LES PATTES DE MOUCHE
Le Gymnase vient de donner une comédie nouvelle en trois actes, et de jeter à la foule un nom inconnu ; la pièce a pour titre : les Pattes de mouche; l'auteur s'appelle Victorien Sardou. Cette première représentation a été une sorte d'événement dramatique; non que la comédie en elle-même soit un chef-d'œuvre, mais elle révèle chez celui qui l'a faite beaucoup de talent et uu grand avenir. Il n'est personne qui, l'autre soir, au sortir du Gymnase, ne se soit dit que M. Victorien Sardou serait dans quelques années l'un des maîtres de la scène. Il ne fait encore aujourd'hui que les imiter : ce n'est pas à trente ans que l'on a une manière à soi ; mais il les imite en homme qui est capable de les égaler un jour. M. Scribe, M. Alexandre Dumas et Alfred de Musset sont pour beaucoup dans la fortune de la comédie nouvelle; mais ne leur emprunte pas qui veut : il faut être fort riche de son propre fonds, pour savoir se faire prêter ainsi. Peut-être sera-t-il curieux de suivre dans l'œuvre de M. Sardou ces divers courants d'imitation, et d'y saisir les traces de son originalité future.
Un de mes amis, l'auteur du Testament de César Girodot, M. Villetard, me disait un jour qu'il y a deux écrivains que tout homme qui s'occupe de théâtre doit relire
sans cesse, et presque savoir par cœur : « c'est Molière et Scribe ». J'imagine que M. Sardon est de cet avis. Il doit avoir longtemps étudié le théâtre de M. Scribe : i! le connaît à fond, il en sait tous les secrets et se les est appropriés. C'est la mode aujourd'hui de parler légèrement dea pièces de M. Scribe; j'avoue que moi-même j'ai cédé quelquefois au plaisir facile d'en railler les défauts, qui sautent aux yeux de tout le monde.
Il n'en est pas moins vrai de reconnaître que M. Scribe a des qualités de premier ordre; que cette incomparable habileté à nouer sans peine et à dénouer des milliers de combinaisons dramatiques est un don infiniment plus rare et plus précieux qu'on veut bien le dire; que c'était un talent à peu près perdu depuis une vingtaine d'années et plus, et qu'enfin ce n'est pas une petite affaire de l'avoir retrouvé tout d'un coup, aussi jeune, aussi fécond en r sources, que le jour où M. Scribe apporta au théâtre de Madame : le Nouveau Pourceaugnac, le Solliciteur, le G tronome sans argent ,1e Secrétaire et le Cuisinier, et tant d'autres petits chefs-d'œuvre.
Dans ce genre de vaudeville, ce ne sont pas les hommes mais les événements qui ont le principal rôle et conduisent la pièce. Le jeu des passions et des caractères est pour fort peu de chose ou même n'est pour rien du tout dans la marche de l'action; ce sont les faits qui vont en quelque sorte, poussés par l'auteur, se heurter les uns contre les autres, et c'est de leur rencontre imprévue que nais.-ent les situations et que jaillit l'éclat de rire. Il n'y a pas besoin, pour arriver à ces effets, que la donnée première soit v. forte. Voyez comment les choses se passent dans la vie ordinaire : l'erreur la plus simple, la moindre bévue suffit pour amuser un quart d'heure. Vous allez chez un de v« .s amis le matin ; le domestique vous prend pour un créan-
cier: il vous dit que son maître n'y est pas; tous forcez la porte ; tout s'explique : il n'eu faut pas davantage pour que, votre ami et vous, vous fassiez une bonne partie de rire.
La pièce de M. Sardou ne repose sur rien. Une femme a écrit et signé un billet qui peut compromettre gravement sa réputation ; elle fait tout au monde pour le ravoir; mais le malheureux papier court de main en main, de hasard en hasard, soulevant partout, sur son chemin, les incidents et les quiproquos, jusqu'à ce qu'il soit enfin brûlé de la main même du mari, qui ne l'a pas lu. D'idée philosophique ou morale, il n'y en a pas ombre. C'est le billet qui, à lui seul, est toute la pièce. Comment, quand et par qui sera-t-il détruit, l'auteur ne se propose pas de nous dire autre chose, et nous ne lui demandons rien de plus : pourvu qu'il nous amuse, nous le tenons quitte du reste.
