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Quarante ans de théâtre

A l'époque où notre confrère en critique théâtrale, Érnile Zola, publia son théâtre en volume, je m'engageai à revenir, un jour où je serais de loisir, sur les trois pièces qui le composent, et plus particulièrement sur les trois préfaces qui les précèdent. Des trois œuvres dramatiques, j'aurais peu de chose de nouveau à dire ; je les ai lues à tête reposée. Mon opinion n'a pas changé. Zola s'est trompé : ou il n'est pas né pour le théâtre, ou il n'a pas encore trouvé sa voie. Si aussi bien ses pièces, surtout les deux dernières, étaient signées d'un autre nom, personne n'eût retourné la tête au bruit de la chute.

Notre confrère a cru devoir écrire, pour chacune de ses pièces tombées, une préface où il explique ce qu'il a voulu faire, et prend à partie, non sans aigreur, d'abord les critiques, ses confrères, puis le public tout entier.

C'est une chose digne de remarque, tout auteur qui tombe au théâtre cède à la démangeaison d'écrire une préface. C'est que les pièces qui réussissent n'en ont pas besoin; elles portent avec elles leur explication et leur

lumière. Comme le public leur a fait bon accueil, l'écrivain les lui livre sans se croire obligé d'exposer ses intentions et ses idées. Un simple remercînient de politesse au directeur, aux comédiens et quelquefois au public lui-même, tient lieu de toute préface. Il n'en va pas de même pour celui qui a trouvé des spectateurs rétifs. Vous vous rappelez le mot de Figaro : On a vingt-quatre heures au Palais pour maudire ses juges, on a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie même est trop courte pour user un tel ressentiment. C'est un coup si dur pour un malheureux auteur dramatique que la chute d'une pièce ; si dur et si imprévu ; on a caressé taut d'illusions en l'écrivant; on s'est si bien épris d'elle en la mettant en scène I Autour de soi, durant les dernières répétitions générales, on n'a vu que des gens qui se sont grisés, tout comme vous, du succès qu'ils espèrent. Les amis, quelle que soit leur pensée intime, vous ont accablé de félicitations et de poignées de mains : « Ah ! mon cher, vous avez là dedans cent représentations, c'est moi qui vous le dis. » Vous imaginez aisément l'étonnement, le dépit, la fureur, la rage dont un auteur est saisi, lorsqu'il voit le chef-d'œuvre, ce chef-d'œuvre qui avait coûté tant de travail et sur lequel on avait mis tant d'espérance, bousculé en un soir par une foule gouailleuse.

C'est que là, il n'y a pas à se dissimuler l'insuccès; il n'y a pas de porte de derrière par où l'amour-propre puisse se dérober. Dans tout autre genre, si l'on ne réussit point, on ne l'apprend que peu à peu, à la longue ; et lorsque enfin l'échec est certain, indéniable, on est déjà tout occupé d'une autre œuvre ; on a eu le temps de se créer des illusions nouvelles, qui rendent indifférent le souvenir du déboire. Mais au théâtre le coup est immédiat ; il frappe en pleine poitrine. On peut regimber un jour ou deux et compter sur les retours de la seconde ou de la

troisième représentation. Mais an bout de trois jours, c'est une affaire conclue; il faut retirer la pièce de l'affiche. L'œuvre est démolie ; il n'en reste plus rien. Les ruines même ont péri, comme disaient les anciens.

Il faudrait être plus philosophe que ne le sont les auteurs dramatiques, gens nerveux pour la plupart, pour accepter patiemment la leçon, et se remettre au travail, sans exhaler un peu de la bile qui bouillonne au fond du cœur. Quelques-uns sont pris de vrais accès de rage, ils se jettent sur une plume; Sardou écrit des lettres aux journaux, Zola des préfaces. Tous souvenez -vous que Racine, le doux Racine, — je dis le doux Racine pour me conformer à l'usage, car il n'y avait pas d'écrivain plus susceptible, plus aigre et plus mordant que le doux Racine, quand on avait le malheur de froisser sa vanité littéraire, — a dans sa vie composé deux ou trois préfaces très piquantes, qu'il a eu le bon sens de supprimer plus tard. Mais sur le moment il n'avait pu résister à l'envie de dire leur fait et à ses critiques et aux spectateurs de la cour et de la ville.

