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LA DAME DE LA MER

Vous savez qu'il s'est formé, à l'instar du Théâtre-Libre, un assez grand nombre de sociétés particulières qui se sont donné pour mission d'ouvrir au théâtre des voies nouvelles, de révéler au public des noms inconnus ou de le familiariser avec les chefs-d'œuvre des littératures étrangères. Parmi ces sociétés de jeunes gens, l'une des plus actives et des plus amoureuses d'art est celle des Escholiers. Elle nous a convié cette semaine à entendre la première ou plutôt l'unique représentation de la Dame de la Mei\ pièce en cinq actes de

M. Heiirik Ibsen, traduction de MM. Chenevière et Johansen.

Xons devons beaucoup de reconnaissance à ces jeunes gens qui se donnent tant de mal pour nous ; une représentation de ce genre ne va pas sans grands frais, et ils n'ont point de recettes à espérer, puisqu'on ne vient chez eux que sur invitation. Il faut pour mettre sur pied un drame aussi important un bon mois de répétitions, et ceux-là seuls qui sont du métier savent quelles complications c'est que de réunir tous les jours sept ou huit artistes, appartenant à des théâtres différents, qui ne prêtent leur concours que par simple complaisance et peut-être aussi un peu par envie de jouer, devant la presse, un beau rôle qui les mettra en évidence. Oh! que les organisateurs de ces petites fêtes doivent être souvent tourmentés et agacés !

Il est donc juste, quelle que soit d'ailleurs l'opinion que l'on a sur le succès de leur tentative, il est juste de les en remercier et de témoigner également notre gratitude aux artistes qui ont bien voulu apprendre et étudier de près des rôles très longs et très difficiles, sans en attendre rien que l'approbation de quelques centaines d'amateurs.

Me sera-t-il permis, maintenant, de dire avec franchise que je ne comprends pas grand'chose aux drames d'Ibsen, en général, et en particulier à ceux qui sont symboliques ? Or. la Dame de la Mer est, parmi les drames symboliques de Henrik Ibsen, un des plus symboliques. Nous connaissions déjà ce drame par la lecture. Il se trouve au quatrième volume de la traduction qu'ont publiée MM. Chenevière e' Johansen du Théâtre de Henrik Ibsen. Nous le connaissions mieux encore par un ouvi'age de critique qui a pour titre : Henrik Ihseii et Je Théâtre contemporain, et pour auteur M. Auguste Erhard, ancien élève de l'Ecole normale et professeur à la Faculté des lettres de Clermont-Ferrand.

Je ne saurais trop recommander la lecture de cet ouvrage à ceux qui veulent connaître le dramaturge norvégien. J'y suis, à vrai dire, assez maltraité par mon jeune camarade ; mais moi, je ne me formalise jamais contre des critiques ou des répugnances qui me paraissent sincères, et celles qui ne le sont pas me sont parfaitement indifterentes. J'ai lu avec beaucoup de curiosité le livre de ^I. Auguste Erhard; je crois bien que, s'il avait vu jouer, sur un théâtre, quelques-unes des pièces sur lesquelles il se pâme, il rabattrait quelque peu de son admiration. Peut-être est-ce moi qui me trompe. Je me trompe en tout cas avec le pul:)lic.

J'entends avec le grand public, dont nous étions hier soir, au Théâtre-Moderne, quelques représentants, plongés dans un milieu d'ibséniens effervescents. Ces jeunes gens ont battu des mains, et je ne leur en veux point. Ils sont de bonne foi, j'imagine, pas tous assurément, mais la plupart, et croient dur comme fer aider à l'avènement d'un art nouveau. Ils sont persuadés qu'ils ont découvert un nouveau Shakespeare. Toutes les illusions, quand il ne s'y mêle aucun snobisme, sont respectables. Je demande pour les miennes la même condescendance que j'accorde aux leurs. L'avenir — et un avenir très prochain — dira qui de nous a raison. Mais si je ne pense pas les avoir confondus en leur parlant d'insanité, je souhaiterais qu'ils ne crussent pas m'avoir terrassé en me reprochant mon imbécillité sénile. Il paraît que je suis aujourd'hui l'oncle de toute cette jeunesse ; je regrette que nous vivions en un temps où les neveux traitent trop volontiers leur oncle de vieille ganache. Après cela, vous savez, il est loisible à l'oncle de n'en rien croire.

