LA MER
L'O déon a donné la première représentation de la Mer, drame en trois actes de M. Jean Jullien. La pièce, avant de se produire devant le public, avait été annoncée, à grand bruit de trompettes, comme une œuvre qui devait faire révolution au théâtre. C'était moins une pièce que le manifeste d'un nouvel art. M. Jean Jullien allait bouleverser les vieux cadres et introduire pour la première fois la vérité dans le drame. Je dois dire que, pour mon compte, je ne m'étais pas trop inquiété de tout ce tapage. J'ai vu trois ou quatre révolutions de goût au théâtre. Elles se sont faites, si j'ose ainsi dire, à l'insu de l'auteur dont la pièce les avait lancées. Dumas fils en écrivant la Lame aux Camélias ne se doutait guère qu'il donnait au théâtre une orientation nouvelle ; Labiche quand il fit jouer le Chapeau de paille d'Italie n'a pas eu un seul instant l'idée qu'il imprimait au vieux vaudeville une nouvelle forme qui durerait vingt-cinq années.
Les vrais artistes laissent échapper leurs œuvres, qui sont ce qu'elles sont; c'est nous, critiques, qui en tirons de notre mieux des théories qui s'appliqueront à d'autres ouvrages analogues. C'est la foule qui, dans les pièces, quand il se trouve quelque chose de nouveau, voit si ce nouveau répond à ses aspirations secrètes, à ses goûts du moment, et qui impose ensuite ce modèle aux autres écrivains, jusqu'à l'heure d'une révolution nouvelle. Je ne crois pas qu'il y ait encore eu dans le monde une œuvre fabriquée en vertu d'une théorie, avec l'intention formelle d'être révolutionnaire, qui ait fait révolution. Ces jeunes gens, me disais-je, mettent la charrue devant les bœufs : ils commencent par exposer des systèmes et composent des pièces pour les prouver. Ils devraient écrire d'abord un chef-d'œuvre et je me chargerais, moi, qui ne suis qu'un pauvre diable de critique, d'en tirer un système. A chacun sa besogne.
Xous voici à l'Odéon; tâchons d'oublier, et les prétentions qu'ont affichées par avance les amis de l'auteur, et les théories que l'auteur a exposées lui-même; tout cela ne fait rien à l'affaire. Xous sommes en face d'une œuvre dramatique : regardons-la, comme nous ferions de toute autre pièce, qui ne porterait pas une révolution dans ses flancs.
Le rideau se lève : nous avons sous les yeux un coin de la Bretagne. La mer au fond, des rochers à gauche; à droite une auberge. Ce sera le seul décor du drame. Il est vrai que comme l'action se continuera à travers diverses heures du jour, la toile de fond, qui représente la mer, changera de coloration à chaque acte, grâce à des artifices d'éclairage. Mais les flots en resteront immobiles. On a beau faire, il y aura toujours une limite où la résolution de faire vrai, absolument vrai, viendra se heurter.
L'auberge est sur le chemin qui mène à la mer; les marins qui passent B'arrêtent pour y boire une bolée de
cidre ou un verre d'eau-de-vie. La Manguy les sert et cause avec eux. Une jeune fille arrive, couverte de haillons, le visage émacié, les yeux tristes ; elle meurt de faim. L'aubergiste la chasse avec mépris; il n'y a pas de pain pour les filles qui ont fauté.
Nous comprenons ce qui se passe sur la scène par la pantomime plus que par le dialogue. L'auteur, pour serrer la vérité de plus près, a mis dans la bouche de ses personnages le patois du pays; et, comme l'habitude des marins ainsi que des paysans, et en général de toutes les personnes à qui l'éducation n'a point appris une articulation juste et nette, est de manger, en parlant très vite, la moitié des mots, nous perdons une bonne partie du dialogue et nous ne comprenons que le quart de ce qu'il nous est permis d'entendre. C'est une joie, lorsqu'à travers un enchevêtrement de sons inintelligibles, nous distinguons tout à coup quelques mots français qui nous donnent la clef du reste. Et tous, sans exception, d'un bout à l'autre du drame, jargonnent ainsi à qui mieux mieux, sans répit ni trêve, traînant sur les dernières syllabes, avec l'horrible accent du paysan normand ou du marin breton. Je ne sais rien de plus insupportable ni de plus agaçant.
