L'ASSOMMOIR
Xous sortons de la représentation, qui ne s'est terminée qu'à une heure et demie du matin ; elle avait commencé à sept heures trois quarts. Vous voyez que l'œuvre est longue et de poids, comme presque tous les drames découpés dans les romans.
Je sens d'ordinaire quelque scrupule à parler ainsi, au pied levé, d'un ouvrage nouveau important qui a été donné le samedi soir, et dont la représentation ne s'est achevée que le matin. Je n'ai pas aujourd'hui de ces inquiétudes. L'Assommoir, quelque bruit que l'on ait fait autour de ce titre, est un drame qui ne soulève aucune question littéraire et qui est fort aisé à juger. C'est tout bonnement une de ces pièces dont on a tout dit lorsqu'on a appris au public si l'on s'y est diverti ou ennuyé. Elle n'a pas de visées plus hautes, et il faut la prendre pour ce qu'elle est. Le nom de M. Emile Zola et sa prétention bruyamment affichée de créer au théâtre une poétique nouvelle ne doivent pas nous faire illusion. IS Assommoir ne régénérera rien du tout ; c'est un drame comme nous en avons vu beaucoup et comme nous en verrons beaucoup encore.
(1) Par ^ni. W. Busnach et Gastineau. d'après le roman d'É. Zola.
Les premiers tableaux sont amusants, lestes, et habilement enlevés. Ils nous mènent de la chambre où Lantier vit avec la Gervaise, à ce lavoir où se passe cette bataille épique à coups de battoir, entre Gervaise et la grande Virginie, puis à la barrière Poissonnière, où nous faisons connaissance avec l'illustre Mes-Bottes, le célèbre Bibi-la- Grillade, l'incomparable Bec-Salé, sans parler de Coupeau et de Goujet, qui sont les deux héros du drame ; de là au Moulin-d' Argent, où se célèbrent les noces de Gervaise avec Coupeau, et enfin dans cette maison en construction du haut de laquelle Coupeau tombe et manque de se tuer.
Tous ces premiers tableaux marchent vivement : ils rappellent ces drames populaires que les Cogniard et Paul de Kock faisaient jouer autrefois soit aux Folies-Dramatiques, soit aux Variétés. Cogniard et Paul de Kock y mettaient moins de prétention et plus de gaieté. Au fond, c'était la même facture, le même ordre d'idées, et presque le même langage. La petite pointe de morale s'y trouvait également. J'avoue que Goujet, le bon ouvrier, est plus solennel et plus prêcheur que ceux qu'on nous présentait jadis. Mais, après tout, il dit les mêmes choses.
La différence est surtout dans la mise en scène. On ne s'occupait guère de ce détail à l'époque où Cogniard et Paul de Kock donnaient au père Mourier leurs pochades, brossées à la diable. M. Chabrillat, le directeur de l' Ambigu-Comique, a cédé au goût du jour; il a soigné tout particulièrement le cadre et les accessoires. Quand le rideau s'est levé sur le tableau qui représente le lavoir, il n'y a eu qu'un cri dans la salle. Je crois bien que personne de nous n'avait jamais, au grand jamais, vu l'intérieur d'un lavoir. Mais c'était ça, ce devait être ça, tout au moins. Toutes les blanchisseuses plongent leurs mains dans une eau qui est vraiment chaude ; elles ont de vrai savon,
elles lavent et étendent de vrai linge. 11 n'y a qu'un moment où la convention reprenne ses droits ; c'est quand l'action se remet en marche. Xous attendions tous le moment oii les deux femmes aux prises se distribueraient des coups de battoir, pile et face. Mais les auteurs ont recuit- : il paraît qu'il n'y a pas moyen (quoi qu'en dise Zola) de se passer de convention au théâtre. Ils ont fait (à l'exemple de Cogniard et de Paul de Kock) entourer au moment décisif les deux femmes par le bataillon des laveuses, qui nous dérobait leur vue. Ce n'est pas la peine d'être réaliste, alors !
Moi, personnellement, tous ces premiers tableaux m'ont amusé, et ils ont été Vigoureusement applaudis du public. C'est que — j'en reviens là — ils relèvent du bon vieux théâtre d'autrefois arrangé au goût du jour. On aime, de notre temps, la représentation exacte et pittoresque du terrain où se passe l'action. Eh ! bien, c'est affaire au directeur de voir à ces détails. Il n'y a rien à reprocher à M. Chabrillat. Il a fait son métier comme les hommes d'esprit qui ont tiré un drame de Y Assommoir ont fait le leur. Le vrai drame est tout de convention, comme était celui des Cogniard autrefois : mais les personnages accessoires sont vrais et gais ; ils ont du mouvement ; cette gaieté se mouille parfois et l'attendrissement va jusqu'à la sensiblerie. C'est précisément ce que demande le public.
Toute cette première moitié du drame m'a amusé, et si l'on en avait retranché je ne sais quel ton de solennité, philosophique ou déclamatoire qui s'y mêlait de temps à autre, je n'aurais que des éloges à en faire. Le tableau qui suit ceux que j'ai indiqués, celui qui nous fait assister au repas donné par Oervaise le jour de sa fête est encore assez plaisant : partout ailleurs, je ne ferais pas remarquer que ce repas est un repas de théâtre, un repas de conven-
tion ; que l'on n'y mange pas, que l'on n'y boit pas sérieusement. Mais, puisque ces messieurs parlent sans cesse de réalisme, il faut bien leur montrer qu'ils sont toujours, malgré eux, dans la convention jusqu'au cou. Ils y sont pour les sentiments ; ils y sont aussi pour la mise en scène. Ils auront beau faire, ils ne s'en tireront jamais. Car, si loin qu'on veuille pousser l'imitation de la réalité au théâtre, il y a toujours un moment où la convention reprend ses droits.
C'est après le dîner de fête des Coupeau que le drame tourne au sombre. Ce qui fait la beauté du roman, c'est l'étude des dégradations successives par lesquelles passe Coupeau, avant de devenir un mauvais ouvrier, puis un ivrogne, puis un alcoolisé. Le théâtre supprime les intermédiaires. Nous avons vu au tableau précédent Coupeau brave garçon et excellent zingueur ; nous le retrouvons au suivant déjà perdu pour le travail et adonné à la boisson. Que voulez-vous ? On ne peut pas tout faire à la fois. Tandis qu'on perd dix bonnes minutes à vous montrer comment un ouvrier mange sa soupe ou monte à une échelle, on ne peut vous faire voir en même temps comment ses sentiments s'altèrent et sa vie change. Il faut choisir; Zola, dans le roman, préfère l'étude philosophique de l'âme ; au théâtre, il aime mieux laisser le gros de la besogne au metteur en scène.
