‹ Quarante ans de musique. Publiés avec une préf. et des notesChapitre 15 sur 20 · L'ARLÉSIENNE · texte numérisé non relu

L'ARLÉSIENNE

(10 octobre 1872.)

Je prends mon bien où je le trouve, môme au Vaudeville quand on y fait de la musique. Ah! nous voilà bien loin, avec la partition de V Artésienne, des flons-flons du bon vieux temps. Et si pareille tentative se renouvelle, il faudra changer l'enseigne de la maison. Vraiment je crois que, les uns et les autres, nous ne demanderions pas mieux... Malheureusement la musique serait bien à l'étroit dans cette petite salle où, pour loger un orchestre complet, il faudrait exclure la moitié des spectateurs.

N'importe. Nous nous contentons, en attendant mieux, des vingt-six musiciens qui ont exécuté, avec une perfection rare, un ensemble irréprochable, avec les variantes les plus délicates et un sentiment exquis, cette jolie partition de l 'Artésienne. On n'est pas plus habile que M. Bizet, ni plus ingénieux. Quel est le compositeur qui eût tiré un meilleur parti de si

faibles ressources? Il faut entendre cette poignée de virtuoses conduits par le vaillant archet de M. Constantin. Evidemment, si leur chef ne leur a pas dit qu'ils avaient sur leurs pupitres l'œuvre d'un musicien éminent, ils l'ont compris d'eux-mêmes. Parlezmoi d'un orchestre bien discipliné et bien conduit; d'un orchestre où le chef n'a aucune autorité et où il n'y a aucun respect pour le maître, je ne veux pas en entendre parler.

Enfin ils sont vingt-six, ni plus ni moins, deux flûtes, un hautbois prenant le cor anglais, une clarinette, deux bassons, un saxophone, deux cors, un timbalier, sept violons, un alto un seul alto... !), cinq violoncelles, deux contre-basses et un piano. Quand le pianiste et le joueur de ilùte passent dans la coulisse, le timbalier les suit et s'en va jouer du tambourin. Il y a aussi derrière la toile un harmonium tenu par un ami de la maison : tantôt c'est M. Ernest Guiraud, tantôt c'est le jeune Antony Choudens, tantôt c'est M. Bizet lui même. Car il y a vingt-six musiciens inscrits au budget du théâtre et il ne peut y en avoir vingt-sept. Ah! que cette petite économie est étrange dans la maison de M. Carvalho! On ne peut dire que le Vaudeville a un directeur qui ne compte pas, mais il a surtout des administrateurs qui savent compter. L'idée de renforcer d'un piano un tout petit orchestre est une idée excellente. Evidemment, quand le piano fait des arpèges, il ne remplace pas la harpe, mais dans les forte, il augmente considérablement la sonorité des basses, donne aussi beaucoup plus de consistance à

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celle des instruments à vent. Il n'est pas besoin d'ajouter que M. Bizet n'a pas songé à l'utiliser autrement, et que, dans aucun morceau de la partition, le piano ne joue le rôle d'un instrument concertant.

Avant de parler de la musique, je ne puis me dispenser de faire en quelques lignes l'analyse de la pièce. Mon cher et illustre confrère Jules Janin1, en véritable grand seigneur qu'il est, voudra bien me permettre cette petite excursion dans son domaine.

L'Arlésienne n'est pas L'œuvre du premier venu. D'abord, à part quelques préciosités avec lesquelles sont familiarisés les lecteurs d'Alphonse Daudet, elle est écrite dans une langue élégante et correcte qu'on ne parle pas habituellement au théâtre. Ensuite elle n'est pas coulée dans un moule ordinaire, et si l'auteur l'a intitulée drame rustique, c'est parce qu'il a bien fallu l'appeler d'une façon quelconque. Autre particularité : TArlésienne reste à Arles et la scène se passe au mas de Castelet. Eh bien, n'eùt-elle fait que traverser le fond du théâtre, j'aurais aimé voir dans son sévère costume de soie et de velours une fîère beauté que deux galants se disputent et pour laquelle le plus fou des deux meurt d'amour. Du moins, si on ne la voit pas, on en parle beaucoup : c'est une belle fille brune et blanche, dansant gaiement la farandole et qui, après s'être laissé séduire par un gardien de chevaux moitié maquignon, moitié bohémien, ne craint pas de mettre sa main dans celle de Frédéric, le fils préféré de Rose Mamaï, la

