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Quarante ans de théâtre

Robert Fergan et sa femme Irène Fergan sont des gens du meilleur monde. Leur mariage a été ce qu'on appelle un mariage de convenance. Il a été arrangé par la sœur aînée d'Irène, M"'^ Pauline Yalanton, qui avait épousé ellemême, sans grand amour, mais parce que les situations étaient égales, un honnête homme, à qui son père, en gagnant une grosse fortune, avait épargné la nécessité du travail. Elle avait trouvé dans cette union un Ijonheur relatif, fait surtout de résignation.

Mais Irène n'est point une résignée. Elle a pris son mari en grippe :

— Mais que lui reproches-tu ? lui demande sa sœur, énumérant toutes les qualités qui lui semblent pouvoir rendre très supportable ce mari détesté.

— Ce que je lui reproche, s'écrie-t-elle, c'est que je ne l'aime pas.

Elle n'a point d'autre grief. J'aurais souhaité que l'auteur me donnât quelques éclaircissements. Ehl quoi, elle

n'a jamais eu poiu' lui, à aucun instant ou des fiançailles ou du mariage, un pauvi-e petit sentiment d'amour, ou de reconnaissance, ou de curiosité, ou de n'importe quoi poulie mari qu'elle hait à cette heure d'un si bon courage, sans qu'il ait rien fait que d'être lui-même pour mériter cette antipathie ! Il n'y a pas eu de lune de miel, si courte et si pâle qu'on la suppose ! Avouez que, s'il en est ainsi, elle a eu gi-and tort d'accepter un homme qui lui répugnait. Pourquoi l'auteur ne nous donne-t-il sur les commencements de ce mariage que des renseignements si brefs et si sommaires? J'ai besoin qu'on m'explique les choses pour que je m'y intéresse. Il ne suffit pourtant pas de dire d'une femme : c'est une révoltée ! pour que toute sa vie soit illuminée de ce seul mot.

Oui, c'est une révoltée. Cette révoltée, je la connais bien. Elle nous a été apportée par Ibsen, qui l'avait prise aux romans de M°^^ Sand. M""^ Sand, bien avant Ibsen et M. Paul Hervieu, avait revendiqué pour la créature humaine le droit d'aimer à sa guise, de mettre au-dessus des lois et des convenances les suggestions de son cœur; elle avait, la première, magnifiquement prêché la toute-puissance de l'instinct et de la passion et le mépris de toute règle.

Ses héroïnes nous reviennent aujourd'hui, après avoir passé par la Scandinavie, moins exubérantes et moins raisonneuses tout ensemble, plus sèches et plus tranchantes. Irène est donc une vieille connaissance à nous. Ses cris de révolte, ses fureurs contre le mari, qui est le représentant de la loi ; contre le monde, qui prétend la garrotter de ses bienséances, nous les avons déjà souvent entendus. Elle part comme toutes ses congénères de cette idée fort simple : je suis née pom- être heureuse ; je veux être heureuse; j'ai le droit d'être heureuse: je ne le suis

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pas avec mon mari qui ne comprend rien à mes aspirations, qui n'esfc pas, qui ne sera jamais mon idéal. Je n'ai qu'à le quitter; aucune puissance humaine ni divine ne saurait me retenir ; tout être est libre de courir au bonheur. Audessus des lois et des convenances, il y a quelque chose de sacré : l'indépendance de l'individu.

— Ma chère enfant, dit à sa sœur M""' Pauline Yalanton, quand une femme parle de son mari avec cet emportement et cette aigreur, c'est qu'elle en aime un autre.

— Et quand cela serait? répond-elle.

Cela est ; Irène a joué, enfant, avec un gamin un peu plus âgé qu'elle, Michel Davernier. Ils se plaisaient ensemble, et la petite Irène avait conçu pour son grand ami une admiration très vive. Quand elle s'est mariée ou avant qu'elle se mariât, je ne me rappelle plus au juste, Michel Davernier, qui l'aimait en secret, s'est exilé à l'école d'Athènes, où il est resté trois ans. Il en est revenu ; il a revu Irène ; il l'aime plus que jamais d'un amour discret, profond, mystérieux. Et elle, à le voir si beau, si mélancolique, la sympathie qu'elle avait sentie pour lui s'est changée, presque à son insu, en amour.