Coupeau a donc tourné à l'ivrognerie ; il laisse Gervaise sans le sou à la maison. Gervaise, dans le drame, reste jusqu'au bout une brave femme ou à peu près, qui ne succombe qu'accablée sous l'excès de la détresse. Ce n'est plus la Gervaise du roman. Ce qui fait son malheur, c'est qu'elle est poursuivie par la grande Virginie, celle même qu'elle a frappée d'un coup de battoir. Cette Virginie lui a voué une haine irréconciliable. Elle joue dans le drame le
rôle du traître. Car il y a une traître dans V Assommoir de
Zola, tout comme dans les mélodrames de Pixérécourt. Et ce traître est tout aussi faux que les autres, et un peu plus ennuyeux.
C'est la grande Virginie qui cherche à remettre Gervaise avec son ancien amant Lantier, et qui n'y réussit point. Zola a encore reculé devant le personnage de Lantier. Il l'avait caressé avec amour dans le roman; à la scène, Lantier s'est évanoui, a disparu. On le voit par-ci par-là circuler dans l'action, où il n'a rien à faire, qu'à jeter des menaces inutiles. J'aime autant qu'il ne paraisse pas davantage ; mais aussi ne fais-je point profession d'être réaliste.
Gervaise, à bout de ressources, va chez Goujet, le bon ouvrier, s'excuser de ne pouvoir lui rembourser la somme qu'il lui a prêtée dans le temps. Goujet l'aime et lui propose de s'enfuir avec lui. La mère de Goujet, une brave femme que l'on n'avait pas encore vue jusqu'alors, sort de sa chambre comme d'une boîte à surprises, et chapitre vertement les deux amoureux. Ah ! dame, le sermon est long, long est le sermon, et il nous a paru tel à tous. Ce n'est pas seulement parce qu'il est long, en effet, c'est aussi parce que toute cette histoire nous était parfaitement indifférente.
Est-ce qu'on m'a jusqu'à présent intéressé à Gervaise, à Coupeau et à Goujet ? Pas le moins du monde. On m'a amusé par une suite de tableaux où la vie ouvrière est habilement mise en scène : je ne me doutais pas qu'une action sérieuse, et qui mettait en jeu des sentiments profonds, allait sortir de là. Les anciens dramaturges dont je parlais tout à l'heure, les Cogniard et les Paul de Kock, les prédécesseurs de Zola, étaient plus conséquents. Ils conservaient jusqu'au bout le même style et n'avaient pas la prétention de tirer un gros mélodrame bien sombre d'une spirituelle pochade.
Nous avons fait un saut dans le noir, comme disent les Anglais. Nous y restons. Coupeau, sermonné par Goujet, s'était amendé. Lantier, pour servir la haine de la grande Virginie, s'engage à le ramener à l'Assommoir. Nous voilà donc à l'Assommoir. Toute la scène se réduit à ceci : Coupeau boira-t-il ou ne boira-t-il pas le verre d'eau-de-vie qu'on lui offre ? Je vous avouerai que ça m'est absolument égal. Il m'ennuie, ce Coupeau ; ce Coupeau me dégoûte. Il faut bien croire que ce sentiment est celui de toute la salle : car les applaudissements ont cessé, un froid mortel se répand dans le théâtre. On trouve que c'est long.
C'est long ! je le crois parbleu bien ! Yoilà trois heures que nous sommes avec des ivrognes gais. On nous flanque, pour nous réconforter, un ivrogne triste. Nous en avons assez de tous ces ivrogues-là. Qu'il boive et qu'il crève tout de suite, l'animal, et n'en parlons plus.
Il a bu, il s'est enivré ; il est retourné à son vomissement, pour parler la langue des Ecritures et du roman naturaliste. Quand le rideau se relève, nous voyons Gervaise seule, dans une mansarde nue, cherchant dans le tiroir de vieilles croûtes oubliées afin de les manger. Coupeau est à l'hôpital, et elle a faim.
La grande Virginie (le traître) arrive pour jouir du spectacle de cette misère, et lui propose de laver sa vaisselle. Comme tout cela est régalant ! Zola aime dans ses romans à montrer les endroits où ça pue ferme. Eh I bien, on s'ennuyait ferme ! mais attendez : voilà Coupeau qui revient de l'hôpital. Il est agité de ce tremblement nerveux que laisse après lui le delirium tremens alcoolique. Le médecin, en le renvoyant, lui a dit que, s'il buvait seulement un verre d'eau-de-vie, il serait fichu (style de l'endroit). La grande Virginie a entendu la prédiction. Elle demande à Coupeau la permission de lui faire cadeau d'une bouteille
de bordeaux ; il reçoit en place une bouteille d'eau-de-vie.
C'est la scène de Y Assommoir qui recommence. Boirat-il, ne boira-t-il pas ? Mais bois donc tout de suite, misérable, et fiche-nous la paix! Il boit, et ce n'est plus de l'ivresse, c'est de la folie furieuse. Il pousse des cris inarticulés, il saute, il se roule, il se tord, il bave... Non, on me donnerait mille francs pour voir ce spectacle hideux à l'hôpital, je refuserais, et c'est ça qu'on me donne au théâtre pour m/amuser î
Mais c'est horrible ! Mais il n'y a pas ombre d'art dans tout cela î L'art consisterait, si l'on en arrive à reproduire sur la scène ces ignominies, à choisir un ou deux traits qui donneraient la sensation du reste. Mais imiter les cris et les gestes désordonnés d'un fou furieux enfermé dans un cabanon de Bicêtre, le dernier des acteurs est capable d'en faire autant, car personne ne saurait être juge du plus ou moins de ressemblance. Je trouve ce spectacle très répugnant et ne comprends rien à la frénésie d'admiration qu'a marquée le public.
Le dernier tableau nous transporte au boulevard Rochechouart où Gervaise, devenue veuve, mendie son pain, le soir, en face de l'Elysée-Montmartre. Lantieret la grande Virginie, qui vont ensemble au bal, l'aperçoivent, et voilà cette mégère qui, après avoir assassiné le mari, accable de reproches et d'injures la malheureuse femme. Elle s'applaudit de sa vengeance. Et tout ça pour un coup de battoir ! C'en était trop pour le tempérament du public î II s'est fâché, et il est probable que la scène sera coupée, ou du moins fort adoucie.
Zola se plaindra des pudibonderies bourgeoises du public. Il ne se dira pas que, s'il nous avait fait de Virginie un vrai personnage, que nous la sachions passionnée et ardente, implacable, on accepterait sa scène ; mais que du moment
où il ne trace pas un caractère, nous avons le droit de nous étonner d'actions que rien ne justifie plus.
Au reste, comme dans les bons mélos du vieux temps, le crime a son châtiment. Le mari de la grande Virginie, qui épiait sa femme, la tue d'un coup de poignard dans le dos ; Gervaise tombe à côté, morte de faim et de froid. Les deux femmes ennemies reposent ainsi côte à côte, et un croque-mort facétieux, que l'on a vu paraître de loin en loin dans la pièce, vient les enlever, après avoir souhaité à Gervaise de faire dodo, car elle Va lien mérité. Et nous donc ! Tout ça, pour user de la langue de Y Assommoir, n'est décidément pas assez rigolo. C'est broyer du noir, pour le plaisir de le broyer. J'aime mieux une autre couleur.
