‹ Quarante ans de musique. Publiés avec une préf. et des notesChapitre 19 sur 20 · LA LU · texte numérisé non relu

LA LU

partition du Roi d'Ys, qui, écrite il y a vingt ans, moisirait depuis cette époque dans le portefeuille de l'infortuné compositeur. J'ai connu, moi aussi, cette légendelà, M. Lalo la connaît à son tour, mais il n'en veut pas, il la déclare absolument mensongère, et je suis un de ceux à qui il a demandé de bien vouloir la démentir. « A l'âge de quarante ans, dit M. Lalo, je n avais pas encore pensé au théâtre: c'est vers quarante-deux ans que j'avais commencé Fiesque, mon premier ouvrage lyrique, que j'ai terminé pour le fameux concours du Théâtre Lyrique, — concours dont M. Gbarles Beauquier, l'auteur du poème de Fiasque, demanda l'annulation, — où je fus classé troisième. Le Magnifique eut le n° 1 et la Coupe et les Lèvresle n° '2. Ce ne fut que bien longtemps après que je songeai au Roi aVYs; mais, comme je vous l'ai déjà dit, je n'en traçai que les lignes principales; découragé par l'échec de Fiesque, — que l'auteur ne put parvenir à faire jouer ni à Paris ni à Bruxelles (en ce temps- là, les compositeurs français frappaient déjà à la porte du théâtre de la Monnaie), — je me livrai entièrement à la musique instrumentale, et c'est par les concerts symphoniques que je me suis fait connaître. Enfin, il y a environ deux ans, la fièvre théâtrale me reprit : je refis complètement le plan du Roi oT Ys et c'est l'an dernier que l'ouvrage fut complètement terminé. Voilà comme on écrit l'histoire... »

M. Lalo, tout en refaisant complètement le plan du Roi d" Ys, n'a pas touché à l'ouverture, car nous l'avons entendue hier soir, à l'Opéra -Comique, telle

qu'elle fut exécutée il y a plusieurs années déjà (j'ai peur de me tromper en donnant une date par l'orchestre Pasdeloup. Cette ouverture, très savamment développée, très brillamment instrumentée, est au répertoire de nos grandes sociétés symphoniques. La société des Concerts du Conservatoire n'a pas dédaigné de l'insérer sur l'un de ses programmes, suprême honneur!

Je me suis empressé, comme on le voit, de céder au désir de M. Lalo; mais il ne me semble pas que la date assignée à une œuvre musicale ait une grande importance au point de vue où se place M. Lalo, et qu'elle puisse la faire plus vieille ou la rajeunir. Le Freischûtz, Lohengrin ou la Damnation de Faust, par exemple semblent nés d'hier, et, dans l'ordre chronologique, ils sont bien plus vieux que le Roi cl' Ys.

Pourquoi donc, clans sa lettre, M. Lalo ne parle- t-il pas de IVimouna? La fièvre théâtrale ne l'avait donc pas encore repris lorsqu'il écrivit ce délicieux ballot que M. Vaucorbeil joua; ses successeurs l'ont détruit. Et voilà pourquoi M. Lalo ne parle pas de sa Namouna dont un intelligent éditeur nous a conservé la partition, mais dont les décors n'existent plus.

J'ai eu un plaisir extrême à la représentation du Roi <f¥s, une œuvre distinguée, une œuvre de maître, et personne n'est plus heureux que moi du succès, du très grand succès de M. Lalo. Le public, celui qui va plus volontiers et plus souvent au théâtre qu'au concert, connaissait peu le nom de M. Lalo. Pour être célèbre, il ne suffit pas d'avoir écrit plusieurs belles

œuvres ou une belle œuvre seulement : il faut voir son portrait à la vitrine des photographes, son buste à la devanture des magasins de musique et son nom « aux déplacements et villégiatures », même quand on ne se déplace pas. Cela n'est ni bien difficile, ni bien coûteux, mais cela est tout à fait indispensable, et pour les musiciens surtout la célébrité est à ce prix. Or, je crois que jusqu'à présent M. Lalo n'avait pas pris- assez soin de sa renommée. Le mal peut se réparer. Il est à craindre pourtant que M. Lalo, après comme avant le Roi cïYs, ne reste un artiste modeste, indifférent à la réclame, absorbé dans son art et se donnant à lui sans arrière-pensée. C'est ce qui, depuis bien des années déjà, me Ta fait aimer, c'est aussi ce qui a conservé à son talent ce cachet de distinction, d'élévation et de sincérité, où le caractère de l'artiste se reflète tout entier. Il y a des pages légères dans la partition du Roi d'Ys; je défie qui que ce soit d'y signaler une vulgarité. Et, si le chanteur y trouve maintes occasions de briller et de se faire applaudir, ce n'est pas que tel ou tel morceau, même orné d'un point d'orgue à la tendance finale, ait été écrit en vue de sa virtuosité.