Nous acceptons même toutes les invraisemblances, sans lesquelles le vaudeville ne serait pas possible. On sait bien que, dans la vie de tous les jours, les événements ne se pressent ni ne se heurtent avec cette rapidité. Pour les réunir dans un si court espace de temps, il faut forcer la vérité. Le spectateur s"en aperçoit : mais il ne s'en fâche pas, si l'invraisemblance tourne à son amusement. C'est une sorte de traité passé entre l'auteur et le public. — « Messieurs, nous dit M. Scribe, accordez-moi, s'il vous plaît, qu'un ambassadeur soit assez niais pour confondre un secrétaire avec un cuisinier, et je m'en vais vous divertir avec les scènes plaisantes qui naîtront de ce quiproquo. » Xous sentons fort bien que cette méprise est impossible ; mais, après tout, il ne faut pas trop chicaner les gens qui ont bonne envie de nous faire rire : nous accordons ce qu'on nous demande ; nous passons sur l'invraisemblance. M. Sar-
dou est forer, comme M. Scribe, de réclamer l'indulgence du public.
Mma Vanhove, du temps qu'elle n'était encore que M11'' Clarisse, a entretenu une correspondance avec un jeune homme du voisinage, M. Prosper Bloch. Une statue de Vénus servait de boîte aux lettres. La jeune fille est un beau jour emmenée par sa mère, qui veut la marier à Paris. Elle n'a que le temps d'écrire à la hâte quelques lignes, qu'elle dépose à l'endroit ordinaire. Prosper, furieux d'un départ dont il ne sait pas la cause, se sauve lui-même sans chercher le billet qui lui est destiné et va courir le monde. Il visite la Chine, le Japon, les Grandes- Indes, et revient trois ans après avec la ferme intention de se marier. Mais Clarisse dans l'intervalle est devenue MIUi Vanhove. Il demande au mari la main d'une de ses nièces, M1:" Marthe, jolie fille qu'il n'a d'ailleurs jamais vue, car ce Prosper est un original.
M. Vanhove la lui accorderait volontiers ; mais ce n'est pas l'avis de sa femme.. Elle a avec son ancien amant une explication. On se fait des reproches mutuels : l'une assure qu'elle a écrit ; l'autre jure qu'il n'a pas pris la lettre. — Mais alors cette lettre existe encore ; elle est dans le creux de la Vénus. — M"1'-" Vanhove veut la ravoir, car elle a un mari terriblement jaloux ; mais Prosper s'en empare le premier : elle sera dans ses mains une arme contre les mauvais vouloirs de son ancienne amie.
C'est ici que l'auteur prend la parole et demande qu'on lui passe quelques petites invraisemblances qui ne laissent pas que d'être assez grosses. — Il faut, nous dit-il, pour le besoin du vaudeville, que Mme Vanhove ait une peur réelle de cette lettre. S°ns doute, il est bien dur de croire que M. Prosper, un honnête homme, puisse jamais en abuser; mais si vous ne le croyez pas, il n'y a plus de pièce : ac-
cordez-moi cela, pour l'amour de Dieu. Passez-moi un autre point : il n'est guère de mari au monde qui pût se fâcher sérieusement que sa femme, avant le mariage, eût écrit dix lignes d'amourette à un jeune homme : il m'en faut un qui, pour si peu, tuerait la sienne, un vrai tigre du Bengale. Je le ferai venir de Hollande, si vous voulez bien. Encore une petite concession : vous savez que Prosper a demandé la main de Mlle Marthe ; rien ne serait plus simple que de la lui donner; mais j'ai l'intention que mon billet se promène à travers toutes sortes d'intrigues, qu'il dérange en les coudoyant. Faites-moi donc la faveur d'un petit cousin qui adore la demoiselle et en soit aimé ; vous savez bien, ce petit cousin que vous avez si souvent passé à M. Scribe : dix-huit ans, peu d'esprit, mais amoureux à tout casser, et pour le bon motif. Pendant que vous y êtes, vous m'accorderez bien encore que ce jeune échappé de collège — nous le nommerons Paul, pour la commodité du récit, — a débuté dans l'amour et dans la vie par une femme de quarante ans, une certaine dame Thirion, qui est horriblement jalouse de lui et ne veut pas le lâcher. Ce n'est pas tout encore... — Eh! bon Dieu! vous n'avez pas fini? Que de préparations ! . . .