20 janvier 1879.
POT-BOUILLE ;i)
Les disciples de M. Emile Zola mènent grand tapage autour de Pot- Bouille; ils s'en vont criant partout que c'est une révélation et une révolution. J'entendais l'un d'eux dire, le soir de la première représentation, dans les couloirs : « Voilà une pièce qui fait faire un grand pas à l'art. » Ces messieurs, en parlant de la sorte, font grand tort à l'œuvre et à l'auteur. Si l'on ne veut voir dans Pot-Bouille qu'une adaptation assez adroite d'un roman à succès , on sera tout disposé à reconnaître qu'il s'y trouve quelques scènes agréables, et que l'ouvrage, en somme, n'est pas ennuyeux à entendre. Si l'on prétend nous donner Pot-Bouille comme l'aube d'un art nouveau , comme une explosion du naturalisme triomphant, il ne reste plus qu'à sourire ou à se fâcher. La prétention est ou trop ridicule ou trop agaçante.
Le rideau se lève sur la salle à manger des Josserand. Il est près de minuit. M. Josserand travaille à la lueur d'une lampe. Il copie des bandes qu'on lui paye trois francs le mille. Il s'est installé dans sa salle à manger, par économie.
(1) En collaboration avec W. Busnach.
On y a fait du feu pour le dîner, la chambre est chaude encore. M. Josserand a une place qui lui rapporte huit mille francs par an; il y joint le produit de quelques travaux supplémentaires. Avec dix mille francs, on n'est pas riche à Paris, quand on a deux filles à marier. Mais on peut vivre, et IL Josserand, dont les goûts sont modestes, vivrait aisément de ce revenu médiocre.
Mais sa femme est de celles qui aiment le paraître plutôt que l'être. Elle veut jeter de la poudre aux yeux, et elle sacrifie tout à la montre. Elle sert pour dîner à son mari un plat de pommes de terre ; mais elle reçoit et elle a ses jours. Elle n'a qu'une bonne, qu'elle est obligée de prendre ignorante du service, parce qu'elle la paye mal; mais elle l'accable de besogne et exige que la malheureuse l'attende tous les soirs jusqu'à une heure du matin pour la déshabiller. Elle a pris, dans une belle maison, un appartement de 3.200 fr. de loyer, parce qu'il lui faut un salon.
Et quand son mari la gronde doucement sur ses dépenses inutiles :
— Xe faut -il pas marier nos filles ? répond-elle.
Et elle court les bals, les réceptions, toujours en quête d'un gendre pour sa fille aînée, Mlle Berthe ; on s'occupera ensuite de la cadette. Elle est allée précisément ce soir à un bal, ou doit se conclure un mariage; mais ce mariage a manqué comme les autres.
Elle rentre à une heure du matin, furieuse, et c'est naturellement sur son mari qu'elle passe sa mauvaise humeur. Il baisse la tête sous l'orage ; car c'est un bon homme un peu faible, qui voit très bien l'impertinence de l'éducation que l'on a donnée à ses filles, mais qui n'a pas le courage de rester maître chez lui. Il se contente de les aimer et de se tuer de travail pour ajouter un ruban à leur toilette.
Toute cette scène d'explication conjugale est fort bien
aite, rondement menée, et semée de traits piquants, qui ont amusé le public.
Mais, il faut bien le dire aux disciples de M. Emile Zola, il n'y a rien de moins nouveau que cette scène-là. Le brave homme de mari, laborieux et sensé, tarabusté par une femme frivole et dépensière, c'est un des lieux communs les plus rebattus de l'ancien vaudeville. Il a fallu tout l'esprit de Chavette pour renouveler, en ces derniers temps, ce thème qui semblait épuisé au théâtre. Tout le monde a lu les scènes de M. et Mme Duflos dans les Petites Comédies du Vice, et Chavette , qui est très au courant du théâtre, ne se piquait point, en les mettant en scène, de rien inventer. Il savait fort bien que l'on eût pu retrouver M. et Mme Duflos chez Labiche, dans l'école de Scribe, chez Paul de Kock, chez Pigault-Lebrun, partout. Et, au fond, qu'avaient fait les Labiche, les Paul de Kock et les Pigault-Lebrun? Ils avaient tout simplement pris à Molière son ménage du Bourgeois gentilhomme , ils avaient donné à madame les ridicules de M. Jourdain, et à monsieur le bon sens de madame.
C'est toujours le droit d'un écrivain, surtout au théâtre, de refaire ce qui a déjà été fait cent fois avant lui ; et je ne chercherais assurément pas cette chicane à M. Zola si l'on ne nous avait rebattu les oreilles de son génie d'invention. Il n'y a pas la moindre invention là dedans : c'est une scène très connue, qui avait déjà fait plaisir des milliers de fois au public parisien ; elle a plu encore cette fois-ci ; elle plaira des milliers de fois encore. Elle appartient à M. Zola, comme elle appartient à tout le monde. Il l'a reçue, comme à une table d'hôte, de son voisin de droite et la passera a son voisin de gauche. Il n'y a pas tant là de quoi se récrier.
Pardon ! s'écrie le chœur des disciples, c'est dans i'obser-
vation exacte du détail vrai que Zola innove. Ainsi, tenez ! voici la mère et les deux filles qui rentrent du bal ; elles n'ont pas pris de voiture pour économiser quarante sous ; il pleuvait ; regardez les jupes des trois femmes, elles sont frangées de boue. Elles ont faim, et cherchent dans le buffet s'il n'y aurait pas quelque reste du dîner. La mère découvre un plat que la bonne a oublié de nettoyer ; elle le flaire, et, faisant la grimace : ce Quelle infection ! » s'écrie-t-elle.
Quelle infection î C'est là que se révèle le génie novateur. Ces jupes frangées de boue, c'est là qu'est le pas fait par l'art,
A la bonne heure ! mais, si l'on prend par là les choses, je ferai remarquer à ces messieurs que Zola s'est arrêté à mi-chemin et que sa timidité m'étonne. Il est vrai qu'une couche de boue a été artistement collée sur le bas des jupes, mais le reste du costume est tout frais, et, frange de boue à part . ces dames semblent sortir d'une boîte. La pluie ne les a donc pas mouillées par en haut. J'imagine qu'au bal elles ont sué, que leurs teints se sont plombés, que leurs cheveux se sont collés aux tempes. Pourquoi ne vois- je rien de tout cela sur leur visage ou sur leurs vêtements ?
Les deux jeunes filles vont se défaire : elles devraient revenir (étant donné le train de la maison Josserand) en camisole, traînant les pieds dans des savates, et pour jupe un restant de vieille robe. Elles reparaissent vêtues d'un joli petit complet de nuit, fort coquet, qui leur sied à ravir. Je ne m'en plains pas, moi qui fais profession de n'attacher aucune importance à ces détails. Mais à quoi bon la frange de boue si Ton ne va pas jusqu'à la camisole ?