1. Jules Janin faisait la critique théâtrale au Journal des Débals.

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riche fermière. Or, tandis qu'on s'apprête à célébrer les accordaiiles, voici qu'une lettre apportée par le premier galaTit, et fort compromettante pour l'honneur de la belle, vient jeter la consternation au milieu de cette honnête famille de fermiers. Il faudra décommander les flûtes et les tambourins.

Qui pourra jamais dire tout le mal qu'ont fait ces maudites lettres d'amour et tout le mal qu'elles feront encore, surtout au théâtre, où l'on cède si facilement à la tentation de s'en servir?

Bien que Frédéric soit inconsolable, Vivette, sa jolie cousine, essaie de le consoler. Et certes elle ne demanderait pas mieux que de réussir. Au moment où les choses vont prendre meilleure tournure, voilà Mitifio, le farouche maquignon, qui reparait, annonçant qu'à la nuit l'Arlésienne viendra le rejoindre dans les marais de Pharomron et qu'ils fuiront ensemble. Frédéric, qui a tout entendu, quitte le bras de Vivette, s'arme d'un bâton et s'élance sur son rival : « Maudit sois-tu, maquignon de malheur, d'être venu. C'est encore pis que de l'avoir vue elle-même,... tu me rapportes, avec son haleine, l'horrible amour dont j'ai manqué mourir. Maintenant c'est fini, je suis perdu. Et pendant que tu courras les routes avec ton amoureuse, il y aura ici des femmes en larmes... Mais non! cela n'est pas possible, cela ne sera pas. Allons, défends-toi, bandit, défends-toi, je te tue, je neveux pas mourir seul. . »

On les sépare. Au cinquième tableau, le farandoleur est revenu avec son cortège de joueurs de galoubets et de tambourinaires. Et le chœur chante, dans la coulisse,

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un des réveils les plus populaires de la Provence, dont la poésie est attribuée au roi René, mais dont l'air, plus jeune de deux siècles, est connu sous le nom de Marche de Turenne :

De bon matin J'ai rencontré le train De trois grands rois ijui allaient en voyage. De bon matin J'ai rencontré le train De trois grands rois dessus le grand chemin. Venaient d'abord Des gardes du corps, Des gens armés avec trente petits pages. Venaient d'abord Des gardes du corps, Des gens armés dessus leur justaucorps. De bon matin, Etc., etc.

M. Bizet je ne crois pas qu'il y ait un compositeur moderne plus familiarisé que celui-là avec tous les artifices de la fugue et du contrepoint) a tiré tout le parti possible du tbèmede cette marche, qui a d'ailleurs une belle allure et beaucoup de caractère. Il a découvert d'abord que ce thème était un canon (sans doute le canon sur lequel s'endormit Turenne la veille de la bataille de Nordlingen), et puis il a découvert encore autre chose : c'est que ce même thème, mis dans le mode majeur, allait avec le motif d'une farandole que l'ingénieux musicien a trouvée dans un recueil d'airs provençaux. Il résulte bien quelques licences harmoniques de l'accouplement de ces deux motifs, mais, la différence des timbres aidant, cela ne choque pas trop l'oreille, et l'effet de l'ensemble est très piquant et très original.

