AUX LECTEURS
Voici notre tâche achevée.
Elle a été plus vaste et plus compliquée que nous ne l'avions prévu. Nous avons dû élargir le cadre que nous nous étions imposé.
La collection des Quarante Ans de Théâtre comprend huit volumes au lieu de sept, chiffre primitivement fixé. D'autre part, nous avions dessein de reproduire en annexe aux feuilletons quelques-unes des éludes que 8arcej a consacrées aux acteurs illustres du siècle et les articles de polémiques qui eurent, à divers moments de sa vie, un si profond retentissement. Xous avons reconnu la difficulté qu'il y avait à isoler ces divers morceaux. En effet, ils furent tous ou presque tous écrits à l'occasion du théâtre. Le critique du Temps ne se querella avec M. Sardou, ou avec M. Zola, ou avec M. Bergerat, ou avec Becque, qu'au sujet de leurs pièces. Il était donc logique d'insérer ces pages à leur place naturelle, c'est-à-dire de les joindre au chapitre réservé à chaque auteur. C'est ce qui a été fait. Et de même, le lecteur aura retrouvé au cours de certaines études générales et salué au passage comme de vieilles connaissances, les louanges accordées par Sarcej au mérite des comédiens éminents ou les vertes leçons qu'il infligea à leur vanité.
Xous pensoES avoir tenu nos promesses et rempli notre double engagement envers le public et envers la mémoire du maître feuilletoniste. Les huit volumes des Quarante Ans de Théâtre renferment ce quïl a produit d'essentiel, touchant cet art qui lui fut cher entre tous. Pourtant il manquait une pierre au monument que nous venons d'élever. C'est l'admirable lettre que Sarcey pubha en 1889 dans les Annales politiques et littéraires, et que nous reproduisons ci-après. Sarcey y développe les raisons qui le détournèrent de solliciter les suffrages de l'Académie française. Il pouvait s'y présenter avec les plus grandes chances de succès. Il y comptait des frères d'ai'mes, des camarades, qui s'étaient employés à lui en ouvrir les portes. I] repoussa leurs flatteuses avances. Les arguments qu'il invoque lui sont personnels et n'impliquent aucun blâme à ceux qui ne l'imiteraient point. Ils visent une situation qui était en quelque sorte unique dans les lettres. Sarcey n'eût pas aliéné son indépendance, en devenant académicien, non plus que les confrères qui avant lui portèrent ce titre ou qui le porteront après lui. Il le savait. Son refus n'en est pas moins honorable. Il témoigne d'une fermeté de caractère et d'un désintéressement auxquels ses éditem-s avaient le devoir de rendre hommasre.
Il nous reste à adresser à to]is les collaborateurs qui nous ont aidés dans ce travail et en particulier au digne successeur de Sarcey, à M. Gustave Larroumet, l'expression de notre reconnaissance. Et nous devons aussi un remerciement aux souscripteurs des Qua^^ante Ans de Théâtre, à ces amis de Sarcey qui lui ont prouvé leur sympathie. Nous le leur adressons de grand cœur.
Adolphe Brissox.
Voici la succession d'Emile Augier ouverte à T Académie. Quelques personnes qui ne sont pas les moindres dans cet illustre corps m'ont fait l'honneur de penser à moi et de m'inviter à courir les chances de l'élection. J'ai été, comme vous le pensez bien, profondément troublé et touché de ces ouvertures. J'ai longtemps hésité sur le parti qu'il y avait à prendre; ma résolution est arrêtée aujourd'hui, et si je prends pour confidents de mes incertitudes les abonnés des Annales politiques et littéraires ^ c'est que, de tous les journaux où j'écris, il n'y en a pas un seul où je me sente plus en communauté d'idées et de sentiments avec mes lecteurs. Je les tiens pour des amis, et j'ai plaisir à causer avec eux à cœur ouvert.
Je ne suis point de ceux qui prennent plaisir à cribler d'épigrammes faciles l'Académie française ; je n'en ai jamais parlé qu'avec déférence et estime. J'ai eu plus d'une fois dans ma vie occasion de secouer des académiciens ; j'ai toujours professé pour l'Académie un profond respect. C'est, avec la Comédie- Française, dans l'ordre des lettres, la seule institution qui rattache la nouvelle France à l'ancien régime et renoue, à travers la révolution de 1780, la chaîne des traditions. Elle jouit dans une partie du public lettré et dans tout le public bourgeois d'un prestige extraor-
diuaire. Les railleurs les plus déterminés sont bien forcés de convenir qu'après tout , si elle compte un petit nombre de non-valeurs, elle réunit les illustrations les plus éclatantes de notre pays : Alexandre Dumas fils, qui, après avoir blagué l'Académie, avait fini par s'y présenter, disait en forme de réponse à ceux qui lui reprochaient cette manière de palinodie : « Que voulez-vous ? C'est toujours amusant d'être d'une compagnie où l'on n'est que quarante. » Il aurait pu ajouter que, sur ces quarante, il y en a peut-être trente ou même trente-cinq qui ont un nom, qui font figure dans les lettres, dans les arts, dans l'éloquence, dans la politique, dans les salons, et que tous, même les inconnus, sont des hommes bien élevés, avec qui il y a plaisir à se rencontrer les jours de séance et à causer librement.
