Quarante ans de théâtre
Le succès est immense ; la Comédie-Française fait, tous les soirs qu'elle joue le Ciel, entre cinq et six mille francs de recette, et le public écoute le chef-d'œuvre de Corneille avec une ardeur d'attention et de respect qu'il ne témoignait pas même au temps où l'illustre Rachel reprenait le rôle de Chimène.
C'est qu'en ce temps-là la foule allait voir une tragédie, moins par goût de l'œuvre que par une curiosité de dilettante. Aujourd'hui, c'est le drame même qui touche ; ce n'est pas que nous valions mieux et que nous soyons plus lettrés que nos pères. La mode des gilets a changé, et voilà tout. Mais il y a du choix, même en fait de modes, surtout dans les choses de l'esprit, et je suis bien heureux de voir revenir la vogue de cette tragédie classique, dont j'ai tant d'années et si vainement plaidé la cause ; j'étais un des rares amants qu'eussent gardés au théâtre Corneille et Racine ; voilà que le petit nombre de fidèles s'est fait foule à cette heure, et je pourrais dire, comme le Cid en son fameux récit :
Xous partîmes cinq cents, mais, par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, Tant à nous voir marcher avec un tel visage Les plus épouvantés reprenaient du courage.
Qui sait même si les plus épouvantés ne vont pas devenir les plus fanatiques ?
C'était une idée qu'avait caressée longtemps M. Thierry de remettre le Cid à la scène. Delaunay aurait joué le rôle du Cid et M"° Favart celui de Chimène. Xous avons plus d'une fois causé ensemble de cette distribution. Je ne veux rien ôter de l'honneur qui reviendra à M. Penïn dans la renaissance de la tragédie classique. Mais il faut être juste pour tout le monde, M. Thierry a bien sa part aussi dans ce revirement du goût public. Il l'a patiemment préparé et attendu sans en désespérer jamais. Il a remonté avec beaucoup de soin et d'éclat, sachant bien qu'il y perdrait de l'argent, qu'il luttait contre l'indifférence de la foule, nombre d'œuvres tragiques du vieux répertoire, entre autres Bajazet, Estlicr, Psyché, Mérope, d'autres encore dont la représentation se recommandait aux yeux des amateurs par le soin de la distribution, par l'exacte et superbe beauté des décors et des costumes. Et cependant le courant allait son train, et nous voyions sans cesse Horace, Phèdre, Athalie , dont les beaux vers tombaient sur les banquettes vides.
C'est Hernani qui empêcha M. Thierry de nous donner le Cid. L'œuvre de Corneille eût fait double emploi avec celle de Victor Hugo, car toutes deux ont comme un air de famille, une allure castillane et chevaleresque. L'épreuve qu'avait tentée Delaunay en jouant Hernani, bien que le succès en ait été grand, ne l'encourageait pas trop à en essayer une nouvelle. Il avait failli s'y briser la voix, et il n'était pas d'humeur à hasarder encore dans les fureurs
de la tragédie un si fragile instrument. Et puis, qui sait? peut-être craignait-il que le résultat ne répondît point à ses efforts, à son talent et à sa réputation. L'heure de Corneille n'avait pas encore sonné. A défaut de Delaunay, Mounet-Sully semblait désigné à M. Perrin pour ce rôle du Cid. Il est jeune, la figure est belle, la voix charmante, il venait de débuter avec un éclat prodigieux. Il semblait que personne ne pût dire avec plus d'emportement et de fierté ces vers qui s'échappent de la bouche du Cid comme des jets d'héroïsme :
Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées... Mes pareils à deux fois ne se font pas connoître...
