LES REVENANTS
Je suis bien embarrassé pour parler des Revenants de Henrik Ibsen. Il est convenu que c'est un ouvrag'e de premier ordre, on nous le répète depuis huit jours sur tous les tons : on s'est récrié d'admiration au Théâtre-Libre, le soir de la première ; on a loué avec fureur la mise en scène d'Antoine et la façon merveilleuse dont sa troupe avait interprété l'incomparable chef-d'œuvre du Shakespeare norvégien. Tout le monde a l'air d"être d'accord, tout le monde se pâme à l'unisson. Dame I moi, que voulez-vous ? Cette unanimité m'inquiète et me désole. Il faut qu'on m'ait jeté un sort. Mais ici mon devoir est de donner mon avis et non celui des autres.
La vérité est que je n'ai pas compris grand'chose au chef-d'œuvre d'Ibsen et que, si je n'avais eu la précaution de lire la pièce avant de la voir jouer, je n'y aurais rien compris du tout. On s'extasie sur l'inimitable perfection de la troupe formée par Antoine. Quel naturel ! Quel sentiment ! Yoilà de vrais artistes : pas vieux jeu, ceux-là !
Jamais je ne pourrai admettre que des acteurs, qui ne se font pas entendre du public, soient de bons comédiens. J'ai perdu, pour mon compte, une bonne moitié de Ja pièce. Et qu'on n'aille pas me dire que c'est de ma faute, que je
deviens sourd. Autour de moi, personne n'en entendait davantage, et des personnes bien plus l'approchées de la scène que je ne le suis m'ont avoué que la meilleure part du dialogue n'arrivait pas jusqu'à leurs oreilles.
Antoine, qui n'a déjà pas de voix, parle de dos et tout bas. C'est son bonheur de remonter le fond de la scène, et là d'échanger à demi- voix avec son partenaire de longues conversations. Il paraît que c'est pour serrer la nature de plus près, comme si c'était plus nature de montrer son dos que son visage et de causer tout bas au lieu de parler haut et ferme. M"'' Luce Colas bafouille tout le temps : est-ce aussi parce que c'est plus nature ? M. Janvier mange ses mots dans sa vieille barbe, et M^^'' Barny elle-même, sauf dans quelques passages où il a absolument besoin de force, étouffe le son de sa parole, comme si elle était dans une chambre de malade.
Il n'y a que demi-mal quand l'action s'explique à peu près par les mouvements et la mimique des personnages en scène. Mais ici, c'est ce qu'on appelle en style de théâtre un dialogue posé. Les personnages s'analysent eux-mêmes, et le drame est tout entier dans la succession des pensées et des sentiments qu'ils expriment. Il n'en reste plus rien, si je n'en saisis que quelques bribes à grand'peine.
Je ne saurais trop insister sur ce point : au théâtre, il faut que le public entende. M. Antoine aura beau me dire (|ue les Revenants se jouent sous un ciel brumeux par un jour de pluie, que la tonalité grise d'un dialogue assourdi contribue à l'impression mélancolique (pii doit s'élever de la pièce. Toutes ces raisons me sont indifférentes. Il faut que moi, public, j'entende ; car je ne puis m'intéresser à la pièce que si j'entends le dialogue. Il est très vrai que, dans la vie ordinaire, on ne cause pas avec un ami de façon à être entendu de huit cents personnes. Mais comme au théâ-
tre on a convié ces huit cents personnes à entendre, il faut parler de façon à être entendu par elles. C'est une nécessité, c'est une loi, sans laquelle il n'y a pas de théâtre.
Si j'y insiste, c'est que mon observation va plus loin et porte plus haut que le Théâtre-Libre. Sur la plupart des scènes, et même à la Comédie-Française, on affecte, sous prétexte de naturel, de parler vite et bas. Je sais tel jeune homme à qui les novateurs disent, quand il répète un rôle de Molière : « Mon ami, n'articulez donc pas avec cette précision; c'est le vieux jeu. Cherchez le naturel. » Or, le comble du naturel, ce serait de n'être plus entendu du tout ; Antoine y touche.
J'en appelle à tous ceux qui ont assisté à cette scène. En est-il un qui eût suivi la pièce, si elle ne lui eût été contée au préalable dans les journaux, s'il n'eût eu connaissance de la brochure ? C'est ordinairement la représentation qui, dans les pièces de théâtre, éclaire les parties qui, à la lecture du texte, avaient paru obscures : cette fois, c'est la lecture qui a jeté sa lumière sur la scène.