Je ferai remarquer à M. Jean Jullien et à ses amis que l'auteur au théâtre est toujours forcé de traduire la pensée de ses personnages dans la langue qui est familière à son public. Auguste et Cinna parlent en français, et non en latin; Oreste ne cause point en grec avec Pylade. Si M. Jean Jullien eût transporté sa pièce sur un autre point de la Bretagne, où le français est presque inconnu, il eût donc fait parler ses personnages en bas-breton? Xon, j'imagine; il eût évidemment traduit leurs pensées dans la
langue qui est la nôtre. Il eût sans doute tâché de conserver le tour exotique de cette pensée dans la traduction qu'il en eût essayée; mais cette traduction, par cela seul quelle devait être écoutée d'un public français, il l'aurait faite en pure langue française.
Pourquoi a-t-il écrit la Mer en patois ? C'est une fatigue extrême de suivre une conversation dans une langue où l'on ne saisit que de loin en loin des mots et des bouts de phrases connues.
La pauvre Jeanne-Marie nous débonde son cœur. Elle avait été fiancée à un hardi marin Yves Lemell; mais Yves Lemell n'est pas revenu depuis trois ans ; on croit au village qu'il a péri. Elle ne l'attend plus; et cela vaut mieux ainsi. Car en quel état la retrouverait-il ? Un soir, après un Pardon, elle a été rencontrée sur le chemin par un beau gars, François Kadik, la coqueluche des filles de l'endroit, qui Ta saisie, l'a emportée dans la lande, et, malgré sa résistance, l'a mise à mal, puis abandonnée. Elle a eu de cette aventure un enfant et tout le village l'a montrée au doigt : elle n'a point dénoncé le misérable qui s'est marié depuis et justement à la sœur de son fiancé Yves Lemell; elle s'est enfermée dans un silence farouche.
Comme elle pleure et se désole, voici que, tout à coup, un gros baiser lui tombe sur la joue ; elle se redresse effarée. C'est Yves, qui est de retour et dont l'arrivée a fait sensation dans le village. Il a demandé joyeusement des nouvelles des siens; on lui a appris que sa sœur était mariée... bon, cela!... Mais sa fiancée, la jolie Jeanne- Marie? On a évité de lui répondre. Il a couru après elle, il l'embrasse à pleine bouche, et elle, suffoquée, atterrée, se recule : elle n'est plus digne de lui; elle a un enfant!
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Elle lui coûte en pleurant 8a douloureuse histoire ; comment elle a été forcée, puis délaissée, ot honnie et moquée, et elle sanglote. Yves est assommé du coup; il s'en ira, il n'a plus que faire au village. Peu à peu, il reprend ses esprits; il cède à l'ancien attrait... Apres tout, ce n'est pas sa faute... il l'épousera tout de même : niais, auparavant, il veut savoir le nom du séducteur. Elle refuse de le dire, craignant une bataille : il insiste, la serrant dans ses bras, lorsqu'on entend derrière le rocher une voix qui chante joyeusement : c'est François, qui, à voir deux amoureux, dont il ne distingue pas les traits, rit d'un gros rire moqueur.
— Tu veux savoir qui? s'écrie la fille indignée: le voilà !
Et aussitôt, sans mot dire, emporté d'un grand mouvement de colère, Yves saute sur François Kadik, le serre à la gorge, le renverse ; les deux hommes roulent à terre l'un sur l'autre. François râle et crie ; Yves le tient sous son genou et frappe. Au bruit, une femme accourt ; c'est Elisabeth Kadik, la femme de François et la sœur d'Yves. Elle se jette au secours de son mari, l'arrache des mains de son frère :
— Tu ne vas pas me le tuer !
En quelques mots haletants, on la met au courant du crime et de la vengeance. On n'apprend rien de nouveau à Elisabeth, une maîtresse femme, qui sait bien que son François a eu toutes les filles du pays et qui en est presque fière, car c'est elle qui, définitivement, a mis le urappin sur lui. Elle obtient de son frère qu'il lâchera François et ne lui cherchera plus querelle.
— C'est bien : nous irons nous marier n'importer où, reprend Yves. Adieu !