Il semble, au premier abord, qu'il n'y aurait rien de plus simple pour un auteur que de se dire : Ma pièce ne plaît pas au public; c'est apparemment qu'elle a des défauts que je n'aurais pas soupçonnés ; c'est qu'elle n'est pas taillée à son goût ; c'est que je me suis trompé. Jamais ou presque jamais il ne fait ce raisonnement ; il va toujours chercher les raisons de l'insuccès que subit son œuvre, non dans l'œuvre elle-même, mais dans le public à qui il l'a offerte. Il n'y a pour lui que deux raisons de cet étrange accueil que fait la salle à une œuvre qui est évidemment excellente.

Ou le public ne l'a point comprise, et alors c'est donc un public d'imbéciles ; ou il s'est parfaitement rendu compte du mérite de l'ouvrage, mais il n'en veut pas convenir, et

c'est en ce cas un public de gens de mauvaise foi. Des idiots ou des canailles, il hésite entre ces deux explications ; ou plutôt, il n'hésite pas, il les donne l'une après l'autre ; et c'est là un faible si naturel à l'auteur dramatique qu'Emile Zola lui-même, qui est pourtant un homme d'esprit et un romancier hors ligne, n'a pu se défendre d'y tomber.

Toute la préface des Héritiers Rabourdin pourrait se résumer d'un mot : Vous êtes tous des crétins ! Celle du Bouton de Rose revient à dire : Vous êtes tous des canailles :

Pauvres critiques ! Zola les a-t-il assez malmenés pour n'avoir rien compris aux beautés des Héritiers Raoourdin :

Ce qui me plonge dans une stupéfaction profonde, dit-il, c'est la parfaite innocence de ces messieurs en face de mon œuvre et de ma personnalité. On les aurait placés en face d'un Mohican ou d'un Lapon, apportant de son pays quelque joujou barbare, qu'ils n'auraient pas ouvert des yeux plus ignorants, ni émis sur le mécanisme du joujou des jugements plus extraordinaires. Pas un d'eux n'a paru se douter un instant que j'avais fait, dans les Héritiers Rabourdin, une tentative d'un genre particulier. Ils n'ont pas même essayé de se rendre compte pourquoi la pièce est ce qu'elle est et non ce qu'ils voudraient qu'elle fût... Puisque la critique a, volontairement ou non, passé à côté des Héritiers Rabourdin, sans discuter le point de vue auquel je m'étais placé, je suis réduit à expliquer ici ce que j'ai entendu faire.

M. Zola, qui accuse les critiques d'innocence, me semble faire preuve ici d'une certaine ingénuité. Il oublie qu'il n'en est pas d'une pièce de théâtre comme d'un roman, où l'auteur peut expliquer et le but de son œuvre et le caractère de ses personnages, et y revenir dans le courant du volume pour les expliquer encore. Une des conditions nécessaires du théâtre, c'est que l'œuvre puisse se passer de tous ces commentaires ; que le sens en soit si clair, si évi-

dent, qu'il saute aux yeux tout d'abord et s'impose à l'esprit.

Toutes les fois que nous ne comprenons pas un drame, il y a bien des chances pour que ce ne soit pas notre faute, mais celle du drame. Car son devoir à lui et son premier mérite, c'est de se faire comprendre aux plus ignorants, à plus forte raison aux hommes dont c'est le métier de comprendre.

Enfin, n'importe! Voyons ce qu'a voulu Emile Zola dans les Héritiers Rabourdin. Oh! mon Dieu! c'est bien simple. Il a voulu tout uniment remonter aux sources de notre théâtre, ressusciter la vieille farce littéraire, telle que nos auteurs du xvne siècle l'ont comprise, et faire, pour me servir de ses expressions, du réel contemporain avec le réel humain qui est de tous les temps.

J'insiste, ajoute-t-il, sur ce point de départ. Il n'est pas une scène dans la pièce qui n'aurait dû ouvrir les yeux de la critique et lui inspirer le soupçon qu'elle avait devant elle une protestation contre la façon dont nos auteurs gaspillent l'héritage de Molière. Qu'a-t-on fait de ce beau rire, si profond dans sa franchise, de ce rire ouvert où il y a des sanglots?

Dame ! c'est une question que nous aurions bonne envie de retourner contre Zola lui-même : qu'avez-vous fait de ce beau rire, si simple et si profond dans sa franchise? J'en retrouve des traces chez Augier, chez Labiche, qui n'affectent pourtant pas l'impertinente prétention de succéder à Molière. Mais il ne me paraît pas que les Héritiers Rabourdin soient les héritiers de ce grand homme.

