviteurs. Après avoir pris son trésor, il monta sur

son cheval noir et partit à la suite du saint, qui glissait dans l'air comme une plume.

» x\u moment où ils passaient devant la digue, il entendit un grand mugissement de flots et aperçut l'étranger barbu, qui avait repris sa forme de démon, occupé à ouvrir toutes les écluses avec des clefs d'argent enlevées à Dahut...

(( Et le cheval galopait toujours, traversant les rues, les places et les carrefours, les pieds de derrière baignés par la vague qui semblait le poursuivre. Dahut. qui se désolait, u les cheveux épars comme une veuve », au haut du perron de son palais, s'élança sur le cheval qui emportait le roi. Mais alors le coursier s'arrêta subitement, fléchit et l'eau monta jusqu'aux genoux du monarque qui, pris d'épouvante, appela saint Gorentin à son aide.

(( — Secouez le péché que vous portez derrière vous, répondit le saint, et, par le secours de Dieu, vous serez sauvé.

)) Et, comme le roi hésitait à sacrifier sa fille à son salut, Gorentin toucha du bout de sa crosse l'épaule de la princesse, (( qui glissa dans la mer et disparut au fond du gouffre, appelé depuis le gouffre d'Ahès... »

)) Le cheval, ainsi délivré de son fardeau, s'élança en avant et atteignit le rocher de Garrec, où l'on voit encore la marque d'un de ses fers... Et, à l'horizon, debout sur le dernier débris des digues submergées, l'homme rouge montrait les clefs d'argent avec un geste de triomphe.

On retrouve quelque chose du caractère méphis-

Li: uui d'y s 391

tophélistiqiie de ce personnage dans le prince Karnak, dont M. Edouard Blau a fait un des héros de son poème.

Plus intimidé, dans le dd, par le voisinage de Corneille, qu'il n'était reconforté par celui de M. d'Ennery, l'auteur du livret du fioi d^ Vs s'est trouvé tout à fait à Taise avec la prose du romancier breton et, ne prenant à la légende que ses traits principaux, il l'a embellie, pour les besoins du drame musical, d'incidents et de détails dont il faut laisser tout le mérite à sa poétique imagination. Il a commencé par modifier l'orthographe du nom de la ville engloutie, il a écrit Ys au lieu de Is, Vs, sur un titre de partition comme sur une affiche de théâtre, étant beaucoup plus décoratif. Dahut, la Magicienne commandant aux Korigans, « l'Honoria de l'Armorique qui s'était fait, comme la fille de Yalentinien, une couronne de ses vices et avait pris pour pages les sept péchés capitaux », Dahut, appelée aussi Alc'huèz, ou plus brièvement Ahèz par le peuple, a reçu de M. Blau le nom plus doux, plus harmonieux, plus musical surtout de Margared, et sa méchante action se trouve expliquée, sinon justifiée, par un désespoir d'amour. Margared et sa sœur Rozenn aiment toutes les deux Mylio, mais une seule est aimée de lui, et, quand le jeune chef breton, qui s'en est allé à la guerre, revient à la cour du roi, c'est à Rozenn qu'il conte ses exploits et chante le bonheur du retour. Margared, destinée par son père au prince Karnak dont celui-ci recherche l'alliance, repousse tout à coup une union qu'elle n'avait acceptée que parce qu'elle

désespérait de voir Mylio. Karnak s'éloigne très courroucé du refus de la princesse -et jure de se venger. Et voilà de nouveau la guerre allumée.

Au deuxième acte, Mylio revient vainqueur et reçoit pour prix de sa vaillance la main de Rozenn. Karnak vaincu, d'après le livret, ou perdu, comme il est dit je ne sais trop pourquoi dans la partition, se rencontre avec Margared, auprès de la statue de saint Corentin.

Margared, ah! tu viens sans doute Une fois encore m'outrager.

Non! répond celle-ci, je viens au contraire unir ma vengeance à la tienne :

Ta haine a passé dans mon âme.