Tout ce début de pièce est excellent, et l'émotion a été
très vive. Mais prenez garde que, patois à part, ce que je viens de vous conter là, c'est du vieux théâtre, c'est du d'Ennery, très bien fait... Oh ! ça, je n'en disconviens pas, et très empoignant. Les scènes s'appellent l'une l'autre et se suivent ; elles vont d'un train rapide ; tout y est en relief; ce commencement d'acte me ferait croire volontiers que M. Jean Jullien a le sens de la scène et qu'il n'aura contre lui pour faire du théâtre que son malheureux parti pria d'en faire autrement que tous ceux qui en ont fait, depuis Sophocle jusqu'à Dumas, en passant par Molière. Il y a chez lui deux hommes, le théoricien et l'auteur dramatique. Le second ne réussira que lorsqu'il aura rompu avec le premier.
Jusqu'ici, vous n'avez pas encore vu de sujet nettement indiqué; attendez, nous y arrivons.
Elisabeth songe à une chose : ne vaudrait-il pas mieux qu' Yves restât ? Une moitié de la maison lui appartient ; on vivrait ensemble ; on aurait à deux la gabarre, qu'on appellerait la gabarre des deux beaux-frères ; l'enfant, qui est aussi bien au père qu'à la mère, croîtrait dans ce ménage à quatre, aimé de tout le monde. On vivrait heureux.
Yves a quelque peine à accepter cet arrangement ; il s'y résout enfin et finit par décider Jeanne-Marie, qui résiste davantage. Voilà qui est dit, tout est conclu, et le rideau tombe.
Vous imaginez la stupéfaction du public. Quoi ! ils vont vivre ensemble ! Cette promiscuité, après ce qui s'est passé, ne les révolte point ! M. Jean Jullien me répondra sans doute que ces gens-là n'ont pas sur l'honneur les mêmes idées que nous, qu'ils n'ont pas les mêmes délicatesses de sentiments.... mais c'est ici que je l'arrête.
Il se donne un mal infini pour nous représenter exacte-
ment le milieu où se passe son drame. Ainsi, les costumes, les coiffures, les accessoires sont d'une merveilleuse exactitude; il y a au tournant de la route un mendiant qui, à chaque passant, se lève, reprenant son éternelle litanie; un peu plus loin, un marchand d'objets de piété offre sa marchandise ; autour de la table de l'auberge se succèdent des marins qui boivent en frappant de grands coups sur la table et qui causent du temps qu'il fera, des bateaux rentrés au port, des menus commérages de l'endroit. Le patois même, le patois contre lequel je me suis insurgé tout à l'heure, fait, dans la théorie de M. Jean Jullien, partie intégrante de cette restitution du milieu.
Mais il y a un milieu moral comme il y a un milieu physique. Ce dernier, mon Dieu ! je veux bien qu'on mêle reconstitue, quoiqu'à vrai dire... le vieux mendiant, le marchand d'images, les bolées de cidre et tous les menus détails, je n'y attache qu'un intérêt médiocre. C'est de la mise en scène plus ou moins pittoresque, mais qui n'ajoute rien ou presque rien à l'intelligence des vrais drames. Shakespeare s'en est passé ; Molière s'en est passé : la Théodora de Sardou ne s'en passerait peut-être pas ; mais Patrie s'en passerait aisément.
Le milieu moral a une importance autrement considérable.
Le pacte que ces deux familles viennent de conclure nous paraît absurde et ignoble. L'auteur a beau nous dire : Mais c'est comme ça que ça se passe; j'ai vu cette situation dans un village de Bretagne, et personne n'y prenait garde. — Mais, mon ami, si personne n'y prenait garde, c'est qu'elle était en harmonie avec les mœurs de ce pays, et ce sont précisément ces mœurs qu'il fallait, vous, auteur dramatique, m'expliquer d'abord, avec lesquelles il fallait me familiariser.
Comment ? de quelle façon ? Je n'en sais rien ; ce n'est pas mon affaire. Si je le savais, je ferais des pièces. Mais tous, c'est votre métier. Vous me transportez dans un pays où, pour ne pas liciter une maison, qui appartient indivise à deux propriétaires, on trouve bon que les deux propriétaires y vivent ensemble, bien qu'ils aient des raisons d'honneur pour vivre séparés l'un de l'autre ; où l'on regarde comme simple qu'une femme, prise de force par un homme, vive avec son mari sous le même toit que son amant d'un jour et que l'enfant né de ce viol soit tour à tour embrassé par les deux pères; où les deux femmes, dont l'une a été la maîtresse et dont l'autre est l'épouse, ne feront qu'un même ménage et n'en seront pas moins estimées de tout le inonde. C'est évidemment là un milieu spécial ; ouvrez-le-moi et disposez-moi à le comprendre et à l'admettre, si vous ne voulez pas qu'il me fasse tout simplement horreur, si vous tenez à ce qu'il m'intéresse.