Je regrette simplement que M. Bizet, n'ayant pas à sa disposition un véritable galoubet, ait été obligé d'employer la petite flûte. Bien que ces deux instruments aient entre eux une certaine analogie, ils ne peuvent guère se remplacer l'un par l'autre. Quelques personnes se souviennent peut-être d'avoir entendu, il y a plusieurs années, au Vaudeville, un joueur de galoubet nommé. Chàteauminois. Le plus célèbre joueur de galoubet qui ait existé et qui mourut en 1804, pensionnaire de l'Opéra, se nommait Carbonel. Il était fils d'un berger de Salon, en Provence, et c'est Gluck qui, l'ayant entendu, l'avait amené à Paris. Quant au tambourin qui marque le rythme de la farandole dans la coulisse, il m'a fait l'effet d'un tambour ordinaire. Le tambourina une résonance toute particulière produite par le frottement des cordes tendues sur la peau d'âne de l'instrument et aussi parla forme cylindrique beaucoup plus allongée que celle du tambour. Dans le Midi, c'est ordinairement le même virtuose qui joue à la fois du galoubet et du tambourin, le galoubet, percé de trois trous seulement, ne nécessitant l'emploi que d'une seule main.

La musique écrite par M. Bizet pour le drame de l'Artésienne comprend vingt-quatre morceaux; tous n'ont pas la même importance, mais tous sont traités avec un soin extrême, et c'est un vrai régal pour un musicien d'entendre ces fines harmonies, ces phrases au contour élégant et ces jolis détails d'orchestre. Le prélude, le finale du premier acte, la pastorale, l'appel des bergers, l'entr'acte du troisième tableau avec la

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belle phrase que le saxophone et le cor jouent à l'octave, la valse menuet (un petit chef-d'œuvre), le carillon, le duettino pour deux flûtes, auquel le compo siteur a su donner cette couleur rétrospective que la situation exigeait, et Tondante qui y fait suite, la farandole, l'entr'acte du cinquième tableau, le lever du rideau et le finale sont autant de pages qu'un maître signerait. Et quel que fût ce maître-là, je crois bien qu'il signerait tout aussi volontiers le reste.

Allez entendre l'Arlésiemie, jeunes musiciens qui ne donnez encore que des espérances à vos professeurs, et vous vous sentirez peut-être encouragés et plus ardents au travail, quand vous verrez à quel degré détalent est arrivé celui qui, il y a quelques années à peine, était comme vous sur les bancs de l'école.

Et maintenant, je m'aperçois que je ne vous ai pas dit le dénouement du drame. Ni les tendresses de la mère, ni les câlineries de la jolie cousine ne peuvent rien sur le cœur du pauvre amoureux : le chagrin est le plus fort. Un matin, à l'heure où le coq chante, et où les fleurs sont encore tout humides de rosée, Frédéric se précipite par la fenêtre du grenier et tombe dans la cour de la ferme. Les personnes aux nerfs délicats ont trouvé ce dénouement d'une violence extrême, mais il n'était guère possible de faire passer au fond du théâtre une course rapide emportant l'Arlésienne et son amant comme dans le tableau de Malek- Adel, tandis que Frédéric et sa jeune fiancée eussent dansé la farandole sur le devant de la scène. Je n'ai pu raconter tous les charmants épisodes du drame de

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M. Alphonse Daudet, ni faire la description de tous les personnages mêlés à l'action. 11 faut noter pourtant la touchante histoire de la chèvre de M. Séguin, la scène du conseil de famille qui est fort belle, et l'entrevue des deux vieillards. Balthazar et la mère Renaud, qui s'étaient aimés chastement dans leur jeunesse, échangent, après une séparation d'un demi-siècle, leur premier baiser. Balthazar, le chef des bergers qu'on appelle le Père Planète, est un type dans le genre du Père Patience de George Sand : le patron Marc, marinier du Rhône et capitaine de la Belle-Arsène, jette une note gaie au milieu des sombres péripéties du drame, et l'Innocent, le second fils de Rose Mamaï, rappelle ces génies familiers qui, d'après les légendes du Nord, protégeaient les foyers où ils venaient s'asseoir. Mais rinnocent perd son inlluence heureuse en recouvrant la raison. A peine s'est-il écrié : «Ma mère, je m'éveille... il n'y a plus d'innocent dans la maison », le malheur arrive.

Ai-jeditqueles chœurs chantaient juste et avec beaucoup d'ensemble? La pièce est bien jouée, montée avec un soin tout particulier, et le décor qui représente les bords de l'étang de Vaccarès, en Camargue, est d'un effet superbe.