La Dame de la Mer est donc un drame symbolique. J'avais été prévenu par M. Auguste Erhard. Et bien

m'en avait pris de l'avoir lu d'avance. Car Ibsen n'explique jamais ses pièces qu'au dernier acte, quand il les explique. Il paraît que c'est l'usage en Norvège ; nous autres qui sommes des fils de la race latine, nous préférons qu'on nous mette d'abord au courant et qu'on nous dise, comme les montreurs de la lanterne magique : <i Vous allez voir ce que vous allez voir. » Avec Ibsen on va durant cinq actes à tâtons vers une étroite lucarne, d'où tombe un filet de lumière qui jette une lueur incertaine sur les ténèbres du sujet. C'est ce vague même, si je m'en rapporte aux néophytes, qui fait l'originalité et la beauté de l'œuvre. Moins on comprend, plus on admire; je crains bien de mourir dans l'impénitence finale.

L'héroïne du drame, EUida Wangel — écoutez bien ceci, car ce n'est pas moi qui parle, c'est M. Auguste Ehrard qui donne cette explication du symbole — EUida prétend que les hommes ne sont pas faits pour vivre sur la terre ferme :

— Je crois, dit -elle, que si les hommes s'étaient dès le début habitués à passer leur vie sur la mer ou peut-être dans la mer, nous serions à présent beaucoup plus parfaits que nous ne sommes ; non seulement meilleurs, mais plus heureux aussi.

— Mon Dieu ! lui réplique-t-on en souriant, le malheur est arrivé. Nous nous sommes une fois pour toutes trompés de chemin et nous sommes devenus des animaux terrestres au lieu d'être des animaux aquatiques. De toute manière, il serait maintenant trop tard pour corriger cette faute.

EUida répond avec gravité :

— Oui, c'est là une triste vérité, et je crois que les hommes ont ce sentiment. Et ils en portent en eux comme un repentir et un deuil secrets. C'est la raison la plus profonde de la mélancolie des hommes.

<( Ce dialogue (c'est toujours M. Auguste Ehrard que je cite), si on le prenait à la lettre, pourrait sembler légèrement absurde. Mais ce ne sont là que des manières de parler. L'homme né pour vivre dans la mer ou sur la mer, c'est l'homme né libre. La vie sociale a détruit sa liberté. L'animal terrestre regrette l'élément auquel il a été arraché. L'homme regrette l'âge d'or où tout ce qui lui plaisait était permis. Il a perdu la joie de vivre. La dame de la mer va nous dire à quelle condition il peut s'acclimater sur le continent et retrouver le bonheur... »

Mon jeune camarade d'école veut-il me permettre de lui faire observer qu'au théâtre, quand Ellida échange avec un de ses amis cette conversation qu'il ne peut s'empêcher de trouver lui-même ïèijeremenf absurde, le public, qui ne sait pas, lui, qu'il y a un symbole là-dessous, qui ne sait pas même ce que c'est qu'un symbole, la trouve parfaitement absurde et n'en comprend pas un traître mot. Moi, quand on me dit une chose sur la scène, je la prends argent comptant et n'y entends point malice; je ne viens pas dans une salle de spectacle pour deviner des énigmes. C'est à l'auteur à s'expliquer et à dire clairement ce qu'il veut que je sache.