M. Jullien me montre très exactement les dehors de ce pays ; il nous étale les loques dont les corps sont couverts ; il ne nous révèle rien du mystère de leurs âmes. Il ne fait qu'une partie de la besogne d'un auteur dramatique et la moindre.
Quand le rideau se relève sur le second acte, les deux ménages sont déjà en guerre. Tout ce qui aurait eu pour nous quelque intérêt, c'est-à-dire la façon dont la désunion s'y est mise et s'est plus tard accentuée, a eu lieu comme on disait jadis, à la cantonade, entre le premier et le second acte. Peut-être aurions-nous suivi avec curiosité les progrès de cette désunion, parce que c'était après tout le thème de la pièce et un sujet d'analyse psychologique.
Mais non ; tout le second acte va rouler sur un point qui nous est très indifférent. Elisabeth Kadik, qui avait (on n'a jamais su pourquoi) organisé cette vie commune, n'a
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pas tardé à en voir les inconvénients. Les deux beauxfrères ne s'entendent pas. Son mari François, à voir les amours des deux jeunes mariés, a conçu un vif dépit; il ne peut plus voir Yves eu face, il le laisse aller tout seul à sa pêche, et lui, il passe sou temps au cabaret, où il perd son argent et sa santé. Elle a donc résolu de faire embarquer son frère sur un des navires qui s'en vont eu Islande. Elle dépense beaucoup d'éloquence à persuader Yves qui finit par consentir, car ces matelots sont de grands enfants, qui n'ont pas de résistance et se laissent mener par leurs femmes par le bout du nez. Il va pour se faire inscrire chez le capitaine de bateau ; mais Jeanne-Marie ne l'entend pas ainsi ; elle le rattrape et le ramène. François, qui était déjà content comme un roi et s'était grisé en l'honneur du départ de son beau-frère, se grise encore pour noyer son chagrin, quand il apprend qu'il ne part plus. Nous avons tout le temps devant les yeux cet insupportable pochard et sa piegrièche de femme; l'un, l'œil allumé et la parole pâteuse; l'autre, le verbe haut et grondant ; et tous deux, ils ne parlent que de ce détail, qui nous est très indifférent, à nous qui n'avons rien vu de ce ménage à quatre : Yrves embarquera-t-il ou n'embarquera- t-il pas?
Il n'embarque pas et le second acte est fini. M. Jean Jullien s'étonne qu'on ait trouvé cet acte vide et ennuyeux. Mais, s'il a paru vide, c'est qu'un seul fait l'emplit et que le fait nous est indifférent ; s'il est ennuyeux, c'est qu'il n'y a pas ombre de mouvement et que la situation reste à la fin du second acte exactement ce qu'elle était au début.
— Mais c'est une tranche de la vie ! s'écrient les adeptes de la nouvelle école. Ainsi, dans la vie, il y a des ivrognes, que leurs femmes tarabustent et qui cognent sur leurs femmes ; il y a des gens qui ont promis de partir et qui ne
partent pas. Ça se voit tous les jours. Pourquoi ne voulezvous pas le voir au théâtre ?
Parce que ça ne m'intéresse pas ; parce que je ne viens pas au théâtre pour voir ce qui se voit tous les jours, mais seulement ce qui se voit quelquefois et qui est curieux à voir. Vous n'imaginez pas la fatigue du public après cet interminable second acte ; il avait au moins paru tel, bien qu'il soit peut-être d'une dimension ordinaire.
Le troisième acte est bâti sur un plan singulier.
La haine a cru naturellement entre les deux beaux-frères. Xous nous étions imaginés qu'on nous mettrait sous les yeux quelques-uns des effets de cette haine, et la catastrophe qui devait en être la conséquence inévitable : les explications des hommes entre eux ou des femmes avec les hommes ; ce sont les scènes à faire. Mais que voulez-vous ? C'est le vieux jeu. Xous ne les verrons donc pas.
Les gens du village sont sur le bord de la mer et ils regardent au loin un bateau sur lequel on sait que François et Yves se sont embarqués le matin.
Il est bien entendu que nous ne le voyons pas, nous, public; mais eux, le suivent des yeux, et les propos qu'ils échangent nous tiennent au courant des péripéties qu'il traverse. Le bateau s'est engagé entre deux rochers; quand il reparaît, il n'y a plus qu'un homme à bord, qui indique de loin par un grand signe de croix qu'un malheur est arrivé. L'un des deux est mort, mais lequel?
