‹ Quarante ans de théâtre (volume 3)Chapitre 36 sur 47 · NORA OU LA 3IALS0X DE POUPÉE · texte numérisé non relu

NORA OU LA 3IALS0X DE POUPÉE

Le Vaudeville a donné pour ses abonnés du lundi et du vendredi Nora ou la Maison de poupée, drame en trois actes

de Henrik Ibsen, traduction de M. le comte Prozor.

Maison de pou})ée me semble être, de toutes les pièces qu'on a représentées devant nous, la mieux faite et la plus intéressante. Je ne crois pas, à vrai dire, qu'elle dût avoir un long succès à Paris, si on la jouait dans les conditions ordinaires. L'épreuve serait pourtant curieuse à tenter; mais on doit, pour le moment, n'en donner que trois représentations.

Le point de départ de la pièce est bien singulier et malaisément acceptable. Tous me direz que j'ai ou plutôt que le public a pour habitude de ne jamais chicaner les points de départ, quand l'auteur, une fois en route, tire de la donnée des situations pathétiques ou plaisantes. Mais ici cette donnée pèse sur toute la pièce; on y revient sans cesse; l'impossibilité en est sans cesse remise sous les yeux.

Xora a vu son mari Helmer condamné par les médecins ; s'il ne passe pas une saison dans le Midi, il est mort. Point d'argent à la maison. Elle s'arrange, à l'insu de son mari, avec un faiseur d'affaires, lui fait un billet et le signe du nom de sa mère. C'est un faux et un faux certain, car sa mère était morte deux jours avant la date du billet. Helmer est revenu guéri. Depuis lors, elle a rogné sur les dépenses de la maison pour payer les intérêts de la somme empruntée, sans que son mari pût s'apercevoir de rien. Il vient enfin d'obtenir un plus sérieux avancement ; la voilà plus au large. Elle pourra rembourser ; elle pousse un ouf de soulagement.

Mais il se trouve que le prêteur relève de l'administration dont Helmer vient d'être nommé directeur. Il demande je ne sais quelle place et menace Xora, si elle ne la lui fait pas obtenir, d'écrire à son mari une lettre où sa faute lui sera révélée.

Xora tremble et Xora se désespère.

Eb nous nous disons tous, à Paris tout au moins : Pourquoi Nora fait-elle tant d'atfaires pour si peu ? Elle n'a qu'à dire tout simplement la chose à son mari. Il n'y a pas de quoi fouetter un chat. La dernière personne qui puisse en vouloir à Xora de son imprudence, c'est Helmer, puisque c'est pour lui sauver la vie que cette imprudence a été commise.

Si nous ne faisions ces réflexions qu'au moment où le train chauffe pour le départ, il n'y aurait que demi-mal; mais elles nous reviennent à chaque instant, tout le long de la pièce, puisque tout l'effort du drame porte sur ce point : arrêter la fatale lettre qui révélera le faux à Helmer.

Une fois notre parti bien pris de cette critique, la comédie est ingénieusement aménagée, toute pleine de détails agréables. Henrik Il)sen a marqué de traits gracieux et charmants le bonheur domestique de Xora qui va être troublé par le spectre de Banco, je veux dire par l'apparition du prêteur. Il y a une scène où elle joue à cache-cache avec ses enfants qui est ravissante.

Le désordre de son esprit quand elle sent qu'il lui faut de l'argent ou que la lettre va être remise à son mari donne lieu à d'autres scènes, qui sont spirituellement imaginées. Elle a près d'elle le docteur Ranck, un homme fort riche, ami de la maison, qui a beaucoup vécu, et qui est si démoli, si démoli, qu'il parle couramment de sa fin prochaine. 8i elle s'adressait à lui, il prêterait bien la somme. Elle prend son courage à deux mains ; elle lui laisse entendre qu'elle a un service à lui demander ; mais comme l'autre lui dit pour l'encourager : a Je vous ai toujours aimée; je n'ai jamais osé vous l'avouer..., etc. », elle l'écoute, interdite, navrée. Comment demander de l'argent à un homme qui vient de lui faire cette déclaration ? Elle se lève toute droite, passe devant lui et se retire : •( Ah I c'est dommage I » dit-elle.