Mais Mounet-Sully paraît avoir un défaut, dont je ne me rends pas bien compte encore. Tient-il à sa nature ou à son éducation ? Je n'en sais rien ; il faudrait connaître .mieux l'homme pour en démêler l'origine. Il s'est imaginé un idéal de personnage mélancolique, tendre, fatal et légèrement excentrique, qu'il voudrait toujours représenter. Oreste, qu'il a joué d'abord, était bien son affaire. Il eût souhaité ardemment Hamlet ; Macbeth lui eût encore convenu, et, je crois aussi, Othello, tous les rôles où la tradition veut que Kouvière ait été supérieur. La vérité est que je n'ai vu ce dernier excellent nulle part; mais il avait des cotes, comme on dit dans l'argot de l'école fantaisiste.
Ces côtés étaient précisément ceux qui séduisaient Mounet-Sully. Pourquoi ? Encore un coup, je ne le saurais dire. Car il n'est voué à ces personnages ni par son visage, ni par son organe ; non ; c'est affaire de jeunesse sans doute. Ces héros ont en eux, dans leur bizarrerie même, un je ne sais quoi d'attirant pour les artistes de vingt-cinq ans, qui cherchent des effets, moins dans la juste mesure du style
que dans l'originalité des procédés. Ces effets, qui laissent bien souvent les connaisseurs un peu froids, transportent la foule, qui tressaille sous un coup inattendu et témoigne sa surprise par de longs battements de mains.
Ajouterai-j e que Mounet-Sully était fort préoccupé d'un inconvénient qui ne frappe guère que les hommes du métier, et qui étonnera peut-être les gens du monde.
C'est une légende, qu'à toutes les reprises du Ciel, le succès de la soirée, le grand, l'incontestable succès a été pour don Diègue, et que toujours, pour une raison ou pour une autre, le Cidet Chimène sont restés dans l'ombre. Je n'ai pas besoin de rappeler à ce propos des histoires qui sont fort connues, et qui, au rebours de presque toutes les anecdotes théâtrales, sont authentiques. On fait débuter Lafontaine et c'est Maubant qui remporte le triomphe.
C'est que don Diègue est un bon rôle; c'est que le Cid est un rôle médiocre ; c'est que Chimène est un mauvais rôle.
Entendons-nous bien, quand je me sers de ces termes : rôle médiocre, mauvais rôle, ce n'est point un blasphème contre le génie de Corneille ; je me mets tout simplement au point de vue du comédien et des effets qu'il peut légitimement tirer du personnage qu'il représente.
Si vous causez avec un artiste d'une création qu'il médite, vous lui entendez dire parfois : Oit ! rôle dur, très dur.' Un rôle dur, c'est un rôle où il est souvent en scène, sans y avoir rien à dire que d'indifférent ou même de désagréable au public. Les plus beaux rôles, à cet égard, peuvent être extrêmement durs, et il n'y a point en effet de rôle dur, qui ne puisse passer pour beau, puisque son essence même est d'occuper toujours le théâtre.
Un bon rôle au contraire (toujours en restant dans le même ordre d'idées), c'est un rôle où l'on n'exprime que des
sentiments qui seront à coup sûr bien reçus de la foule, où l'on est toujours en situation, où l'on est certain, du moment qu'on ouvre la bouche, de soulever les acclamations de la salle.
Tenez, permettez -moi de vous rendre l'idée sensible par un exemple frappant et qui est de circonstance. On nous donne ce soir au Châtelet la reprise de Patrie. Allez la voir. Vous vous convaincrez aisément que le rôle de Dumaine est un bon rôle. Il n'exprime que des sentiments héroïques, ceux qui s'échapperaient à la fois de toutes les poitrines. C'est nous-mêmes que nous applaudissons en l'applaudissant. Le rôle de M"e Fargueil, au contraire, est un rôle très dur. Il est peu sympathique; ce ne serait rien encore : il n'est pas en situation. La dernière scène entre les deux amants est plus qu'inutile ; elle est fâcheuse ; on en attend la fin avec impatience, parce qu'on sent bien qu'elle ne peut mener nulle part. Ce n'est qu'un brillant horsd'œuvre.