C'est François qui arrive. Il conte l'accident, et l'on sent à la façon dont les matelots l'écoutent qu'ils le trouvent extraordinaire : ils n'ont pas confiance. Le soir tombe ; François demeure sur la scène avec sa femme, tandis qu'au fond Jeanne-Marie embrasse la croix qui se dresse au tournant de la route. La cloche sonne lugubrement le glas de la mort et Jeanne-Marie pousse des hurlements
funèbres, jetant à la mer le nom d'Yves qu'elle appelle.
François tressaille ; un grand frisson le saisit ; dans son effarement, l'aveu du crime lui échappe en mots entrecoupés ; sa femme lui met la main sur la bouche et l'entraîne, tandis que Jeanne-Marie continue d'emplir l'espace de sa plainte monotone : « Yves ! mon cher Yves : o
Cette dernière scène est d'un bel effet dramatique. Cet effet est dû, comme dans nombre de nos mélodrames, moins au pathétique des sentiments exprimés qu'à un ingénieux arrangement de mise en scène. C'est affaire de pittoresque bien plus que de poésie. Mais il est certain qu'on est remué.
Telle est cette pièce, qui n'a vraiment plu que dans les parties où elle rappelle le théâtre ordinaire. Le reste nous a prodigieusement ennuyés : c'est ce reste, sans doute, à quoi M. Jean Jullien tient le plus, et dont ses amis le loueront avec le plus de chaleur. J'attendrai paisiblement que le public ait prononcé entre nous et eux. Je regrette que M. Jean Jullien, égaré par de fausses théories, fasse un si méchant usage de qualités indiscutables et dont quelquesunes sont de premier ordre. Mais c'est affaire à lui, nos conseils et nos critiques ne feront sans doute que l'enfoncer davantage dans son opinion. L'événement lui sera peut-être un enseignement plus efficace. Peut-être se fatiguera-t-il de n'avoir pour applaudisseurs que 1.500 ou 2.000 personnes, qui font profession d'ailleurs de regarder l'art dramatique comme le dernier des arts.
Xous verrons bien ce que le public décidera de l'ouvrage, mais il n'y a qu'à louer l'esprit d'initiative de M. Porel, qui peut-être contre son goût secret donne aux adeptes de ces nouvelles écoles l'occasion de se produire et leur met galamment tous les atouts dans la main.
5 octobre 1891
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La Mer de M. Jean Jullien n'aura pas duré sur l'affiche de l'Odéon. Nous n'en avons pas moins su gré à Porel d'avoir essayé cette tentative, sans s'être fait, je crois, aucune illusion sur le résultat. Mais il me semble que ce résultat est assez négatif pour avoir ouvert les yeux, et de 1" auteur et de ses amis, pour leur avoir au moins inspiré quelques inquiétudes sur l'excellence de leurs théories. Si j'insiste sur ce point douloureux, ce n'est pas pour le sot plaisir de dire : Voyez comme j'avais raison; ce n'est pas non plus pour contiïster des jeunes gens, dont les aspirations sont hautes, et un écrivain dont le talent est incontestable. C'est que j'enrage de voir qu'ayant en lui de quoi prendre le public, il fasse exprès de le déconcerter.
L'homme qui a écrit les premières et les dernières scènes de la Mer, l'exposition et le dénouement, est assurément un homme de théâtre ; il en a le sens, et il en aura la langue, quand il voudra bien ne plus parler patois. C'est son second acte qui a tout gâté, un second acte fait en dehors des conditions théâtrales ordinaires et en vertu d'un système préconçu. L'auteur m'a fait l'amitié de m'écrire que c'était précisément ce second acte qui, aux représentations suivantes, avait été le mieux compris et le plus goûté du public. Je le veux croire : il resterait alors à expliquer comment il se fait que Porel ait privé le public d'une pièce qui lui faisait un si vif plaisir.
M. Jean Jullien s'imagine nous avoir ouvert l'âme des marins parce qu'il a entassé dans ce second acte une foule de détails, pris à leur vie de tous les jours, parce qu'il leur a prêté, pour exprimer les idées fort sommaires qui hautent
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leurs cerveaux, le langage dont ils se servent tous les jours. Mais j'en sais plus sur la psychologie des marins, après avoir vu le Flibustier de Richepin, qui est écrit en beaux
vers et où leur vie est idéalisée de parti pris.
