Quarante ans de théâtre
La vraie première représentation de la semaine, représentation sans lendemain , c'est la réception de M. Victorien Sardou à l'Académie française. Sardou y devait faire l'éloge d'Autran, dont le premier titre à la gloire était une tragédie : la Fille d'Eschyle. L'Académie avait choisi pour lui répondre un éminent critique d'art, il était donc tout naturel qu'il fût beaucoup question d'art dramatique dans ces deux discours; aussi n'a-t-on pas manqué d'en parler, et on l'a fait, de part et d'autre, avec beaucoup de compétence, de finesse et de grâce.
M. Sardou a insisté sur deux idées, que j'ai eu plaisir à retrouver dans son discours, car elles nous sont familières, et j'y reviens sans cesse.
La première, c'est que le caractère propre, le signe distinctif de l'homme né pour le théâtre, est de ne rien voir, de ne rien entendre qui ne revête aussitôt pour lui la forme théâtrale : « — Ce paysage qu'il admire, quel beau décor! cette conversation charmante qu'il écoute, le joli dialogue!
cette jeune fille délicieuse qui passe , l'adorable ingénue! enfin, ce malheur, ce crime, ce désastre qu'on lui raconte, quelle situation! quelle scène! quel drame! cette faculté spéciale de tout dramatiser, elle est la force de l'auteur dramatique... »
Il semble que ce soit là un axiome à la Prudhomme : «. La faculté de tout dramatiser est la force de l'auteur dramatique. » If. de la Palisse ne parlerait pas autrement. Eh ! bien, c'est une des vérités les plus méconnues, une de celles quïl est le plus difficile de faire entrer dans la tête du public.
Chose bizarre ! ce public , il comprend très bien que, pour composer une belle symphonie ou pour faire un excellent tableau, il faut avoir reçu de la nature un don spécial, cultivé ensuite et perfectionné par l'éducation. Quand il est question de théâtre, il incline à croire qu'il suffit de n'être pas un imbécile pour transporter sur la scène un fait que l'on a vu.
Mais, malheureux ! il faut l'avoir vu d'abord, et ce n'est pas chose commode, ni commune, je vous assure. Nous passons sans cesse à côté d'événements et de situations dramatiques, qui ne nous frappent point, parce qu'elles sont de la vie ordinaire, mais que d'autres, pourvus d'un œil particulier, aperçoivent, et d'où ils tirent le drame dont nous ne nous étions pas doutés.
Tenez ! prenons un exemple. Est-ce que vous n'avez pas vu dix fois, cent fois, une ordonnance de médecin avec son griffonnage illisible ? Est-ce que vous ne vous êtes pas dit bien souvent : Comment, diable, le pharmacien va-t-il s'y reconnaître? C'est là un fait de la vie quotidienne, que vons avez remarqué, et dont vous avez même fait un sujet de plaisanterie. Aviez-vous jamais songé que ce fait pût être tourné en idée de vaudeville. Gondinet arrive; il fait
le Homard. Vous vous récriez aussitôt : Tiens! c'est vrai \ il y avait là dedans une idée de pièce. Je n'y avais pas pensé.
Non, vous n'y aviez pas pensé. Et pourquoi? C'est que vous n'avez pas cette faculté spéciale en vertu de laquelle, pour me servir des expressions de Sardou, on ne voit, on n'entend rien qui ne revête la forme dramatique.
Et à supposer même que vous vous fussiez dit, un jour, en voyant une ordonnance de médecin écrite en caractères hiéroglyphiques : « Tiens ! si le pharmacien se trompait et envoyait un purgatif au lieu du sirop qu'on lui demande, le quiproquo serait drôle au théâtre ! » ce ne serait la qu'une idée en l'air, ou quelque chose de vague qui marquerait déjà une certaine préoccupation de Part dramatique, mais qui ne mènerait pas bien loin.
Il resterait encore à donner à ce quiproquo la forme dramatique. G-ondinet est allé la chercher dans un détail de nos mœurs actuelles, habilement vu par lui. C'est Geflroy qui occupe, un soir, la stalle réservée au médecin de service du théâtre, qu'on prend pour un vrai médecin, qui se laisse faire, parce qu'il s'agit de dégrafer la robe d'une jolie femme évanouie; mais qui se trouve fort embarrassé quand on lui demande une ordonnance. Pour ne pas se compromettre, il gribouille sur un bout de papier une série de jambages inintelligibles^ et le pharmacien lit et il envoie les remèdes indiques.
Voilà la forme dramatique trouvée.
Et ne dites] pas : Parbleu, nous en aurions bien fait autant ! Il neVagissait que d'avoir l'idée !
Oui, d'abord, il ne s'agissait que de l'avoir ; et vous ne l'avez pas eue, ni moi non plus d'ailleurs. Ce petit fait qui nous crevait les yeux, nous ne l'avions vu ni les uns ni les autres ; ou, si nous l'avions vu, nous n'avions pas songé
à en tirer la situation dramatique qu'il contenait; ou, si nous y avions songé un instant, la forme à lui donner pour la rendre sensible à douze cents spectateurs nous avait manqué. Nous ne sommes pas nés pour cela.
