LA LOI DE LHOMME
J'arrive enfin à la Loi de l'homme qui a été jouée à la Comédie-Française, — il y a huit jours. Si je l'ai relé^^uée à la fin de ce feuilleton, bien qu'elle ait ouvert la semaine et que la Comédie-Française doive avoir le pas sur les autres théâtres, ce n'est point du tout par malice. C'est que j'attendais, pour en parler, d'y être retourné une seconde fois, et je n'ai été libre que samedi soir.
Que voulez-vous ? J'étais étonné, inquiet. A la première représentation, j'avais été horriblement agacé, en écoutant la pièce de M. Paul Hervieu. Le lendemain, j'en avais pu lire un grand éloge chez la plupart de mes confrères. J'avais rencontré nombre de gens du monde, qui m'avaient dit : Mais non, c'est très bien ; vous étiez mal disposé. Xous sommes ravis.
J'ai donc voulu revoir cette Loi de V homme. Je l'ai revue, et je commence par reconnaître (ainsi que je le dois honnêtement) que je l'ai revue au milieu d'un public qui paraissait s'y plaire et qui l'applaudissait de tout son cœur. Pour moi, ce n'est pas ma faute, mais je ne peux pourtant pas écrire autrement que je ne sens ; je n'étais qu'agacé lundi dernier, je suis sorti exaspéré samedi soir.
Xon, je ne m'habituerai jamais à ce théâtre sec, sans dé-
veloppement de caractères, où les faits tombent nets et drus comme des coup? de trique sur des passions violentes et inexpliquées. Tout m'en paraît faux, voulu, concerté ; et si déplaisant, avec ses allures de thèse rogne I Ce ne sont pas des personnages que nous avons sous les yeux, mais des chiffres de théorème géométrique. Si vous tirez une ligne de A et que vous la meniez en ('... Mais voyons la pièce.
Le premier acte est une visible réminiscence de la Princesse Georges. Laure de Raguais, tout comme la princesse de Dumas, s'est convaincue, en le faisant suivre, que son mari la trompait avec M™^ d'Orcieu, une de ses amies intimes. Elle a forcé le coffret où il cachait ses lettres, pour se donner des armes contre lui. ]\Iaisles lettres étaient insignifiantes. Elle en est pour son équipée. Le comte, qui croit que le coup a été fait par un domestique, a mandé le commissaire.
Le commissaire arrive.
Vous vous rappelez la princesse Georges interrogeant sa femme de chambre et roulant dans sa tête des projets de vengeance. Quelle nervosité ! quelle passion ! Ah I c'est que celle-là c'était une vraie femme, amoureuse, ardente, avec des élans de passion et des retours de faiblesse. La Laure de M. ïïervieu, c'est une ligure algébrique.
Elle s'informe, près du commissaire, de la façon dont elle pourra pincer son mari et obtenir une séparation. L'homme de la loi la lui explique tout de travers, à ce que m'ont dit deux avocats. Mais, pour moi, ce n"est pas la question; je ne veux pas discuter ce point. Ce qui m'étonne, c'est son sang-froid dans l'ergotage.
Elle a près d'elle des amis M. et M'^'' Kerbel, un monsieur et une dame quelconques ; car dans les pièces de M. Hervieu, aucun personnage n'a de physionomie déterminée. Ce sont des li,2:nes ou des chiffres. Elle leur demande
de lui servir de témoin, le jour où elle fera surprendre son mari en flagrant délit d'adultère. Ils se récusent et elle s'écrie :
— Mais je suis donc abandonnée ! Oh ! la loi ! la loi faite par les hommes !
Mais, madame, tous n'avez qu'à prendre pour témoin le marchand de marrons et le commissionnaire du coin. Pour cent sous vous en verrez la farce. C'est inutile de crier comme ça pour si peu! La loi vous prêtera son secours, si vous le demandez sous les conditions qu'elle a prescrites, et qui sont à présent, en ces sortes d'affaires, les mêmes pour les liommes que pour les femmes.
Le mari arrive.
Et alors , tout d'un coup, sans explication , sans transition, rien qu'un ou deux mots dits par lui, elle se jette en ses bras, se câUne contre lui; puis l'interroge sur ses relations avec M"'^ d'Orcieu. Il nie, il jure même,
— Ah I vous mentez ! reprend-elle.
Elle se monte; le mari répond d'un ton péremptoire et aigre.
— Il n'y a qu'à nous séparer, est la conclusion ; oh ! une conclusion qui ne traîne pas. Car en cette pièce tout se fait en un tour de main, c'est du théâtre télégraphique; le théâtre du petit bleu.
— Mais vous savez que je suis maître de la fortune, objecte le mari. Si nous nous séparons, je puis ne pas vous donner un sou.
— Arrangez les choses comme vous voudrez ; prenez tout, mais laissez-moi ma fille.
Ce mari, on ne nous l'a pas expliqué. Il nous fait l'effet d'être le dernier des mufles. C'est elle qui a apporté la fortune ; car elle était riche et il n'avait que son titre en fait de dot. Enfin prenons les choses comme elles sont.
Au reste le premier acte n'est qu'un prologue. Il ferait presque une pièce à lui tout seul, une de ces pièces courtes et violentes comme le Théâtre-Libre en a donné la formule. Malgré les objections qu'il soulève, il s'écoute encore arec curiosité et même avec émotion. Il faut dire aussi que M'"^ Bartet a été vibrante de passion ; qu'elle a su allier à la netteté coupante de ses interi'ogatoires une admirable largeur de style. C'est vraiment une comédienne, celle-là, et une comédienne qui porte dans ces œuvi-es étriquées la grande allure dont elle a contracté l'habitude en jouant le vieux répertoire. Le Barg}-, qui est la correction et la sécheresse même, est fait justement pour représenter ces imperturbables et abominables clubmen dont le duc de Septmonts est le type.