Et même ce mot, dont M. Zola est sans doute si glorieux : C'est une infection ! ce mot n'est pas le dernier du naturalisme. D'autres, plus hardis, pousseront plus loin. Ces dames, qui reviennent du bal, ont apparemment à vaquer
à certaines soins de toilette. Pourquoi ne s'en acquitteraientelles pas sous les yeux du spectateur ; ou, si par un ridicule excès de pudeur, la censure venait à s'y opposer, pourquoi n'en parlerait-on pas ingénument sur la scène ? Mme Josserand pourrait rentrer et dire : — On n'avait pas encore lavé la cuvette des lieux. C'est dégoûtant ! ça puait à engloutir le cœur !
Sérieusement, comment un homme de la valeur de M. Zola attache-t-il du prix à ces puérilités ? Le voilà bien avancé de nous avoir fait avaler son infection ? Le mot étaitil donc d'une invention si difficile ? Fallait-il avoir du génie pour l'écrire ? Mais le moindre grimaud de lettres est capable de trouver quelqu'une de ces grossièretés plus inutiles encore que vilaines, plus prétentieuses que malpropres.
Les séides de M. Zola se pâment d'admiration sur ces détails ; le public n'est pas de cet avis. Il les juge répugnants et s'écrierait volontiers, lui aussi : C'est une infection ! Ils lui gâtent une scène qui, je le répète, est jolie et amusante. La mauvaise humeur criarde de la femme et l'inaltérable douceur du mari s'y opposent de la façon la plus comique. ( )n sent à certaines répliques que ces filles, si mal élevées, n'estiment ni ne respectent leur père, qu'elles aiment parce qu'il est bon, ni leur mère, qu'elles craignent : l'un est trop faible, l'autre trop sotte. On se dit qu'elles ne peuvent manquer un jour de tourner mal.
Au second acte, nous avons une soirée chez les Josserand. C'est la fête de l'oncle Bachelard, un oncle riche, dont on espère tirer une dot pour Berthe. On l'a invité à dîner, et avec lui un de ses amis, M. Trublot, un garçon fort mal élevé, qui a pour habitude de faire la cour aux bonnes des maisons oii il est reçu. Faire la cour est un terme honnête, car il commence par leur prendre la taille, les embrasse, et leur demande crûment pour le soir la clef de leur chambre.
Au reste, Bachelard n'est guère plus ragoûtant que lui et tous les deux font la paire.
Je ne saurais m'en tenir là et il faut que je fasse querelle à M. Zola. Personne n'adinire plus que moi ses grandes qualités d'observateur et d'écrivain. Il n'y a pas, depuis dix ans. un seul de ses volumes dont je n'aie parlé, soit dans le journal, soit en conférence, avec toute la sympathie que mérite un si prodigieux labeur. Je ne saurais donc être suspect de partialité contre l'auteur des Rougon-MacquarL J'oserais même dire que j'ai plus d'une fois été obligé de rompre avec certaines traditions de l'école à laquelle j'appartiens pour comprendre et pour louer les œuvres de M. Emile Zola.
Eh! bien, ces incongruités brutales, qui me" déplaisent déjà dans le roman, me sont insupportables à la scène. Cela est plus fort que moi.
Sa peinture d'une soirée bourgeoise... Eh ! mon Dieu ! elle est assez plaisante; c'est du Paul de Kock poussé au noir; du Paul de Kock sans bonne humeur ; du Paul de Kock où la gaieté et le gros rire sont remplacés par une ironie amère et triste. Le trait caricatural est tout aussi gros, mais il est sombre : là est la seule différence.
Vous trouverez là, comme chez le célèbre romancier, la jeune fille qui chante une romance et qu'un amateur accompagne sur sa fiûte. Tous y trouverez aussi les allusions délicates que cette flûte peut fournir à de braves gens qui aiment la rigolade. Vous y trouverez encore et les sirops avariés et les babas trop durs, et toutes les petites vilenies où se voit réduite une maîtresse de maison qui veut recevoir avec économie.
Hais chez Paul de Kock et chez ses héritiers, les vaudevillistes d'autrefois, tout cela était bon enfant, gai, avec une pointe de grosse malice rabelaisienne. Paul de Kock n'ani-
chait pas de hautes prétentions à l'observation profonde; il ne se posait point en moraliste. Il saisissait à la volée quelques traits superficiels de caractère ou de mœurs ; il les grossissait à plaisir, il les poussait à la charge, il en riait à ventre déboutonné et tout le monde en riait avec lui.
Il ne fût venu à personne l'idée de prendre ces pochades au sérieux. Il s'y trouvait un fond de vérité générale. On n'en voulait pas davantage. On s'amusait de ces ridicules, dont l'énormité môme excusait la ressemblance.
M. Emile Zola a toujours l'air de vous dire :
— Vous savez, moi, je suis naturaliste. Je fais vrai. Je dis que les choses sont ainsi, parce qu'elles sont ainsi.
Ah ! dame ! alors, je me rebiffe.
Eh ! bien, non, cent fois non, elles ne sont pas ainsi. J'ai beaucoup vécu dans la petite bourgeoisie provinciale ou parisienne. Je puis affirmer à M. Zola que sa peinture est absolument fausse de tous points : elle est, ce mot va l'horripiler, elle est de convention. Oui, c'est la convention, une convention qui date de Picard, et qui a été consacrée par Paul de Kock. Moi, ce me serait bien égal, puisque j'accepte la convention et qu'elle m'amuse, quand on en fait un heureux usage. Mais, ce qui est agaçant, c'est de voir un écrivain qui se vante tout le temps de ne copier que la vie réelle et qui tout le temps travaille sur de vieilles caricatures.
Et le pis de tout, c'est qu'il y ajoute des énormités sales et tristes.
Ce Bachelard — j'y reviens — n'est déjà pas très admissible dans le roman, où l'auteur s'est pourtant donné la peine de l'expliquer et de l'illustrer avec luxe. Au théâtre, où le commentaire manque, c'est tout bonnement un être ignoble et répugnant. On rougit à voir de jolies et honnêtes filles lui prodiguer des caresses pour lui carotter
vingt francs qu'elles lui volent dans la poche de son gilet, sous l'œil indulgent de la mère qui les approuve. Ce mastodonte, qui s'est empiffré de nourriture, s'endort dans tous les coins :
— Pourvu qu'il ne ronfle pas ! dit Mme Josserand écœurée.
Quant à Trublot, c'est à exciter des haut-le-cœur. Il court après un souillon , dont ne voudrait pas le tourlourou de la caserne d'en face. Mais il aime le relent des cottes mal lavées, comme d'autres se plaisent à respirer la rose.
A un moment, il dit à l'un des convives, que, s'il n'a pas dîué, c'est qu'il ne peut pas manger de la cuisine où ce souillon d'Adèle a mis les mains.