(Journal des Débats.)

(Opéra-Comique, 14 mars 1875.)

La Carmen de l'Opéra-Comique est une édition bien adoucie, très expurgée de la nouvelle que tout le monde a lue, excepté les jeunes filles. MM. Meilhac et Halévy, en transportant sur une scène vouée pendant longtemps à des intrigues morales, dont le mariage est le dénouement obligé, le type si admirablement dépeint ou inventé par Prosper Mérimée, ont glissé avec toute la légèreté de leur esprit sur bien des situations scabreuses. Ils n'ont pu travestir leur héroïne au point que personne ne la reconnût, et s'ils ne se sont pas arrêtés devant la mort un peu brutale de Carmen, c'est qu'il fallait bien punir le vice, ne pouvant pas récompenser la vertu. En somme, telle qu'on nous la montre au théâtre Favart, la gitanilla n'a point perdu tout à fait ce piquant relief qu'elle a dans le roman, et qui explique suffisamment au lecteur intelligent la passion de Don José. Dans la pièce, elle

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joue du couteau ou des castagnettes, fait la contrebande et le reste absolument comme dans le roman; mais je le répète, parce qu'il est fort utile de le répéter, tout cela est bien tempéré, bien égayé, bien plus par exemple que si les auteurs eussent eu pour collaborateur leur musicien ordinaire et destiné leur opérette au théâtre des Bouffes ou des Variétés. Eh bien! malgré cela, il y a encore des gens qui ne croient pas à la moralité de Carmen, et la réputation qu'avait eue jusqu'ici le théâtre Favart d'être un asile sûr pour les familles les plus puritaines, se trouve quelque peu ébréchée.

Pourtant, si l'on cherchait bien, il ne serait pas difficile de découvrir, dans le répertoire de l'Opéra- Gomique, des pièces qui n'ont pas précisément été faites pour les demoiselles de Saint-Cyr. Mais les gens qui ont réponse à tout me diront que ces pièces n'ont fait qu'une courte apparition sur l'affiche et qu'elles sont presque oubliées aujourd'hui, tandis qu'on jouera toujours et sans danger pour les plus innocentes et les plus timides : la Dame Bl-mche, le Postillon de Longjumeau, Fra Diavolo et le Domino noir, le Domino noir surtout.

Il résulte de ceci que, tout en me trouvant fort à l'aise pour analyser le libretto de Carmen, j'aimerais autant avoir à parler de la Nouvelle de Mérimée. Ceux qui ne l'ont pas lue la liront après avoir vu jouer la pièce, il ne faut pas en douter, et ceux qui la connaissent déjà, ne seront pas fâchés de savoir jusqu'où ont pu aller, en marchant sur une corde raide, MM. Meilhac etllalévy.

Donc, au commencement du premier acte, quand sonne la cloche de la manufacture de tabac, Carmen paraît, entourée de ses compagnes, et s'approche du brigadier José qui est en train de raccommoder son épinglette : « Elle avait un jupon rouge fort court qui laissait voir des bas de soie blancs avec plus d'un trou et des souliers mignons de maroquin rouge attachés avec des rubans couleur de feu. Elle écartait sa mantille, afin de montrer ses épaules et un gros bouquet de cassie qui sortait de sa chemise. Elle avait encore une fleur de cassie dans le coin de la bouche, et elle s'avançait en se balançant sur les hanches comme une pouliche des haras de Cordoue. Dans mon pays, ajoute Don José, une femme en ce costume aurait obligé le monde à se signer. A Séville (car nous sommes à Séville), chacun lui adressait quelque compliment gaillard sur sa tournure; elle répondait à chacun faisant les yeux en coulisses, le poing sur la hanche, effrontée comme une vraie Bohémienne qu'elle était. »

