LA NOUVELLE IDOLE
La X ourdie Mole est une œuvre très curieuse; mais c'est plutôt un dialogue philosophique qu'une pièce de théâtre. Elle aura sans doute le sort des ouvrages précédents de M. François de Curel; elle sera beaucoup louée par la presse ; elle sera écoutée avec intérêt par un petit nombre de publics triés sur le volet. La foule n'y entrera point. Je sais bien que ceux qui n'aiment point le théâtre n'en applaudiront que davantage et la Nouvelle Idole et son auteur. Ils lui sauront gré d'avoir méprisé ou tout au moins négligé ce qu'ils appellent les ficelles des faiseurs. Je ne présenterai qu'une observation à M. François de Curel : quand on écrit pour le théâtre, c'est qu'on s'adresse à la foule, puisqu'il n'y a pas de théâtre sans public, puisque c'est le public qui constitue le théâtre. C'est ce qu'ont fait tous les grands écrivains dramatiques de tous les temps, qui, sachant que leur œuvre serait écoutée d'un grand public, se sont arrangés toujours pour qu'elle fût comprise et goûtée de la foule. Ils ont donné à leurs idées, quelles qu'elles fussent, une forme dramatique. Comment peut-on faire compliment à un homme qui écrit pour le théâtre de ne pas se soucier de cette forme? Qu'on s'en excuse en faveur d'autres qualités, passe encore ; mais l'en louer ! mais le proposer pour modèle !
Ce qui m'agace, c'est que M. François de Corel me semble le faire exprès. Il a des qualités indéniables d'homme de théâtre ; oui, je suis convaincu que l'écrivain qni nous a donné le premier acte des Fossiles et deux scènes du Repas du lion est né pour le théâtre. Il y a dans la Nouvelle Idole une scène dont l'idée, au point de vue purement dramatique, est géniale. Voyez plutôt !
Albert Donnât est un médecin célèbre, imbu des théories pastoriennes, qni cherche le bacille du cancer. Pour l'étudier, il lui faut des champs d'expériences. Comme il est chef de clinique, quand il rencontre dans son service un malade qui souffre d'un mal qu'il sait incurable, qui est, par exemple, phtisique au dernier degré, il lui inocule, d'un coup de lancette, le virus du cancer, et suit d'un œil attentif les développements du mal. C'est l'expérience qu'il a tentée sur une jeune fille.
« Voyez cette enfant, dit- il à sa femme, que ces pratiques étonnent et bouleversent, elle est phtisique jusqu'à la moelle des os et n'ira pas jusqu'à l'automne. Supposez que je lui ai inoculé un mal épouvantable toujours mortel; supposez que, grâce à cela, j'arrive à préserver des mères de famille, des personnes robustes et utiles ; ou plutôt ne supposez pas ; c'est fait. Franchement, suis-je bien coupable d'étudier dans ce pauvre petit corps condamné à une dissolution prochaine le secret qui va sauver des générations entières ? >
Une discussion s'engage sur ce point de casuistique morale.
Puis le médecin dit à la petite malade d'approcher :
— Eh! mais, lui dit-il, nous avons meilleure mine... un peu engraissée... de bons yeux... pas trop brillants...
Xous croyons, nous, dans la salle, que ce sont là les phrases banales d'encouragement qu'un médecin prodigue à un malade qu'il croil perdu.
— Voyons! que je vous ausculte! Respirez... Toussez... A mesure que l'examen avance, le docteur prend une
figure plus anxieuse :
— Ah ! çà, mais, s'écrie-t-il brusquement et d'un ton furieux : Tous êtes guérie !
— Grâce à vous, docteur !
— Et qu'est-ce que vous avez fait pour cela?
— Ce que vous avez dit, docteur.
Elle ajoute, détail charmant, qu'elle a bu tous les matins un verre d'eau de Lourdes, et comme elle voit le docteur très en colère :
— J'aurais peut-être mieux fait de ne pas vous le dire ; mais quand vous m'avez dit : Yous êtes guérie; il m'a semblé que la sainte Vierge me trouvait -ingrate, et je n'ai pu me taire.
Ce malheureux Albert Donnât est désespéré. Car cette jeune fille qu'il a guérie, contre toute espérance, de sa phtisie, porte au sein un petit bouton, qui n'est pour le moment qu'un bobo, mais un bobo terrible, dont elle mourra infailliblement dans les plus atroces souffrances. Science et conscience, tout chez lui est en déroute. Et quand la jeune fille est sortie, c'est de la bouche de sa femme que jaillit le cri de la situation :
— Assassin ! lui dit-elle.
Et lui, découragé, désolé, reprend tout bas :
— Oui, je suis un assassin !
Ça c'est du théâtre, de l'excellent théâtre, du très beau théâtre ; parce que l'idée, qui est d'une haute philosophie, est présentée sous une forme éminemment dramatique. Ce n'est pas que cette scène n'eût pu être mieux préparée, mieux aménagée, et mise dans une lumière plus vive ; mais enfin, elle est très puissante. C'est une trouvaille de génie.