— Ah ! ah ! lui répond son ami ; je ne vous croyais pas si dégoûté. Je vous ai surpris tantôt pinçant la taille du souillon que vous dites.
— Pour la rigolade, je ne dis pas ; mais, quand il s'agit de cuisine, ah ! mais non.
Que voulez-vous ? c'est à lever le cœur. J'ignore s'il y a des gens de cette espèce. Mais je ne crois pas qu'ils avouent hautement leur préférence pour le graillon; je ne crois pas qu'ils étalent si ostensiblement leur vice que tout le monde en parle ; je ne crois pas qu'ils en fassent la théorie avec l'impudence de Trublot ; je ne crois pas, en un mot, que tout cela soit vrai.
Et quand cela serait vrai ! X'est-ce pas le cas de répéter le proverbe que toutes vérités ne sont pas bonnes à dire ?
Vous voulez me peindre le ménage Josserand, et me faire toucher au doigt les conséquences de la mauvaise éducation qu'ont reçue les filles dans ce déplorable intérieur. A quoi servent ce Bachelard inexplicable et inexpliqué, et ce Trublot, qui n'est, hélas ! lui, que trop facile à comprendre. Ce Trublot n'est et ne sera jamais, après tout,
qu'une exception, et une exception hideuse, comme serait, dans une institution de jeunes gens, un jeune homme attaqué d'un ulcère à la face. Quel avantage trouvez-vous à nous le montrer, surtout quand il n'exerce aucune action sur la conduite du drame ? On en retrancherait ce vilain morceau, que l'action n'en serait ni ralentie ni précipitée. Trublot n'est qu'un agrément dans la pièce, et quel agrément !
Ce détail et quelques autres de même sorte me corrompent tout le plaisir que je pourrais trouver à cette caricature d'une réception dans le monde de la petite bourgeoisie. Busnach est après tout de l'école de Paul de Kock ; il en a la grosse gaieté bon enfant, et, s'il eût été laissé à ses seuls instincts, il eût fait tout uniment une scène de Clairville, ne pouvant s'élever jusqu'au Labiche. Le diable, c'est qu'il avait Zola derrière, un Zola chef d'école, un Zola implacable, qui lui disait : Songez que nous portons d'une main le scalpel et de l'autre le fer rouge. Et ce pauvre Busnach enfonçait sans conviction le scalpel dans l'ulcère et le pus qui en jaillissait lui était, j'en suis convaincu, très désagréable. Ah î si on l'eût laissé faire î
Ce second acte est gai encore; quelques endroits en ont déplu, mais nombre de détails ont fait rire. L'exposition s'y achève heureusement.
Berthe y a péché un mari : un pauvre imbécile malingre, souffreteux, M. Auguste Yabre, le propriétaire d'un magasin de nouveautés, qui n'oserait pas même toucher le bout du doigt d'une femme, et souffre de son incurable timidité. La mère a laissé exprès Berthe seule avec lui, après l'avoir chapitrée sur ce qu'elle a à faire. Berthe l'amène, par des raffinements de coquetterie, à se jeter à ses genoux, à lui baiser le bout des doigts : on sait ce que cela signifie au théâtre. 0 convention! te retrouverais-je partout dans les
draines de Zola ! On entre, on les surprend. Une réparation est devenue nécessaire ; le mariage a été conclu en dix minutes. Voilà Mme Josserand au comble de ses vœux : elle est débarrassée d'une de ses filles.
Que va devenir cette fille mariée par surprise à un homme qu'elle n'aime point et qui ne l'eût jamais épousée s'il n'avait été pris au mariage comme une ablette à l'hameçon. C'est là le drame, ou, si vous voulez, l'étude.
J'ai regret à le dire : l'étude n'est pas faite ; et de drame, il n'y eu a guère.
Ces deux premiers actes d'exposition nous avaient, malgré certains passages répugnants, véritablement amusés. Il ne faudrait que des corrections très légères pour qu'ils fussent très comiques d'un bout à l'autre.
Le troisième est plein de mouvement, mais un peu vide.
Il nous transporte au magasin du Bonheur des Dames, où Berthe, devenue Mme Yabre, trône à la caisse, inscrivant les factures et recevant l'argent.
Qu'est-ce que l'auteur devait s'efforcer de montrer?
Cette Berthe, ennuyée de son mari, dégoûtée de son travail, ne songe qu'à dépenser de l'argent; au lieu de se tenir à sa caisse, elle se sauve aussitôt qu'elle peut avec sa mère et sa sœur, fait des emplettes, qu'elle ne paye pas, se plaint de son mari qui est un grigou, et d'une oreille complaisante écoute les doux propos de son premier commis, qui lui parle d'amour. Tel est le résultat de la détestable éducation qu'elle a reçue de sa mère.
C'est cela qu'il fallait mettre en saillie. Cela sans doute y est bien ; mais noyé, mais perdu dans toutes sortes de détails oiseux et soi-disant réalistes. On s'est donné un mal infini pour reproduire l'aspect d'un vrai magasin avec de vraies étoffes dépliées, avec de vrais clientes, qui vont à la caisse donner de vrai argent sur un vrai comptoir,
tandis que de vraies voitures traînées par de vrais chevaux versent incessamment le monde des visiteurs. Une mère suivie d'un petit garçon regarde une confection, et l'on apporte au petit bonhomme un vrai ballon qu'il laisse aller au bout d'une vraie ficelle. Le public s'est extasié. On me permettra de ne tenir aucun compte de ces niaiseries. Si je veux voir un magasin en mouvement, rien n'est plus simple : je n'ai qu'à entrer au Louvre, au Bon Marché ou au Printemps ; ce sera bien autrement réel que toutes les reproductions frelatées et arrangées qui pourront m'être offertes par le théâtre.
La seule chose que je désire voir sur la scène, c'est l'action à laquelle les personnages sont mêlés et les sentiments qui les animent.
C'est ce dont MM. Zola et Busnach ne s'occupent pas assez. Sur le cœur et la vie de Mme Vabre, rien ou presque rien. Mais une foule de scènes épisodiques, qui ont la prétention de nous montrer le va-et vient d'un magasin de nouveautés à l'heure de la vente. Quant à l'amant Octave Mouret, il tient si peu de place dans le drame, qu'on pourrait presque le conter sans parler de lui. Ce n'était pas la peine de tant se moquer des amoureux de l'aucien répertoire, pour en fabriquer de plus fades et de plus incolores.
Mme Vabre a laissé là la caisse et est partie se promener avec sa mère et sa sœur. Le mari rentre, ne la trouve pas à son poste; il l'attend, et quand elle rentre, l'orage, qui a longtemps grondé, éclate. Nous assistons à une scène d'explication, qui rappelle par quelques points celle dont nous avons été rendus témoins au premier acte. Car Mme Vabre fait aux observations de son mari juste les mêmes réponses que sa mère faisait jadis à M. Josserand.