C'est là une thèse que je n'ai cessé de soutenir dans le journalisme. On m'a vu durant trente années, assidu aux séances de réception , écouter dans un coin qui est devenu le mien par tradition et que les habitués me réservent, les discours du récipiendaire et de l'orateur de l'Académie ; le soir, j'en rendais compte dans un journal, et je les lisais en conférence, tâchant d'y relever ce qui faisait honneur à la noble assemblée.
Je n'étais donc pas arrêté ni gêné, comme auraient pu l'être quelques-uns de mes confrères, par des déclarations comme celles qui ont échappé à M. Emile Zola autrefois et dont il se repent aujourd'hui, comme celles qu'a formulées à diverses reprises et avec un mépris hautain M. Alphonse Daudet. Je n'avais point, comme le fier Sicambre, à adorer ce que j'avais brûlé ; car je n'avais rien brûlé du tout. J'avais toujours considéré que le titre d'académicien est la plus belle et la plus enviable des récompenses que puisse souhaiter un homme de lettres.
Je ne pouvais donc qu'être flatté des bonnes dispositions
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que me témoignaient quelques iicadémiciens, qui me laissaient entendre que peut-être serais-je, parmi les concurrents éventuels, lun de ceux qui avaient le plus (jualité pour parler avec compétence d'Emile Augier et prononcer son oraison funèbre.
Franchement — je ne ferai pas avec vous de fausse modestie — je ne me croyais pas indigne d'un tel honneur. Quand il m'arrivait de jeter un regard en arrière sur ma vie, il me paraissait que trente ans de journalisme, durant lesquels j'avais semé tant d'idées justes dans un si grand nombre de feuilles publiques, pouvaient plaider pour moi et gagner ma cause près de juges se piquant de récompenser, sinon l'étendue et l'éclat, au moins l'inattaquable prol)ité du talent et un goût des bonnes lettres qui ne s'est jamais démenti.
Il y avait donc bien des raisons pour que je misse à profit les sympathies que Ton m'entr'ouvrait discrètement, et que je me présentasse aux suffrages de l'Académie. Je n'en fais pas le fier ; j'ai eu pendant quelques jours l'esprit très agité ; je n'ai pas dormi du bon somme qui m'était habituel. L'incertitude me tenait éveillé, inquiet ; c'est un cruel tourment de ne pas savoir ce qu'on doit faire.
Il n'y avait qu'un moyen pour moi de recouvrer le repos. C'était de prendre une décision ferme.
Elle est prise. Je ne présenterai pas ma candidature à l'Académie.
Xe croyez pas que ce soit par la crainte de la lutte. Je suis né polémiste, et j'ai l'instinct de combativité chevillé à l'âme. La perspective d'une bataille à engager m'exciterait au lieu de me décourager. Il n'y a d'amusant au monde que de se battre ; c'est un sport comme un autre que le sport académique, et je suis né joueur.
J'ai d'autres motifs.
Je suis dans le journalisme militant. Le hasard qui m'a poussé dans le sens où m'engageait mon goût personnel, m'a jeté dans la critique, où j'ai conquis lentement un certain renom. Je me suis éparpillé dans un grand nombre de genres : mais il est évident que c'est dans la critique dramatique que je me suis taillé le meilleur de ma réputation, et si l'Académie m'eût nommé , c'est qu'elle eût voulu honorer en moi le feuilletoniste du lundi , un des héritiers de notre glorieux prédécesseur Jules Janin.
Eh î bien, je ne me fais pas d'illusion. Il va sans dire que je ne me crois ni un sot, ni un cuistre, comme les jeunes gens qui parlent de moi affectent de le dire. Mais je sais fort bien que la qualité que le public estime en moi pardessus tout, c'est la sincérité.
Le jour où jai pris la plume en main, je me suis juré de toujours donner, sur toute œuvi'e passant sous mes yeux, un avis, bon ou mauvais, mais qui serait le mien ; et de le donner franchement, nettement, au hasard de ce qui en pourrait arriver. J'ai été fidèle à ce serment ; le public a fini par avoir foi en moi ; il m'a pris pour ce que je me donnais. Il a cru.
Je l'ai souvent dit : l'autorité en critique, c'est la confiance des autres. Cette confiance, je l'ai gagnée lentement, jour à jour, à force, non de talent, mais d'assiduité et de probité. Je recueille à cette heure le bénéfice d'une longue persévérance. On dit souvent de moi : C'est un imbécile ! c'est un idiot I c'est un crétin î c'est un vieux pion ! mais on ajoute : Il dit ce qu'il pense.
