‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 32 sur 47 · L ORAGE · texte numérisé non relu

L ORAGE

Il y a bien longtemps déjà que V Orage était connu des amateurs de théâtre. M. Durand-Gré ville, à son retour de Russie, où il était allé donner des leçons de français, en avait rapporté une traduction, qui n'a pas été, que je«ache, imprimée. Je l'ai eue manuscrite entre les mains. Je m'étais toqué de cette pièce , qui passe là-bas pour être le chefd'œuvre du théâtre russe, et qui compte des milliers de représentations, tant à ^Moscou qu'à Saint-Pétersbourg. J'aurais vivement souhaité qu'on nous la jouât. Durand- Gréville fit près des directeurs quelques démarches qui n'aboutirent point. On supposait que les Danklieff avaient dû épuiser tout ce que nous avions de curiosité à Paris pour les mœurs slaves.

Il y a quelques années, M. Legrelle entreprit de nous donner une traduction des principaux ouvrages dramatiques des écrivains russes. Il faut croire qu'il ne trouva point en France d'éditeur qui consentît à s'en charger. Car il s'adressa à une maison de Belgique, la maison Dullé-Phus,

à Gand. C'est de là que nous arrivèrent sous le titre général : Chefs-d'œuvre du théâtre russe, un certain nombre de fascicules. La publication s'est poursuivie assez longtemps ; mais j'ignore si je possède toutes les pièces qui composent cette collection.

Il va sans dire que l'Orage d'Ostrowsky figurait en première ligne parmi ces œuvres exotiques. M. Legrelle avait fait précéder cette pièce d'une excellente étude sur l'écrivain. Je relus V Orage dans cette traduction nouvelle; j'en causai avec les directeurs que la chose pouvait intéresser, mais sans plus de succès que n'en avait eu Durand-Gréville.

Mais si les directeurs faisaient la sourde oreille, d'autres gens de lettres se passionnaient pour l'œuvi'e. M. Oscar Métenier s'associait avec M. Pavlovski, afin de la traduire à nouveau. M. Pavlovski, en lisant le texte à notre confrère, lui donnait le sens de la plii'ase, lui expliquait chaque mot, dont il tâchait de lui faire sentir l'énergie Oscar Métenier cherchait dans la langue française un équivalent ; et c'est de cette collaboration qu'est sorti le drame que nous avons vu représenter à Beaumarchais.

Comment est-il allé s'échouer là-bas, là-bas, tout au bout de la terre ? Tous pensez bien que M. Oscar Métenier, qui est doué d'une ténacité rare, a frappé longuement et souvent à toutes les portes avant de se rabattre sur Beaumarchais. Il les a trouvées toutes fermées. Il contera probablement quelque jour dans une préface l'odyssée de son manuscrit promené de direction en direction.

Je vous ai déjà dit, il y a quelques semaines, que l'ambition du nouveau directeur de Beaumarchais, M. Moreneville, était d'attirer chez lui la bonne compagnie parisienne. Il ne suffit pas à son ambition d'être, dans ces lointains parages, un théâtre de quartier. Il vise les abonnés des

mardis efc des jeudis de la Comédie-Française. Quand M. Oscar Métenier, en désespoir de cause, lui parla de VOrage, M. Moreneville vit là un coup de fortune. Il allait de soi que la colonie russe, par curiosité, par sympathie, par patriotisme, ferait le voyage et emplirait la salle au moins les premiers jours. Les Parisiens parisiennant suivraient, et après eux la foule. Les journalistes, qui ont le tort de négliger Beaumarchais, seraient contraints de venir ; on aurait des comptes rendus : il y aurait du bruit autour de cette première représentation, et le bruit c'est la vie.

L'accord fut bientôt conclu entre le direcceur et notre confrère.

— Tout ce que vous voudrez, dit le directeur.

— Je voudrais bien d'autres acteurs que les vôtres, insinua Métenier.

— Choisissez-les vous-même et engagez-les. Commandez les costumes, arrangez les décors.

