MAURICE MAETERLINCK
PELLEAS ET MELISAXDE
Une société de jeunes gens amoureux d'art pur nous a donné, cette semaine, dans le jour, la première représentation d'un nouveau drame de M. Maurice Maeterlinck, Pellèas et Mèlisande. On nous avait prévenus que cette première représentation serait unique, car il eût été impossible, à Paris, dans cette ville d'idiots, ramollis par les spectacles que leur fournissent les Augier, les Dumas, les Sardou, les Meilhac et autres vaudevillistes, de trouver plus de mille ou douze cents adeptes capables de comprendre et d'admirer ce chef-d'œuvre belge. J'avais été compris dans le nombre des invités : non pas sans doute que l'on eût la moindre confiance dans mon intelligence ; je ne me flatte point de cette illusion ; c'est le Tem^is à qui l'on ouvrait, dans ma personne, les portes du sanctuaire. On nous considérait, moi et quelques autres sans doute, comme des profanes; on avait, au reste, pris la peine de nous avertir que tous ceux qui ne s'extasieraient pas à chaque scène, tous ceux qui s'arrêteraient un seul instant de vibrer d'enthousiasme, seraient de purs imbéciles et d'authentiques crétins.
Il ne devait y avoir, dans la salle, que des initiés et des néophytes. Er, de fait, le théâtre des Bouffes avait pris, ce jour-là, un aspect particulier : ce n'était pas un spectacle,
c'était un office auquel on allait assister. On avait pris un air grave, recueilli, mystérieux. Ce n'était plus la joyeuse animation des premières : on chuchotait à peine, dans l'attente d'un je ne sais quoi d'immense. Le rideau allait se lever sur un au-delà maeterlinquois.
Il se lève ; les lumières s'éteignent ; il fait à peu près nuit dans la salle. La scène est à demi éclairée d'une lueur crépusculaire. Nous entendons derrière la toile de fond des cris de femmes qui demandent qu'on leur ouvre la porte. Le portier parlemente quelque temps; il se décide à ouvrir. Les femmes entrent ; ce sont des servantes qui déclarent qu'elles viennent laver le seuil et le perron.
— Apportez l'eau, disent-elles, apportez l'eau.
— Oui, répond le portier, versez l'eau, versez l'eau, versez toute l'eau du déluge; vous n'en viendrez jamais à bout.
Et le rideau tombe. Quelques jeunes gens partent pour applaudir; mais les initiés leur imposent silence. Ces applaudissements troubleraient l'émotion; cette émotion a quelque chose d'hiératique comme celle que les. fidèles éprouvent à la messe, quand le prêtre leur montre l'ostensoir.
Je me tais aussi, mais c'est plutôt chez moi de l'ahurissement.
— Yous avez l'air de ne pas comprendre, me dit obligeamment ma voisine ; c'est du symbolisme.
— Ah ! c'est un symbole ?
— Oui, ces servantes qui demandent de l'eau pour laver le perron, et le portier qui leur répond que toute l'eau du déluge ne le laverait pas, préparent votre esprit aux crimes extraordinaires qui vont se commettre dans cette maison. Il y aura du sang et
La mer y passerait sans laver la souillure.
— Mai? il n'y en a pas encore de sang !...
— Puisque c'est un symbole î on a l'intelligence ouverte au symbole ou on ne l'a pas. Vous ne Tarez pas.
— Mais, continuai-] e tout bas, tout bas, pour ne pas déranger rémotion, pom'riez-Tous me dire, puisque vous paraissez si au courant, pourquoi chaque personnage répèle toujours deux fois le même membre de phrase ou le même mot. Ainsi le portier, quand il a dit : « La porte grince, » ajoute : (c La porte grince, » et il continue : Comme elle crie! comme elle crie!... Elle est ouverte, elle est ouverte. Et les servantes ne manquent pas de dire deux fois aussi : Apportez l'eau ! apportez l'eau ! Est-ce un procédé, un tic de Maeterlinck ?