Je n'en veux pas davantage. C'est sur cette idée que j'ai donnée au public de ma parfaite bonne foi qu'est établie ma réputation et que repose mon autorité.
Je me souviens que — il y a bien des années de cela (je commençais à être fort connu sur le pavé de Paris), —
quelques amis me dirent que ma barbe noire me durcissait le visaf>-e et que je ferais mieux de la couper. J'allai chez un coiffeur qui me l'abattit. Je n'étais plus reconnaissable. Le lendemain, je rencontrai Gaston de Saint- Valry, un journaliste mort aujourd'hui, qui était un philosophe très sagace :
<( Tous avez eu tort, me dit-il, les Parisiens vous voient avec votre barbe ; il ne faut jamais qu'un homme célèbre les dérange de l'image quïls se sont faite de lui. »
Le mot me frappa. Je l'ai gardé comme principe de conduite. Si je me présentais à l'Académie, invinciblement, tous ceux qui ont dans ma sincérité la foi la plus absolue, inclineraient à penser que je subordonne ma critique aux nécessités de l'élection.
Tenez ! un exemple. On reprend une comédie de M. Camille Doucet. Moi, personnellement, j'aime assez ce genre, démodé à présent, qui me rappelle Colin d'Harle ville, une de mes admirations de jeunesse. J'en ai dit plus d'une fois et très librement le bien que j'en pensais. On a pu dire : Ce Sarcey a un drôle de goût ! On dirait à présent : Ah ! voilà, il a besoin de la voix de M. Doucet, et je perdrais tout mon crédit, et cette pensée me serait insupportable.
Il j a beaucoup d'auteurs dramatiques à l'Académie. Je sais que quelques-uns ne répugnent point à l'idée de me donner leur voix. Mais, moi, serais-je aussi à mon aise pour dire du bien ou du mal de leurs pièces ?
Je garderais sans doute ma liberté d'allures et aucun d'eux ne m'en voudrait, car ce sont des esprits supérieurs, et très exempts de ces petitesses.
On s'imagine dans le public qu'il faut à un critique une grande hardiesse pour dire d'une pièce de Dumas, qu'il trouve mauvaise, qu'elle est mauvaise. Mais point du tout, rien n'est plus aisé. Je sais que Dumas, s'il a un
moment de mauvaise humeur, en reviendra vite. Il est fort au-dessus de ces misères. Il n'y a guère d'homme au monde à qui j'aie été plus désagréable qu'à Sardou. Je le tiens en assez haute estime pour croire que, tout en me prenant pour un homme dont l'intelligence est fermée aux • belles œuvres, il voterait pour moi, s'il n'avait pas d'engagements antérieurs.
Le vrai courage, c'est de dire de la pièce sans importance d'un journaliste de deux sous ce qu'on en pense véritablement. Il vous en garde une haine implacable. J'avoue que moi, qui me suis fait une loi de la sincérité, j'ai quelquefois hésité à parler d'un vaudeville, c|ue j'aurais pu passer sous silence, le pubhc ne s'en souciant point : A quoi bon ? me disais- je, personne ne m'en voudra de l'oubli. Et je connais l'auteur; si je démolis son chef-d'œuvre, j'en ai pour six mois à être lardé tous les jours d'allusions désobligeantes ! Jamais je n'ai cédé à ces lâches suggestions, et j'y ai eu quelque mérite.
Il n'y en a point à critiquer Dumas, Feuillet, Pailleron, Sardou, Halévy ou Meilhac, ou d'autres écrivains de cette envergure. Ils vous en veulent un jour et vous tendent la main ensuite.
Ce n'est donc pas par la peur que j'aurais de les désobliger que je me retire de la lutte. Xon, c'est que je suis l'esclave de l'opinion. Le public croirait qu'une fois candidat, et plus tard, académicien, si je devais être nommé, je ne puis plus dire la vérité, que je ne la dis plus. Je perdrais la moitié de ma force.
J'ai déjà fait bien des sacrifices à cette opinion. J'ai, pour la conquérir, refusé tous les honneurs, quels qu'ils soient, qui sont comme les revenant-bon de ma profession : présidences, décorations et le reste. Je me suis tenu sévèrement à l'écart du monde, n'acceptant jamais une invitation
qui pourrait m'exposer à la nécessité de rendre gracieusetés pour gracieusetés; j'ai vécu comme un ours ; ours, il vaut mieux que je reste.
Si le journalisme, (|ue j'ai aimé presipie autant (jue l'Hcole normale, avait besoin de moi i)Our être représenté à l'Académie, peut-être aurais-je cédé à cette considération, ^lais il a pour représentant notre illustre doyen John Lemoinne, et j'en vois derrière moi deux autres, peut-être trois, qui se dirige lït doucement vers l'Académie et tiendront très brillamment la place que je leur laisse.
Je n'ai qu'une ambition : c'est que, sur ma tombe, on mette cette légende qui résumera ma vie :