Le mouvement est délicieux. C'est la scène de M"'^ Pommeau avec Bordognon, dans les Lionnes 2^cinvres, d'Emile Augier ; elle est plus forte chez l'auteur français, plus délicate chez le Scandinave.

La lettre est là dans la boîte, où l'on dépose le courrier de la maison. Xora la voit ; rien ne serait plus facile à Nora que de casser le carreau et de subtiliser la lettre.

— Oh ! moi, m'a dit une Parisienne en riant, ce que j'j aurais donné un coup de coude î

Mais Nora n'est pas Parisienne. Elle cherche à détourner l'attention de son mari, à gagner quelques heures; et comme elle doit, le soir, danser la tarentelle dans une fête qu'on donne pour la nomination de son mari, elle lui offre,, pour lui seul, une répétition de son pas, et, la mort dans l'âme, elle danse et tourbillonne. C'est une jolie idée de vaudeville, et qui rappelle avec agrément les procédés de Scribe.

Rien n'y fait : la lettre tombe enfin aux mains d'Helmer, qui se retire dans sa chambre pour lire son courrier. Xora reste sur la scène, pâle, atterrée. Nous, nous reprenons notre antienne : mais pourquoi diantre n'a-t-elle pas tout dit à son mari, ce qui était si simple ? Il ne l'aurait pas mangée. Et même maintenant, il ne la mangera pas,- il n'y a pas de quoi avoir tant peur.

Il nous semble qu'elle a trop peur. Mais nous nous rappelons que Sardou jette souvent ses héroïnes dans des périls qui ne sont pas plus sérieux, et leur prête des frayeurs hors de toutes proportions avec l'objet, que nous nous prêtons complaisamment à ce jeu et que nous feignons de croire qu'elles tremblent pour de bon, afin de nous donner le plaisir de trembler nous-mêmes pour elles. Pourquoi ne ferions-nous pas pour Ibsen ce que nous faisons pour Sardou?

Helmer sort de sa chambre ; il est indigné, il est furieux, il accable Nora de reproches ; il la traite comme la dernière des dernières. Elle pleure, elle se jette dans ses bras, mais elle ne lui dit pas la seule chose qu'elle devrait lui dire, celle que nous attendons tous.

— J'ai eu tort ; mais c'était pour toi que je me suis compromise ; pour te sauver la vie, et je te l'ai sauvée. — Eh ! bien, payons ; il n'en sera que cela.

Comment Henrik Ibsen va-t-il se tirer de là?

J'avais beau connaître la pièce pour l'avoir lue, et surtout pour avoir lu les commentaires enthousiastes dont les journaux sont inondés depuis huit jours, je ne me doutais pas de l'effet de surprise, de stupeur que m'allait causer ce dénouement, à moi, comme au public. Car je l'observais curieusement le public des lundis du Vaudeville, qui est un public de payants, un vrai public. Je ne voyais que visages consternés.

Xora a passé un instant dans sa chambre ; elle rentre en costume de voyage :

— Je m'en vais, lui dit-elle, je te quitte ; je quitte la maison, je quitte mes enfants. Je ne veux plus les revoir.

Le mari la regarde étonné ; car lui, il pardonne, il aime.

— Tu ne m'as pas comprise, lui dit-elle. Tu m'as toujours traitée en petite fille, en oiseau jaseur, en poupée. J'ai une personnalité comme toi ; je m'en vais où je pourrai être moi. Tu ne me reverras plus.

Et elle part et le rideau tombe.

Mais il n'avait pas été question de cela dans la pièce que je viens de voir jouer ! Je cherche, efifaré, dans mes souvenirs. Je retrouve bien par-ci par-là quelques indications à ce sujet I mais comme je n'étais pas prévenu, je n'y ai pas pris garde ; ce dénouement me tombe sur la tête à l'improviste.

Et quel dénouement !

Ah ! alors, Xora était un symbole ! ïïelmer un autre symbole ! et le docteur Eanck un troisième symbole ! tous des symboles! Moi, je n'y avais va que des personnages de comédie. Enfm, donnée et dénouement à part, la comédie est vraiment très jolie.

C'est M"'' Réjane qui a joué Xora, en comédienne très habile, très sûre de ses effets, mais en Parisienne. Oh ! en voilà une qui n'est pas Scandinave ! Xous ne l'en aimons que mieux.

23 avrU 1894.

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