M. François de Curel voudra-t-il me permettre de lui
montrer, pur contre, dans sa pièce une autre idée, qui est restée obscure pour nous, ou qui n'a pas en tout cas eu son effet sur le public, parce qu'elle n'a pas été revêtue par lui d'une forme dramatique ?
Louise n'aimait pas déjà beaucoup son mari, qui, tout entier à la science, sa nouvelle idole, négligeait sa femme. Elle se sentait du penchant pour un jeune savant, Maurice Cormier, qui était l'élève de son mari, ou tout au moins qui l'aidait dans ses recherches. Il travaillait pour son compte dans une autre partie. C'était un psychologue; il étudiait surtout l'âme ; il l'étudiait, comme on fait aujourd'hui sur le vif. à l'aide de la suggestion, de l'hypnotisme et d'une foule d'artifices que l'auteur décrit complaisamment.
« Nous parcourons, dit-il, les hôpitaux, les casernes, les écoles, les usines, et sur des centaines, sur des milliers de sujets nous répétons à l'infini des expériences qui consistent à faire agir l'esprit en exerçant sur le corps le contrôle d'une incroyable minutie que je viens de décrire. Xos fils conducteurs s'accrochent aux nerfs; nos tubes s'adaptent aux bronches ; nos pinces, nos leviers se contractent avec les muscles ; par les yeux, par les oreilles, par les canaux sinueux des veines, par le labyrinthe des filaments nerveux, nous nous glissons jusqu'au sanctuaire de la pensée, et nous touchons, oui. nous touchons l'inconnu qui vibre au plus profond de l'âme humaine. »
Mais Maurice Cormier ne se contente pas de ces études psycho-physiologiques. Il porte également sa curiosité sur l'intérieur de l'âme humaine et examine les désordres qu'y cause la passion.
Il a fait assez discrètement la cour à la femme de son maître et ami, et il ne s'est déclaré que la veille du jour où les pratiques d'Albert Donnât, ayant été dénoncées au parquet, il devait s'ensuivre une enquête. C'est qu'il a pensé
que Louise, affolée, effarée, viendrait lui demander des conseils en lui contant ses chagrins et qu'il aurait là une belle occasion d'étudier sur le vif les manifestations d'une passion violente.
Louise, en effet, est venue chez lui, décidée ou à peu près a s'offrir.
Mais Maurice ne lui cache point son idée de derrière la tête :
ce Je poursuivais simplement, lui dit-il, en vous faisant la cour, mon idée de suggestion. Vous souffrez, et l'amour naît de votre chagrin, orchidée rare, qui s'épanouit sur les marais fiévreux. Et comme une amoureuse ne se possède guère mieux qu'une somnambule, vous accourez, sans fausse pudeur, toute surprise, vous-même de vous trouver ici. »
Ainsi parle ce psychologue, avec la parfaite inconscience du savant, mais Louise, qui lui sert de sujet, tressaille d'horreur :
c Regarder l'amour, s'écrie-t-elle, comme une hallucination de malade et consentir à être aimé! Abuser d'une folle!... Tenez, mon mari, son crime est plus grand peutêtre, mais il est moins... »
Et elle n'achève pas la phrase, ne trouvant pas l'épithète.
Il est évident que cette scène fait pendant à l'autre. Mais elle n'est pas claire, elle ne parle pas aux yeux. On est forcé de réfléchir pour la comprendre, et dès lors on n'est pas ému.
La forme dramatique n'y est pas.
Toute la pièce se compose de longues dissertations sur le droit du savant à sacrifier des vies inutiles pour en sauver d'autres qui sont de choix ; c'est ainsi que le général en chef envoie un bataillon se faire tuer pour gagner la victoire.
Il y a de beaux morceaux dans ces discussions, car M. François de Curel écrit d'une langue très ferme, naturellement oratoire, et qui s'élève parfois jusqu'à la poésie. Mais le théâtre est-il fait pour les entretiens de Platon ?
L'auteur a heureusement rencontré un dernier acte qui est délicieux, et de théâtre celui-là.
Antoinette, la petite phtisique, revient; elle sait que le docteur lui a inoculé le virus du cancer. Albert l'interroge tristement :
— Ceux qui font ce que j'ai fait, on les appelle des assassins, n'est-ce pas ? demande-t-il.
Antoinette est une résignée et une extatique; elle se destinait à la vie religieuse, et elle est toute en Dieu :
<c Je savais bien, répond -elle, que vous aviez du chagrin... il ne faut pas... Vous m'auriez proposé ce qui est arrivé, j'aurais consenti tout de suite... me croyez-vous donc trop sotte pour comprendre que mon mal peut amener à guérir une foule de gens ? Je voulais être sœur de charité et consacrer ma vie aux malades... Eh ! bien, je livre ma vie en gros, au lieu de la donner en détail. »
Le mot est exquis.
— Il n'y a pas que les sœurs de charité qui savent mourir proprement, observe Albert Donnât.
13 mars 1899.