— Ce qui serait tic ou procédé chez tout autre, est une beauté de plus chez Maeterlinck. Maeterlinck veut vous donner une impression de naïveté; ses personnages flottent dans l'irréel ; ils ne parlent pas; c'est^ne sorte de bal- Ijutiement enfantin. Vous allez voir tout à l'heure Mélisande; elle, c'est une autre affaire : elle répète trois fois chaque mot. Elle ne dit pas, comme vous ou moi, qui vivons dans le réel : « Je me suis enfuie, » mais bien : « Je me suis enfuie, enfuie, enfuie. » Cela est très bien; il faut Fadmirer.
— Ah ! il faut l'admirer ?
— Aimez-vous mieux être traité d'imbécile et de crétin ? Chut ! la toile se relève.
— Fichtre ! ne dérangeons pas l'émotion.
La scène est toujours plongée dans l'obscurité ; la salle également. On est bien plus recueilli, quand on ne voit pas clair. Je découvre, en m'écarquillant les yeux, une jeune fille assise au bord d'une fontaine et qui semble pleurer. Entre un chasseur, qui conte qu'il s'est égaré. Il aperçoit la jeune fille ; il apprend d'elle qu'elle s'est enfuie, enfuie,
enfuie. Mais d'où s'est-elle enfuie? Elle ne le die pas ; pourquoi s'est-elle enfuie, enfuie, enfuie? Elle ne veut pas le dire et nous ne le saurons jamais. Elle avait, à ce qu'il paraît, une couronne d'or sur la tête ; car elle l'a laissée tomber dans l'eau ; le chasseur lui propose de l'en retirer. Elle n'y consent point. Il lui propose, la trouvant belle, de l'emmener avec lui.
— Où allez-vous donc ? lui demande-t-elle.
— Je ne sais pas, répond-il ; je suis perdu aussi.
C'est la fin du second tableau; le premier avait duré deux minutes ; celui-ci en a duré trois ou quatre. Je me tourne timidement vers mon cornac.
— Qu'est-ce que cette Mélisande, sur laquelle on ne nous donne aucun renseignement ?
— Mais si l'on ne vous donne aucun renseignement sur elle, c'est que vous n'en devez rien savoir. Mélisande n'est pas une personne particulière, c'est un être symbolique...
— Et qui flotte dans l'irréel ?
— Allons ! je vois que vous commencez à comprendre. Ça va déjà mieux.
— Il y a tout de même quelque chose qui me chiffonne encore : c'est qu'au théâtre les êtres symboliques sont représentés par des acteurs en chair et en os et que l'on est obligé de donner une forme à l'irréel.
— Oh ! si peu ! si peu ! on vous plonge exprès dans une demi-obscurité ; tous les costumes sont de teinte neutre, tous les visages s'estompent dans une tonalité uniformément grise ; remarquez encore : les acteurs psalmodient leur rôle.
— Oui, et même ce parti pris de mélopée perpétuelle m'agace considérablement, je l'avoue.
— C'est que vous n'êtes pas encore au point. Vous aurez
bien de la peine à vous défaire de vos préjugés : vous venez au théâtre pour y être intéressé, amusé ou touché : c'est le -^ieux jeu, cela ; on y vient communier sous les espèces du symbolisme. Le théâtre, dans la nouvelle école, est un mur sombre derrière lequel il se passe quelque chose de mystérieux. Vous apercevez par intervalles, à travers une fente, une ombre qui se coule en murmurant des mots énigmatiques ; vous devinez le reste. Mélisande , c'est la femme en soi ou, plutôt, l'amour en soi, qui traîne après soi quelques joies courtes et beaucoup de malheurs. Elle s'appelle Mélisande parce qu'il n'y a pas moyen de ne pas lui donner un nom ; c'est une des fâcheuses nécessités de cet art inférieur qu'on nomme le théâtre. Mieux vaudrait qu'elle flottât, être irréel, dans l'irréel.
— Ça serait encore plus gai, en effet. Il faut croire que, dans cette école, on est plus indulgent et moins avare de détails précis et caractéristiques pour les hommes que pour les femmes. Car on nous a appris que le chasseur qui s'appelle Golaud est le petit-fils du vieux roi Arkel, qu'il est veuf et que déjà ses tempes ont blanchi.