Excudent alii spirantia suavius œra !
J'ai été très frappé d'un mot dit par M. Alexandre Dumas dans la polémique qu'il soutint contre M. de Girardin à propos du Supplice (Tune femme. On se rappelle que M. de Girardin était parti pour faire sa pièce, qui fut retouchée plus tard par Dumas, de ce fait dont il avait été lui-même témoin : Une femme si parfaitement excédée de son amant, que, pour se débarrasser de lui, par lassitude morale, elle avoue la vérité à son mari, préférant la punition qui L'attend à l'ennui de cette chaîne. Et Dumas disait :
i C'est déjà beaucoup pour un homme qui n'est pas du métier, pour un homme du monde, d'avoir été frappé par une situation dramatique. »
Oui, c'est déjà beaucoup ; car nous ne faisons pas attention d'ordinaire aux drames au milieu desquels nous vivons plongés. L'accoutumance nous en ôte l'étonnement. Mais Dumas ajoutait avec beaucoup de sens :
« Cette situation, je le proclame, est une des plus dramatiques et des plus intéressantes qui soient au théâtre. Mais une situation n'est pas une idée. Une idée a un commencement, un milieu et une fin; une exposition, un développement, une conclusion. Tout le monde peut raconter une situation dramatique; mais il faut la préparer, la faire accepter, la rendre possible, la dénouer surtout.
« Un jeune homme demande une jeune fille en mariage. On la lui donne. Il va à la mairie et à l'église avec sa fiancée ; il rentre chez lui avec elle. Au moment de l'emmener, il apprend catégoriquement qu'il a épousé sa sœur.
Voilà une situation, n'est-ce pas ? et des plus intéressantes. S<>rtez-en; je vous le donne en mille, et je vous donne la situation, si vous la voulez. Celai qui fera une bonne pièce avec ce point de départ sera le véritable auteur de la pièce, et je ne lui réclamerai rien. »
On ne saurait mieux dire. Voir un fait vrai et sentir qu'il serait scénique, c'est la première partie de ce don spécial dont parle Sardon; imaginer la forme dramatique que revêtira ce fait vrai, c'est-a-dire trouver un moyen de la rendre vraisemblable à douze cents personnes assemblées devant une rampe de théâtre, c'est la seconde et dernière qui le constitue tout entier.
Eh î bien, il n'y a rien de plus rare an monde que ce don, qui supplée à tout, en art dramatique, et que rien ne remplace. On peut être un esprit de premier ordre, un grand écrivain, un artiste éminent, et ne pas se douter du théâtre. Je parlais tout à l'heure de M. Emile de Girardin : y a-t-il un homme qui soit plus indépendant des conventions, qui ait dans l'esprit plus de hardiesse et de mouvement dans le style ?
Il a eu la rage du théâtre ; il n'a point réussi. C'est qu'il est né polémiste et non auteur dramatique. Les idées chez lui revêtent naturellement la forme de la discussion et non celle du théâtre. Même alors que le fait d'où il part est vrai, ses personnages se dressent comme deux thèses contraires se répondant à coups d'articles.
Sardou croit qu'Autran n'avait pas ce don du théâtre, malgré l'immense succès de la Fille <ï 'Eschyle. Il a cent fois raison. Rien qu'à lire cette Fille cPEschyle, on sent que l'auteur n'a point l'instinct de la scène. Ce sont de beaux vers sur un thème antique, et, comme l'a fort bien dit Sardou lui-même, c'est une de ces belles restaurations de monuments antiques, que le public admire au point de
vue archaïque, sans les accepter précisément: comme expression de l'art contemporain.
C'est une œuvre d'exception à laquelle il eût été imprudent peut-être de donner une sœur, et qui, mise en dehors de toutes conditions du théâtre moderne, ne prouve pas absolument la vocation dramatique de l'auteur.
Au moins Autran eut-il le bon sens de se rendre compte de son inaptitude. Il a écrit plaisamment :
On dit que le théâtre est le plus beau des arts ; Je n'ai jamais aimé ce jeu plein de hasards... Une fois cependant, une seule,... voilà Bien longtemps, j'abordai bravement le théâtre. Ce fut un grand succès, dont tout Paris parla, Mais, en homme prudent, je m'en suis tenu là.
Mon Dieu! que Sardou, qui nous a lu ces vers, les a joliment dits ! De quelle intonation fine et spirituelle il a marqué cet hémistiche : mais, en homme prudent! Comme on sentait, rien qu'à entendre cet accent de raillerie enjouée, que le poète marseillais avait bien fait de s'en tenir là.