Et une fois que notre ami Zola a enfourché ce dada, le voilà qui, la lance en avant, comme Don Quichotte, court en guerre contre les moulins à vent éclos de son imagination. Il nous apprend qu'aujourd'hui (en 187<S s'il

vous plaît). Scribe est le seul maître que le public et les critiques vous proposent comme modèle :

Il y a, dit-il, pour fabriquer une pièce selon les règles, tout un manuel à consulter. On doit connaître Scribe par cœur. Il vous enseignera dans quelle proportion l'amour doit entrer dans une comédie : ce qu'on y peut risquer de scélératesse ; de quelle façon on escamote un dénouement et de quelle autre on modifie un personnage d'un seul coup de baguette. Il vous apprendra en un mot le métier du théâtre que Molière ignorait, mais que la critique déclare aujourd'hui de toure nécessité, si Von aspire à l'honneur de faire rire ou de faire pleurer ses contemporains.

Mais où diable Zola a-t-il vu tout cela ? Il y a dans ces assertions presque autant d'erreurs que de mots. Scribe est si peu le maître du théâtre contemporain, que ce théâtre est au contraire une réaction contre celui qu'il a aimé et prôné. C'est vers 1850 que le genre de Scribe a commencé de baisser dans l'opinion publique, et, quand je suis arrivé à Paris en 1859, je l'ai trouvé en pleine décadence. Scribe lui-même disait non sans mélancolie à ses fidèles : « Mes dernières pièces sont pourtant aussi bien faites que les premières, pourquoi le public n'en veut-il plus ? » C'est que le public ne voulait plus de pièces lien faites.

Ce moule contre lequel Zola n'a point assez de raillerie, qu'il frappe sans relâche dans ses feuilletons de théâtre, est depuis tantôt trente années un moule usé, fini, dont personne ne veut plus, ni dans les grands théâtres, ni sur les scènes de genre. Est-ce que les derniers grands vaudevilles de Labiche, est-ce que les fines et spirituelles études de Meilhac et Halévy, est-ce que les superbes tableaux de mœurs d'Augier ont le moindre rapport avec la pièce bien faite de Scribe ? Mais je défie Zola de me montrer dans le quart du siècle qui vient de s'écouler, je ne dis pas une pièce bien faite qui ait eu du succès, mais une seule pièce

dont on ait pu dire qu'elle était une pièce bien faite. C'est un genre absolument suranné.

Et puis, y a-t-il du bon sens à venir nous dire que Molière ne savait pas U métier? Comment Zola, lui qui connaît le théâtre, ose-t-il avancer de semblables incongruités littéraires. Personne au contraire n'a su le métier et les infiniment petits du métier comme Molière ; personne ne l'a pratiqué avec plus d'adresse. Ce n'est pas pour ce mérite secondaire qu'il est grand ; mais il l'avait ce mérite, à un degré incroyable.

Got me disait un jour dans cette langue imagée qui constitue l'argot des coulisses : « Ce Molière ! plus on l'étudié, plus on voit qu'il n'y a pas plus roublard! » Et le fait est que personne, non pas même Scribe, n'a mieux connu cette foule de trucs à l'aide desquels on bouche un trou, on sauve une explication ennuyeuse, on fait passer une situation scabreuse.

Le métier, puisque métier il y a, s'est élargi et s'est modifié depuis Molière. Molière savait celui de son temps. Il est bon que nos auteurs apprennent celui du nôtre. Mais s'ils n'ont que du métier, cela ne les mènera pas loin, je l'avoue. Zola fait vraiment trop bon marché du théâtre contemporain.

Certes, dit-il, si le théâtre, à notre époque, jetait un vif éclat : si les œuvres représentées étaient des chefs-d'œuvre; si les auteurs dramatiques donnaient à l'art tout le resplendissement désirable; enfin, s'il n'y avait pas place pour une renaissance, je comprendrais que l'on nous repoussât. Mais les planches sont vides...

Les planches sont vides ! Sérieusement, est-il permis à un homme, quelle que soit sa mauvaise humeur, de se permettre une aussi extravagante monstruosité. Quoi! les planches sont vides ! et Augier vient de donner les Four-

chambault, et l'on va reprendre le Fils -naturel d'Alexandre Dumas, et Ton joue en ce moment la Cagnotte de Labiche, la Cigale de Meilhac, les Deux Orphelines de d'Ennery, et l'on annonce une comédie nouvelle de Sardou. Mais si vous mettez à part ces grands noms de Molière et de Shakespeare, qui ne sont que des accidents de génie, vous pouvez courir tonte l'histoire du théâtre dans l'univers .sans trouver une époque où se soient rencontrés à la fois, dans un seul genre, tant d'écrivains de premier ordre.