Mais M. Vabre n'est pas un Josserand : il n'est pas, celui-là, résigné, paisible et doux ; ce méchant petit avorton
que nous avons vu à l'acte précédent embarrassé et piteux, a changé de manières et d'allures : il est violent comme les caractères faibles quand la colère les domine ; il rage et accable sa femme d'invectives.
Encore une scène bien faite; mais c'est la seconde où l'on nous présente un mari et une femme se querellant et ce ne sera pas la dernière.
Elle est sèche et amère, et l'acte se terminerait d'une façon désagréable si les auteurs n'avaient eu l'idée de ramener le père Josserand. Il a vu de la lumière chez sa fille ; il est monté; il la trouve en pleurs. Il a appris par sa femme que Berthe avait fait des dettes, qu'elle n'avait osé avouer à son mari, et qu'elle n'avait pu payer. Il lui apporte deux cents francs, qu'il a pu économiser sur le prix de ses écritures supplémentaires. Il les lui donne de la main à la main et les accompagne de quelques conseils, mouillés d'une larme. La scène est charmante, et l'effet en a été très vif sur le public.
Le rideau est tombé sur cette dernière impression.
Xous en avons emporté cette idée : que Berthe, raffermie par les sages et tendres paroles du vieillard, allait s'arrêter dans la voie où elle s'était imprudemment engagée, qu'elle allait tout au moins combattre le penchant qui l'entraînait vers la faute définitive et irréparable.
Xous sommes loin de compte.
Dans l'intervalle de deux actes, elle est devenue la maîtresse d'Octave Mouret. La scène où elle tombe, c'était ane des scènes à faire. Elle se passe dans la coulisse, à la cantonade, comme on dit en style de vaudevilliste.
Quand la toile se relève, nous voyons Mouret installé dans sa mansarde, qu'il a fleurie pour l'occasion : il attend sa maîtresse. Car Auguste Vabre est parti pour un voyage d'affaires et il laisse à sa femme la liberté de sa nuit.
Elle doit venir à dix heures ; il l'attend tout en monolo-
guant à la façon des amoureux. Mais, ce qui distingue celui-là, c'est qu'il est un amoureux sans amour. Mme Vabre est jolie : il l'a désirée, il l'a possédée ; il est satisfait d'avoir réussi. Mais il n'y tient pas plus que cela.
Il y tient si peu, que, voyant entrer sa voisine de palier, une femme mariée, qui vient lui emprunter des romans à lire, M,n" Marie Pichon, il la fait asseoir, se met à genoux devant elle, l'assure qu'il l'adore, qu'il n'a jamais adoré qu'elle, et l'embrasse en guise de hors-d'œuvre ou plutôt d'apéritif.
On a trouvé la scène un peu forte; on a murmuré. Ici, je me sentirais presque envie de prendre la défense de M. Zola. Je me mets contre lui quand il croit renouveler l'art en disant : C'est une infection. Je préfère le soutenir lorsqu'il hasarde une scène d'une vérité profonde, mais d'une exécution scabreuse.
Ce que je lui reprocherais, ce n'est pas précisément d'avoir conçu et écrit la scène : c'est de ne pas l'avoir préparée ; c'est de l'avoir jetée là, au hasard, avec une incroyable inexpérience des nécessités dramatiques, sans avoir pris d'avance la peine de disposer l'esprit du public à l'accepter. Oui, cela est vrai : on attend la reine de (rolconde, et on l'aime passionnément; elle est en retard; la première venue passe, et l'on oublie la reine de Golconde, à qui l'on prodiguera, cinq minutes après, si elle arrive enfin, les démonstrations de la tendresse la plus éthérée et les témoignages de l'amour le plus effectif.
C'est la vérité. Elle peut, sans aucun doute, être mise au théâtre. Car tout, sachez-le bien, tout peut être mis au théâtre. Il n'y a que manière de l'y mettre. M. Zola nous traite de crétins, ou, ce qui est dans sa bouche une pire injure, de bourgeois, parce que nous n'admettons pas sur la scène ces réalités cruelles; nous lui répondrons en le traitant de maladroit, parce que c'est à lui de nous les faire admettre.
Je puis, moi, Parisien sceptique , et qui en ai tant vu de toutes les couleurs que rien ne saurait plus me surprendre ni me scandaliser, je puis m'abstraire de l'infamie de cette fidélité à bout portant et me dire tout bas, tandis que la scène passe :
— Eh ! eh ! cela n'est pas déjà si rare !
Mais il est trop dur de demander ce désintéressement à un public, composé de braves gens, qui viennent chercher au théâtre l'image des préjugés qu'ils se sont formés sur l'amour et sur la vertu.
Mme Marie Pichon est sortie : Berthe pousse la porte et entre effarée. Ici encore l'auteur nous a pris en traître.
Une femme mariée se résout à braver une foule de dangers pour monter chez son amant. Notez que c'est la première fois qu'elle se hasarde ainsi; elle a failli sans doute, mais c'est en passant et à la volée.
Quelle est la scène que nous attendons ?
Une scène de tendresse, d'extase et de joie. Il pourra se faire assurément qu'après les premiers moments d'amour, on se querelle , on se lance à la tête les récriminations et les reproches. Mais, ces quelques minutes d'effusion, il les faut au public. M. Zola les lui refuse ; c'est une déception qui le trouble.
Berthe arrive, grincheuse, irritée; et nous avons une troisième édition de la dispute du premier acte. Berthe dit crûment à Octave Mouret :
— Ce n'est pas la peine de prendre un amant, s'il n'a pas plus le sou que votre mari.
Octave Mouret lui porte un châle dont elle a manifesté l'envie, et qu'il a acheté pour elle.
— Est-ce que vous me prenez pour une femme qui se vend ? lui dit-elle d'un ton superbe.
Il le lui montre.
— Mais ce n'est pas du chantilly, s'écrie-t-elle. Vous faites des cadeaux à bon marché.
Et la discussion continue, aigre, emportée, furieuse.
— On étouffe ici ! dit Berthe.
Octave ouvre sa fenêtre qui donne sur la cour. Les bonnes sont en train de causer par la croisée de leur cuisine et leurs voix arrivent claires et distinctes aux deux amants.
Les cuisinières jouent un grand rôle dans le roman. C'est Adèle, la cuisinière de Mmc Josserand, que Trublot courtise, et qui au dernier acte sera mise dans ses meubles par un grave et estimable magistrat.
Ce Zola ne respecte rien. C'est Rachel, la bonne de MmeArabre, qui, après lui avoir prêté de l'argent, la trahit et révèle au mari le secret de ses amours adultères. Toutes les autres bonnes, du premier au quatrième, s'entretiennent des querelles conjugales de Mme Josserand, des escapades de Mme Yabre, et c'est un échange de propos salés, d'où M. Zola a espéré un grand effet. L'effet est grand à la vérité dans le roman ; mais, au théâtre, il y a des difficultés de mise en scène, avec lesquelles il faut toujours compter.