Il n'y a rien de plus simple, symbole à part, que l'affabulation de la Dame de la Mer. Ellida, avant d'épouser "\Yangel, un homme veuf, père de deux filles, avait eu une amourette avec un matelot et s'était quasi fiancée à lui par un échange de bagues qu'ils avaient jetées ensemble à la mer. Le matelot était parti ; elle s'était mariée et avait gardé au cœur une secrète inquiétude de la foi promise et violée. Le matelot, qu'on avait cru mort, revient et réclame sa fiancée d'autrefois. Elle hésite entre l'ancien amour et ses devoirs d'épouse ; le mari l'emporte ; elle se jette dans ses bras ; c'est une vie nouvelle qui commence.

Vous le voyez ; c'est un thème qui dans notre littérature

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dramatique a passé lieu commuu. Mais toute cette histoire se teinte de symbolisme sous la plume d'Ibsen. Le matelot n'est plus un matelot ordinaire. 8a vie est pareille à la course des vagues ; c'est une sorte de Hollandais volant, un juif-errant des mers, comme le marin à qui songeait Edwige Ekdal dans son grenier, et qui représentait aussi l'immensité pour la petite amie du canard sauvage. Ainsi que le sombre capitaine du vaisseau fantôme, le matelot \ât en dehors de la société. Aucune des barrières qu'elle oppose à la libre expansion des vouloirs et désirs de chacun ne l'ar rête. Il a aimé ElHda ; elle lui appartient, et le jour où il touche terre, il vient la réclamer, sans se soucier du mari, qui, représentant la légalité, n'existe pas pour lui.

Ellida s'est donnée à son mari sans amour, pour avoir une position. Son consentement n'a donc pas été libre, et par cela même il ne compte pas. Quand le matelot revient, Ellida est attirée vers lui par une force invincible. Il a des yeux vert de mer, qui exercent sur elle une sorte de fascination.

— Oh ! ces yeux ! s'écrie-t-elle, ne me regardez pas ainsi. Et tout le temps de l'entrevue, qui se fait dans la nuit,

«lie se couvre le visage de son bras, criant et répétant î

— Xe me regardez pas ainsi.

Symbole à part, elle est hallucinée, ou hystérique, ou folle. Ça encore, je le comprendrais. ]\Iais le mari est là. Notez que le matelot a franchi d'un saut, pour entrer chez lui, la clôture du jardin. Il n'aurait, dans nos idées, qu'une chose à faire, ce mari, ce serait de flanquer l'intrus à la porte. Il écoute toute cette scène, en cherchant à se rendre compte scientifiquement de l'attrait singuUer de l'homme aux yeux verts. L'homme aux yeux verts est, s'écrie la femme, immense comme l'Océan. Mais lui, il nous a paru l'être comme la lune. Le matelot dit à la femme :

— Je te donne un jour pour réfléchir : demain, je reviendrai te prendre; sois prête; je t'emporterai.

— Xe sentez-vous pas, me disait un de mes voisins, ne sentez-vous pas là dedans un je ne sais quoi de mystérieux qui ravit ?

Je vois que le mari est un sot, la femme une aliénée et le matelot un fantoche de féerie. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela, ou, du moins, ces gens-là n'ont pas le crâne fait comme nous et il nous est impossible d'entrer dans ces sentiments si brumeux et si bizarres.

Non, vous n'imaginez pas la conversation qui s'engage, en suite de cette visite, entre EUida et son mari. Elle lui dit : <( Je ne vous ai jamais aimé, je suis pour vous une étrangère ; l'ancien fiancé me veut ; je lui appartiens. Car lui, je l'ai choisi librement. Vous pas. Rendez-moi ma parole. Il faut que je vous quitte. )>

Il ne resterait à un mari français qu'à la faire enfermer ou qu'à s'en aller trouver le matelot-fantôme et lui flanquer une forte raclée. Mais nous sommes en Norvège. Ce mari assiste au second rendez-vous que le matelot a fixé à sa femme. Oh I qu'il est spectral, ce matelot ! Comme sa voix est profonde et caverneuse. La femme y va comme au gouffre.