Tandis que se poursuivaient les répétitions, Oscar Métenier qui savait que je m'étais toujours vivement intéressé à la pièce, venait m'en donner des nouvelles. 11 se louait beaucoup du zèle que témoignaient et le directeur et ses artistes.

— Ils font de leur mieux, me disait-il.

Ce mieux, hélas! quand on en est venu au faire et au prendre, a été au-dessous de rien. Elle a été lamentable, cette représentation sur laquelle j'avais fondé de si belles espérances, et j'avoue qu'elle m'a un peu donné sur les nerfs, parce qu'en déshonorant une œuvre admirable, j'oserais presque dire : un chef-d'œuvre, elle en a rendu la représentation bien difficile sur un autre théâtre. Comment vaincre les préventions qui vont se former contre VOra(ie!

Le hasard m'avait placé à côté de Porel, qui était venu voir ce que donnerait la pièce à la représentation. Son in-

tention est de jouer pendant l'Exposition un ouvrage tiré du répertoire russe, et son choix s'est, je crois, porté sur le Rêvùor, de Gogol. Mais le Revisor est une comédie , et tout le monde a fait cette remarque, c'est que le rire n'est pas, comme les pleurs , cosmopolite. Ce qui fait rire à gorge déployée les Anglais nous laisse froid, et notre Molière est au moins dans la meilleure partie de son théâtre inintelligible à des Anglais. Il n'y a guère que le comique de situation qui puisse être senti partout également , et c'est de là que vient la vogue inouïe dont a joui Scribe dans les deux mondes. Il n'y a pas l'ombre d'une situation dans le Revisor, Le comique ne jaillit que de Tobservation de ridicules exclusivement russes. Xous amuseront-ils? J'en doute. Tandis qu'un drame qui prend par les entrailles fait pleurer un Eusse comme un Américain, un Français ou un Chinois.

Je plaidais la cause de V Orage. Mais ceux qui étaient plus spécialement chargés de la défendre semblaient avoir pris à tâche de la perdre. Porel s'est levé, longtemps avant la fin, et me serrant la main :

— Ce n"est plus la peine de rester, me dit-il.

Ce n'était plus la peine, en effet ; et je ne demeurais, moi, que par souci du devoir professionnel.

Je me plains souvent de l'effroyable pénurie d'actrices dont souffre le théâtre contemporain. Jamais je ne l'ai plus cruellement senti que l'autre soir à Beaumarchais. Il y a dans Y Orage trois rôles de femmes qui sont tous trois superbes : l'un d'eux même, celui de la vieille mère, est une merveille. Et voilà les artistes que l'on a trouvées pour les remplir I Xon, mais vous n'imaginez pas ce que c'était. J'ai quelque ennui à citer leurs noms parce qu'après tout elles se sont donné beaucoup de mal et ne demandaient pas mieux que d'être excellentes. Ce n'est pas leur faute. Mais

je ne saurais me défendre d'une réflexion générale : C'est donc là que nous en soimnes !

Dans ce Paris, où tant de jeunes femmes tournent autour des théâtres, désespérées de ne trouver ni engagement, ni rôle, toutes prêtes, disent-elles, à jouer si l'on veut pour rien et n'importe où, pourvu qu'on les voie et qu'on les puisse juger. J'ai tous les matins les oreilles rebattues de ces plaintes et de ces oifres; il ne se passe pas de semaine que je n'aie à consoler quelque génie méconnu. Voilà qu'on monte une pièce qui , certainement , quel qu'en doive être le succès, fera du bruit; il est vrai, c'est à Beaumarchais, mais la presse y viendra ; et toutes, oui, toutes me disent : (( Ah ! monsieur, je jouerais à la Glacière si j'étais sûre que la critique vînt m'y voir ! y> On devrait n'avoir que l'embarras du choix, et Ton en est réduit à prendre les personnes que nous avons vues I

Si vous saviez comme il est difficile de suivre une pièce ainsi interprétée et d'en deviner le sens, derrière le jeu des acteurs! Je connaissais pourtant bien V Orage; je ne le reconnaissais plus. Les artistes semblaient s'être donné le mot pour parler tout bas ; c'était sans doute en vertu des théories nouvelles. Comme dans la vie on ne force point la voix, comme on ne parle que pour être entendu de la personne avec qui l'on cause, il faut, puisque le théâtre est l'image de la vie, ne jamais hausser le ton et ne se point préoccuper du public.

