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BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN

A l'Odéon, nous avons eu : Beaucoup de druitpour rien, comédie en cinq actes et huit tableaux, d'après Shakespeare, par M. Louis Legendre, musique de M. Benjamin Godard.

La pièce est allée aux nues le premier soir, et j'imagine que ce ne sera pas le succès d'un jour. C'est un spectacle exquis et délicieux; et j'ai d'autant plus de plaisir à le reconnaître que je m'y étais moins attendu. Je n'avais qu'une médiocre confiance en ce projet d'adaptation d'une comédie de Shakespeare. J'avais, dans le temps, cherché à détourner Porel de monter le Songe d'une Nuit d'été, et le public avait donné raison à mes craintes. Je n'espérais guère mieux de Beaucoup de oru.it pour rien. C'est moi qui, cette fois, ai eu tort, et j'en suis bien content tout de même, parce que j'ai passé une soirée charmante, et telle que nous n'en avions pas eu depuis longtemps de pareille.

Beaucoup de bruit pour rien, je veux dire : le Beaucoup de bruit pour rien original, celui de Shakespeare, est une comédie du genre de Marivaux, dans laquelle se trouve enfermé et enchâssé un gros drame à la d'Ennery. Les deux pièces sont rattachées l'une à l'autre avec une assez

maladroite insouciance. Il est évident que, pour Shakespeare, le drame n'avait dans la contexture de l'ouvrage qu'une importance médiocre; il n'avait été mis là que pour fournir aux personnages de la comédie un prétexte à déployer des sentiments dont l'auteur a Besoin pour conclure. Ce n'était qu'un moyen.

Bénédict est un cavalier charmant, plein d'esprit et de gaieté; Béatrice est une aimable jeune fille, toute pétillante de malice. Us semblent faits l'un pour l'autre; mais chacun d'eux a juré de ne jamais se laisser prendre au piège de l'amour, de ne se marier jamais, et ils ne peuvent se rencontrer sans se lancer force épigrammes. Cette petite guerre est an joli badinage bous lequel ils cachent un sentiment qui ne demanderait qu'à naître.

Des amis obligeants s'en chargent. Us font accroire à Bénédict que Béatrice est amoureuse de lui, et ils insinuent à Béatrice que Bénédict, qui n'ose pas se déclarer, se meurt d'amour pour elle. Les voilà tous les deux avertis de la passion de l'autre et en éveil, et chacun fait des frais pour justifier la passion dont il se croit l'objet. Vous reconnaissez là un des thèmes familiers à Marivaux. C'est ainsi que dans les Fausses confidences, en contant à Araminthe que Dorante est amoureux d'elle, on excite d'abord sa curiosité et l'on intéresse son cœur ensuite. Les escarmouches et les taquineries continuent entre Bénédict et Béatrice sur le mode plaisant, et ils ne se révéleraient point l'un à l'autre. sans un incident qui leur montre l'amour sous un jour plus sérieux et les force chacun à déposer leur masque.

Yi\ beau garçon, qui est un brave soldat, Claudio, est tombé à première vue amoureux d'Héro, la fille d'un noble seigneur nommé Léonato. Il a sauvé, dans un combat, la vie du prince don Pèdre, qui par reconnaissance lui veut du bien. Don Pèdre fait pour son favori la demande à

Léonato, et le mariage est conclu tout de suite : car Héro est une bonne petite fille, qui, d'un premier coup d'œil, s'est prise de belle passion pour ce joli militaire. C'est une fleur d'innocence et de chasteté; et ce mariage irait comme sur des roulettes , si le frère de don Pèdre, le traître du mélodrame, don Juan, ne s'avisait (on n'a jamais su et l'on ne saura jamais pourquoi) de jeter des bâtons dans les roues. Il ourdit une trame, qui est d'une niaiserie enfantine. Tl s'arrange pour que Claudio s'imagine qu'Héro donne rendez-vous la nuit à une manière d'ivrogne ; Claudio voit, en effet, ce drôle, Bozzachio, descendre un soir du balcon d'Héro; il avait là un rendez-vous avec la suivante. Mais Claudio est un imbécile : il croit contre toute vraisemblance qu'Héro l'a trahi pour ce malotru. Tout cela est d'une puérilité qui serait absurde et révoltante si l'on pouvait croire un instant que Shakespeare y eût attaché la moindre importance. Mais Shakespeare n'y prend pas garde ; il a d'autres visées.

Claudio, au moment d'épouser Héro, lui fait publiquement l'outrage de l'accuser devant la foule et l'accable d'injures grossières.

