SHYLOCK
M. Haraucourt a changé le titre du drame : il l'a intitulé Shylock, tandis que Shakespeare avait écrit : le Marchand de Venise. Je ne sais s'il a eu raison. lime semble que l'idée mère de l'œuvre, c'est que l'argent et le souci de l'argent sont ce qu'il y a au monde de plus vil , de plus méprisable et de plus honteux ; qu'il n'y a de bonheur et de dignité sur cette terre qu'à le partager, quand on en a, avec ceux qui n'en ont point ; que l'argent inspire la haine et toutes les passions mauvaises ; que ceux-là seuls sont dignes d'aimer qui n'eu font point cas, et que l'amour est le premier des biens. Shylock, c'est l'usurier, l'homme d'argent. Antonio, c'est le noble marchand de Venise, qui prête sans intérêt à ses amis, qui s'intéresse à leurs amours, et s'engage même au delà de ses ressources pour leur fournir les moyens de se faire aimer et d'être heureux. Shakespeare, qui a donné la victoire au second, en a fait le vrai héros de son drame. Il n'y avait pas de raison à M. Haraucourt pour faire tomber sur Shylock une lumière plus intense.
Ce qui l'a déterminé sans doute, c'est que Shylock est demeuré très vivant dans la mémoire des hommes. On dit un Shylock pour exprimer un créancier impitoyable ; il ne viendra jamais à l'idée de personne de dire un Antonio, quand
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on veut parler d'un homme généreux et libéral. Il a pensé que le nom de Shylock parlerait plus à l'imagination de la foule.
Il y a deux façons de comprendre et de rendre le Shyloclc de Shakespeare. On peut en faire un personnage à la fois sinistre et pathétique, répandant autour de lui la terreur, mais digne encore de pitié et presque de sympathie ; car il ne fait en haïssant les chrétiens que rendre coup pour coup et venger une longue suite d'humiliations. C'est ainsi qu'il y a deux ou trois ans Irving interprétait le rôle. Il en faisait une création terrible et touchante.
Et comme on trouve tout ce qu'on veut dans cette mer sans fond des drames de Shakespeare, Irving y pouvait montrer de quoi justifier son interprétation. Il y a des passages où... mais je préfère donner quelques fragments d'une lettre que je viens de recevoir de M. Théodore Reinach, et qui m'a paru curieuse :
« Il est bien vrai que Shakespeare s'est conformé en quelque sorte à une tradition littéraire en attribuant à son juif un rôle odieux et par instant grotesque ; mais son génie a su transformer ce type sinistre, lui donner de la grandeur et du pathétique, et sous le juif découvrir l'homme, au point que la sympathie du lecteur moderne, comme l'a très bien dit un critique éminent, M. James Darmesteter, hésite entre Shylock et sa victime.
« Permettez-moi de vous rappeler quelques-uns de ces passages, où non seulement Shakespeare plonge au fond du paria méprisé, mais nous le rend presque intéressant, en nous dévoilant la longue suite d'humiliations qui a accumulé dans cette âme meurtrie des trésors de haine et de rancune.
« — Seigneur Antonio, dit Shylock, à qui l'autre s'adresse pour un emprunt, bien et bien des fois, sur le Rialto, vous
m'avez tancé au sujet de mon argent et de mon usure. J'ai supporté vos injures avec un patient haussement d'épaules, car la souffrance est le sceau de toute notre tribu. Vous m'appeliez mécréant, chien, coupe-gorge ; vous crachiez sur mon caban de juif, et tout cela parce que je tirais parti de ce qui m'appartient. Eh bien ! il paraît maintenant que vous avez besoin de mon aide. Bien. Vous venez à moi et vous me dites : « Shylock, nous voudrions avoir de l'argent. j> Vous parlez ainsi, vous qui vidiez votre catarrhe sur ma barbe, vous qui me chassiez à coups de pied, comme on chasse du seuil de sa porte un roquet étranger... C'est de l'argent que vous demandez. Que devrais-je vous répondre ? Ne devrais-je pas vous dire : « Est-ce qu'un chien a de l'argent ? Est-il possible qu'un roquet prête 3.000 ducats ? » ou, au contraire, dois-je faire la courbette et, prenant le ton d'un esclave, retenant mon souffle . parlant humblement, à mi-voix, dois-je dire : « Mon beau monsieur, vous avez craché sur moi mercredi dernier; tel jour, vous m'avez chassé du pied; une autre fois, vous m'avez appelé chien, et, en reconnaissance de ces aménités, je vais vous prêter tant et tant d'argent ! »
A quoi Antonio répond :
« Je suis homme à t'appeler encore ainsi, à cracher encore sur toi et à te donner encore des coups de pied... »