A la bonne heure I Mais si le public n'entend pas un mot de ce qui se dit sur la scène, quelle raison a-t-il de rester au théâtre ? Xous ne protestions point, nous autres journalistes. Nous avons pris depuis longtemps notre parti de tout. Mais aux galeries supérieures, ils réclamaient bruyamment : (( Plus haut I criaient-ils ; on n'entend pas I » Et le fait est qu'on n'entendait rien. Il y a des scènes tout entières qui

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se sont jouées comme dans un rêve. On voyait, comme à travers un brouillard, des gestes vagues, dont on ne saisissait qu'à demi la signification, quelques sons perçaient la brume et arrivaient estompés à l'oreille. Ceux qui n'avaient pas lu la pièce n'ont rien dû y comprendre, et j'ai bien vu à de certaines interruptions qu'ils n'y comprenaient rien.

Il y a une scène d'amour qui est délicieuse : Katerina, une jeune femme exaltée et pieuse, s'abandonne avec remords aux bras de son amant, désolée de ce qu'elle fait, mais cédant à un entraînement irrésistible, souhaitant de mourir, la tête sur son épaule et reculant d"horreur à l'idée du châtiment qui punit le péché. Ce duo est célèbre en Russie; les acteurs l'ont si imparfaitement rendu, qu'il a été égayé par les lazzi des habitués de Beaumarchais.

A cette scène d'amour en succède une autre qui lui fait contraste. La sœur de Katerina est une petite délurée qui depuis longtemps a des rendez -vous, le soir, avec son amant. Tous deux sont déjà fatigués l'un de l'autre ; ils causent indifféremment de choses qui ne les intéressent point, ils bâillent, et l'amant chante pour se distraire. Quand ils se sont assis sur le banc, l'acteur s'est si maladroitement étiré les bras, avec un air de lassitude profonde, qu'un titi s'est écrié, de très bonne foi : <( Oh ! comme il est vanné! » Et tout le monde, sans en rien dire, pensait comme lui dans la salle, et Ton n'a rien compris du piquant de cette scène d'indifférence qui faisait pendant à un duo d'amour passionné et vrai.

Elle est bien jolie, la jeune fille qui joue cette sœur délurée, de la douce et poétique Katerina. Elle s'appelle M}^^ Xau. C'est la première fois que nous la voyons sur un théâtre. Elle doit arriver en droite ligne de Belleville. Le rôle est fort scabreux, puisque c'est elle qui arrange le premier rendez-vous de sa sœur, et qui l'y pousse, et qui monte

la garde autour. Il peut et il doit être sauvé par beaucoup d'enjouement et de grâce rieuse. Yarvara est une petite folle, qui ne sent pas la conséquence des choses. Elle était tenue de trop court par une grand'mère farouche ; elle a pris plaisir, s'échappant de ce joug, à bondir librement comme un chevreau lascif. Il faut bien que jeunesse se passe. M'"" Nau nous a fait de cette jeune fille ]a petite Xana de Coupeau dans VAssommair. C'est changer absolument le sens du texte.

Il y a dans V Orage un personnage épisodique qui y occupe une large place : c'est celui d'un ouvrier horloger, qui croit avoir inventé le mouvement perpétuel et qui profite de sa demi-instruction pour donner des conseils à tout le monde et railler les préjugés de ses compatriotes. Il est quelque peu raseur dans la pièce ; mais il n'est pas que cela, M. Legrelle le constate lui-même : Ostrowski a voulu, nous dit-il, nous montrer, sous le nom de Koulighine, comme un idéal du peuple russe, idéal tout relatif sans doute, mais que, dans la pensée de l'auteur, le vingtième siècle empruntera au dix-neuvième pour en dégager le bon grain et en tirer la race slave parfaite de l'avenir. Ce nom de Koulighine n'est, au reste, qu'une sorte de pseudonyme fort transparent. Si ce brave homme n'a jamais existé que dans l'imagination de l'auteur, il n'en est pas de même de Koulybin, sorte de Franklin ouvrier, dont la vie peut justement servir de modèle au paysan russe bien doué par la nature. Le personnage n'est donc pas tout à fait assommant ni ridicule. M. Moreneville, le directeur de Beaumarchais, qui s'était chargé du rôle, en a fait un simple Pécuchet.