Ce Michel Davernier est un triste, raffiné et subtil. Il a sur toute chose des idées particulières qu'il exprime dans un langage curieux, tout plein de délicatesses mièvres. Il a, par exemple, sur ces trois grands moments de la vie : la naissance, le mariage et la mort, un de ces couplets où il est impossible de ne pas se récrier : a Ah I que c'est donc joli! On ne saurait être plus distingué! :» Ce qui ajoute encore à cette distinction, c'est qu'il souffre de la poitrine. On ne nous le dit pas (car on ne nous prévient de rien dans cette pièce) ; nous ne le saurons que plus tard, au dernier acte. Mais il a les attitudes, les allures, le parler d'un homme qui s'achemine vers la mort.

Irène boit les paroles de cet Aiitony j)oitriiiaire et correct. Ils se font leurs confidences. Ils se promettent de s'aimer d'un amour qui restera toujours chaste, éthéré et digne d'eux. Ils se jouent (comme c'est l'habitude chez les héroïnes de M""" Sand au début du roman) la comédie de l'amour platonique. Ils la jouent tout au moins de bonne foi. Ce qui retient Irène, ce n'est pas le respect dû au mariage, c'est le respect qu'elle a pour sa personne. Elle rougirait d'un partage.

— Mais, ne pouvant être à tous, dit-elle à son ami, je ne serai à personne !

Il sort et le mari entre.

Il ne se doute de rien, le mari. Comme il est tard, il prend les mains de sa femme, et galamment :

— Voulez-vous me permettre de vous reconduire à votre chambre ?

Elle tressaille d'horreur ; elle s'enfuit, criant : « Jamais ! jamais! » et lance violemment la porte au nez de son mari, qui, furieux, la menace du poing, à travers la porte fermée :

— Tu me le payeras ! lui crie-t-il d'une voix brutale. Car il est brutal, ce mari, tout homme du monde qu'il

est, et M. Hervieu a voulu qu'il fût ainsi. Il ne connaît que son droit et sa loi, et il prétend user jusqu'au bout des privilèges que l'un et l'autre lui confèrent ; mais cela, avec une inflexible raideur d'autorité, avec une netteté de langage qui ne se mouille jamais d'aucune tendresse. Et je reprends ma question de tout à l'heure : Quoi! ce mari, qui a épousé une jeune fille; qui l'a épousée jolie, désirable, n'a jamais senti pour elle ombre d'affection vraie? Quoi ! il n'a vu en elle que la femme qui tiendrait son ménage, qui l'aiderait à recevoir, à faire fi- ;ure dans son monde? Quoi! il n'a point eu un moment

d'oubli ! il a toujours été droit, net et sec, comme une trique !

Au second acte, nous le voyons enragé d'être ainsi exclu, et depuis des semaines, de la chambre de sa femme. Il y a de quoi en vérité î II faut qu'il ait une explication avec Irène.

Cette explication, c'est la scène à faire. ^lais ce qui me chagrine, c'est la façon dont elle est faite.

Supposez un homme du monde, fût-il aussi raide, à cheval sur son droit qu'on nous a représenté Eobert Fergan, s'il veut ramener une femme qu'il sait nerveuse et exaltée, il me semble qu'il s'y prendra d'abord par la gentillesse et la douceur. Il lui rappellera les souvenirs des premiers jours, il lui dira avec toutes sortes de câlineries de langage : « Tu sais bien que je t'aime... » Point du tout : Robert, d'un ton bref et cassant, sa femme lui proprosant de divorcer, lui répond : « Vous voulez que je diminue de moitié ma fortune, ma considération, la façade de mon existence... y> Je ne cite pas exactement, citant de mémoire. Mais c'est le sens. Y a-t-il rien de plus désobligeant, de plus brutal ?