Après quelques agaceries faites au brigadier toujours occupé à raccommoder son épinglette, Carmen lui jette à la figure la fleur de cassie (c'est Mérimée qui le dit) qu'elle avait à la bouche et se sauve dans la manufacture en riant aux éclats. Fleur de cassie ne devrait pas plus se dire que fleur de rose (la cassie est une toute petite fleur jaune, au parfum suave et doux. Dans le Midi j'ai entendu appeler cassier l'arbre qui la produit. Littré dit que cassie est en terme de botanique une graine employée dans la parfumerie et ne donne pas le nom de l'arbre. Mais il appelle cassier l'arbre

qui porte la casse. Napoléon Landais appelle l'arbre comme la fleur : une cassie, et l'Académie ne dit mot. Pour cette fois le Midi pourrait bien avoir raison contre le Nord, d'où la lumière nous vient d'habitude) ; mais baste! l'important c'est de savoir que la fleur, îancéc d'une main sûre, a été à son adresse et qu'en atteignant le brigadier entre les deux yeux, c'est au cœur qu'elle l'a blessé.

Tout à coup un grand brouhaha se fait dans la manufacture, les commères sortent en poussant des eris et le poste d'en face prend les armes pour parer à tout événement. C'est Carmen qui, à la suite d'une discussion avec une de ses compagnes, lui a labouré le visage avec la pointe de son couteau. On l'arrête et le brigadier José est chargé par ses supérieurs de lui lier les mains et de la conduire en prison. En route, les liens se brisent et Carmen se sauve.

Nous la retrouvons à l'acte suivant dans une auberge [posada est peut-être plus dans la couleur espagnole), dont le maître favorise la contrebande et qui sans doute est surveillé par une escouade de lanciers. Ce sont les militaires du premier acte, à cela près que le pauvre José, condamné à un mois de cachot pour avoir laissé échapper la prisonnière, a perdu ses galons de brigadier.

Son amour pour Carmen se réveille et avec l'amour la jalousie. Don José provoque son lieutenant en combat singulier et le blesse d'un coup de pointe, ce qui est pour lui un arrêt de mort. Il avait favorisé la fuite de Carmen, Carmen le protège à son tour et lui

donne rendez-vous dans la montagne, où nous le retrouvons à l'acte suivant au milieu d'une troupe de contrebandiers.

Je ne dois point négliger de vous dire que le brigadier don José, j'allais dire le caporal, a une payse qui lui parle souvent de sa vieille mère et joue auprès de lui un rôle d'ange gardien. Hélns! la pauvre enfant, courageuse au point de venir rejoindre son fiancé dans la gorge sauvage qui lui sert d'asile et où il se trouve en assez mauvaise compagnie, en est pour ses frais de morale et de conversion. Carmen trouble leur tête-à-tête. Et, dans la montagne comme dans l'auberge, nouvelle scène de jalousie et duel au couteau.

Le dernier cavalier distingué par Carmen est un picador dans le roman et un toréador dans la pièce. Elle a quitté la tente de don José pour venir assister aux prouesses du beau Lucas. C'est sur la place où est le cirque que José et Carmen se rencontrent et qu'après une explication qui ne laisse aucun doute sur l'infidélité de la gitanella, celle-ci tombe frappée par le couteau de don José.

Le dénouement, tel qu'il est raconté par Mérimée, est beaucoup plus poétique.

« Nous étions dans une gorge solitaire...

» — Tu aimes donc Lucas? lui demandai-je.

» — Oui, je l'ai aimé comme toi, un instant, moins peut-être que toi.

» A présent je n'aime plus rien et je me bais pour t'avoir aimé.

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» Je me jetai à ses pieds, je lui pris les mains, je les arrosai de mes larmes.

» — Pour la dernière fois, m'écriai-je, veux-tu rester avec moi?

» — Non ! non ! non ! dit- elle en frappant du pied. » Et elle tira de son doigt une bague que je lui avais donnée et la jeta dans les broussailles. Je la frappai deux fois : elle tomba au second coup sans crier. Je crois voir encore son grand œil noir me regarder fixement, puis il devint trouble et se ferma. Je restai anéanti une heure assis devant ce cadavre. Puis je me rappelai que Carmen m'avait dit souvent qu'elle aimerait à être enterrée dans un bois. Je lui creusai une fosse avec mon couteau et je l'y déposai. Je cherchai longtemps sa bague et je la trouvai à la fin. Je la mis dans la fosse auprès d'elle avec une petite croix. Peut-être ai-je eu tort. Ensuite, je montai sur mon cheval, je galopai jusqu'à Cordoueet, au premier corps de garde, je me fis connaître.