Après le prologue nous avons le drame qui est divisé en deux pai'ties. Je ne sais pourquoi. Car il n'y en a qu'un, à vrai dire, et qui marche d'un train express : 70 kilomètres à l'heure.
Xous sommes chez M. Kerbel, aux bains de mer. Laure vient les y voir. Elle sait que son mari a une villa dans les en^'irons. Mais ce n'est pas pour lui qu'elle ^dent. C'est que, d'après les arrangements faits entre elle et M. de Raguais, elle doit lui donner sa fille un mois par an. Elle espère, en venant chez les Kerbel, voir quelques instants sa fille, qui voisine avec eux.
Tandis qu'elle cause avec ses vieux amis... et de quoi cause-t-elle ? de la loi qui opprime la femme. Ainsi elle était orphehne, n'entendait rien aux affaires ni au monde ; son tuteur l'a mariée à un homme qu'elle ne connaissait pas, et lui a fait signer un contrat de mariage qui a été désastreux pour elle.
Mais, madame, ça, ce n'est pas la faute de la loi; c'est celle de votre tuteur, de votre notaire, c'est un peu la vôtre
aussi qui avez accepté les veux fermés un mari qui ne vous épousait que pour votre fortune. La loi n'est pas si mauvaise que vous dites. Seulement, c'est à chacun de la connaître et de s'en servir.
On entend les claquements du fouet d'un mail-coach. C'est le comte qui arrive avec sa fille et les d'Orcieu. Laure se sauve dans une chambre à côté, recommandant (ju'on lui envoie sa fille aussitôt qu'on le pourra.
Après les premiers baisers, sa fille lui avoue qu'elle aime un jeune homme, et qu'ils se sont fiancés l'un à l'autre.
— Qui ? demande-t-elle anxieuse.
Ce jeune homme, c'est un ofiicier, André d'Orcieu, le fih de cette M™^ d'Orcieu qui a pris son mari à la mère.
Laure est furieuse et indignée.
Ahl pour cela, elle a raison. Il n'y a pas à dire : ce comte de Eaguais est un fier mufle, d'avoir laissé ces fiançailles se former sous ses yeux.
Elle supplie sa fille de rompre.
La pauvre fille le promet; mais, restée seule avec son André, elle se laisse toucher à ses larmes, lui renouvelle ses serments et retourne à sa mère, qui, à ce coup, laisse échapper la vérité.
Oh : que je souffrais pour M°^° Bartet. Elle criait ! Comment ne pas crier dans des scènes pareilles ? Elle va s'abîmer la voix; elle qui vaut surtout par la distinction souveraine d'un jeu fin et discret ! La voilà tombée dans desfureui's mélodramatiques qui ne touchent personne.'
Le comte arrive. Isabelle court à lui comme à son refuge.
— Ah: tu l'aimes mieux que moi! s'écrie la mère. Après ce que je t'ai dit... Oui, monsieur, je lui ai tout dit...
Le comte est dans uu mortel embarras. Car M. d'Orcieu, pressé par son fils, va venir intercéder pour lui près de la comtesse. M""^ d'Orcieu accourt à son tour; elle a peur d'un éclat et, à sa vue, la colère de Laure redouble et, comme elle redouble d'imprécations, M. d'Orcieu entre.
Tout cela rapide, iialetant, coup sur coup! Notez que nous ne connaissons ni M. ni M"'' d'Orcieu. Oui, cette femme qui est cause d'un si horrible grabuge, c'est la première fois que nous la voyons, et elle ne dit qu'une demi-douzaine de mots. Quelle singulière façon d'entendre le théâtre !
Enfin, voilà M. d'Orcieu.
Il presse Laure de céder ; il ne comprend rien à ces non répétés; il insiste tant et tant que Laure a bout de force :
— Mais vous ne voyez donc pas que je ne veux point donner pour mère à ma fille la femme qui m'a pris mon mari I
Le mot est lâché. Nous com'ons au dénouement. Il est bien extraordinaire, ce dénouement.
M. d'Orcieu dit, non en chibman sceptique et philosophe, mais avec de grands gestes et une voix de prophète : (( Le monde nous condamne à nous réfugier derrière des apparences. Je vais reprendre ma femme que je déteste à présent ; vous, monsieur, vous allez vous remettre en ménage avec la vôtre, et nous allons marier ces enfants, car ce sera une réponse aux mauvais bruits qui ont dû courir sur mon honneur. »
Et, comme les intéressés esquissent un geste de révolte, le voilà qui allègue son amour pour son fils ! Il fera tout pour son fils î Oh ! comme il aime son fils !
Remarquez qu'il n'a jamais été question de cet amourlà, et que le fils, que nous avons à peine entrevu, nous
PAUL HERVIEU -Jii
est aussi indifférent que le père I N'importe I M. crOrcieu l'adore.
On aperçoit les deux jeunes gens qui arrivent du fond de la scène.
M. d'Orcieu les montre d'un geste qui ne souffre pas de réplique. Tout le monde se sacrifiera donc pour qu'ils soient heureux.
Mais s'ils doivent vivre heureux, c'est donc que la loi, que M. Paul Hervieu appelle la loi de l'homme, n'est pas si mal faite ?
Tout l'éloge que je puis donner à cette œuvre, c'est qu'en effet on n'a pas le temps de s'y ennuyer et qu'à de certains moments on est pris d'une angoisse qui vous serre
le gosier.
22 février 1897.