— Eh ! bien, lui dit son mari, je te rends cette liberté qne tu m'as demandée. Ya le retrouver, si bon te semble. Je te le permets.

— Bien vrai ? s'écrie la femme ! C'est du fond du cœur r

— C'est du fond du cœur.

— Je suis libre alors. Puisque je suis libre, c'est une autre affaire. Va-t'en, dit-elle au matelot ; et se tournant vers son mari : C'est toi que je choisis.

Et M.Auguste Ehrard ajoute en guise de commentaire : ce Mise à même 4e disposer de son sort, EUida veut en

pleine connaissance de cause être la femme de Wangel. De ce moment date son vrai mariage, un mariage librement contracté. Elle vivra heureuse, dans ce coin perdu où elle dépérissait auparavant, dans cette maison qui maintenant sera bien la sienne, sûre d'une affection que son mari a portée jusqu'à la plus heureuse abnégation.

« — Je commence à te comprendre peu à peu, lui dit "Wangel. Tes pensées et tes sentiments se traduisent en images et en représentations visibles. Tes aspirations , ta nostalgie de la mer, le penchant qui t'entraînait vers cet homme étranger, c'était l'expression d'un besoin de liberté qui s'éveillait et qui grandissait en toi. Pas autre chose. »

EUida a donc vaincu sa première nature. Elle a triomphé de son besoin d'indépendance et de son tempérament hostile à la règle. Elle accepte de vivre comme tout le monde, selon les lois et les usages établis. Mais elle ne se sentira pas diminuée par cette soumission, du moment qu'elle j a consenti.

Autour de ces trois personnages s'agitent ou plutôt causent et dissertent deux couples, Arnholm avec Bolette, Lyngstrand avec Hilde, qui disent et font des choses bien extraordinaires, à notre point de vue français. On me dit que tout cela est copié sur nature ; je le veux croire. Mais ce théâtre avec les mœurs exotiques quïl peint aura bien de la peine à s'acclimater chez nous. Il j a là trop de sentiments particuliers au pays et pas assez d'humanité générale.

W^^ Georgette Camée a rendu avec beaucoup d'art ce qu'il y a d'étrange dans les allures et dans le langage de l'hallucinée Ellida ; M'^"" Meuris est une Hilde très piquante et M""" Marie Aubry a donné de la grâce au personnage, d'ailleurs assez énigmatique, de Bolette.

Lugné-Poë était chargé du rôle cruel de Wangel, qui à

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force de bonhomie côtoie sans cesse le ridicule. Il s'en est tiré à force de conviction et de sérieux.

10 décembre 1892.

SOLXESS LE CUNSTRUCTEUR

L'Œuvre nous a donne cette semaine, aux BoufiPes-du- Nord, la première (et probablement unique) représentation de Solness Je Constructeur , drame en trois actes, de Henrik Ibsen, traduction de M. le comte Prozor. L'ouvrage était, selon la tradition du lieu, précédé d'une conférence, ou plutôt d'une lecture, qui a été faite cette fois par M. Camille Mauclair. M. Camille Mauclair a cherché à nous expliquer et à nous rendre clairs les symboles dont il nous a dit que la pièce d'Henrik Ibsen était pleine. J'avoue n'avoir pas très bien saisi les explications du conférencier ; mais je ne me suis pas arrêté à ce détail, pensant que le drame m'expliquerait l'exégèse.

Le fait est que le premier acte est assez clair, et n'étaient les commentaires du conférencier, il me semble que je l'aurais compris. Il s'agit d'un architecte, qui est devenu l'un des premiers dans son art. La vieillesse est venue ; il sent tout bas décroître ses forces et son génie, ou tout au moins sa puissance de production. Il fait travailler chez lui des jeunes gens ; il s'empare et se pare de leurs idées et de leur travail, c'est son droit de patron.