Oui. cela est vrai, le premier acte est long; il a fatigué quelque peu l'attention et la bienveillance des spectateurs ; on leur demandait trop de choses à la fois. Piemarquez-le pourtant , ils ne se sont pas plaints de ce qu'on leur demandait ; ils en ont accordé bien d'autres à M. Scribe, sans mot dire. Xoa, ce qui les a un peu étonnés, c'est la façon dont on s'y est pris pour le demander ; c'est qu'en préparant un vaudeville à la Scribe, M. Victorien Sardou a emprunte son dialogue à M. Dumas fils. Je m'explique.
J'ai assisté, il y a trois mois, à la conférence de deux vaudevillistes qui fabriquaient une petite pièce d'intrigue.
Le héros en était un peintre; il fallait apprendre ce détail au public. L'un des deux collaborateurs n'y avait pas mis grande malice ; il faisait tout simplement dire à son homme : « Pour un peintre, comme moi, etc. » L'affaire était faite; une ligne y suffisait. C'est la manière de M. Scribe, qui court tout de suite aux événements et indique d'un seul mot ce qui les prépare.
L'autre vaudevilliste y faisait plus de façon : il voulait que son héros fît comprendre par son langage, par sa tournure d'esprit, par sa façon d'envisager les choses, qu'il était artiste et peintre. Il composa une scène pétillante d'observation et d'esprit. Son collaborateur la lut, la trouva charmante, la barra d'un trait de plume, et récrivit à la place : « pour un peintre comme moi ». M. Sardou n'a pas eu ce collaborateur ; il a pris le temps de poser des caractères, de les détailler, de les marquer par une foule de petits traits aussi finement observés que joliment rendus, mais qui font longueur dans un vaudeville d'intrigue.
Tout le inonde se rappelle le Gastronome sans argent, de II. Scribe. M. Scribe a besoin pour expliquer une méprise fort amusante d'un homme qui soit coutumier des plus singulières plaisanteries. Il n'y va pas par quatre chemins : « M. Dumont est un original, » fait-il dire à l'un de ses personnages. Voilà qui est entendu : ce Dumont peut dès lors se permettre toutes les excentricités sans que le public en gronde. C'est un original.
Prosper, lui aussi, est un original; il le faut bien, sans quoi la pièce serait absurde, ou plutôt il n'y aurait plus de pièce. Mais voyez avec quelle attention M. Sardou a expliqué cette originalité, comme il a donné toutes les raisons qui la justifient, comme il a dès longtemps à l'avance pris soin de la marquer dans les plus simples accidents de la vie ordinaire. La première fois que ce Prosper entre en scène,
il y arrive un parasol et un éventail à la main ; on se moque de lui ; il tourne la raillerie contre ceux qui la lui adressent ; il conte ses voyages à travers le monde ; il a vu tour à tour les usages Les plus divers et les plus absurdes. Rien d'étonnant si tous ses préjugés sont tombés les uns après les autres. Il n'a plus d'autre règle que la fantaisie. Il demande tout à coup la main d'une fille qu'il n'a jamais vue. On n'en est qu'à moitié surpris : on sent que cela est dans le caractère de l'homme. Il ne vous laisse d'ailleurs aucun doute à cet égard : il expose sur l'amour, sur les femmes et sur bien d'autres choses ces théories qui nous plaisent tant dans les études de mœurs de M. Dumas fils, et il les expose d'un style clair, incisif et brillant : il a le trait ; il a l'image ; c'est un charme. On finit par connaître ce Prosper, par s'acoquiner à ses idées, par entrer dans ses caprices et s'y laisser emporter comme lui. L'auteur n'a plus qu'à marcher ; on le suivra partout, les yeux fermés, sans se plaindre.
J'avoue que, pour moi, le singulier mélange de deux manières si opposées, ce style mâtiné de Scribe et de Dumas fils où surnagent encore l'étude et l'observation personnelle, m'a causé un vif plaisir de surprise. J'étais enchanté. Je suivais avec une attention curieuse cette étrange pièce, moitié vaudeville, moitié comédie, et je désirais de tout mon cœur que le second acte répondît au premier.