On a pensé peut-être que les spectateurs de l'Opéra- Gomique ne seraient pas fâchés, après avoir vu le vice puni, de voir se dresser immédiatement sur la tête du meurtrier le glaive de la justice; et c*est sans doute à cause de cela que le dénouement a lieu dans le voisinage du cirque où, au premier signe, le rideau s'écarte pour laisser passer une honorable compagnie d'alcades et de corrégidors.

M. Bizet, après Djamileh, s'est mis à réfléchir sur la difficulté de faire apprécier par le public les délicatesses d'une œuvre fine, distinguée et ayant [une cer-

taine saveur poétique. Et à la suite de ses réflexions il a écrit la partition de Carmen. Ce préambule, d'ailleurs très court, nous dispense d'établir la moindre comparaison entre Carmen et Djamileh.

Dans Carmen, le compositeur n'a guère pu se dispenser de chercher la couleur espagnole. Ses souvenirs l'y ont aidé. Ceci n'implique nullemenl le reproche de réminiscence ou de plagiat qu'il serait absolument déplacé d'appliquer à un compositeur d'autant de talent et d'imagination que M. Bizet. Je veux dire seulement que les castagnettes de Carmen doivent nécessairement faire penser à d'autres castagnettes, parce qu'il n'y a pas beaucoup de nouveaux effets ni de nouvelles ressources à attendre d'un tel instrument.

La chanson du premier acte, avec sa phrase chromatique si originale, vient en droite ligne de l'Amérique du Sud; on la chante beaucoup à la Havane; on la chantera beaucoup à Paris :

Si tu ne m'aimes pas, je L'aime; Si je faime, prends garde à toi.

C'est charmant en vérité, surtout avec le secours que prête à la mélodie l'ingénieux accompagnement de l'orchestre. M. Bizet est passé maître dans l'art de l'instrumentation et nul n'a plus que lui le secret des fines harmonies et des jolis accouplements de timbres. Je le lui ai dit à propos de Djamileh, à propos de ïArlésienne qui est un bijou ; je puis bien le lui répéter à propos de Carmen. Mais pourquoi, après avoir fait chanter Carmen comme une Espagnole, n'a-t-il pas

pense que l'occasion était toute naturelle de lui faire chanter aussi un air de ce pays de Bohême qui est le sien? Le contraste eût été intéressant et M. Bizet n'avait pas besoin d'emprunter la zymbala des frères Parkas pour nous donner, dans tout son parfum pittoresque, quelque échantillon de ces étranges mélopées particulières aux filles d'Egypte et qui, d'après Liszt, u peuvent porter l'ivresse môme dans des cerveaux que leurs poses séductrices ne troubleraient pas ».

Faut-il faire maintenant une analyse détaillée de la partition de Carme»? Le lecteur n'a pas, je le sais, pour ces sortes d'analyses qui demandent l'emploi de termes techniques, un goût excessif. J'aime mieux citer les morceaux que le public a particulièrement bien accueillis, et qui doivent être pour cela les mieux réussis.

On a bissé le havanera du premier acte : le chœur des cigarières est fort joli et il y a d'excellents passages dans le duo entre Carmen et Don José ! Ecoutez attentivement ce délicieux dialogue de clarinette et de basson que l'orchestre exécute pendant l'entr'acte, et convenez avec moi que l'air d'Escamillo (c'est le picador auquel les auteurs n'ont pas voulu conserver le nom un peu trop pastoral de Lucas), convenez avec moi que, cet air étant donné, il est impossible de le mieux chanter que ne l'a fait M. Bouby. Ajoutons au bilan du second acte un duo scénique fort remarquable et un petit quintette admirablement écrit. Au troisième acte, je citerai la marebe de nuit des contrebandiers et la marche de Micaëla (c'est la fiancée de don José); et enfin, à l'acte

suivant (c'est le dernier), la marche des picadors déjà entendue dans l'introduction, l'ariette chantée par Escamillo et la grande scène finale, dans laquelle les éclatantes fanfares du cirque forment un contraste saisissant et dramatique avec la mort de Carmen.