Vous avez entendu dire que M. Lalo, dont la valeur de symphoniste est indiscutable, n'avait pas les qua- • lités nécessaires au compositeur dramatique; on le disait, mais on n'en savait rien. Il faudra dorénavant modifier cette appréciation. Si savante, si nourrie que soit l'instrumentation du Roi eT ) s, et bien que l'orchestre y joue par moments un rôle prépondérant, il

est impossible de ne pas reconnaître que le symphoniste Lalo possède comme pas un l'art d'accompagner des voix. Et. gardez-vous d'en douter, ses accompagnements n'en sont pas plus pauvres pour ça, ni ses harmonies écrites avec moins d'élégance et d'ingéniosité. Ecoutez, par exemple, cet adorable duettino du premier acte, au rythme si simple et d'une sonorité si discrète, et vous ne perdrez pas une note, pas une syllabe de la délicieuse mélodie que chante Rozenn à Margared :

En silence pourquoi soufTrir'.' Dans mon cœur épanche ta peine...

Ecoutez encore ce passage d'un autre duo non moins gracieux, non moins poétique, mais plus développé et plus dramatique que le premier :

Que la justice fasse taire La plainte de ton cœur brisé,

et vous me direz si l'accompagnement, presque toujours en accords plaqués, vous a distrait un seul instant de la délicieuse cantilène que soupire si agréablement mademoiselle Simonet.

Le même éloge ne peut-il s'appliquer au double chœur des jeunes gens et des jeunes filles, au début du troisième acte, et à la jolie phrase de Mylio : « Je le sais, ton àme est douce », et aussi au duo qu'il chante avec Rozenn. morceau exquis dont les premières mesures rappellent une chanson bretonne bien connue : « Nous sommes venus vous voir. Madame la mariée »?

Aux citations que je viens de faire, je pourrais en ajouter bien d'autres.

Passons maintenant aux épisodes dramatiques, rendus par le compositeur avec une puissance d'inspiration à laquelle la péroraison de sa belle ouverture nous avait préparés.

C'est d'abord, au premier acte, le large récit mesuré que chante le roi : « Aux jours futurs j'ai dû songer », le bel ensemble final coupé par les phrases haletantes de Margared apprenant que Mylio est vivant, et le défi jeté par le jeune chef au prince de Karnak à qui Margared refuse de s'unir.

Je citerai, au début du deuxième acte, l'air de Margared dont mademoiselle Deschamps a supérieurement rendu l'accent passionné et l'entraînant, le belliqueux allegro, chanté par Mylio, que nous voyons reparaître successivement dans le quatuor suivant et dans le chœur de victoire du premier tableau.

Je n'ai loué que le côté poétique du duo des deux femmes; je dois en signaler aussi les passages où s'exhale la fureur jalouse de Margared accusant sa sœur et maudissant Mylio. Le monologue de Karnak, son duo avec Margared, l'intervention de saint Corentin et des voix célestes forment une scène très émouvante, très grandiose et magistralement traitée par le compositeur, qui, à mesure que l'action se déroule, se fait pardonner de plus en plus, par la clarté de ses mélodies, par la force et la vérité de l'expression dramatique, son grand talent de symphoniste, de musicien de concert. Après le lever du rideau du troisième

acte on le lui aura pardonné tout à fait. Tout ce tableau des fiançailles, ainsi que j'ai dit plus haut, est d'une couleur délicieuse, et d'une exquise fraîcheur. Et quel saisissant contraste font, aux imprécations de Karnak et de Margared, les chants religieux entendus dans la chapelle pendant le mariage de Rozenn et de Mylio!

La foule est agenouillée, le flot monte toujours et le succès du compositeur, toujours grandissant, devient un véritable triomphe après l'accord final.

Et le wagnérisme de M. Lalo, que devient-il dans tout cela? Ma foi, je n'en ai trouvé nulle part.

Les principaux rôles sont confiés à mademoiselle Deschamps et à mademoiselle Simonet; à MM. Talazac, Bonnet, Fournets et Cobalet. Le sympathique roi Gradlon ou Grallon, qui devint plus tard le Gal&or des romans de la Table ronde, n'arrive pas le dernier.

M. Faravey a donné l'élite de sa troupe au compositeur du Roi d'Ys. C'était bien le moins qu'il pût faire pour une œuvre de cette importance, pour un musicien de cette valeur.

(Journal des Débats.)

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