On me dit à cela : Mais c'est la vérité ! C'est ce que pensera tout homme du monde en la circonstance. Soit : c'est ce qu'il pensera, et encore n'en suis-je pas sûr ; mais ce n'est pas ce qu'il dira, à moins d'être un nigaud et un malotru. Il veut ramener sa femme ; c'est son intérêt et son désir. Il n'est pas assez sot pour croire qu'on prend les mouches avec du vinaigre. Il ne lui assénera pas sur la tête des arguments qui sont tout à la fois contondants et tranchants. Ce n'est qu'à la fin, exaspéré par des refus, qu'il s'emportera à des excès de langage et signifiera ses volontés.

Ce ne sont pas deux créatures humaines qui discutent ensemble, ce sont deux abstractions, deux thèses, dépouillées de tout sentiment humain, l'une soutenant les droits

de la passion et revendiquant la liberté de l'être, l'autre plaidant pour la loi et l'imposant de force.

A la suite de cette altercation, Irène tombe affolée aux bras de Michel Davernier :

— Fais de moi tout ce que tu voudras, lui dit-elle.

Et le rideau baisse sm* ce mot.

Quand il se relève, dix ans se sont écoulés ; et nous retrouvons, à la campagne, Irène près de son mari.

Que s'est-il donc passé ?

En un tour de main, on nous apprend que Michel est mort, qu'Irène a continué de vivi'e avec son époux et qu'un enfant a quelque peu resserré les liens de cette union.

Comment ! Cette femme idéale qui ne pouvait souffrir le partage l'a donc subi à un certain moment ? Quoi ! cette révoltée s'est résignée à cette honte qui lui faisait tant d'horreur ! Je la croyais femme à tout quitter, s'étant donnée à son amant, et à inaugurer la vie libre de la passion ! Non, elle a été la maîtresse d'un autre, et elle a réintégré le lit conjugal! Pourquoi? On me dit que cela est; je veux bien ; mais cela trouble toutes mes idées et mériterait une explication.

Nous n'en aurons point.

Irène et Robert vivent ensemble depuis dix ans, à la campagne: elle, toujours hérissée en sa bouderie chronique, lui, s'occupant de ses terres : une existence tolérable après tout, si un nouveau brandon de discorde ne s'était jeté tout à coup dans le ménage.

Je vous ai dit qu'un enfant était survenu. Robert a toutes sortes de raisons pour croire qu'il est de lui ; car, s'il trouve sa femme extravagante en ses nervosités, il est persuadé qu'elle est honnête et incapable d'avoir faiUi. Mais, nous, nous avons vu, aux inquiétudes qu'Irène marque de la santé de son fils, qu'elle le croit frappé du mal hérédi-

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taire, du mal dont est mort son amant Michel Davernier.

Le mari a résolu de mettre au collège l'enfant, qui touche à sa dixième année. La mère, qui craint pour sa santé, le veut garder près d'elle. Elle sait qu'il porte les germes d'un mal mystérieux et que le soumettre à la discipline sévère du lycée, c'est l'envoyer à la mort.

La discussion s'engage entre les deux époux. La scène est vraiment belle et conduite de main de maître. Robert donne toutes sortes de raisons qui sont excellentes, qui sont celles que nous donnerions tous. La mère allègue toujours la santé de l'enfant, ses inquiétudes, ses angoisses :

— Mais enfin, dit le père, vous avez le sang bon, je suis bien bâti, moi, et solide; pourquoi voulez-vous que notre fils soit malingre ?

Il n'y a rien à répondre à cela. Aussi s'emporte-t-elle :

— Xon, je ne veux pas, je ne veux pas, c'est mon fils.

— C'est le mien aussi; faites sa malle.

Montée à ce paroxysme, la scène évolue sur le mot que nous attendions tous :

— Xon, ce n'est pas le vôtre; il n'est pas à vous. Etonnement du mari : il demande des explications ; on

lui conte par le menu l'histoire de l'adultère. Il n'y a plus à douter. Il a été trompé. Il est désolé. Ma foi, je le plains de tout mon cœur, ce mari. C'est lui qui a raison tout le temps dans cette affaire, et l'auteur, en dépit du ton cassant qu'il lui prête, a fini par me le rendre sympathique. Ce n'était pas son but, je crois.

— C'est bien, madame, dit-il à sa femme : nous divorcerons.

— Ah ! non, vous n'avez pas voulu divorcer quand je vous l'ai demandé ; c'est moi qui, à présent, ne veux plus. Nous resterons rivés au même boulet, serrés des mêmes tenailles.