La cour est censée être derrière la fenêtre qu'on ouvre au fond du théâtre, et par conséquent à dix mètres du spectateur. Le son, pour arriver, doit percer le décor. Il faut donc que les comparses chargées de ce dialogue crient à tue-tête et parlent très lentement; c'est le contraire de la vérité vraie, car dans la réalité, si les bonnes causent ainsi, c'est à demi-voix , et très vite, pour n'être pas entendues des maîtres, le son montant le long des tuyaux de descente.
L'entrevue des deux amants est interrompue par des coups violents frappés à la porte. C'est le mari qui, averti par Rachel, est venu les surprendre. Il enfonce la porte ; Mouret l'empêche de se jeter sur sa femme, qui s'échappe :
— Je suis à vos ordres, lui dit-il.
— Moi, me battre! Tous plaisantez. Vous l'avez prise : gardez -la.
Et la toile tombe.
J'allais oublier le plus beau mot de cette scène, un de ces mots qui font faire un pas à l'art. Le mari, voyant sa femme partir, lui a crié furieusement : Garce !
L'admirable hardiesse ! s'écrient les jeunes naturalistes. Il a osé dire garce! Quel génie î II n'y a que lui ! il n'y a que lui ! Comme si c'était bien malin d'appeler une femme garce! Il aurait pu, tandis qu'il y était, pousser jusqu'au dernier mot, que Molière a mis dans Amphitryon, et que l'on retranche aujourd'hui. Cette suppression n'empêche pas la scène d'être charmante ; ce qui prouve qu'elle ne tirait pas son prix de ce gros mot.
Le dernier acte est fort touchant. Il nous ramène chez les Josserand.
Berthe, chassée par son mari, est venue demander asile à sa famille. Mais on n'a pas osé avouer au pauvre vieux père la vérité déshonorante et cruelle. On lui a dit seulement que M. Vabre est en voyage. Il l'a cru et il est enchanté d'avoir sa fille quelques jours avec lui pour la gâter. On est bien triste pourtant dans la maison. La cadette ne se marie pas ; le traitement du père ne suffit pas aux dépenses du ménage ; Adèle, qui veut se faire renvoyer, est de plus en plus insolente. Josserand, qui s'est usé au travail, est souffrant et devrait s'aliter. Mais ce brave homme sait que tous les siens ont besoin de lui. Il s'en va à son bureau.
Les deux filles restent seules, et nous apprenons alors que la cadette, s'ennuyant de ne pas se marier, a trouvé un amant et résolu de s'enfuir avec lui. Elle part, malgré les objurgations de sa sœur, laissant sur la table une lettre qui apprendra à ses parents sa détermination funeste.
M. Josserand revient ; il était décidément trop malade. Il
câline sa fille et tâche delà faire rire par mille enfantillages qui lui rappellent les premières années de son mariage. Tout à coup, Vabre fait irruption dans la maison. Il est toujours furieux, ce mari. Il ne ménage pas les termes. Le pauvre Josserand croit d'abord qu'il vient se plaindre de n'avoir pas reçu la dot promise. Mais c'est bien autre chose qu'il apprend.
— Quand on a une gueuse pour fille, lui dit Vabre, et qu'on l'a fourrée à un honnête homme, c'est bien le moins qu'on la reprenne.
Et il part là-dessus. C'est très gentil à lui d'avoir dit gueuse au lieu de garce,
Josserand demeure atterré. Il n'a plus désormais qu'une fille. Il la demande. On lui présente la lettre fatale.
Il la lit.
Tout s'effondre à la fois. La mère choisit ce moment pour récriminier et verser son ordinaire torrent de bêtises. Le mari l'arrête : c'est elle qui a tout fait. Il n'a été, lui, coupable que de trop de complaisantes faiblesses. Mais elle, avec ses manies de faux luxe, avec son goût de dépenses et de plaisir, avec ses absurdes manières de vivre, elle a détraqué le cerveau de ses filles. Tout ce morceau, dit avec autorité et chaleur, a soulagé la conscience du public et soulevé de longs applaudissements.
Tant d'émotions assaillant coup sur coup le pauvre homme l'ont épuisé : il tombe sur le parquet ; il meurt, laissant sa femme et sa fille aînée dans la misère. La cadette s'en ira quelque jour à la prostitution.
Voilà un dénouement bien triste. Mais il est pathétique, et si l'on n'a pas pleuré (on ne pleure guère aux œuvres de Zola, qui a la douleur sèche), au moins a-t-on été remué jusqu'au fond du cœur.
En somme, Pot- Bouille, si l'auteur consent à en retirer
quelques ordures inutiles, sera une pièce intéressante à voir. Les deux premiers actes sont gais, bien que le comique ait toujours chez Zola un arrière-goût d'amertume ; le troisième est plein de mouvement, et il s'y trouve deux scènes excellentes, faites de main de maître. Passons sur le quatrième, que je n'aime pas, mais enfin qui n'est pas ennuyeux à entendre. Le cinquième est d'un pathétique rare. En voilà plus qu'il ne faut pour attirer le public à un drame. Ali î si Zola voulait se résoudre à ne point faire faire de pas à l'art!...
17 décembre 1883.
M. Emile Zola a, selon son habitude, publié contre les critiques qui avaient malmené Pot-Bouille un manifeste où il leur dit vertement leur fait. Il commence par leur apprendre qu'ils parlent des choses sans y rien connaître, que ce sont des imbéciles. Il termine en ajoutant que, s'ils se sont offusqués de voir les mauvaises mœurs si naïvement peintes sur la scène de l'Ambigu -Comique, c'est qu'ils étaient furieux de se reconnaître dans les aimables types de Trublot et de Bachelard : ce sont de vilaines gens.
Ce dernier reproche est un de ces arguments que l'on appelle en langage de l'école un argument ad liominem. M. Zola m'accordera bien qu'il ne prouve pas grand'chose. C'est une remarque déjà depuis longtemps faite que les avares ne reconnaissent que leur voisin dans Harpagon et que personne au monde ne s'est jamais appliqué la leçon que Molière a mise dans Georges Dandln.
Nous ne valons pas mieux à cet égard, nous autres journalistes, que le commun des mortels ; si quelqu'un de nous
est affligé des vices qui rendent Trublot et Bachelard si parfaitement hideux, il n'aura eu garde de se l'avouer à lui-même, et il est fort probable que ce n'est pas la colère qu'il aura ressentie de se voir ainsi portraituré à vif qui lui aura inspiré une diatribe contre l'œuvre de M. Zola.