Dans les pièces nouvelles, les comédiens ne se rendent pas toujours compte de l'effet qu'ils produiront. Ainsi, l'on m'a assuré que Mlle Fargueil était enchantée du rôle que lui avait ménagé Sardou. C'est que le rôle est long, brillant, et si l'on ne considère que l'extérieur, tout plein de mouvement et de passion. D'ailleurs, un artiste a généralement assez bonne opinion de son mérite pour croire que la salle est toujours ravie quand il est en scène; il adore les monologues, qui le mettent en évidence, et qui prennent le temps dont son camarade pourrait profiter.
Dans les chefs-d'œuvre consacrés, l'épreuve est faite, et si terrible que soit l'amour-propre, on hésite à s'imaginer qu'on réussira beaucoup là où des gens de grand talent ont plus ou moins échoué. La critique a fait son œuvre ; elle a, d'une façon plus ou moins claire, signalé recueil. On
mesure donc d'un coup d'œil la difficulté de l'essai que l'on tente : oh ! rôle dur, très dur !
Et d'autant plus dur que le gros du public ne s'en doute pas. Prenez cent personnes au hasard, et demandez-leur : « Dans la pièce de Corneille, quels sont les deux beaux rôles ? » Il n'y en a peut-être pas une qui ne vous réponde : « Vous plaisantez, c'est le Cid et Chimène. » Et pourquoi ? c'est que le Cid et Chimène sont le plus souvent en scène, qu'ils ont le plus de choses à dire, et même le plus de belles choses. Et vous-mêmes, qui me lisez, je ne suis pas bien sûr de ne pas me heurter à un préjugé secret, en poursuivant cette analyse ; vous connaissez bien mieux le Cid par la lecture que par la représentation, et le livre à la main, au coin du feu, c'est Rodrigue et Chimène qui font la meilleure figure. Au théâtre, c'est une autre affaire. L'action reprend ses droits, et l'on s'aperçoit alors que tous deux tournent sans cesse dans un même cercle, revenant scène à scène, par des détours subtils, sur une situation qui ne change point. Quand Chimène s'est écriée : ». Sire, sire, justice ! » Quand elle a dit à son amant : « Va, je ne te hais point ! » son rôle est achevé. Elle commentera en cent façons ingénieuses ces deux cris de passion, elle n'y ajoutera rien.
Il se glissera inévitablement quelque monotonie dans cette éternelle reprise du même thème; ce n'est pas à Corneille que l'on peut s'en prendre : on n'oserait, une œuvre consacrée, un chef-d'œuvre, en France, cela ne se discute pas. Il faudra donc que ce soit la faute de la malheureuse actrice, qui n'en peut mais. Je n'ai pas eu le plaisir de voir M110 Rachel dans ce rôle ; ceux qui l'y ont suivie m'assurent qu'elle ne triomphait pas toujours de ce préjugé. Elle lançait avec une admirable énergie la note à effet, et se débattait péniblement dans les subtilités avocassières du personnage.
Celui de Rodrigue est plus varié; outre ses explosions d'héroïsme : Tout autre que mon père... A moi comte, deux mots... il a pour lui le grand récit ; ce récit épique, si exact que Condé n'eût pas autrement conté Rocroy, si ardent, si coloré, qu'on y sent en plein le poète. Et cependant les scènes avec Chimène ont des longueurs et sont froides, parce que le public sait d'avance ce qui s'y dira et qu'elles n'aboutiront à rien. Elles sont célèbres, ces scènes, et elles méritent de l'être ; il n'en est pas moins vrai que le froid qui s'y répand, comme par d'imperceptibles fissures, ne manque pas d'être attribué à l'acteur, quelque talent qu'il déploie.