Et le rideau tombe sur ces deux forçats, misérablement assis en face l'un de Tautre, pleurant et furieux.

Avez-Yous remarqué que, dans toute cette analyse, il y a un mot qui n'a jamais été prononcé : le simple mot de devoir. C'est que l'idée est absente de l'ouvrage.

On parle tout le temps des droits de la passion, des rigueurs de la loi ; jamais personne, pas même M"'*" Yalanton, la sage conseillère, ne fait allusion à l'obligation morale qui résulte du contrat librement accepté par l'homme et par la femme dans le mariage.

— Je suis née pour être heureuse, brame Irène. Et personne ne lui répond :

— Tu es née pour faire ton devoir, qui est de donner à ton mari des enfants qui soient de ton mari et de les élever du mieux que tu pourras.

Cela est pourtant bien simple. Mais ni M™^ Sand, ni Ibsen, n'y ont songé : et M. Paul Hervieu l'oublie de même. Je le regrette un peu; les bonnes gens le regretteront comme moi.

Telle est cette pièce, qui est plutôt une équation algébrique qu'une œuvre de théâtre. Elle en a la rigidité, la nudité, et aussi la force. Elle est écrite d'un style souvent prétentieux et tortillé, parfois brutal, mais qui ne laisse jamais indifférent. Le succès en a été éclatant, le premier soir. Je suis moins sûr des publics qui viendront après nous.

M^^*^ Brandès, à travers les rugosités d'une voix dont elle n'est pas maîtresse, a joué le rôle d'Irène avec beaucoup de nervosité et d'emportement : pas assez variée à mon sens dans l'expression de ses colères et de ses révoltes, mais remarquable dans les passages qui demandent surtout de l'énergie. Elle a lancé avec une extraordinaire puissance le mot du drame :

— Il n'est pas votre fils !

Je ne puis reprocher ;ï Duflos d'être sec dans le personnage de Rol)ert, puisque c'est le rôle qui Texige, mais vraiment il l'est jusqu'à l'agacement. Excellent, d'ailleurs, et digne de tous les éloges. Le Bargj est d'une impeccable correction dans le rôle du poitrinaire. Je m'étais étonné qu'il parlât d'une voix si faible et si voilée, lui qui l'a plutôt sarcastique et vibrante. C'est qu'il savait, lui, ce que l'auteur ne nous avait pas encore appris, qu'il mourait de la poitrine. M™*^ Pierson tient à merveille, au Théâtre-Français, l'emploi des conseillères raisonneuses et tendres. Elle avait déjà joué le même rôle à^in^ Franciïlon ; mais Dumas lui avait prêté plus d'esprit et de malice. ]\I. Valanton, son mari, est un homme du monde, qui fait de l'esprit, a Le caractère des femmes, dit-il, est de bouder, et la preuve, c'est qu'elles ont eu des boudoirs avant que nous eussions des fumoirs ! » Si c'est là l'esprit des clubmen î

30 septembre 1895.

Je viens de recevoir, à propos de mon dernier feuilleton sur les Tenailles, de M. Paul Hervieu, une lettre, où il rectifie certaines de mes assertions, où il en discute quelques autres. La lettre m'a paru curieuse ; comme le ton en est courtois, je n'ai pas hésité à la mettre sous vos yeux, pensant qu'elle vous ferait plaisir. Je n'en retrancherai ni n'en changerai un mot; M. Paul Hervieu est un homme trop considérable pour que je me permette d'altérer en rien sa prose.

Yoici donc cette apologie :

Paris, 2 octobre.

Mon illustre confrère,

Yotre compte rendu des Tenailles m'a montré une fois de plus que mes ouvrages n'avaient point la grâce de vous plaire; mais j'ai toutefois à vous remercier d'avoir bien voulu reconnaître à ma pièce (( de la force », (( une scène vraiment belle » et ce un succès éclatant )).

Comme adversaire d'un théâtre que vous n'aimez pas, vous montrez trop le souci d'y être loyal pour que je ne me sente pas autorisé à vous signaler tout d'abord une erreur matérielle de votre article.