Je crois sérieusement que M. Zola se trompe en pensant que les gens de lettres passent leur viu à foire la cour aux cuisinières et qu'ils choisissent de préférence celles dont les jupons sont le plus crottés. Je ne sais pas même si ce vice est bien fréquent dans la bourgeoisie et je déclare que, pour mon compte, je n'y ai jamais rencontré de Trublot. Mais je ne jurerais pas que M. Emile Zola n'ait pas eu la main plus heureuse. Admettons qu'il a connu Trublot, qu'il a eu le loisir d'étudier, en naturaliste exact, cet insecte immonde, qu'il en a pu déterminer la conformation et les mœurs et qu'il lui a assigné son rang dans la grande classe des Fiougon-Macquart ; ce n'est pas une raison pour qu'il nous comprenne dans cette catégorie, nous qui n'avons rien fait pour cela, rien absolument que d'adresser à son drame des observations qui, aujourd'hui encore, me semblent assez justes.
M. Zola veut-il que je lui explique pourquoi nous avons été choqués ? Ce n'est pas précisément parce que Bachelard et Trublot ne nous ont pas paru vrais ; il doit y avoir et il y a sans doute (bien que je ne les aie jamais connus, même dans le monde des lettres) des Trublot et des Bachelard : c'est que M. Zola, en les exposant sur le théâtre, a, dans un ouvrage où il se réclame sans cesse de la convention, violé des conventions qui tiennent au cœur du critique.
Prenons Trublot : il est à dîner chez les Josserand ; tandis qu'on dîne, la bonne vient allumer les bougies au salon ; Trublot, qui s'est échappé de table, arrive sur la pointe du pied, prend la taille de la bonne et entame avec elle le
petit dialogue que vous savez, dialogue qui est d'ailleurs fort drôle.
Il est bien évident que c'est de la convention. Un convive ne quitte pas la table au milieu du dîner pour venir au salon, afin d'y rencontrer la bonne. S'il a les déplorables goûts que lui suppose M. Zola, il attend la fin du repas et, profitant de la liberté que donne l'usage du cigare, il se glisse à la cuisine. C'est ainsi que les choses se doivent passer.
Cela n'est pas possible à la scène, tout le monde le sent bien ; l'action ne peut pas se transporter de la salle à manger à la cuisine, de la cuisine au salon ; on est obligé de prendre pour terrain neutre l'endroit où doivent se passer les incidents qui offrent le plus d'intérêt. C'est le salon des Josserand, clans la pièce telle qu'elle est organisée. L'auteur amène donc de gré ou de force, par un artifice quelconque, la bonne dans ce salon, puis Trublot et tous deux y causent sans souci de la porte du fond qui peut s'ouvrir à tout moment, ils savent bien qu'elle ne s'ouvrira pas : c'est la convention.
La soirée continue ; il y a dix personnages sur la scène et chaque fois que cette souillon d'Adèle arrive, portant soit du thé, soit des gâteaux, Trublot a un aparté avec elle. Personne ne songe à s'étonner qu'il ait l'impudence de luthier ainsi la bonne de la maison sous le feu de vingt paires d'yeux. Le public n'ignore pas que, si Trublot fait toutes
- sottises devant ce monde assemblé, c'est qu'il lui est impossible de prendre Adèle dans un petit coin sombre tandis qu'elle regagne sa cuisine par le corridor : c'est de la convention.
Mais si nous accordons à M. Emile Zola le libre usage de ces conventions, ne sommes-nous pas en droit d'exiger de lui à son tour qu'il respecte, par convention également,
certaines délicatesses de sentiment et de langage que nous ne portons peut-être pas dans la vie ordinaire, mais qui nous deviennent très chères au théâtre ?
Ainsi il est possible, après tout, qu'un homme qui en amour préfère le graillon, demande les faveurs d'une fille dont il ne mangerait pas les ragoûts parce qu'il la trouve trop malpropre. Mais cette préférence ignoble, exprimée avec un cynisme brutal, nous révolte. Elle excite chez nous comme un haut-le-cœur.
Là-dessus, M. Zola crie à la convention. Mais, mon ami, je vous passe les vôtres, ayez pitié des miennes ; faites attention que l'horrible mot de Trublot, fût-il en soi aussi vrai que vous le croyez, n'aurait pas été dit dans un salon, à portée d'oreilles qui pouvaient le recueillir, à un jeune homme inconnu la veille. Ces confidences, peu ragoûtantes, ne se font qu'entre jeunes gens qui se connaissent, qui se sont éprouvés, dans les épanchements secrets d'une après-dînée fumeuse de vins et de cigares. Vous me les dégoisez après un maigre repas, dans un salon bourgeois, au milieu de figures correctes, tout cela par convention. Souffrez que par convention nous soyons pris de nausées.
Tout cela revient à dire qu'il est impossible de découper la réalité en tranches et de la servir telle quelle sur la scène. Il y a des impossibilités matérielles, mais il y en a aussi de morales ; les unes se tournent comme les autres par des artifices nés de la convention. M. Zola se sert des premiers, force lui est bien de subir les seconds.
Il paraît croire que nous lui en voulons d'avoir porté de mauvaises mœurs sur la scène. Point du tout. Il a fait son métier d'auteur dramatique en peignant ces mauvaises mœurs ; c'est la façon de les peindre qui nous a choqués. 11 y a manière de tout dire. Supposez que M. Zola eût fait de son Trublot une étude particulière et profonde, qu'il
nous eût montré comment le goût des amours ancillaires s'allie, clans certaines âmes, à des déviations morales, à des mœurs fâcheuses, à de tristes habitudes d'éducation, il nous eût intéressés peut-être à cette analyse psychologique, et nous eussions fini par accepter la fameuse phrase qui a soulevé d'un haut-le-corps le public tout entier ; mais il nous lâche du premier coup, sans préparation, cette énormité au travers du visage et il nous dit, tout triomphant : ce C'est ia vérité ! » Est-ce là une raison ? Une grosse incongruité malencontreusement échappée dans un cercle, à un homme qui se baisse, c'est de la vérité aussi : la met-on sur le théâtre ?
M. Zola remarque que toutes les critiques dont on a fusillé sa pièce sont les mêmes que celles qui furent adressées jadis au Mariage de Figaro , et auxquelles Beaumarchais dut répondre par une amusante préface. Il en conclut à une assimilation modeste entre le Mariage de Figaro et Pot- Bouille.
La conclusion n'est pas des plus logiques. On fait aux ouvrages de M. Bonne tain les mêmes reproches qui tombèrent jadis sur Y Assommoir, mais on ne trouve chez M. Bonnetain ni Coupeau, ni Gervaise, ni Mes-Bottes ; c'est Figaro qui manque à Pot- Bouille.
M. Emile Zola devrait bien se défaire de cette méchante habitude qu'il a de récriminer contre ses critiques ; il n'y a qu'une façon de nous répondre, c'est d'écrire un nouvel ouvrage qui plaise au public.
M. Emile Zola préfère en appeler à la postérité. Le diable, c'est que nous ne serons plus là pour savoir à qui elle donnera raison. Il est convaincu qu'il y arrivera, lui, c'est une belle chose que d'avoir plus de génie que d'esprit, cela donne de l'assurance.
• 7 janvier 1884.