Tout en les exploitant, il est jaloux d'eux. Il a peur de les voir percer, s'élever, se faire un nom d'abord à côté, puis au-dessus du sien. Il v en a. un surtout qui l'inquiète : c'est Brovik, un garçon de talent, qui lui a remis des études sur un projet de construction. L'ambition secrète de Brovik est de faire la construction lui-même et d'y attacher son nom. Il doit se marier et le peu de renommée qu'il conquer-

rait ainsi lui assurerait le cœur de sa fiancée. Il envoie son père sonder le patron, car il n'ose le faire lui-même. Le vieil artiste l'envoie promener de la façon la plus désobligeante. (;)n n'est pas plus brutal et plus nerveux. On n'est pas plus égoïste non plus. Autour de lui, tout plie, tout s'empresse, sa femme l'entoure d'une admiration dévote. Kaîa, la fiancée de Brovik, qui est employée chez lui , à la comptabilité, raime silencieusement et lève sur lui, quand il la malmène avec sa rudesse ordinaire, des yeux de chien battu. Il n'a pas même l'air de s'en apercevoir : tout lui est dû.

Ce n'est pas un caractère aimable à coup sûr, mais c'est un caractère. Il est pris sur nature, il est marqué de traits précis. Il n'y a d'inquiétant dans toute cette exposition que quelques phrases obscures, d'où il paraît résulter que Solness croit aux miracles de la suggestion et qu'il a peut-être à la cervelle ce que les bonnes gens appellent un petit coup de marteau. Mais cela n'est pas encore sensible. Pas plus de symbole que sur la main.

Il entre dans la maison avec Hilde Wangel.

Je ne vous dirai pas au juste ce qu'est dans la réalité Hilde "Wangel, parce que je n'en sais rien. L'auteur a négligé de nous donner son état civil, les symboles n'ayant pas d'état civil à vrai dire. Hilde a vu un jour, quand elle était enfant, Solness au faîte d'une tour qu'il venait de construire y fixer le drapeau qui annonçait l'heureux achèvement du travail : il planait dans les airs, et d'eu bas tout un peuple lui battait des mains. Elle a emporté de cette vision radieuse un inoubliable souvenir. Elle a rêvé de tours d'une prodigieuse hauteur où Solness planterait des drapeaux aux acclamations de la foule. Elle vient donc chez Solness; elle lui demande l'hospitalité, car elle tient à voir son rêve se réaliser. Solness l'accueille et donne ordre à sa femme de lui préparer une chambre. La pauvre et modeste

Kaia pressent eu elle une rivale et s'éclipse humblement du bureau où elle écrivait; M'"*^ Solness jette sur la nouvelle venue un regard de détresse et obéit tristement.

Nous sommes en plein symbole : Hilde, c'est la femme perverse, quelque peu démoniaque, (jui aime à mettre la main sur le génie, qui le pousse aux extravagances, pour se prouver à elle-même l'empire qu'elle exerce sur lui, pour se donner la sensation exquise ou de son triomphe ou de sa chute. Je a'ous hasarde cette explication ; mais je ne suis pas bien sûr que ce soit la bonne. Car les symboles ont cet avantage ou ce défaut que chacun y peut, à sa fantaisie ou sebn son tour d'esprit, voir tout ce qu'il veut. W^" Wissocq qui jouait le rôle ne semble pas l'avoir compris de cette façon. Il n'y a pas dans son jeu ombre de perversité démoniaque. Elle a fait d'Hilde une gentille gamine, très délibérée d'allures et de langage, qui s'est toquée de l'idée d'avoir un spectacle amusant : Solness plantant un drapeau au sommet d'une tour, avec beaucoup de monde criant dans la rue. C'est peut-être elle qui est dans le vrai plus que moi, à moins que nous n'ayons raison ni l'un ni l'autre. Cruelle énigme I

Pour Solness il symbolise tous les vieux artistes qui ont passé l'âge de plaire et qui veulent quand même être aimés ne se souvenant plus des vers délicieux de Voltaire :

Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur.