— Oui, mais vous ne saurez jamais dans quelle contrée est situé le royaume du vieil Arkel. Il habite un antique château très sombre, entouré de grandes forêts obscures et bâti sur de profonds souterrains, d'où s'exhale une odeur de mort. C'est tout ce qu'on vous en apprendra jamais, et vous n'avez pas ]>esoin d'en savoir davantage.
Le rideau se relève ; il fait toujours nuit. Je commence à m'y haliituer; on se fait à tout. Golaud, dans l'intervalle d'un tableau à l'autre, a épousé, sans l'aveu de son père, Méhsande, qui est devenue la belle-mère de son petitgarçon Yniold. Le vieux roi a pardonné : Golaud a ramené sa femme au château, où tous deux ont été bien reçus et par son aïeul, le vieux roi Arkel, et par sa mère Geneviève,
et par son frère, beau jeune homme qui a nom Pelléas.
Pelléas entre en scène ; je vois poindre le drame.
Ce drame, mon Dieu ! je puis vous le dire tout de suite, il n'est pas d'une invention bien nouvelle. Ce sont les amours incestueuses d'une femme mariée avec son beaufrère ; l'époux outragé surprend les coupables, tue l'un et blesse l'autre qui meurt peu après. ^lais le sujet importe moins que la façon dont on le traite.
Vous rappelez-vous dans les poésies de Casimir Delavigne... Comment le nom abhorré de ce pauvre Casimir Delavigne peut-il venir sous ma plume, le jour où elle a l'honneur d'écrire celui de Maeterlinck ? Je fais toutes mes excuses pour cette incongruité à la jeunesse de mon pays... Mais enfin, puisque le mot en est lâché, vous rappelezvous la petite poésie qui a pour titre : les Limbes :
Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité ; Ils se couronnent sans gaîté
De fleurs nouvelles ; Ils se parlent, mais c'est tout bas; Ils marchent, mais c'est pas à pas; Ils volent, mais on n'entend pas
Battre leurs ailes.
Le souvenir de ces vers délicieux m'est remonté à la mémoire en écoutant scène après scène la pièce de Maeterlinck. On éprouve à la longue une impression à peu près pareille à celle qu'a essayé de caractériser Casimir Delavigne.
Mélisande et Pelléas savent à peine s'ils s'aiment, tant cet amour est éthéré, diaphane , d'une mélancolie éparse et fluide. C'est par des indications brèves et fuyantes que Mélisande laisse échapper le secret dont elle n'a pas même conscience.
Pelléas est obligé par une circonstance quelconque de quitter le château, de s'exiler. Tous deux, la veille du départ, regardent tristement la mer et le vaisseau qui va l'emporter.
— Oh I pourquoi partez -vous ? lui demande-t-elle innocemment, de son petit ton navré.
Ce n'est qu'un mot ; il suffit pour nous avertir. L'intérêt commence à naître, car nous entrons dans le monde réel des passions se choquant l'une contre l'aatre. Les personnages peuvent être encore symboliques ; ils peuvent encore se mouvoir dans un milieu fantomatique et irréel ; c'est déjà quelque chose d'avoir des faits, qui soient des faits, et des faits tangibles. Maeterlinck aura beau les enveloppe]-, les ouater de nuit et de silence, ils tireront les yeux et soutiendront l'attention.
Xous avons une entrevue de Pelléas et de Méhsande au bord d'une fontaine, dans le parc. Cette scène ne nous est pas absolument inconnue ; c'est celle de Perdican et de Camille dans On ne liadîne pas avec V Amour. Camille jetait sa bague dans l'eau ; Mélisande y laisse tomber, en badinant avec lui, son anneau de mariage. La différence des deux scènes, c'est que l'une est écrite dans un style de bébé et l'autre avec une poésie admirable :
— Ma bague î s'écrie Méhsande... Oh ! oh! elle est si loin de nous ! Xon... non... Ce n'est pas elle... ce n'est pas elle... Elle est perdue, perdue, perdue... Il n'y a plus qu'un grand cercle sur l'eau... Qu'allons-nous faire ? qu'allons-nous faire, maintenant ?