Les Revenants me semblent plus faits pour être lus que pour être joués. Tout s'y passe en conversations, en questions philosophiques agitées et débattues par des gens qui ne prennent pas soin de les expliquer clairement. Chacun des personnages expose tour à tour son état d'âme, et ces âmes sont si extraordinairement différentes des nôtres qu'il nous est bien difficile d'entrer dans les sentiments qui les animent, de comprendre les mobiles qui les poussent. Nous nous avançons à tâtons dans ces consciences brumeuses.
M™^ Alving a épousé pour sa fortune un homme riche, qui était honteusement dissolu. Elle l'a pris en horreur, s'est sauvée un jour de chez son mari, est allée trouver le pasteur Manders, qu'elle aimait en secret, et lui a dit : <i Me voilà I je suis à vous. > Le pasteur était un homme
candide, attaché à ses devoirs, respectueux des convenances sociales ; il a fait de la morale à cette détraquée, il l'a ramenée à la maison conjugale, et lui a enjoint d'y rester : <c La créature humaine, lui a-t-il dit, n'a pas été mise au monde pour vivre heureuse, mais pour faire son devoir. »
Il a pu croire que son sermon avait porté ses fruits, car depuis lors M'"" Alving est restée en tête à tête avec son mari, qu'elle a gardé de tout scandale. Elle a écarté du foyer paternel son fils : elle l'a envoyé étudier à Paris la peinture, pour laquelle il marquait des dispositions, elle a perdu et enterré son mari, qui est mort comblé de bénédictions pour les bonnes œuvres qu'elle a faites constamment sous son nom. Dix ans se sont passés depuis ; elle a consacré une partie de sa fortune à bâtir un asile qui portera le nom de ce mari ; le jour d'inaugurer cet asile est venu, et c'est à ce moment que commence la pièce.
Manders doit présider la cérémonie, et le fils de ^I'"*^ Alving, Oswald, est revenu de Paris pour y assister. C'est alors que nous apprenons, par une suite de conversations curieuses, les dessous de cette histoire.
M. Alving est resté jusqu'à sa mort le débauché qu'il était. Sa femme a eu le courage de veiller sur ses orgies solitaires, afin que le scandale n'en transpirât point au dehors. Cet indigne mari avait pris pour maîtresse sa servante, dont il a eu plus tard une fille M™^ Alving a surpris un jour les deux amants, au moment où la femme de chambre, se défendant, disait à son maître : ce Finissez donc, monsieur le chambellan ; kissez-moi tranquille... » Elle a chassé la servante ; mais elle a gardé la fille, Régine, dont elle a fait une femme de chambre. C'est aujourd'hui une petite drôlesse, très effrontée, qui ne demande qu'à mal tourner. Elle a en elle du sang de sa mère, qui était une femme perdue. Elle ne sait pas qui est son vrai père ; car sa mère a
épousé, grâce à la dot que lui a donnée M. Alying, un menuisier, Engstrand, qui a reconnu l'enfant et qui vient de temps à autre la voir chez sa protectrice.
Cette Eégine vit donc sous le toit de M'"^ Alving et elle a déjà, dans son cœur pervers, jeté son dévolu sur le fils de la maison, qui vient de revenir et qu'elle ignore être son frère. Oswald, de son côté, l'a remarquée sans que sa mère se soit aperçu de cet amour. Cette mère ne se doute pas que l'inceste se prépare dans l'ombre.
Tout à coup elle entend, dans la chambre à côté, ces mots qui ont déjà si douloureusement frappé son oreille autrefois : (( Finissez donc, monsieur le chambellan, laissez-moi tranquille î y> C'est son fils qui lutine sa sœur.
— Oh ! les revenants ! s'écrie-t-elle, les revenants !
L'antique fatalité, sous les nouveaux noms d'hérédité et d'atavisme, plane sur cette maison. Oswald, né d'un sang vicié, est promis à la folie. Sa mère le voit avec terreur s'attarder devant une table chargée de liqueurs. Il n'a plus d'autre joie que de boire et de songer à l'amour. L'amour, pour lui, c'est cette plantureuse Régine. Eh î bien, qu'à cela ue tienne ! M™^ Alving veut que son fils soit heureux ; qui sait ? peut-être s'est-elle trompée en sacrifiant le bonheur, la joie de vivre, aux prétendus devoirs qu'impose la morale et qu'exige le monde. Elle fait monter du Champagne ; une bouteille, puis une autre, et son fils boit toujours, et il veut que Régine boive avec lui, et il parle avec ardeur de ses formes opulentes, et sa mère le laisse aller...