Solness, vieux et cassé, montera, pour voir le visage d'Hilde s'éclairer d'un sourire, au haut d'une tour prodigieuse qu'il aura bâtie pour elle et tombera d'une lourde chute.

Mais, vraiment, est-il besoin de tant symboliser, ou, comme disait notre Rabelais, de se tant mataçrraboliser la

cervelle pour exprimer des vérités aussi simples et aussi vieilles que celle-là. Ce qui m'agace, c'est que lorsqu'on a écarté les nuages que ces grands écrivains Scandinaves assemblent et épaississent autour de leur idée, quand on arrive à cette idée, il se trouve que c'est le plus simple et le plus naïf des truismes ; et ce qui m'agace encore plus, c'est qu'après avoir fait cette découverte tous nos jeunes gens se pâment d'enthousiasme. Quel génie I quelle profondeur de pensée î Ah I ça n'était pas chose commode d'ouvrir le symbole et d'y pénétrer I Mais on en est bien récompensé ensuite ! On en rapporte cette vérité, d'une hardiesse si originale, qu'il faut savoir être vieux quand on est vieux.

Il est inutile de suivre acte par acte l'auteur, qui s'avance à tâtons vers le dénouement. De tous les ouvrages qu'on nous a donnés de Henrik Ibsen, celui-là est sans contredit le plus médiocre ; il est tout à la fois obscur et puéril. Le second acte n"est presque tout entier qu'une longue conversation entre Solness et Hilde. Je défie bien les plus subtils abstracteurs de quintessence de savoir, après qu'ils ont parlé, ce qu'ils ont voulu dire. C'est du pur galimatias. Il m'a semblé que le parti pris d'admiration à outrance avait été cette fois quelque peu déconcerté et qu'à certains endroits les applaudissements avaient faibli.

Pour moi, je ne cesserai de le dire : je suis fâché que des jeunes gens qui sont dévoués à l'art se donnent tant de peine pour nous apporter des œuvres qui ne s'acclimateront jamais chez nous, qui répugnent à notre génie fait de logique et de clarté, et dont nous ne pourrons même jamais rien nous approprier. Si l'on veut nous donner de l'Ibsen, qu'on choisisse au moins les œuvres qui sont vraiment supérieures. Mais Solness le Constructeiu\ les initiés eux-mêmes conviennent que c'est une des plus faibles productions du maître, un ou^Tage de vieillesse. A quoi bon, alors?

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La pièce a été jouée avec soin. Je ne saurais dire si les acteurs ont bien été les personna^-es d'Ibsen, parla raison que j'ignore ce que sont ces personnages. Après le premier acte, je j-encontre dans les couloirs un des hommes qui sont à Paris le plus au courant du théâtre allemand. Nous causons ensemble de la façon dont Lugné-Poë a compris le nMe du Constructeur.

— Sur les scènes allemandes, me dit-il, c'est une tradition : quand on joue de l'Ibsen, on s'applique à faire oublier au public que ce sont des hommes véritables, des hommes en chair et en os, qu'il voit s'agiter sur les planches; on fait peu de mouvements, presque point de gestes, et tous larges, hiératiques presque; on enveloppe toute la diction d'une mélopée lente, qui semble tomber de lè\Tes surnaturelles et symboliques. Yoilà Lugné-Poë quia fait de Solness im architecte grincheux et malappris, un mufle, comme on dit sur le boulevard. Passe encore pour le premier acte ; mais tout à l'heure, vous l'allez voir empêtré dans sa propre interprétation et incertain. Il ne s'en tirera pas ; c'est que Solness n'est pas un être vivant, c'est une abstraction ; c'est un symbole !

— Et, lui demandai-je, ça les amuse, les Allemands, le symbole ?

— Ils y sont moins réfractaires que vous. Mais ils ne vont pas au théâtre pour s'amuser. Ils mangent des saucisses et boivent de la bière entre deux symboles : ça les soutient.

9 avril 1894.

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