Tous voyez par ces indications combien nous étions loin de compte. La beauté du drame est tout entière dans la curieuse analyse des caractères et dans la peinture exacte

efc pittoresque des mœurs de la petite bourgeoisie russe.

De cela il n'est rien resté, rien, absolument rien. Il a été impossible d'en rien voir. La fable du drame est quelconque et ne vaut pas qu'on s'y arrête. Kabanov, un Bovary des bords du Volga, a épousé une femme qui, au moins par les aspirations, lui est supérieure. Cette femme n'est pas heureuse à la maison. Son mari est bon pour elle ; mais ce mari est faible et il plie sous l'ascendant de sa mère, la teri'ible Kabanova^ qui a conservé les vieilles traditions de la famille russe. Elle veut que son fils lui obéisse; qu'au moment de lui dire adieu pour un voyage, il s'agenouille et lui baise la main. Quand la femme de Kabanov, au moment de quitter son mari, qui part en voyage, se jette dans ses bras, elle l'interpelle rudement : ce Pourquoi te pends-tu à son cou, lui dit-elle, éhontée que tu es ? Ce n'est pas à un amoureux que tu dis adieu. C'est ton mari, ton chef! Est-ce que tu ne connais pas les usages ? Salue à genoux I )>

La pauvi'e femme obéit : mais son être se révolte. Elle a rencontré un jeune homme, Grégoritch, personnage dont Ostrowsky a marqué le caractère en faisant suivre, sur le programme, son nom de cette mention : jeune homme haUllé comme il faut. Elle a cru voir en lui un être supérieur : elle s'est éprise, et de son visage, et de ses beaux habits. Jamais pourtant elle n'aurait rompu le pacte de la foi conjugale si elle n'avait été, en quelque sorte, jetée dans les bras du bellâtre par sa perverse petite sœur, pendant une absence du mari.

La faute commise, elle est dévorée de remords, et un jour dC orage... Ah ! que la scène est belle ! elle est si belle qu'en dépit du jeu des acteurs, malgré les mauvaises dispositions du public, elle a tout emporté î L'auteur, avec un art admirable, a ramassé une à une toutes les circonstances qui pouvaient peser sur la détermination de la malheureuse

LES ETRANGERS oJ7

et coupable Katerina. Elle est amenée, forcément, irrésistiblement, par une lente succession de petits faits qui, peu à peu, la jettent hors d'elle-même et l'exaltent, à se précipiter aux genoux de son mari et à lui dire : « J'ai péché ! » Et le mari... on n'a rien vu de cela l'autre soir, tant la chose était mal mise en scène; mais le mouvement est admirable. Ce pauvre Bovary, il préférerait ne pas entendre cette confession ; sa mère est là, et il redoute sa sévérité. Il se jette éperdu sur sa femme :

— Ne dis rien, lui dit-il tout bas, ne dis rien, tais-toi ! la mère est ici.

Et la vieille intervient aussitôt :

— Parle, maintenant que tu as commencé !

— Pendant dix nuits, j'ai péché.

Kabanov la prend à bras-le-corps, sanii-lote, lui ferme la bouche :

— Avec qui ? reprend l'impitoyable mère.

La sœur se jette, elle aussi, au-devant de la réponse.

— Tais-toi ! dit durement la vieille. Avec qui ?

— Avec Boris Grégoritch.

Un coup de tonnerre scande l'aveu, et la mère reprend :

— Eh ! bien, mon cher fils , vois-tu où mène l'indépendance ! Je te le disais ; tu ne voulais pas m'écouter et voilà le résultat !

