‹ Quarante ans de théâtreChapitre 2 sur 41 · LES VERS DU « CID · texte numérisé non relu

LES VERS DU « CID

Le Cid -à fait, comme à son ordinaire, un grand effet sur le public. J'ai déjà dit, il y a quelques semaines, qu'il était joué d'un façon supérieure par quelques-uns des artistes et suffisante par les autres. Silvain, qui est chargé du rôle du roi, a tenu compte de la critique que nous lui avions adressée. Il nous avait semblé qu'il exagérait dans ce personnage le ton de bonhomie paternel que Corneille lui a en effet donné dans quelques passages; nous estimions qu'il eût mieux valu les relever d'une pointe de galanterie royale et chevaleresque.

— Cela n'est point aisé, m'avait dit Silvain.

Cela ne l'était point, en effet, mais M. Silvain nous a montré qu'un comédien intelligent, consciencieux et habile vient à bout de toutes les difficultés. Il a su, tout en gardant au rôle son air de bonhomie aimable et douce, lui imprimer un cachet de grandeur qui fait d'Alphonse, non plus un brave bourgeois du Marais, sensible et malin, mais un roi d'Espagne d'une haute et aimable bonté.

Il traîne encore dans l'interprétation de Silvain quelques traces de son ancienne manière, surtout au dernier acte.

Tout le couplet où don Fernand cherche à rassurer Chimène :

Xa fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu, Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu : Une louable honte en vain t'en sollicite, etc.,

a été encore dit par lui avec un accent de bonhomie bourgeoise qui touche à la vulgarité.

M. Silvain croit attendrir et mouiller sa voix dans ces sortes de morceaux en la faisant passer par le nez, il se trompe. Un roi d'Espagne, même alors qu'il est le meilleur des hommes, ne parle point du nez.

Mounet-Sully est admirable dans le Ciel. Il y a pourtant dans son interprétation un passage qui me chagrine. Don Diègue vient de confier à son fils le soin de sa vengeance, et Eodrigue vient d'apprendre que celui contre lequel il doit se battre est le père de sa maîtresse ; il reste seul et il exhale sa douleur en effusions lyriques. Ce sont ces fameuses stances du Ciel que tout le monde a apprises par cœur au collège :

Percé jusques au fond du cœur D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle, Misérable vengeur d'une juste querelle, Et malheureux objet d'une injuste rigueur, Je demeure immobile, et mou âme abattue Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé,

0 Dieu, l'étrange peine !

En cet affront mon père est l'offensé, Et l'offenseur le père de Chimène.

Quel peut être le sentiment de Eodrigue en parlant ainsi? Le poète l'indique lui-même :je demeure immobile. Il demeure immobile ; cela s'entend de reste, il a reçu un coup d'assommoir ; une cheminée lui est tombée sur la tête ; il regarde éperdu et presque sans voix le malheur qui vient de lui arriver. Je voudrais donc que toute cette strophe fût dite d'un ton d'étonnement douloureux, avec le regard et le geste d'un homme qui ne sait pas ce que tout cela veut dire ; la voix presque étranglée et basse.

Il me semble que c'est bien là le sens de la strophe. Mounet-Sully la dit d'une voix plaintive, presque chantante ; l'effet est grand, je l'avoue, parce que Facteur a précisément ces notes-là charmantes, et que sa voix, dans la plainte, est une musique délicieuse ; ce n*en est pas moins un contre-sens, et un contre-sens qui est d'autant plus fâcheux que, ce même bêlement plaintif, Mounet-Sully va le retrouver dans la strophe suivante, où il est là tout à fait à sa place et nécessaire :

Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, Ou de vivre en infâme, Des deux côtés mon mal est infini.

Et plus loin :

Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,

Mais ensemble amoureuse, Digne ennemi de mon plus grand bonheur, Fer qui causes ma peine... etc.

Il est évident que, dans ces passages, le ton de la plainte est exigé par le sens même des vers. Kaison de plus pour ne pas débuter par ce même ton dans la strophe précédente où il n'est pas de saison. Ce qui trompe M. Mounet- Sully, c'est que, voyant la pensée chez Corneille prendre la forme lyrique, il s'imagine qu'il faut chanter les strophes, et non les dire. Il est certain que le comédien doit, par un artifice de voix, marquer les contours de la stance et en faire sentir l'harmonie générale. Mais il le doit faire sans préjudice du sens particulier de la strophe. Il faut que les artistes se mettent bien dans l'esprit que, dans un drame, tout, même les parties lyriques, doit prendre la forme et l'accent dramatiques. C'est un drame qui s'agite au fond de l'âme de Rodrigue. Corneille aurait pu en faire un monologue

en grands vers alexandrins, comme celui d'Auguste ou celui de Camille. Il a préféré la strophe avec ses retours de mots et de rimes. Mais la strophe, ce n'est que l'extérieur, le vêtement de la pensée ; la pensée elle-même, c'est cela que l'artiste doit traduire et rendre sensible au public.

Au reste, Mounet-Sully lui-même le sent très bien ; et quand il s'écrie :

Mourir sans tirer ma raison !

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire ! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison !

il ne chante plus, je vous assure : il est emporté par le mouvement de l'idée, et il dit avec une merveilleuse largeur de style, aussi bien qu'avec un sentiment profond, ces vers, qui sont les plus beaux, les plus pleins, les plus sonores qu'ait jamais écrits le vieux Corneille :

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse : Que je meure au combat, ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.

A ce dernier vers d'une si admirable facture, un frémissement a couru toute la salle. Ce sont là des sensations que rien ne peut égaler.

Le Cul abonde en alexandrius superbes qui ébranlent l'âme et l'emplissent d'une joie généreuse.

Le vieux don Diègue en a sa bonne part et Maubant les fait sonner avec une magnifique allégresse. J'ai dit beaucoup de mal en ma vie de Maubant, et je crois bien que je n'avais pas toujours tort, mais j'y ai regret lorsque je l'entends dans ce rôle. Il s'y montre d'une simplicité

héroïque. Avec quelle flamme, lui qui est souvent si raide, il a dit ces beaux vers, ces vers qui ont cent coudées :

Ma valeur n'a point lieu de te désavouer ;

Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace

Fait bien revivre en toi les héros de ma race :

C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens ;

Ton premier coup d'épée égale tous les miens :

Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée

Par cette grande épreuve atteint ma renommée.

Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,

Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur;

Viens baiser cette joue, et reconnais la plac e

Où fut jadis l'affront que ton courage efface.

Le croiriez-vous ? je ne puis transcrire ces vers sans un tressaillement d'émotion. Ils sont admirables à la lecture, mais, au théâtre, quel effet ! Yoilà bien dix fois que je revois le Cid depuis la première reprise qu'en a faite II. Perrin. Jamais ces vers que Maubant dit avec une vérité merveilleuse n'ont passé sans soulever une acclamation dans la salle. On pourra tant que l'on voudra blaguer la tragédie, il n'y a pas au monde de plaisir plus vif, comme il n'y en a pas de plus noble. Mais, dame ? il en est de la tragédie comme de bien autre chose, il faut pour avoir son effet qu'elle soit excellente et rendue d'une façon supérieure.

22 septembre 1^-4.

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