C'est pour cette raison (jointe à bien d'autres) que j'aurais si vivement désiré de voir Rodrigue aux mains de Delaunay. Il faut, pour sauver ces intervalles où l'action s'attarde, il faut une sûreté de jeu et une variété de débit dont un débutant n'est guère capable. Il est permis à un jeune homme de lancer à merveille le tout autre que mon père; jamais il ne viendra à bout de soutenir ses longs, douloureux et charmants couplets de l'entretien avec Chimène. L' n art consommé n'est pas de trop dans ces occurrences.
Mounet-Sully est encore loin de posséder le secret de cette exquise diction. Mais le pis, c'est que, grâce à cette idée préconçue qu'il s'était faite de ramener tous les personnages de la tragédie aux types d'Oreste ou d'Hamlet, il a même manqué le premier soir ces cris de passion généreuse, ces gaietés d'héroïsme qui font la grâce souveraine et l'immortelle beauté du Cid.
C'est Sainte-Beuve qui a remarqué, daus son étude sur Corneille, que le Cid est tout entier en beaux débuts : il appelle ainsi ces mots qui jaillissent, qui éclatent de prime abord, et ramassent en un premier trait de lumière la scène
qui va suivre : « Enfin vous l'emportez !... Rodrigue, as-tu du cœur !... A moi, comte, deux mots !... Sire, sire, justice !...» et tant d'autres. C'est ainsi que le poète entame toujours et présente la situation par l'arête vive. C'est ainsi qu'il résume encore, soit au milieu, soit à la fin de la scène, toute la série des sentiments par où l'on a passé, en deux coups de foudre qui se répondent.
Il a tué mon père.
... Il a vengé le sien.
Ou encore :
Es-tu las de vivre?
...As-tu peur de mourir?
Il n'y a pas à dire : Ces mots (et Rodrigue en a beaucoup de cette espèce) ne sont pas d'un mélancolique, ni d'un rêveur. Il faut les jeter hardiment ; ils sont le pétillement naturel d'une âme jeune et chevaleresque. C'est une remarque qui frappait tout le monde à la première représentation, et qui s'est formulée plus d'une fois dans les couloirs : Tous ces gens-là sont des Gascons !
Eh oui ! ils en tiennent tous ! Et le comte, et don Diègue, et don Sanche lui-même, ce pâle don Sanche, à qui pourtant Corneille a donné son moment d'enthousiasme :
Faites ouvrir le champ : vous voyez l'assaillant, Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.
Tous prennent plaisir à mettre un panache à leur héroïsme. Ce sont des décrocheurs d'étoiles. Il faut bien que cette fleur de vaillance héroïque, cet enivrement de la joie chevaleresque des combats se retrouve dans le débit de l'acteur chargé du rôle de Rodrigue.
Ce malheureux Momiet-Sully ne l'a pas compris. Il s'est
obstiné à ne voir dans le Cid qu'un amant désolé, un pâtre du Lignon à qui l'amour aurait tourné la cervelle. M. Perrin avait beau le prendre à part dans son cabinet, et lui remontrer qu'il se trompait du tout au tout; non, il avait son idée. Ah ! vous ne saurez jamais ce qu'il y a d'entêtement dans une cervelle de comédien, qui, à toutes les bonnes raisons, répond par ces mots : « C'est comme cela que je sens le rôle!... » Eh! malheureux! il ne s'agit pas de le sentir, mais de le comprendre !
Quel étonnement, le premier soir, quand on vit arriver Mounet-Sully avec ses cheveux bizarrement cerclés autour de sa tête, le visage fatal, roulant des yeux égarés et prolongeant avec des sonorités d'oiseau de nuit les finales de tous les vers pour leur donner un cachet de désespoir mélancolique ! Mounet-Sully avait éprouvé dans Oreste avec quelle furie d'instantanéité se produit un succès à Paris ; il a pu voir, ce soir-là, de quelle chute imprévue et rapide on tombe.
La leçon a été dure. Il a rebondi bien vite, ce qui me porte à croire qu'il y a en lui bien de la ressource, et qu'il est capable d'un grand effort sur lui-même.
14 octobre 1872.