(Étendant la main vers la ville entrevue à l'horizon :)

Là-bas tous m'ont trahie et déchiré le cœur, Et je n'ai plus d'amants, de père ni de sœur, Dans la cité trois fois infâme !

(Soudainement :)

Si tu veux nous unir.

Elle ne sera plus demain qu'un souvenir.

Corentin a entendu le complot; sa statue s'anime comme celle du Commandeur, mais ni les remontrances du saint homme ni les voix du haut qui chantent : « Repentez-vous! » ne peuvent détourner Karnak et Margared de leur sinistre projet.

Au troisième acte, le forfait s'accomplira. Margared, un instant hésitante, est bientôt ramenée à ses idées de vengeance à la vue du couple heureux qui va sortir de la chapelle^

Le cœur tremblant d'un doux émoi.

LE ROI d'ys 303

Et, d'ailleurs, Karnak ne la laissera pas manquer à son serment.

La mer déchaînée a englouti ia ville; le peuple et les principaux personnages du drame, à l'exception de Karnak, tué par Mylio, sont groupés sur le plateau d'une colline que les flots toujours grossissant, environnent. Ce décor est fort beau. Alargared, ayant fait l'aveu de son crime et menacée par la fureur populaire, grimpe sur un rocher qui a une vague ressemblance avec celui de Leucate, jette un cri et s'élance dans l'abîme.

.., Quand il aura Reçu sa proie Le flot vengeur s'apaisera.

Le flot s'apaise, en effet, et saint Gorentin, entouré d'une auréole lumineuse, apparaît dans les frises, venant apporter à ceux qui ont survécu le pardon du Très-Haut. Quant aux autres, ils sont noyés. Ce poème est bien fait : il est dramatique, intéressant et fort bien rimé par un poète de talent et d'imagination, (pii ne dédaigne pas à l'occasion, surtout quand l'occasion est bonne, d'écrire des vers pour être chantés ! Il a aussi le mérite d'offrir au compositeur des situations très variées et des effets de couleur locale que M. Lalo a pu rendre très heureusement, à l'aide de quelques thèmes bretons, sans le secours de l'inévitable biniou.

Laissez moi préluder maintenant par un court préambule à l'analyse des morceaux les plus saillants de l'ouvrage. Je vais parler au nom de M. Edouard Lalo. Outre la légende de la ville d'Ys, il y a la légende de la

partition du Roi d'Ys, qui, écrite il y a vingt ans, moisirait depuis cette époque dans le portefeuille de l'infortuné compositeur. J'ai connu, moi aussi, cette légendelà, M. Lalo la connaît à son tour, mais il n'en veut pas, il la déclare absolument mensongère, et je suis un de ceux à qui il a demandé de bien vouloir la démentir. (( A l'âge de quarante ans, dit M. Lalo, je 71 avais pas encore pe)isé au théâtre: c'est vers quarante-deux ans que j'avais commencé Fiesque, mon premier ouvrage lyrique, que j'ai terminé pour le fameux concours du Théâtre Lj^rique, — concours dont M. Charles Beauquier, l'auteur du poème de Fiesque, demanda l'annulation, — où je fus classé troisième. Le Magnifique eut le n" 1 et la Coupe et les Lèvres le n*^ 2. Ce ne fut que bien longtemps après que je songeai au Roi tZTs; mais, comme je vous l'ai déjà dit, je n'en traçai que les lignes principales; découragé par l'échec de Fiesque, — que l'auteur ne put parvenir à faire jouer ni à Paris ni à Bruxelles (en ce temps- là, les compositeurs français frappaient déjà à la porte du théâtre de la Monnaie), — je me livrai entièrement à la musique instrumentale, et c'est par les concerts symphoniques que je me suis fait connaître. Enfin, il y a environ deux ans, la fièvre théâtrale me reprit : je refis complètement le plan du Roi d' Ys et c'est l'an dernier que l'ouvrage fut complètement terminé. Voilà comme on écrit l'histoire... »

M. Lalo, tout en refaisant complètement le plan du Hoi d' Vs, n'a pas touché à l'ouverture, car nous l'avons entendue hier soir, à TOpéra- Comique, telle

Page 1