Si la Camille de Musset balbutiait ce même parler enfantin, les admirateurs de Maeterlinck hausseraient les épaules ; mais du moment que c'est du Maeterlinck, il n'y a plus qu'à s'incliner.
A l'acte suivant, Golaud, causant avec Méhsande qui lui
répète sans cesse de sa voix dolente : a Je ne suis pas heureuse ! je ne suis pas heureuse ! » s'aperçoit qu'elle n'a plus son anneau, et, comme elle lui avoue qu'elle l'a perdu dans le bassin, sans lui dire en quelle compagnie, il lui donne ordre d'aller le chercher tout de suite :
— Tout de suite ! interroge Mélisande, dans l'obscurité?
Je me demande pourquoi elle fait cette objection. L'obscurité est continue dans la pièce, ses yeux ont dû s'y accoutumer.
— Tout de suite, répond le mari. Yas-y, vas-y avec n'importe qui. Mais il faut y aller tout de suite, entends-tu. Dépêche-toi ; demande à Pelléas d'y aller avec toi.
— Pelléas ! mais Pelléas ne voudra pas I
— Pelléas fera tout ce que tu lui demandes. Je connais Pelléas mieux que toi. Yas-y, vas-y, vas-y, hâte-toi. Je ne dormirai pas avant d'avoir la bague.
— Oh ! oh ! je ne suis pas heureuse î je ne suis pas heureuse ! je ne suis pas heureuse !
Et le rideau tombe. Je me penche vers mon obligeant voisin :
— Ça, lui dis-je, c'est un symbole ; mais ces symboles-là, je les comprends aisément. M. Maeterlinck veut nous signifier par là que les maris sont tous des niais, qui ne voient rien de ce qui crève les yeux à tout le monde, et qui jettent eux-mêmes leurs femmes au bras de l'amant.
— Ehl mais, me dit-il, voilà que vous commencez à mordre au symbole!
— C'est que j'ai vu jouer beaucoup de vaudevilles.
Pelléas et Mélisande vont ensemble, dans la nuit, chercher la bague. Ils pénètrent dans une grotte très profonde. Tout à coup, la lune déchire les nuages, et ils aperçoivent, à sa lueur, trois vieux pauvres à cheveux blancs, assis côte à côte, se soutenant les uns et les autres, et endormis
contre un quartier de roc. A la vue de ces trois mendiants. Pelléas recule et dit à Mélisande :
— Allons-nous-en ! Xous reviendrons un autre jour.
Le rideau tombe. Je regarde, effaré, mon voisin qui demeure impassible :
— Est-ce que c'est un symbole, le trio des pauvres endormis ? Pour le coup, je ne comprends pas celui-là.
Il pose mystérieusement un doigt sur sa bouche :
— Chut! me dit-il. Vous ne le comprenez pas ; je ne le comprends pas non plus ; ils ne le comprennent pas davantage... personne ne le comprend.
— Sauf M. Maeterlinck, j'imagine?
— Pour qui le prenez-vous ? Maeterlinck ne le comprend pas non plus. C"est le triomphe du symbole. Rappelez-vous le mot du baron dans On ne Imcline jjcis avec V Amour , que Maeterlinck a beaucoup lu et beaucoup imité, montrant en cela qu'il est un génie tout à fait original. Le baron parle des femmes : « Je les connais, dit-il, ces êtres charmants et indéfinissables : jetez-leur de la poudre aux yeux ; elles les écarquilleront pour en gober davantage. » Eh! bien, il en va de même pour les amis de Maeterlinck : plus on leur jette de symbole dans la bouche, plus ils l'ouvrent pour en avaler davantage.
— Va pour les trois pauvres, lui dis-je, résigné. Maeterlinck nous a donné une seconde édition de la bague
perdue à la fontaine ; il nous réédite, avec le même goût d'originalité, la scène du balcon de Roméo et Juliette. Mélisande est à sa fenêtre, arrangeant ses cheveux pour la nuit. Car il fait nuit sur la scène et dans la salle, ut œquum est. Pelléas passe sur le chemin, la voit dans le cadre de la croisée et se met à causer avec elle.