Mais Carmen n'est pas morte, et à l'Opéra-Comique on en a vu bien d'autres qui sont revenues d'aussi loin.

{Journal des Débats.)

(13 juin 1875.)

Nous avions laissé notre pauvre ami Georges Bizet en pleine convalescence d'une affection dont le malade ne s'inquiétait guère, dont personne ne s'inquiétait autour de lui : le lendemain même de notre arrivée à Paris, il était mort. Y a-t-il quelque chose de plus triste, de plus douloureux, déplus épouvantable que la mort de ce jeune homme frappé en plein bonheur, en plein succès? Par son talent, par l'alliance quil avait contractée, par l'élévation de son esprit et la droiture de son caractère, il nous semblait désigné pour remplir les plus hautes fonctions et pour recueillir des succès et des honneurs bien plus grands encore que ceux qu'il avait obtenus. Je ne connais pas d'artiste qui fût mieux doué que lui. Son grand mérite à mes yeux, c'était d'avoir oublié les glorieux mais faciles succès d'école, pour mûrir son talent au contact de maîtres dont le respect pas plus que l'admiration ne lui avaient

été enseignés. Et dans ce commerce journalier avec de grands génies méconnus, ou du moins très contestés, l'homme et l'artiste s'étaient également fortifiés. Ah! je me souviens de son enthousiasme après la répétition des Troyens à laquelle, plus favorisé que moi, il avait pu assister. Il me l'écrivit à Bade, où, l'année d'avant, nous avions passé de si bonnes heures ensemble, sous les frais ombrages de Ludwigsbaden. Et il s'empressait de me communiquer ses impressions, car il savait combien la gloire de Berlioz m'était chère. Mais, tout en suivant l'art musical dans ses métamorphcses et tous ses progrès, Bizet restait fidèle à la religion du passé, et d'autant plus facilement qu'il savait en retrouver la trace chez ces mêmes maitresque l'ignorance ou la malveillance représentent comme des dissidents égarés et fort dangereux. La solide éducation qu'il avaitreçuedansla classe d'Halévy l'avait familiarisé de bonne heure avec les productions classiques les plus abstraites, et, dans cette étude constante des anciens maîtres, son talent de pianiste lui fut d'un grand secours. 11 lisait une fugue de Bach ou de Hcendel, et la partition d'orchestre la plus compliquée, aussi facilement que d'autres déchiffrent, dans quelque opéra moderne, une cavatine ou une chanson. Je n'ai pas connu de musicien qui fût plus sûr de lui et d'une mémoire aussi prodigieuse. Certes, il ne s'en vantait pas, mais tout le monde le savait. Est-il donc vrai que nous ne le verrons plus, que nous ne l'entendrons plus? C'est un grand vide qui s'est fait parmi nous ; ses aînés le tenaient en haute estime et étaient fiers de ses

suffrages ; les plus jeunes que lui connaissaient le prix de ses leçons et de ses enseignements. Il y avait de l'entraînement dans sa façon de louer une belle œuvre et une réserve de bon goût dans la critique qu'il faisait d'un ouvrage qui ne lui plaisait qu'à demi. Je sais bien, moi qui l'ai connu tout jeune, à son retour de Rome, je sais bien qu'à ce moment il passa par une période de fougue intempestive et d'irritabilité que l'incident le plus futile excitait. Et alors, prompt à mettre flamberge au vent, il se faisait le champion de quelque chose ou de quelqu'un sans qu'il y eût ni provocation, ni outrage. On le câlinait, on le désarmait avec une bonne parole, que son bon cœur entendait toujours. Et, plus tard, il confessait que dans ces rodomontades dont le souvenir le faisait sourire, dans ces estocades qui fort heureusement ne frappaient le plus souvent que le vide, il n'y avait autre chose qu'une grande exubérance de jeunesse et beaucoup de moulins à vent. Mais combien d'artistes que leur tempérament encore plus que leur conviction a entraînés dans des erreurs de ce genre, véritables feux follets qui s'évanouissent aux premières lueurs du jour! Bizet se maria : il épousa la fille de son maître, et alors, dans cette jeune tête, les idées les plus sérieuses vinrent se grouper en même temps que son cœur était occupé tout entier par la plus pure des affections. Ce fut une transformation absolue, sincère, presque une conversion, dont s'étonnèrent ceux qui ne savaient pas tout ce qu'il y avait de droiture, de délicatesse et de sensibilité dans cette charmante nature. Ce fut aussi, pendant