Zola n'en est pas. à la bonne heure. Mais faute d'un moine, l'abbaye chôme-t-elle ? Il est vrai qu'il joint sa cause à celle d'autres écrivains qu'il ne nomme pas :

Ma cause n'est pas isolée, dit-il. Je plaide ici pour tout un groupe d'écrivains. Je n'ai pas l'orgueil de croire que ma mince personnalité a suffi pour soulever tant de colères. Je suis un bouc émissaire, et rien de plus. On a frappé en moi une formule plutôt qu'un homme. La critique voit grandir devant elle un groupe qui s'agite fort et qui finira par s'imposer. Elle ne veut pas de ce groupe, elle le nie : car le jour où elle lui reconnaîtrait du talent, elle serait perdue.

On reste confondu en lisant ces choses- là. Mais où est-il ce groupe qui s'agite et auquel nous refusons de reconnaître du talent. Il y a, à la Chambre, des députés qui forment un groupe à eux tout seuls. Zola m'a l'air d'être à la fois un zoliste et un soliste. Et s'il montrait du talent pour le théâtre, s'il y arrivait, aucun de nous ne se croirait perdu pour cela.

Et voyez comme on se contredit aisément quand on est dans le faux. C'est une formule, s'écrie-t-il, que l'on a voulu frapper et non un homme ! Et lui-même, deux pages plus bas, parlant de sa pièce, dit en propres termes : « Pour moi, ma comédie n'est qu'une étude, qu'une expérience. A part quelques bouts de scène, elle est en dehors

de la formule que je cherche. » Eh ! bien, si sa pièce est en dehors de sa formule, comment aurions-nous pu voir et frapper dans cette pièce une formule qui n'y est pas ?

Décidément nous ne sommes pas si bêtes que Zola nous peint dans sa préface des Héritiers Ralourdin. Nous ne sommes pas non plus si canailles qu'il nous a vus dans Bouton de Rose.

Dans cette préface, il se pose en moraliste curieux des grands mouvements d'opinion qui se produisent dans les foules, et il cherche à analyser les vrais sentiments du public qui a conspué son œuvre.

Le premier qu'il trouve paraîtra sans doute un peu extraordinaire ;

Avant tout, dit-il, le public a eu une déconvenue. Il s'attendait certainement à autre chose... Il demandait à l'auteur de Rougon- Macquart une comédie extraordinaire et tout à fait hors ligne ; cela était certainement très flatteur, mais bien dangereux.... Donc, le public était dans l'attente de quelque chose de prodigieux.

Zola s'abuse : on n'attendait rien de si prodigieux. J'ai entendu ces terribles conversations de couloirs, où les habitués des premières représentations disent leurs impressions secrètes avec une singulière franchise, et parlent en toute sincérité les feuilletons qu'ils se garderaient bien d'écrire. « Tiens ! disait-on de tous côtés, Zola au Palais- Royal ! Ce n'est pas son genre... Il n'y a pas dans toute son œuvre un mot vraiment gai... Il a mieux que de l'esprit, il a du génie ; mais ce génie lui tient généralement lieu d'esprit... Enfin, il faut voir... Il est difficile qu'un homme de ce mérite ne rencontre pas une scène plaisante... Qu'il y ait une scène, nous le tenons quitte du reste. » Tels étaient les propos échangés ce soir-là. Zola doit voir qu'il est loin de compte. Loin de se dire avec

admiration : C'est Zola ! quel chef-d'œuvre nous allons avoir; tout le monde répétait en secouant la tête : C'est Zola ! il faut de l'indulgence !

Cette indulgence, je ne saurais trop le répéter, nous nous en étions assurés d'avance ; elle était (sauf exceptions, bien entendu) générale dans le public. Aussi ne puis-je m'empêcher de sourire quand j'entends M. Zola parler de cabale, conter que ses feuilletons du Bien public avaient animé contre lui et les dramaturges et les gens de lettres, qui avaient apporté des clefs exprès, qu'il y avait dans tous les cœurs une secrète jalousie exaspérée contre lui :

Le romancier lui-même, dit-il, était en cause. Les succès se payent. Je devais expier le 8 mai les quarante-deux éditions de V Assommoir et les vingt éditions d'une Page d'amour. Un romancier faire du théâtre, un romancier dont les œuvres se vendent à de tels nombres î cela menaçait de devenir l'abomination de la désolation.