D'autres, qu'il est inutile de nommer, devraient bien imiter cet exemple. Ils n'ont pas même, pour s'obstiner, l'excuse qu'aurait pu invoquer Autran, celle d'un premier grand succès. Ils persistent à croire que l'on fait du théâtre quand on veut en faire. Hélas ! non, et il en faut toujours revenir aux vers du vieux Boileau :
S'il ne sent point du ciel l'influence secrète, Si son astre en naissant ne l'a créé poète..
poète dramatique, s'entend ; mieux vaut être un bon romancier ou un critique estimé qu'un auteur dramatique qui tombe.
La seconde idée qu'a développée Sardou dans son dis-
cours, c'est que le poète... Mais pourquoi ue la lui laisserais-je pas exprimer à lui-même :
v( L'œuvre théâtrale est surtout œuvre de condensation. L'esprit de l'auteur doit faire toutes les réflexions, son cœur doit éprouver tous les sentiments que le sujet comporte, mais à la condition qu'il n'en donnera au spectateur que la substance. Telle phrase doit résumer vingt pages; tel mot doit résumer vingt phrases. C'est au public, qui se fait notre collaborateur bien plus qu'on ne pense, à retrouver dans le peu qu'on lui dit tout ce . qu'on ne lui dit pas, et jamais il n'y manque, pourvu que la phrase soit juste et que le mot soit vrai.
« Quand Racine dit : •-" \ l Y
liais tout dort... et l'armée, et les vents, et Neptune.
quel est l'auditeur qui n'aperçoive à l'instant le port, la ville, la flotte, l'armée, la campagne, la mer, le rivage, toute la côte, un pays entier que Racine lui fait voir, en une seconde, dans un seul éclair de son génie. »
L'idée est juste ; je crois pourtant que Sardou a confondu deux choses qui sont distinctes. Il a tout à fait raison quand il affirme que l'art dramatique est une quintessence d'observation ; que l'auteur dramatique doit enfermer et faire tenir dans le raccourci d'un seul trait toute une série de réflexions et de développements ; que le publie. sans se rendre bien compte de cette condensation, en a l'instinct obscur, et qu'il estime une œuvre de théâtre à proportion du nombre de vues qu'elle ouvre sur le cœur humain et sur la vie domestique ou sociale.
Mais il semble croire que ces mots ou ces vers qui éveillent une foule de sensations diverses et puissantes dans l'âme, peuvent être expliqués par cette loi de la condensation, qui est particulière au théâtre. Xon, c'est
là un effet commun à toute poésie, dramatique ou non.
Il va, non pas seulement à la scène, mais dans tout poème quel qu'il soit, en vers ou en prose, des mots qui out ce privilège singulier d'exciter daus l'esprit, outre l'idée qu'ils signifient exactement, un grand nombre d'images plus vagues, dont le charme est aussi inexplicable que saisissant.
Quel est l'homme un peu lettré qui a jamais pu lire, sans que les larmes lui vinssent aux yeux, sans que tout son être fût ébranlé d'une commotion très douce, le per arnica silentia ï$mœ de Virgile, ou le splendet tremulo sub lurrdne pontus du même poète?
Le sens de la phrase n'a rien en lui-même de si émouvant; les mots qui la composent sont les plus simples du monde; l'arrangement n'en est pas extraordinaire. Pourquoi cependant cet arnica sïlmtia ouvre-t -il sur l'infini une de ces perspectives qui accablent l'âme d'une mélancolie charmante? Pourquoi le splendet tremulo sud lamine pontus fait-il rêver de je ne sais quel au-delà, qui enchante et attriste tout ensemble.
Je serais fort en peine de le dire. Mais l'effet est certain. Le charme de la poésie est pour une bonne part dans ces mots qui portent plus loin que leur sens précis. De même que certaines notes de musique charment l'oreille non pas seulement par leur son propre, mais par le nombre et l'intensité des harmoniques qui les accompagnent, de même aussi ces mots, qui viennent, je ne sais comment aux vrais poètes, causent à l'âme un grand ébranlement moins par leur signification exacte que par les idées confuses qui voltigent autour d'eux.
Le vers de Piacine que M. Sardou cite justement, comme donnant à l'esprit une de ces impressions profondes, n'est pas, à proprement parler, un vers de théâtre. C'est un vers
ésie, et voilà tout. Xos écrivains dramatiques en ont rarement de ce genre. On les compte dans Racine et dans Corneille. Je crois que, parmi nos - français, ceux
qui en fourniraient le plus seraient La Fontaine et Alfred de Musset. Qui a pu se drfendre d'une émotion secrète à ce vers :
Le printemps inquiet paraît à l'horizon.
Que de choses fraîches, tendres et charmantes dans ce seul mot d'inquiet. Ces sensations mystérieuses et puissantes ont quelque analogie avec celles que fait éprouver le sourire énigmatique de la Joconde ou quelque phrase de Beethoven qui se contente d'éveiller l'imagination sans rien dire de précis à l'esprit. Le malheur d'Autran, c'est que, poète, il n'a jamais rencontré un seul de ces motslà, dé même qu'écrivain dramatique, il ne serait jamais arrivé à cette condensation d'idées, de sentiments et de langage dont parle M. Sardou.
•27 mai 1~~ ■