sept années, un bonheur que rien ne vint troubler. Aujourd'hui, dans une modeste retraite, dont seuls quelques amis connaissent le chemin, un enfant joue, inconscient du malheur qui l'a frappé, et une jeune femme, abîmée dans sa douleur, tourne vers le ciel ses grands yeux noyés de larmes. Ce tableau, je l'ai vu, et je ne crois pas jamais avoir éprouvé une plus poignante émotion.

Que tous ceux qui assistaient à la cérémonie funèbre, que tous ceux qui accompagnaient le corps de notre pauvre ami disent s'il veut jamais autour d'un cercueil une foule plus attristée, plus recueillie. On sentait bien que celui qui s'en allait ne laissait que d'affectueuses sympathies et n'emportait que des regrets. On se disait que le malheur de l'avoir perdu était d'autant plus grand que sa carrière avait été plus courte, et l'on songeait à la fois à sa jeune renommée et à toutes les espérances qu'il emportait avec lui. Dans la nef de l'église, ses chants avaient un caractère de grandeur, une élévation de pensée, une noblesse de forme qu'au théâtre ou au concert ils n'eurent jamais au même degré. Et j'en ai vu plus d'un au milieu de l'assistance qui étouffait un sanglot, pour laisser écbapper de ses lèvre^, de son cœur, un murmure d'admiration. Ces fragments de l'Arlésienne, le chef-d'œuvre du jeune maître, ce duo des Pêcheurs de perles, inspiration extatique et presque religieuse, transformé en Pie Jesu, cette marche funèbre de la belle ouverture de Patrie, ces réminiscences de Carmen soupirées par les jeux les plus doux de l'orgue, semblaient révéler

des beautés inconnues, même à ceux qui les connaissaient le mieux. Non, la mort n'a pas tout emporté; non, la tombe n'a pas tout englouti, puisque l'âme du grand compositeur s'était à peine envolée que son œuvre grandissait déjà.

Je suis bien sûr que tous les amis de Georges Bizet s'associeront au témoignage de remerciement que je veux donner ici à M. Pasdeloup. Il était à Caen lorsque la triste nouvelle lui est parvenue : le même jour il arrivait à Paris et quelques heures lui suffisaient pour organiser la solennelle et touchante manifestation du lendemain. Chaque membre de l'orchestre des Concerts populaires s'empressait de répondre à l'appel de son digne chef, et c'est ainsi que l'auteur de Patrie et de V Artésienne a été honoré par ceux qui ont le plus contribué à la popularité et au succès de ses belles œuvres. Je n'ai pas attendu que Georges Bizet fût mort pour le louer. Voici ce que j'écrivais après l'ingénieuse transformation de l'Arlésienne1 :

(( Je ne sais ce qu'il adviendra du drame de M. Daudet, si tôt disparu de l'af fiche de Vaudeville, mais je sais bien que la partition de Georges Bizet restera comme une des œuvres les plus exquises et les plus finement travaillées de ce jeune compositeur, et la meilleure preuve en est dans ce succès qu'ont obtenu, dimanche dernier, au Cirque d'Hiver, les principaux morceaux de V Artésienne, dont l'auteur, à l'aide de quelques retouches et de quelques soudures pratiquées d'une

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