J'allais prendre toute place : j'étais vraiment encombrant. Il s'agissait de mettre ordre à cela. Pour peu que l'œuvre prêtât le flanc, on la bousculerait, et l'on se régalerait de voir l'heureux romancier se casser les reins comme auteur dramatique.

Mais non... mais non... J'en appelle de Zola, auteur dramatique, à Zola, feuilletoniste de théâtre. Est-ce que cela est si régalant pour lui de voir une pièce dévorée par le public ? Est-ce qu'il ne rentre pas en lui-même et ne se dit pas : Et il faudra que, par métier, je frappe un homme à terre, que je m'en fasse un ennemi, que je fuie pendant quinze jours au moins ses yeux et sa rencontre? Cette perspective est-elle si réjouissante ? Sans compter que, moi, je vais au spectacle pour mon plaisir, que je m'y amuse pour mon compte, et qu'une œuvre qui tombe me donne toujours une soirée ennuyeuse.

Zola, comme la plupart des auteurs tombés, en appelle

du public de la première aux autres publics. Il s'imagine que c'est le critique qui a tué sa pièce, qui l'a empêché de réussir aux représentations suivantes. Comme si nous avions le pouvoir d'arrêter la foule. Ah ! si j'avais cette influence ! Est-ce que nous avons réussi à détourner le public de Ninichê? Est-ce que nous avons pu prolonger le succès de Madame Gavèrlet? Niniche amusait la foule; elle y a couru, malgré nos objurgations. Madame Gavèrlet choquait ses préjugés; elle s'en est éloignée, en dépit de nos conseils et de nos prières.

Ce n'est point nous qui avons tué les Héritiers Rabourdin, ni Bouton de Rose. Ils sont morts parce qu'ils n'étaient pas nés viables.

M. Zola n'en veut pas convenir :

Un dimanche soir, dit-il dans sa préface des Héritiers Rabourdin, je suis allé me mettre au beau milieu de la salle, pleine du public illettré des jours de fête. Le quartier Saint-Jacques était là. Les troi3 actes n'ont été qu'un long éclat de rire. Chaque mot était souligné ; rien n'échappait à ce grand enfant de public, pour lequel la pièce, primitive et naïve de parti pris, semblait avoir été faite. Les enluminures un peu fortes le ravissaient; la simplicité des moyens le mettait de plain-pied avec les personnages. Le dirai-je? J'ai goûté là la première heure d'orgueil de ma vie !

Je crains bien que M. Zola n'ait mal vu, car moi aussi je suis retourné voir les Héritiers Rabourdin, et j'y suis retourné un dimanche, par conscience de critique, pour voilée que pensait de la pièce de Zola ce public illettré dont il parle.

Ils étaient là cent cinquante à peu près dans la salle, qui s'ennuyaient bien comme quinze cents. Il n'y eut pas un effet tout le long de la pièce, et je m'en revins chez moi navré. D'où je conclus que si c'était là le dimanche dont Zola veut parler, nous n'avons pas vu les choses des mêmes

yeux, ou que si c'était un autre dimanche, les dimanches à Cluny se suivent et ne se ressemblent pas.

Je n'ai dans ces deux préfaces qu'un mot à approuver :

Si ma pièce, dit Zola dans la première, est massacrée, niée, noj'ée au milieu du tapage de la critique courante, peu importe ; je pousse mes verrous; je m'exile de nouveau dans le travail.

Et dans l'autre :

Je suis par terre , mais l'art est debout. Ce n'est pas parce qu'un soldat est blessé, que la bataille est perdue. Au travail, et recommençons !

A la bonne heure ! Yoilà de nobles et viriles paroles ! Et c'est là, en effet, pour un auteur tombé la seule chose qu'il y ait à faire. Un chef-d'œuvre est la seule réponse d'un écrivain de talent aux injustices du public, si tant est que le public se soit montré injuste.

Et ta plume peut-être aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Bacchus,

disait Boileau à son ami Racine.

Au travail ! A supposer que Zola ait raison contre nous et que nous nous soyons trompé, ce ne sont pas ses préfaces qui nous convaincront. Qu'il nous donne un bon drame, un drame où se trouvent les grandes qualités de Thérèse Requin, sans les énormes défauts qui nous ont rebutés, et nous oublierons tout, même ses préfaces ; et lui-même il ne sentira plus le besoin d'écrire une préface nouvelle à sa pièce. Il la donnera telle quelle au public, comme il livre ses romans, sans s'inquiéter des discussions qu'ils soulèvent, et sûr de l'avenir.

21 octobre 1878.

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