Il lui demande de lui donner la main : mais la fenêtre est trop haute pour que cette main descende jusqu'à la
sienne. Les chevenx de Mélisaiide se déroulenfc et Pelléas les saisit, les l)aise, s'en enveloppe. On entend un bruit de pas ; Mélisande veut se relever ; mais les cheveux, accrochés aux branches des arbres, l'empêchent de relever la tête. C'est Golaud qui arrive et leur demande ce qu'ils fout là, et comme ils sont fort embarrassés de répondre :
— Vous êtes des enfants, leur dit-il; Mélisande, ne te penche pas ainsi à la fenêtre ; tu vas tomber. Yous ne savez pas qu'il est tard ? Il est près de minuit, ne jouez pas ainsi dans l'obscurité. Yous êtes des enfants...
Et, riant d'un rire nerveux :
— Quels enfants ! ajoute-t-il, quels enfants !
La scène est assez joliment faite ; mais comme toute cette psychologie est sommaire ! Je sais bien ce que me diront les admirateurs de Maeterlinck : c'est intentionnellement qu'elle est sommaire. Eh ! bien, je le regrette ! Je préférerais à ces silhouettes qui projettent sur le rideau d'une lanterne magique des gestes soi-disant suggestifs une étude de caractère ou de passion.
Nous touchons à la scène qui me paraît être la plus nouvelle dans ce drame : Golaud, tourmenté de soupçons, interroge le petit Yniold, son fils, qui, la plupart du temps, demeure en tiers dans les entretiens de ]\Iélisande, qu'il appelle petite mère, avec Pelléas. Il lui demande si on ne l'écarté pas quelquefois, ce qu'ils disent, ce qu'ils font en sa présence; l'enfant répond, sans trop comprendre le sens caché de ces demandes, mais avec un vague soupçon qu'elles cachent quelque mystère.
La fenêtre de la chambre de Mélisande s'éclaire. Mais on ne peut voir ce qui s'y passe qu'en regardant par une lucarne, qui est trop haute pour que Golaud puisse y atteindre. Il hisse l'enfant sur ses épaules et lui commande de reo'arder :
Pelléas est là, en effet, avec Mélisande.
— Ils ne s'approchent pas l'un de l'autre ? demande le père anxieux.
— Xon, petit père, ils ne bougent pas.
-^ Ils ne font pas de gestes?... Ils ne se regardent pas ?... Ils ne font pas de signes ?
— Non, petit père.
Peu à peu la peur saisit l'enfant :
— Je n'ose plus regarder, petit père... laisse-moi descendre.
— Regarde, regarde !
— Oh! ohl je vais crier, petit père. Laisse-moi descendre ! laisse-moi descendre !
Le père le remet à terre et le rideau tombe.
La scène est très émouvante ; elle est d'un homme de théâtre. Maintenant si M. Sardou ou M. Meilhac en hasardait une pareille, je ne suis pas bien sûr que ceux mêmes qui la trouvent admirable chez Maeterlinck n'en seraient point choqués chez un de nos compatriotes et n'écrirait pas une belle tirade sur le respect dû aux enfants. On demanderait à la petite fille qui joue Yniold pourquoi elle n'est pas dans son lit à cette heure-là. J'ai moins de scrupule, et cependant j'ai senti quelque gêne à voir le mari forçant son fils à tenir les yeux attachés sur un spectacle qui froisse son innocence en déshonorant celle quïl nomme sa petite mère.
Les événements devraient se précipiter ; mais nous n'arrivons au dénouement qu'à travers des scènes d'un symbolisme si transcendant que ce sont lettres closes pour tout le monde. Ainsi le petit Yniold est en scène ; il voit au loin un troupeau de moutons ; il se livre à un long et singulier monologue sur les diverses évolutions de ce troupeau, et d'un air effrayé :
— Ils se taisent tous, dit-il. Berger, pouniuoi ne parlent-ils plus ?