Il est exquis, ce second acte ; c'est un bijou. Il est une petite pièce à lui tout seul, et si l'auteur eût coupé toutes les intrigues secondaires qui se croisent auparavant et après, il eût fait un petit chef-d'œuvre digne du Caprice d'Alfred de Mnsset.
Avez-vous lu une nouvelle d'Edgar Poë qui a pour titre : la Lettre? C'est à peu de chose près le même sujet. Prosper a caché le billet compromettant ; Mme Vanhove le cherche. Elle est aidée par une de ses amies nommée Su-
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zanne. Cette Suzanne est une fille de trente ans, fort jolie, fort spirituelle, mais qui aime sa liberté et qui a toutes les allures d'une jeune veuve, sans avoir jamais eu de mari. — Vous avez beau faire, dit-elle à Prosper, je rattraperai la lettre, et vous la brûlerez vous-même, de vos propres mains.
— Nous verrons bien, répond le jeune homme.
Il laisse Suzanne dans sa chambre en lui avouant que la lettre y est, et il lui recommande de bien fouiller dans tous les coins.
Suzanne, restée seule, se met à réfléchir. Un homme d'esprit comme Prosper ne doit pas avoir cherché des cachettes introuvables ; il a dû exposer cette lettre précisément dans l'endroit le moins mystérieux de la chambre ; peut-être lui crève-t-elle les yeux! Tandis que Mm" Vanhove, qui est survenue, bouleverse tout, cahiers, livres, tableaux, elle va droit à la corbeille où le jeune homme met ses cartes , ses portefeuilles et le reste. Au milieu du fouillis de papiers qu'elle y trouve, une lettre la frappe par la suscription.
ce A' M. Prosper, à Honolulu, aux îles Sandwich. a Comment cette lettre est-elle revenue là ? elle est bien légère. Comment n'écrit-on que quelques lignes à deux mille lieues de distance ? Suzanne ouvre l'enveloppe ; elle y trouve le billet qu'elle cherche. Elle a donc cause gagnée. Mais elle veut se donner le plaisir de le faire brûler par celui qui l'a défiée imprudemment. Elle glisse un autre papier dans l'enveloppe d' Honolulu et remet tout en ordre ; puis elle jette parla fenêtre toutes les allumettes, tortille le fameux billet, le pose en vue près de la cheminée, où brûle un bon feu, et s'assied sur un fauteuil, où elle feint de s'endormir.
Prosper rentre; il s'assure d'un coup d'oeil que l'enveloppe est toujours à sa place. Il éveille Suzanne; il la raille doucement. Suzanne avoue sa défaite ; tous deux font de l'esprit.
— Allumez donc la lampe, dit Suzanne, il ne fait plus clair.
Prosper sonne : il ordonne au domestique d'apporter de la lumière. Ce n'est pas le compte de la jeune femme.
— Une bougie nous suffira ; allumez-moi une bougie. Rien de plus naturel, comme vous voyez. Prosper cherche
les allumettes : plus d'allumettes ! Il maudit ses domestiques.
— Mon Dieu î dit Suzanne, prenez le premier papier venu.
L'autre se baisse, prend à terre la lettre et l'allume sans se douter de rien.
Suzanne triomphe et le spectateur rit dans sa barbe; mais à ce moment la porte s'ouvre, le domestique entre portant la lampe. Naturellement Prosper éteint son papier; par un mouvement machinal, il le garde à la main, et tout en causant il le porte à ses lèvres, il le déploie et le reploie, il en joue. Suzanne, qui le regarde faire, prend à son tour, comme par distraction, l'enveloppe d'Honolulu dans la corbeille, et tous deux continuent une conversation insignifiante, s'observant l'un l'autre du coin de l'œil, tremblant chacun pour sa lettre, cherchant tous deux par quelle ruse de phrase ils arriveraient à se faire l'un à l'autre poser sur la table le papier qu'ils tiennent à la main.
A ce jeu de scène imprévu et charmant, il s'est élevé dans toute la salle un murmure de surprise et d'admiration. Je ne crois pas qu'il y eût une seule personne qui ne se demandât avec une vive curiosité : Comment sortirontils de là ? Us en sortent de la façon la plus naturelle ; mais je ne vous le dirai pas. Il m'a suffi de vous montrer par quels ressorts l'auteur sait exciter l'intérêt et conduire la pièce.