Tous avez dit que le mot <ï devoir j) ne figurait pas dans ma pièce. Or, la première scène du premier acte est une leçon de devoir donnée par la scem- aînée à la cadette. Au deuxième acte, l'aînée reprend sa tâche et entre autres exhortations dit oc c'est pourtant un devoir d'honnête femme )) et plus loin, elle invoque encore les devoirs imposés par la religion. Non, l'idée de devoir n'est pas absente de la pièce, comme vous l'avez écrit, monsieur, à ma très grande surprise. Le rôle de Pauline Yalanton y personnifie la notion, l'exemple et le langage du devoir.

Yous avez regretté que je n'eusse point fait connaître comment le mauvais ménage Fergan avait débuté. Or, dans une des scènes avec son mari, Irène reconnaît qu'elle ne l'a pas toujours haï. Ailleurs, avec sa sœur, Irène s'explique sur les conditions d'inconscience où se marie la jeune fille et contre lesquelles protestera plus tard la femme.

Yous me reprochez de n'avoir pas fait un mari adroit prenant sa femme C( par la gentillesse et la douceur ». Mais un mari pareil, mon héroïne ne l'aurait jamais détesté. Elle l'adorerait. N'est-ce donc pas un type vrai, normal, fréquent, que le mari qui se fait détester par maladresse ?

Quant à mon héroïne, que vous auriez voulu voir se faire enlever, je ne l'ai à aucun moment posée en femme qui entend rompre avec les besoins d'orgueil social, ni avec le sens de la dignité extérieure. Elle se bat et ne déteste pas le champ de bataille où elle figure ensuite comme prisonnière. Sa revendication, son espoir, était de se faire une vie permise, honorable. Précipitée de son rêve, elle tombe dans la faute et reste là, brisée, anéantie, où elle est tombée. En quoi la fuite conviendrait-elle mieux à la ruine de sa destinée ?

Lorsque Irène Fergan rentre au lit conjugal, pressée, comme il est dit, par les obsessions de son mari, elle est une autre femme, que des

suggestions nouvelles animent, troublent et inspirent. Elle porte le secret d'une existence future, qui est à la fois sacrée et compromise ; et, pour en abriter la venue au monde, elle se sent le devoir de tout commettre.

Enfin, vous avez émis l'opinion que c'était, malgré l'auteur, si vous iviez. à la fin, pris parti pour le mari.

Si vous me faites l'honneur, monsieur, de lire un jour les Tenailles, vous verrez que je n ai rien tenté, en aucun mot, pour donner raison à l'un de mes personnages contre l'autre. J'ai même veillé avec soin à faire dire à celui-ci tout ce qui me paraissait le justifier, et à celle-là tout ce qui pouvait peut-être la disculper un peu. J'ai voulu exposer un drame du mariage en y présentant le pour et le contre avec probité.

C'est sur ce terrain-là, sur le terrain de la probité littéraire que, à défaut d'une sympathie de votre part, je crois pouvoir prétendre à, du moins, me rencontrer avec vous.

Teuillez, mon illustre confrère, agréer avec ce que je vous dois de remerciements les assurances de ma très haute considération,

P.vuL Hervieu.

Il m'a semblé équitable de donner la parole à M. Paul Hervieu pour se défendre. Vous pensez bien pourtant qu'il ne m'a point converti, et que je ne passe pas condamnation, même sur la prétendue erreur matérielle qu'il me reproche. Mais j'ai l'intention de retourner voir les Tenailles et j'attends, pour le faire, que le public particulier, qui s'intéresse soit par goût véritable, soit par snobisme, aux ouvrages de M. Paul Hervieu se soit écoulé et ait fait place au grand, au vi'ai public, à ce monsieur Tout-le- Monde, dont j'aime à tâter le pouls. C'est après cette consultation que je recauserai des Tenailles avec l'auteur. Je lirai sa pièce quand elle aura paru, puisqu'il m'y convie. Mais j'ai pour principe qu'une œuvre de théâtre est faite, comme disaient nos pères, pour être vue aux chandelles.

7 octobre 1895.