Le berger, qu'on ne voit pas , répond dans le lointain :
— Parce que ce n'est pas le chemin de l'étable.
— Où vont-ils? berger, berger^ où vont -ils? il ne m'entend plus. Ils sont déjà loin. Ils vont vite, ils ne font plus de bruit... ce n'est plus le chemin de Tétable... où vont-ils dormir cette nuit? Oh! oh! il fait trop noir. Je vais dire quelque chose à quelqu'un...
Il sort, pour dire quelque chose à quelqu'un, et le rideau tombe.
Quelques rires irrespectueux se sont élevés; un frémissement d'indignation, à ce timide essai de révolte, a couru tout l'auditoire.
— Silence! s'est écriée une voix commandante et vengeresse.
Xous nous sommes tus.
— • C'est là sans doute, ai- je dit à mon voisin, me penchant à son oreille, c'est là du triple symbole, de celui que ne comprennent ni les profanes, ni les initiés, ni le symboliste lui-même.
— Xe troublez pas les mystères, me dit-il. Le rideau se relève.
Il continue de faire nuit dans la salle et sur la scène. Je donnerais cent sous d'un rayon de soleil. ]\Iais patience ! Encore un petit effort ! Xous voilà au bout de notre plaisir.
Pelléas doit partir ; car il ne peut ignorer que Golaud a surpris le secret de ses amours avec Mélisande. Le mieux est donc pour lui de s'exiler; mais, avant de quitter le château, il a voulu avoir avec sa bien-aimée une dernière entrevue. Il lui a donné rendez-vous près de la fontaine, dans le parc. Là encore, nous avons un souvenir de l'immortelle scène de Musset, dans // ne faut jurer de rien.
Pelléas veut attirer Mélisande sous les arbres, dans l'ombre. Elle préfère rester dans une clairière, où la lune les enveloppe de sa pâle lumière. Ils se plaisent à regarder leurs ombres, qu'allonge énormément la lune, qui brille derrière eux. Mais, tandis qu'ils échangent entre eux des propos tantôt mélancoliques et tantôt passionnés, ils aperçoivent en face d'eux un fantôme qui les écoute; c'est Golaud, caché derrière un arbre.
— Va-t'en, dit Pelléas à sa maîtresse, il a tout vu, il nous tuera.
— Tant mieux ! tant mieux ! tant mieux !
— Il vient ! il vient ! Ta bouche ! ta bouche ! Et ils s'embrassent éperdument.
— Encore ! encore ! crie Pelléas. Donne, donne !
— Toute, répond Mélisande, collée sur lui, toute, toute. Golaud se précipite sur le couple, tue Pelléas ; Mélisande
s'enfuit en se lamentant : (c Je n'ai pas de courage! je n'ai pas de courage ! » et Golaud la poursuit à travers le bois.
Ça au moins c'est du théâtre, du théâtre comme tout le monde en fait, et j'aurais applaudi volontiers, s'il m'eût étépermis ; mais la consigne était, comme à l'Opéra pour la Yalkyrie, d'être écrasé d'admiration. L'homme qui, en face de beautés pareilles, garde la force d'applaudir, est un simple goitreux.
Au cinquième acte, Mélisande, qui a été blessée, est étendue sur un lit de repos. Elle se meurt, non de la blessure qui n'est rien :
(c Un oiseau, dit le médecin, n'en serait pas mort... mais elle ne pouvait vivre... elle est née sans raison... pour mourir; et elle meurt sans raison. »
Il dit assez juste, ce médecin ; et c'est précisément de cela que je me plains ; c'est qu'elle soit née, qu'elle ait vécu
et qu'elle meure sans raison. Car il n'y a que de savoir la raison des choses qui m'amuse au théâtre.
li y a pourtant là encore une scène assez curieuse, (xolaud voudrait bien savoir au juste s'il a été trompé jusqu'au bout, ou si les deux amants s'en sont tenus aux menus suffrages. Il prie son grand-père et sa mère et le médecin de le laisser seul avec sa femme.