M. Richepin se donne la peine de traduire, dans une langue accessible, les sentiments qui s'agitent, confus et sans expression, dans ces âmes naïves. Il est probable qne les filles des marins, quand elles regardent par une fenêtre le nuage qui passe, sentent un certain trouble à se dire que ce nuage s'en va là-bas, là-bas, où peut-être le gars qu'elles aiment vogue à la merci des flots. Comme elles n'ont point de mot pour préciser ce rêve, M. Jean Jullien mettra dans leur bouche une exclamation du pays : «. Ah! diache!... » rappelez-vous les larmes qui montaient à tous les yeux, quand Mme Barretta soupirait ces vers charmants :
...Et le soir, quand le soleil descend, Où donc te mires-tu, beau nuage, en passant, Goéland fatigué qui sur l'onde sommeilles, Berçant ton ventre d'or et tes ailes vermeilles.
Vous souvenez-vous encore de ce passage exquis où le vieux matelot expliquait à son fils pourquoi il aimait la mer d'un amour si profond :
Les fleuves, oui, je sais ; ça coule à la dérive.
Sans doute c'est de l'eau, de l'eau qui marche, mais
Elle s'en va toujours et ne revient jamais.
Ce n'est pas comme ici. La marée est fidèle ;
Elle a beau s'en aller au diable, on est sûr d'elle.
Au revoir, au revoir! dit-elle en se sauvant,
Car elle parle, car c'est quelqu'un de vivant.
Et tout ce qu'elle crie et tout ce qu'elle chante,
La mer, selon qu'elle est d'humeur douce ou méchante,
Et tous les souvenirs des amis d'autrefois
Dont la voix de ses flots a l'air d'être la voix,
Et les beaux jours vécus sur elle à pleines voiles, Et les nuits où l'on croit cingler vers les étoiles, Oh! mon Pierre, mon gars, tout ça, ce n'est donc rien!
La voilà, la vérité, la vérité vraie parce qu'elle est idéale. C'est cela que pensait le vieux bonhomme de marin ; c'est cela qu'il eût dit dans la vie réelle s'il eût eu des mots à sun service ; c'est donc cela que l'auteur doit, sur la scène, lui mettre dans la bouche. Xous pénétrons ainsi au fond de cette âme élémentaire que nous a ouverte la baguette magique du poète. M. Jean Jullien s'imagine nous avoir fait faire avec ses marins une connaissance plus intime parce qu'il a mis sous nos yeux le train accoutumé de leur pauvre vie dans ses détails les plus infimes ; il ne nous apprend rien, et, ce qui est pis en matière de théâtre, il ne nous intéresse à rien.
Il peut voir où cela le mène ! Ses amis ont beau crier que le succès a été prodigieux ; les faits sont là ; la Mer disparaît de 1* affiche, tout comme le Maître, après un petit nombre de représentations. Et je crains bien qu'il n'en soit de même encore si M. Jean Jullien s'obstine à ne pas vouloir tenir compte de nécessités auxquelles ont obéi les dramaturges de tous les temps, s'il persiste à vouloir imposer à la foule des théories qu'elles repousse si clairement et si résolument.
Les jeunes adeptes des nouvelles écoles m'en veulent beaucoup de ne pas mettre au service de leur cause l'influence qu'ils me reconnaissent sur le public bourgeois. Mais cette influence, je ne la dois qu'à la netteté avec laquelle je les combats. Il est évident, de toute évidence, que le public n'admet de leurs tentatives que ce qui est, dans une certaine mesure au moins, conforme à l'idéal qu'il s'est fait du théâtre. J'aurai beau lui dire : Mais non, tu sais, ô public, que le second acte de la Mer est admirable, juste-
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ment parce qu'il n'y a pas ombre de mouvement dramatique, ni d'intérêt, il m'enverrait promener. Ces messieurs font semblant de croire que c'est nous qui empêchons le public de se plaire à leurs pièces. Mais non ; le public ne nous suit que si nous allons du même côté que lui. J'en ai fait bien souvent l'expérience, car je ne suis pas toujours de son avis, et il ne m'écoute pas plus que les autres dans ces cas-là. Il faut pour le ramener des années de discussion patiente ; il faut lui prouver qu'on a raison contre son goût, entreprise toujours ardue et vaine le plus souvent.
12 octobre 1891.