Tous vous rappelez qu'au lendemain de mon article sur les Tenailles, article où. tout en faisant une critique assez vive, je i;econiiaissais très loyalement les grandes qualités de la pièce, M. Paul Hervieu m'avait fait l'hûnneur de m'envoyer par lettre une réponse fort jolie, et que je m'étais empressé de l'insérer, trouvant juste de donner la parole dans son affaire à un maître écrivain qui discutait avec tant de courtoisie.

M. Paul Hervieu avait commencé par relever dans mon feuilleton ce qu'il appelait une erreur matérielle : ce Vous avez dit, m'écrivait-il, que le mot c( devoir )) ne figurait pas dans ma pièce. Or, la première scène du premier acte est une leçon de devoir donnée par la sœur aînée à sa cadette ; au deuxième acte, l'aînée reprend sa tâche et dit : c( C'est pourtant un devoir d'honnête femme... >•

Je ferai d'abord observer à M. Paul Hervieu qu'il me prête une erreur que je n'ai pas commise. Voici ma phrase exactement copiée : a Avez-vous remarqué que dans cette longue analyse il y a un mot qui n'a jamais été prononcé, le simple mot de devoir. C'est que l'idée en est absente de la pièce. »

C'est donc moi qui avais pu analyser la pièce sans prononcer le mot de devoir, qui d'ailleurs s'y pouvait trouver et s'y trouvait, bien que l'idée en fût absente.

Et, si j'insiste sur cette chicane, ce n'est point du tout pour me sauver par la tangente et faire semblant d'avoir raison quand j'ai tort, c'est qu'il y a de ce mince incident à tirer une leçon générale, une règle de théâtre.

M. Paul Hervieu croit qu'il suiïit d'avoir dit une fois

quelque chose dans un coin de l'ouvrage, pour que ce quelque chose, quel qu'il soit, reste dans l'esprit du public. Mais point du tout. Les hommes de théâtre savent fort bien que le public ne voit dans une pièce que ce que l'auteur a voulu mettre et a mis en lumière ; il n'entend que ce sur quoi on a surtout appelé son attention.

Le reste pour lui est non avenu, n'existe pas; il n'en tient pas compte, même alors qu'il s'en souvient vaguement.

Quelle est l'idée qui traverse la comédie des Tenailles, celle qui est constamment poussée en avant par l'auteur, mise dans tout son jour, imposée avec insistance, avec violence même à l'attention des spectateurs ?

C'est qu'une femme, qui a signé un contrat — le contrat de mariage — a parfaitement le droit, si ce contrat vient à ne pas lui plaire, de ne pas le tenir. Elle a beau s'être engagée, elle reste libre. Il y a quelque chose qui reste audessus des engagements pris et signés, c'est la liberté de Ja créature.

J'ai entendu trois fois les Tenailles^ je les ai lues avec beaucoup de soin ; est-ce que ce n'est pas là l'idée qui se dégage de l'œuvi-e, l'idée que l'auteur a prétendu enfoncer dans l'esprit du public, l'idée que le public emporte et qui étouffe toutes les autres ? Cette idée, mon Dieu ! nous la connaissons bien, nous qui sommes assez vieux pour avoir lu, presque à leur apparition, les romans de George Sand. C'est celle qui a inspiré les Valentine et les Lélia de l'illustre romancière ; quand elle a été démodée en France, elle s'en est allée en Scandinavie chercher un renouveau de jeunesse, et c'est aux Nora, d'Henrik Ibsen, que M. Paul Hervieu l'a empruntée, à moins qu'il ne s'imagine, ce qui est forji possible, l'avoir découverte lui-même ; mais, où que ce soit qu'il l'ait prise, elle n'en est pas moins en con-

tradiction formelle avec l'idée qu'exprime cet humble mot de devoir. Car le devoir consiste, quand on a donné sa parole, à la tenir, même alors qu'on y trouve quelque désagrément.

Irène Fargan a sur les héroïnes de M™*" Sand et d'Ibsen un triste avantage : c'est d'être infiniment plus immorale et moins logique.

Elles, au moins, quand la prison du mariage leur déplaît, elles s'en échappent, le front haut, et plantent là hardiment leur mari, en revendiquant leur droit primordial à vivre libres. Ce qu'il y a d'abominable dans le cas d'Irène, c'est qu'elle réclame à la fois les droits de la liberté et les privilèges du mariage.