— Yoilà les hommes, s'écrie Béatrice; voilà ce qu'ils appellent de l'amour. Héro est innocente; qui donc la vengera ?

— Moi, répond Bénédict. Et il provoque Claudio. Béatrice, à ce trait, reconnaît que, lorsqu'il s'agit de

choses sérieuses, ce plaisantin de cour a du cœur : Bénédict s'aperçoit que, quand le cœur est en jeu, cette évaporée renonce à l'ironie et s'élève aux sentiments héroïques.

Et tous deux tombent dans les bras l'un de l'autre ; après quoi le poète marie Claudio et Héro pour finir ; mais ce n'est là qu'un détail.

Le mélodrame (un gros et noir mélodrame) ne tient

donc, comme vous voyez, dans l'œuvre de Shakespeare, qu'une place accessoire. La comédie est tout; et de fait, à Londres, quand on nous parle des acteurs qui jouent dans Beaucoup de bruit pour rien, on ne nous cite jamais que ceux qui jouent les deux rôles de Bénédict et de Béatrice. Le reste ne compte pas pour ainsi dire.

Dans l'adaptation que l'Odéon vient de mettre sous nos yeux, c'est au contraire la comédie qui a été reléguée au second plan ; c'est le mélodrame qui a été tiré au premier.

Je n'en veux pas à M. Legendre ; il lui était à peu près impossible de faire autrement. Chaque peuple a sa façon d'avoir de l'esprit et de plaisanter qui lui est particulière, et où les autres nations n'entrent pas. J'avoue pour mon compte ne comprendre qu'à demi et ne goûter que fort médiocrement les concetti italiens et; les gongorismes mêlés d'horribles grossièretés que se renvoient les deux héros de Shakespeare, comme avec des raquettes. Les Anglais y trouvent un plaisir extrême et peut-être m'y plairais-je aussi si je savais mieux leur langue. Il va sans dire que c'est ma faute, si ces énormes badinages sont pour moi lettres closes.

Mais il faut bien admettre qu'en France je ne suis pas tout seul de mon espèce. Il y a une foule d'honnêtes gens, même lettrés, qui n'ont pas plus que moi l'intelligence et le goût de cette sorte de plaisanteries. Les Anglais nous excuseront, s'ils se rappellent combien il leur est difficile de saisir la grâce d'une œuvre de Marivaux et peut-être même quelquefois le sel d'une comédie de Molière. Il n'y a pas à dire : il faut avoir vécu dans un pays, il faut s'être imprégné de ses mœurs et de sa langue pour en goûter le comique. Tout au rebours, d'un bout à l'autre de l'univers, on pleure pour les mêmes choses et de la même façon.

L'adaptateur de Shakespeare a donc obéi à une obscure

nécessité, en faisant sortir de la comédie originale le gros drame noir, qui, dans l'idée du poète, n'avait d'autre but que de mettre au plein vent ce qu'il y avait de sérieux, sous des apparences frivoles, dans le cœur de Bénédict et de Béatrice.

Oui, mais voilà l'extraordinaire, voilà l'imprévu, voilà à quoi je ne m'attendais point. Ce diable d'homme (c'est de Shakespeare que je parle) a un si prodigieux instinct du théâtre, tout ce qu'il touche prend si bien la forme dramatique, que ce drame enfantin, ce drame qui est à l'analyse presque ridicule, a ému et charmé toute une salle de lettrés, dont les uns étaient trop shakespeariens pour ne pas souffrir de cette interversion, dont les autres l'étaient trop peu pour ne pas sentir comme un besoin de se défendre contre leur émotion.

Deux scènes sont de toute beauté, absurdes l'une et l'autre à ne consulter que le bon sens. Mais c'est bien là ce qui montre que le théâtre est un art particulier. Elles sont absurdes, et elles font un effet merveilleux ; elles sont dramatiques.

Claudio croit Héro coupable. Si cet imbécile avait l'ombre du sens commun, il ferait une enquête. La chose est si infâme et si incroyable qu'avant de l'admettre il devrait s'assurer qu'elle est vraie. Il n'en a rien fait ; il n'a point prévenu le père, point prévenu la fille. Il ne fera l'algarade qu'à l'église, au moment du mariage.

C'est idiot ! — mais comme c'est scénique ! Un cri d'admiration est parti de toute la salle, quand le rideau se levant a découvert une église aux cintres surbaissés, un décor merveilleux de Rubé, Chaperon et Jambon. Porel a groupé avec un art infini, avec un goût exquis d'arrangement, des costumes éclatants, qui se fondent dans un ensemble harmonieux. On entend dans le lointain des

sonorités voilées, d'une douceur pénétrante, que i'émineut symphoniste, M, Benjamin Godard, a répandues sur la scène. Le prêtre qui officie demande à la mariée si elle prend Claudio pour époux; elle a répondu oui; c'est au tour de Claudio de répondre, et alors...