On assure que W^"" Legault s'était prise de passion pour le rôle de Katerina et qu'elle l'eût joué si la Comédie- Française le lui eût permis. A vrai dire, je ne la vois pas bien dans ce personnage ; mais au moins faisait-elle preuve de goût. La situation est d'une nouveauté admirable et d'une pathétique extraordinaire. Je suis étonné que M™^ Sarah Bernhardt, la grande voyageuse, n'ait pas été séduite par cette œuvre puissante qu'elle doit connaître. Quel merveilleux rôle pour elle ! Il est vrai qu'il lui ftmdrait quatre

partenaires dont les rôles seraient aussi beaux que le sien. Aussi beau, mais pas pins. Celui de Katerina est si tendre, et d'une tendresse si résignée, si mystique ! Au dernier acte, elle a encore une entrevue avec son amant qui va partir. Elle lui demande pardon de Fesclandre qu'elle a foit :

— Je n'ai pas été maîtresse de ma volonté. Ce que j'ai dit, ce que j'ai fait, je ne me le rappelle pas moi-même.

Boris ne lui en veut pas; il lui dit qu'il est obligé de s'en aller bien loin, en Sibérie ; c'est son oncle qui l'envoie là-bas pour affaire de commerce.

— Emmène-moi avec toi, lui dit-elle.

Et comme il refuse, alléguant l'impossibilité :

— Pars ! lui- dit-elle, et que Dieu t'accompagne ! Xe te tourmente pas pour moi. Au commencement seulement, tu pourras avoir du chagrin, mon pauvre ami ;mais, là-bas, tu m'oublieras peu à peu.

Et quand on pense que ces clioses-îà ont été dites de façon à faire rire un public horriblement fatigué. La suite du dialogue n'est pas moins touchante. Boris demande à Katerina des détails sur sa vie depuis la scène de la confession. Elle lui conte que sa belle-mère est aff'reusement méchante pour elle.

— Et ton mari ?

— Mon mari î tantôt il est caressant, tantôt il se fâche; mais toujours il boit. Il me répugne; oui, il me répugne! Ses caresses sont pour moi pires que des coups.

— La vie est lourde pour toi, Katia.

— Oui, si lourde, si lourde, que mourir serait pour moi un soulagement.

Boris lui dit alors qu'il eût mieux fait de la fuir, mais qu'il ne pouvait se douter des conséquences, et elle reprend :

— C'est pour notre malheur que je t'ai vu. J'ai goûté peu de joie, mais du cliag-rin; ah! beaucoup de chagrin! Et combien m'en réserve encore l'avenir ! Mais pourquoi penser à ce qui sera ? A présent, je t'ai revu. On ne pourra pas m'ôter cela ; il n'en fallait pas plus. Je n'avais besoin que de te revoir; maintenant, je suis bien soulagée; c'est comme si une montagne me tomljait des épaules. J'avais toujours cru que tu m'en voulais, que tu me maudissais.

Boris, qui est un pauvre sire, sent le besoin d'abréger ses adieux ; il l'avertit qu'il est temps de se séparer.

— Attends encore un peu, lui dit-elle.

Elle a quelque chose à lui dire, mais elle ne sait plus quoi ; sa tête est si faible. Elle cherche longtemps en silence.

— Ah! oui, dit-elle, pendant ton voyage, ne repousse aucun mendiant ; donne quelque chose à chacun d'eux, et commande-leur de prier pour mou âme, pauvre pécheresse que je suis !

Il veut l'embrasser une dernière fois, elle le repousse doucement.

— C'est inutile ! assez... assez...

Et elle reste seule avec ses pensées, et le monologue que l'auteur lui met sur les lèvres ferait pleurer des pierres. On assure que W^"" Savina, une grande actrice russe, a, dans ce rôle, fait couler des torrents de larmes. Je n'ai pas de peine à le croire. Il est impossil)le de le lire en gardant les yeux secs.

11 mars 1889.

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