Elle court, de par son droit de femme libre, se livrer aux bras de son amant, et, quand elle sent tressailHr en elle le résultat, qui était à prévoir, je ne veux pas dire de la faute, puisque ce n'est pas une faute pour elle, mais de l'acte commis, que fait-elle ?

La voilà, cette femme, qui avait tant dit et répété que le partage était chose ignoble; qu'il était monstrueux qu'une créature libre se donnât à l'homme qu'elle n'aimait pas ; la voilà qui, dégringolant de ses magnifiques échasses, revient piteusement au lit conjugal pour faire de ce mari, qu'elle hait de si bon cœur, un paravent à sa trahison, un père à son fils.

Et si l'amant n'était pas mort? M. Paul Hervieu s'en est débarrassé en lui flanquant une maladie de poitrine. Mais tous les normaliens ne sont pas phtisiques. Supposez que Michel Davernier eût vécu, comme la chose était probable. Alors cette hautaine revendicatrice des droits de la femme aurait tout bonnement fait, comme tant d'autres, un ménage à trois.

Mais ne parlons plus de l'amant. Ce gênant animal s'en

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est allé prudemment dans l'autre monde. Irène demeure seule en face de son mari, n'ayant subi de partaf,^e qu'un court espace de temps. Cette personne, si superbement juchée sur ses grands principes, qui a une idée si haute de la dignité humaine, ment à toutes les minutes de sa vie, en laissant son mari aimer un fils qui n'est pas de lui. Et, quand le mari apprend de sa bouche la vérité (qu'il était si m'gent de ne pas lui dire), cette même femme, qui a déblatéré tout le temps contre le mariage et ses horribles obhgations, a le front de crier à son mari, qui parle de divorce :

— Ah î mais non, je suis mariée.

Il faut pourtant être conséquent en ce monde. Si elle se moque des lois du mariage, elle est mal venue à les invoquer.

Il est vrai qu'Irène pourra me répondre :

— Je m'en moque quand elles me déplaisent; je les invoque quand elles me servent. C'est de la logique, cela !

C'est, en effet, la logique de quelques femmes. Mais on m'accordera bien que l'idée de devoir en est parfaitement absente.

Le public est-il choqué ? Pas trop, à ce qu'il m'a semblé. Aux deux représentations où j'ai assisté, et une fois j'avais choisi exprès un soir de grande fête, celui de la Toussaint, j'ai trouvé le pul)lic très attentif, très sérieux, pas emballé, par exemple, ni même ému, et applaudissant peu. Mais au théâtre, à présent, on laisse volontiers ce soin à la claque.

La pièce, toute question de moralité mise à part, est plus curieuse qu'intéressante. Son grand défaut est d'être étriquée et sèche. Des cinq personnages qu'elle met en œuvre trois n'ont ni caractère, ni physionomie. L'amant

surtout n'a Tair d'avoir été mis là que pour être un ressort à l'action. C'est un être pâle et neutre qui ne fait que passer, et qui disparaît quand on n'a plus besoin de lui.

II ne reste que deux personnages qui sont toujours en présence : le mari et la femme ; l'un est une forte et vigoureuse création. C'est la figure la mieux tracée de cette comédie. L'homme est agaçant; mais il fallait qu'il fût ainsi. La femme, elle, il n'y a pas deux mots : elle est insupportable à toujours geindre, à toujours revendiquer, à être toujours dans le faux, avec un emportement désordonné. C'est une névropathe, qui aurait besoin de douches plutôt que de conseils.

Je ne puis me défendre d'un certain énervement quand je les vois sans cesse aux prises et se disputant pour des riens. Cette pièce, qui est pourtant si rapide, qui manque de tout développement et de toute échappée, qui n'est que la lutte courte d'une thèse et d'une antithèse, finit vite par être fatigante. Je ne donne que mon impression, bien entendu. Il n'en reste pas moins qu'il y a, au troisième acte^ une maîtresse scène, qui laisse espérer que M. Paul Hervieu, un jour, deviendra quelqu'un au théâtre.

4 novembre 1895.

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