Dame ! moi, vous savez, tout cela me paraissait bien bizarre. Il est possible qu'en Xorvège les choses se passent de la sorte. Il y a décrits dans la littérature russe des états d'âme oîi je n'entre que malaisément, qui me sont même fermés. Il peut se foire qu'il y en ait de pareils dans la littérature norvégienne. Il me semble pourtant que je
comprends la plupart des personnages de Shakespeare.
Un incident arrête à temps la scène. Le feu (le même feu sans doute qui incendia Gomorrhe) dévore l'asile construit en l'honneur de son mari par M™'' Alving. Tout le monde court et n'arrive que pour assister au désastre qui est complet.
Au troisième acte, la scène reprend entre Oswald et Régine. Oswald lui çffre de l'emmener ; elle sera sa maîtresse ou sa femme à son choix; car à lui, Oswald, ce détail importe peu. Les choses sont trop avancées pour que ^I'"'* Alving ne rompe pas enfin le silence ; elle révèle aux deux jeunes gens le fatal secret. Ils sont frère et sœur.
Et alors... à mon inexprimable surprise, car tout le monde a eu l'air de trouver ce revirement naturel, Régine se tourne vers sa bienfaitrice : «: x\li ! vous avez fait de moi une femme de chambre ! Eh I bien, je m'en vais ; ma mère était une fille perdue, je serai une fille perdue comme elle. »
Son père légal, le digne Engstrand, vient d'ouvrir avec l'argent qu'il a soutiré, par de belles paroles, à ce grand innocent de pasteur, qui est le seul honnête homme du drame, mais un prud'homme imbécile, assez d'argent pour ouvrir un asile de charité à de jolies filles, où les matelots viendront chercher des consolations. C'est dans cet asile qu'elle va se rendre et qu'elle se donnera au premier venu, et, malgré les instances de M"'- Alving, elle sort en faisant claquer les portes derrière elle.
^ Je dois dire qu'à la lecture comme à la scène cette sortie de Régine me paraît inexplicable. C'est apparemment du norvégien! Oswald reste seul avec sa mère. La nervosité que nous avons remarquée en lui dès les premières scènes s'est exaspérée ; il se sent malade, il est crispé :
— Je ne puis supporter, dit-il à sa mère, la pensée de rester en cet état durant de longues années... de vieillir et d'avoir des cheveux gris. Et puis, si tu mourais avant moi I
Car cela ne se termine pas toujours par la mort. Les médecins appellent cette maladie un ramollissement du cerveau ou quelque chose d'approchant. Il me semble que cette expression résonne mélodieusement. Je suis toujours à me représenter de joyeuses draperies rouge cerise, quelque chose qui serait doux et délicat à caresser.
Et le voilà qui se promène fiévreusement par la chambre. Ah I si on ne lui avait pas enlevé Régine, elle lui aurait rendu le service dont il a besoin.
— Quel service? Ne puis-je te le rendre ?
C'est de l'empoisonner avec une dose de morphine qu'il tire de sa poche. Et la pauvre femme se résigne; elle promet, et il se calme.
Il tombe sur le fauteuil, affaissé ; il murmure d'une voix faible : ^( Le soleil ! mais donne-moi le soleil ! » Et tandis qu'elle s'arrache les cheveux, tandis qu'elle hésite si elle versera la morphine, il répète d'une voix d'enfant : « Le soleil î le soleil I »
Je ne nie pas l'effet d'angoisse. On l'obtient toujours au théâtre par un habile étalage du mal physique. C'est le corps qui parle au corps.
Les raffinés me font remarquer ce mot h soleil que jette le misérable fou, et ils me rappellent que le drame s'est ouvert par ces mots : ce Oh ! comme il pleut I >>
La pluie, disent-ils, a été comme la basse continue et mélancolique qui accompagne ce drame et en accentue la tristesse. Du soleil ! du soleil ! c'est le soleil qui manque.
Je vous avouerai que je n'ai pas tant d'imagination. Quand on me dit qu'il pleut au premier acte, c'est qu'il pleut; ce détail ne me touche pas autrement et je n'y pense plus dès que le drame s'engage. Je n'y pense plus, donc c'est comme s'il ne pleuvait pas. Car, au théâtre, il n'y a que ce qu'on voit qui existe.
Les Revenants ont été, à mon sens, fort mal joués, sauf par Antoine qui n'a que le tort de ne pas parler assez haut, mais qui a du pathétique. L'acteur qui fait le pasteur ne me paraît pas avoir compris un mot du rôle. Mais il faut bien que je me trompe, car je vois que je suis seul de mon avis, et l'on n'a pas raison contre tout le monde.
2 juin 1890.