Alors, quel coup de théâtre ! Ah ! l'admirable scène d'opéra ! Oui, c'est de l'opéra, mais, ainsi que chez Victor Hugo, les espaces réservés à la musique sont ici remplis par la poésie. Les imprécations du fiance, la douleur du père, le désespoir d'Héro, l'indignation de Béatrice s'expriment, tour à tour, avec une véhémence merveilleuse ! et tout cela est en scène ! Ah ! comme c'est en scène ! Les vers sont de toute beauté, mais comme l'effet en est double par le spectacle, qui fait ici corps avec l'action !

Héro est tombée évanouie; on la croit morte. Un incident révèle la vérité à Claudio qui fond en larmes et se jette aux genoux du vieux père pour lui demander pardon d'avoir soupçonné à tort la vertu de sa fille.

— L'affront a été public, dit le père ; il faut que la réparation le soit. Venez demain au tombeau de ma fille, et là, devant tous, vous lui rendrez l'honneur.

Et le rideau se relève au cinquième acte sur la même église que nous avons vue au troisième. Elle est cette fois plongée dans les ténèbres. Claudio, accompagné du roi, vient faire amende honorable aux mains du vieux Léonato.

— T'engages-tu, demande le père, à faire tout ce que j'exigerai de toi?

Claudio le promet. Léonato lui explique alors qu'il a nuenièce, et que sa seule façon de témoigner de son repentir est d'entrer dans sa famille en épousant cette nièce.

— Comment le pourrais- je, avant à cœur le souvenir d'Héro.

— Je le veux.

Claudio se résigne; sur un signe de Léonato, on tire un voile, la chapelle apparaît illuminée pour un mariage, et debout, dans des robes blanches, se tiennent Jeux jeunes filles masquées, où il ne nous est pas difficile de reconnaître Héro et Béatrice.

Vous m'interrompez là-dessus et me dites :

— Qu'est-ce que c'est que toute cette histoire ? Elle n'a pas l'ombre de sens commun. Ainsi, ce vieux fou impose pour pénitence à Claudio d'épouser une fille masquée, et cette fille masquée sera Héro ! A quoi bon toutes ces machinations ?

Je suis bien de votre avis; c'est un conte à dormir debout. Mais, voilà ! expliquez-moi comment il se fait qu'à la vue de ces deux jeunes filles masquées le public tout entier a frémi de curiosité et qu'un grand frisson a passé dans la salle! Expliquez-moi pourquoi, au moment où Héro a dépouillé son masque pour embrasser son époux, tous les yeux se sont mouillés de larmes. Ce Shakespeare est un grand magicien. Il allait juste à l'effet contre vents et marée, et il l'obtenait toujours puissant, énorme même.

J'ai parlé de ces deux scènes, parce qu'elles sont extraordinaires, prenant les spectateurs aux entrailles, en dépit du sens commun qui proteste. Mais tous les tableaux nous ont enchantés tour à tour, les uns par une grâce de galanterie exquise, les autres par cette gaieté superbe et truculente dont Victor Hugo a donné l'inimitable modèle dans le quatrième acte de Ruy Blas.

Il faut rendre justice à M. Legendre. J'ignore si les Anglais seront contents de son adaptation ; il est probable qu'ils lui en voudront d'avoir changé en mélodrame une comédie brillante. Je crois pourtant qu'il a donné une idée suffisante du genre d'esprit de Bénédict et de Béa-

triée. Il eût été impossible de le traduire plus fidèlement sur une scène française.

Mais, s'il n'a pas rendu aux Anglais l'humour de ces conversations étincelantes, comme, en revanche, il a prêté de touchants et de nobles accents au vieux Léonato ! De quelle grâce aimable il a enveloppé le rôle délicieux d'Héro ? Il y a toujours dans Shakespeare des scènes de bouffonnerie grossière. M. Louis Legendre a essayé de nous en donner une idée ; avec quelle habileté il a su, tout en leur gardant quelque chose de leur fantaisie énorme, les réduire à notre goût. Le discours de cet imbécile de Gondolfo, qui joue à l'homme d'importance, est un chef-d'œuvre de savoureuse drôlerie !

Et puis toute cette pièce est écrite avec un soin merveilleux de la forme. Le vers y est aisé toujours et quelquefois brillant. La grâce ailée et légère de l'original a pusse parfois dans la poésie de son adaptateur. C'est un ravissement que cette poésie.

12 décembre 1887.

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