Et alors, il la presse de questions.
— Avez-vous été coupables? dis : oui, oui, oui...
— Pourquoi demandez-vous cela ?
— Dis-moi la vérité pour l'amour de Dieu. Et il insiste :
— Il nous faut la vérité! il nous faut la vérité!
La vérité, il ne l'aura pas î Ça c'est encore une scène symbolique. Maeterlinck veut signifier par là que jamais les maris ne peuvent arriver à être assurés de ces sortes de choses; mais il y a dans Bouhouroclie une scène non moins symbolique, de laquelle il résulte que, quand ils ont la chose sous les yeux, ils aiment mieux ne pas y croire.
Mélisande va mourir, et nous voyons reparaître les servantes-Erynnies du premier tableau, toutes vêtues de noir ; elles tombent à genoux, ce qui marque que Mélisande est morte. Le médecin le constate. Le vieil Arkel pleure, Golaud sanglote. Mais Mélisande, la veille, a donné le jour à un enfant venu avant terme.
a — Venez, Golaud, dit Arkel ; Mélisande, c'était un petit être tranquille, si timide, si silencieux; c'était un pauvre petit être mystérieux comme tout le monde. Elle est là, comme si elle était la grande sœur de son enfant. Venez , il faut que l'enfant reste ici, dans cette chambre. Il faut qu'il vive maintenant à sa place. C'est au tour de la pauvre l^etite !... »
Avez-vous remarqué ce mot, qui semble bizarre au pre-
mier abord ? C'était un petit être mystérieux comme tout le monde. Eh ! oui, c'est là le défaut de la pièce, c'est que tout le monde y est mystérieux, c'est que tout y affecte un air de mystère. On sort de ces ténèbres parfaitement abruti, comme si l'on avait une calotte de plomb sur la tête. Ah! j'ai revu l'air libre avec volupté! Si l'on me repince à entendre une pièce de Maeterlinck !... Je dis ça, et puis, si l'on en joue une autre, j'irai tout de même et je ragerai de tout mon cœur contre les inventeurs de réputations exotiques. Si Pellèas et Jlélisa/ule avait été signée d'un nom français, on ne l'aurait pas jouée sans doute, et, si on l'eût jouée, il faut voir comme elle eût été conspuée par les trois quarts de ceux qui se sont extasiés l'autre jour.
J'y mets un peu de mauvaise humeur ; c'est que l'on commence à nous ennuyer terriblement avec ces exhibitions dithyi'ambiques de génies belges, norvégiens ou suédois, quand nous avons chez nous tant de gens de talent, que l'on affecte de mépriser et de blaguer. Il y a bien de la pose dans ces extases et ces pâmoisons. C'est du pur snobisme ; on veut se prouver à soi-même, en admirant ce qu'on ne comprend pas, qu'on est dans le train. Mieux vaut avoir le courage de son opinion, et bâiller ingénument quand on ne s'amuse pas.
Il faut rendre justice aux artistes. M'^*-' Meuris est délicieuse dans le rôle de Mélisande. Elle y donne en effet la sensation de l'irréel ; c'est un souffle harmonieux et triste. M""^ Aubry a joué en travesti avec beaucoup de grâce et d'émotion ce Pelléas qui est tendre comme Roméo et mélancolique comme Hamlet; Lugné-Poë a fait frissonner dans la scène où il interroge son fils : et Raymond a prêté sa belle voix, pleine et grave, aux discours philosophiques du vieux roi.
Je ne crois pas qu'on rejoue de si tôt le chef-d'œuvre de ^laeterlinck. Mais il a écé publié en brochure ; vous pouvez le lire. Je vous dirai môme que vous trouverez plus de plaisir à la lecture que nous n'en avons goûté à la représentation. Au théâtre, on est agacé de cette fausse naïveté, qui paraît concertée et voulue ; ce qu'il y a de banal et de puéril dans ces inventions et dans ce langage saute aux yeux. Le livre met en branle l'imagination, qui achève ce que l'auteur indique. Il s'en dégage un subtil parfum de poésie.
22 mai 1893.