Ces effets de scène tirés des détails les plus familiers de la vie, ces conversations de gens du monde mêlées de
petits incidents qui les relèvent et les aiguisent, ne vous rappellent-ils pas la manière d'Alfred de Musset dans ses charmants proverbes : le Caprice, Il faut qu'une parle soit ouvrir ou fermée, et même le Chandelier? Ajoutez- encore qu'il y a parfois dans le dialogue de M. Sardou une certaine préciosité de langage qui lui donne avec le maître un air de proche parenté.
On se méprendrait sur le sens de mes paroles si l'on concluait de tout cela que M. Sardou n'est qu'un écolier qui imite d'une façon plus ou moins adroite tantôt l'un, tantôt l'autre, et n'a point d'originalité ; qui ne ressemble à personne, pour ressembler trop à tout le monde. Non pas, certes. J'ai voulu seulement démêler les éléments divers dont il avait peu à peu formé son génie propre. Il s'en composera un jour une manière qui lui appartienne à lui seul.
On pourrait trouver, même dans les Pat 1rs tic moud te, quelques scènes qui ne relèvent que de lui. M. Sardou a un esprit humoristique d'une saveur toute particulière, et dont un seul exemple donnera l'idée au lecteur.
Paul, le jeune collégien que vous savez, furieux contre Prosper qui doit épouser sa cousine, vient lui demander raison. Il veut se battre ; il y tient absolument. Prosper ne l'en détourne pas ; au contraire, il l'excite, comme on fait au jeune chien qui aboie, « Vous voulez vous battre, eh ! bien, soit ; battons-nous tout de suite. — Oui, monsieur, tout de suite. — Dans cette chambre. — Oui, monsieur, dans cette chambre. — Sans témoins. — Oui, monsieur, sans témoins. » Prosper va tranquillement détacher de sa panoplie deux espèces de poignards japonais qu'il a rapportés de ses voyages. — « Nous nous battrons, lui dit-il, à la mode japonaise, si vous le voulez bien. — A la mode japonaise, soit ! s'écrie l'autre, furieux. » Et il
tire le poignard de sa gaine qu'il jette au loin. Prosper le regarde faire et reste paisiblement assis, se nettoyant les ongles. « Eh! bien, commencez, lui dit -il ; c'est tous qui êtes lïnsulté. — Comment ! que je commence ? Je ne peux pas commencer comme cela à moi tout seul. — Eh! si : à la mode japonaise. — Eh ! bien ? — Eh! bien, ouvrez-vous le ventre : ce sera mon tour après. » Si cette boutade humoristique ne vous amuse pas, prenez-vous en à moi, qui l'ai mal contée ; car au théâtre, elle est vraiment fort plaisante.
La pièce est bien jouée. M. Lafontaine a témoigne au premier acte beaucoup d'embarras et d'incertitude. Il a été charmant dans les deux autres : jeune, tendre, gai, pétillant... un Bressant capiteux. Mme Rose-Chéri a rendu le personnage de Suzanne avec sa perfection accoutumée. C'est toujours la même sûreté de geste et d'intonation. On ne sait vraiment pas où elle peut manquer. Il manque pourtant quelque chose, cela est certain ; et quoi donc ? peut-être bien le coup de fouet rapide, étincelant, sous lequel bondit le public. Mme Rose-Chéri compose ses rôles d'une manière si serrée, qu'il n'y a plus de jour pour l'imprévu. L'ensemble est admirable, mais un peu triste.
Les autres rôles sont accessoires. Ils ne font que passer et repasser dans la pièce. Tous sont bien tenus, car rien n'est laissé au hasard chez M. Alontigny ; mais je ne puis m'arrêter particulièrement sur aucun d'eux.
En voilà bien long sur un simple vaudeville : mais il y a dans ce vaudeville une espérance pour l'avenir. C'est le premier pas fait par un jeune homme qui ne peut manquer d'aller très loin. J'espère que le public y prendra quelque intérêt : il y va de son plaisir, et je ne connais pas d'affaire au monde qui soit plus sérieuse.
•21 mai 1860.