‹ Quarante ans de musiqueChapitre 23 sur 27 · SAMSON ET DALILA · texte numérisé non relu

SAMSON ET DALILA

Samson, (lu'as-lu fait de tes frères'.'

Puis, le théâtre change et nous voilà dans l'intérieur du temple de Dagon, où la voix des jeunes prêtresses nous apporte, comme un souffle parfumé, des réminiscences delà fête du printemps. Et les danses recommencent et les coupes s'emplissent. Les princes philistins et Dalila elle-même insultent à la misère de Samson resté seul au milieu de la scène, appuyé sur l'enfant qui le conduit et invoquant tout bas le Dieu d'Israël :

Souviens-loi de Ion serviteur Qu'ils ont privé de la lumière!

Et tandis que le peuple chante et que la flamme monte devant l'autel des sacrifices, Samson, dans un suprême efl'ort, ébranle les piliers du temple qui s'écroule sur la masse du peuple agenouillé.

Opéra ou oratorio, Samson et Dalila, c'est l'opinion de beaucoup de musiciens, — et c'est aussi la mienne, — doit tenir, dans l'œuvre déjà considérable de M. Camille Saint-Saëns, la première place. Cette place, la Symphonie en ut mineur pour orchestre, piano et orgue, exécutée il y a deux ans aux concerts du Conservatoire, pourrait, seule, la lui disputer. Tous les morceaux de la partition ne sont peut-être pas d'égale valeur ; mais tous portent la griffe — on dit plus familièrement la patte — d'un maître pour qui la science musicale n'a plus de secrets. Le travail en est serré, et les idées s'y développent avec une habileté qui ne faiblit pas. Que cette œuvre remarquable date

d'hier ou tVil y a vingt ans, peu importe. A l'époque où elle fut écrite, M. Camille Saint-Saëns, déjà arrivé à la maturité de son talent, était à un âge où assurément on peut s'instruire encore, mais où on n'hésite plus déjà. Aussi aurait-on beau chercher « la petite hôte », qu'on ne parviendrait pas à découvrir, dans la partition de Samson et Dalila, une seule de ces liésitations, de ces pauvretés ou de ces maladresses, une seule de ces licences, de ces fautes contre la règle que l'on reproche à certains compositeurs et que le génie môme a bien de la peine à se faire pardonner. Je m'incline et j'admire, non pas comme une brute, mais en connaissance de cause, comme un musicien heureux de reconnaître et de signaler chez un confrère des qualités que lui-même ne possède pas au même degré.

Aucun maître — et vous remonterez aussi loin et aussi haut que vous voudrez — n'a écrit avec plus de correction, avec une plus surprenante habileté que l'auteur de Samsoii et Dalila. Vienne alors l'inspiration, l'idée fécondante, et le chef d'œuvre est fait.

Après avoir loué, dans l'œuvre dont j'ai le devoir de parler, mais que je ne puis avoir la prétention de faire connaître par une sèche analyse à ceux qui ne l'ont point entendue, la maeslria avec laquelle y sont employés tous les artifices de composition, je veux louer aussi l'instrumentation, toute pleine de surprises et d'enchantements, d'ingénieux accouplements de timbres, de sonorités exquises. Il m'arrive, en écoutant ce que la flûte et le cor anglais murmurent, d'oublier les jeux de scène et le dialogue des voix. Tel trait de

SA M SON i:t DALI la 383

violon en sourdine me ravit, et je me pâme au soupir prolongé d'une note de clarinette ou de cor. Je dois bien des reconnaissances de ce genre à Berlioz et à Weber; j'en dois ((uehiues-unes aussi à M. Camille Saint- Saëns.

La plainte des Hébreux au début du premier acte est pleine d'onction et aboutit, après d'intéressants développements en style fugué, au récit de Samson bientôt suivi d'un allegro vigoureusement rythmé où sonnent comme des fanfares de clairons. Après l'entrée d'Abimelech, Samson entonne l'hymne de délivrance ; « Israël, romps ta chaîne », qui, repris ensuite par le chœur à l'unisson, est d'un très grand eiïet. Devant le cadavre du satrape le grand-prètre de Dagon lance l'anathème sur les enfants d'Israël et prophétise avec une sombre énergie la trahison dont sera victime celui (|ui les guide au combat. Le chœur des jeunes filles est d'une grâce adorable, d'une fraîcheur pénétrante et, dans la scène de séduction, Dalila a des accents tout imprégnés d'une caressante langueur. La danse des prêtresses de Dagon, petit divertissement symphonique fort original et d'une instrumentation si colorée, a depuis longtemps son succès marqué au Cirque comme au Chàtelet. Le premier acte se termine par une sorte de cantilène d\in caractère doux et rêveur que Dalila soupire, tandis que Samson, sous le charme, écoute d'une oreille distraite la parole prophétique du vieillard hébreu.

L'acte suivant débute par un air de Dalila : « Amour, viens aider ma faiblesse », devenu classique aujour-

3Si SAINT-S.VENS

d'hiii. A-t-oii cil raison de trouver quelques longueurs dans la scène suivante entre Dalila et le grand-prêtre? Je n'en aime pas beaucoup la conclusion. Mais dans le duo d'amour tout est à louer, et il ne me déplaît pas du retrouver dans cette belle et émouvante page, qui s'achève au bruit des éclats de la foudre, comme un écho de la phrase amoureuse par excellence, celle que chantent Raoul et Valentine au quatrième acte des Huguenots.

Il me faut citer, au troisième acte, le monologue de Samson coupé par les énergiques lamentations des Israélites captifs, l'air de ballet au milieu duquel s'enchâsse un petit bleuet oriental qu'ont joué à satiété tous les Repahs, tous les Marabbas des cafés turcs de la rue du Caire ; puis la scène de l'orgie, dans laquelle reviennent quelques phrases troublantes du duo d'amour chanté à l'acte précédent, le duo en canon dont le dessin persistant des instruments à cordes fait comme un tournoiement vertigineux au dessin des voix, enfin le chœur final : « Dagon se révèle », avec son rythme martelé, ses bruits de violon rapides et ses éclatantes sonorités.

[Journal des Débats.)

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