Si dans ce passage, ajoute M. Théodore Reinach, le poète nous fait toucher du doigt les causes psychologiques de la férocité de Shylock, en voici un autre qui ressemble singulièrement, si je ne me trompe, à une protestation en faveur de la tolérance et de la justice : c'est au troisième acte, lorsqu'on presse Shylock d'avoir pitié de son débiteur. Il s'écrie :
« Antonio m'a déshonoré ; il m'a grugé un demi-million; il a ri de mes pertes, raillé mes gains, insulté ma nation,
entravé mes affaires , refroidi mes amis, échauffé mes ennemis ; et quelle est sa raison ? Je suis un juif. Est-ce qu'un juif n'a pas d'yeux ? N'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des affections, des passions ? N'estil pas nourri de la même nourriture qu'un chrétien, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, brûlé et glacé par le même été et par le même hiver ? Si l'on nous chatouille, ne rions -nous pas ? Si vous nous faites tort, ne devons-nous pas nous venger ? Si nous vous ressemblons pour tout le reste, nous vous ressemblons aussi en cela... »
« Je n'irai pas, écrit en terminant M. Théodore Reinach, je n'irai pas jusqu'à dire, avec Henri Heine, qu'à l'exception de Portia, Shylock est le personnage le plus respectable de la pièce ; mais l'Anglaise n'avait pas si tort qui, peutêtre, en entendant la fin du quatrième acte, s'écriait tout en larmes : Le pauvre homme ! on lui fait injustice ! »
Il est certain que l'on peut donner ce caractère au Shylock de Shakespeare, comme on peut, en s'autorisa nt du texte même de Molière, faire d'Arnolphe un homme digne de pitié et d'Alceste un amant dont le malheur attendrit et touche. Mais je crois que Shakespeare a voulu faire de son usurier un monstrueux grotesque, sur le nez de qui tombent à l'envi d'effroyables nasardes.
Tout moyen contre lui est bon. Ce n'est pas seulement parce qu'il est juif; c'est parce qu'il représente l'argent, et que l'argent est la bête noire de cette pièce, où triomphent la générosité et l'amour. On enlève à Shylock sa fille ; tant pis pour lui, il n'a que ce qu'il mérite, ce vendeur d'argent, cet usurier. Sa fille le vole, et elle arrive aux bras de son amant, chargée de bijoux et de doublons qu'elle a dérobés. L'amant prend le tout ; c'est une revanche. M. Haraucourt a cru devoir insinuer que peut-être la morale trouverait à
redire à ce procédé. Il n'y a pas dans Shakespeare trace de ce scrupule. Shylock est une simple figure à gifles.
Aussi bien la pièce est-elle comme qui dirait à présent : une opérette, ou, si tous aimez mieux, une féerie-opérette; avec cette réserve, que les espaces qui sont chez nous réservés à la musique dans l'opérette le sont ici à la poésie, et que cette poésie est celle de Shakespeare.
Qu'est-ce que c'est que cette Portia dont Bassanio est amoureux et qu'il va chercher dans la principauté de Blémont ? une reine d'opérette. Son père, en mourant, a laissé trois coffrets, l'un cerclé d'or, l'autre d'argent, l'autre de plomb. L'un de ces trois coffrets renferme le portrait de la princesse. Tout prétendant à la main de Portia devra dire quel est celui des trois coffrets qu'il préfère, et, s'il ne choisit pas le bon, il est déchu de tout espoir et doit même, pour toute sa vie, renoncer au mariage. Qu'est-ce que cela ? un moyen d'opérette. Est-ce que vous ne voyez pas le roi maure s'avancer, suivi de son cortège, au son de la musique, et mettre la main sur le coffret d'or, où il ne trouve qu'un sonnet qui le tourne en ridicule ?
Il en sera de même des autres prétendants ; ce sera un prétexte à défilés, ù fanfares, à mises en scène. Voilà qu'enfin Bassanio arrive. Bassanio, c'est le prince charmant de toutes nos féeries. Il a pu, grâce aux trois mille ducats qu'Antonio lui a fait prêter par Shylock, s'équiper et faire figure. Il est aimé, lui, car il est beau, il est jeune ; car il aime. Aussi ne se trompe-t-il pas ? On ouvre devant lui la cassette de plomb qu'il a choisie ; et sa joie et son délire amoureux s'exhalent en vers délicieux ; ils se seraient sur notre théâtre évaporés en cavatines et en duos.
Xe cherchez pas dans cette pièce, non plus que dans nos opérettes, du bon sens ni de la raison. Ce sont des contes bleus qui se passent dans le bleu. Les deux amants vont
être l'un à l'autre, quand ils sont séparés par un incident qui relève de l'opérette, comme tout le reste.
Bassanio apprend par une lettre qu'Antonio, qui a répondu pour lui près de Shylock, a été subitement ruiné par la perte de sis navires qui ont fait naufrage. Shylock réclame son dû : or il a été stipulé que, si les 3.000 ducats n'étaient pas rendus à l'échéance, l'usurier aurait le droit de prélever une livre de chair sur la personne de son débiteur. Antonio va donc mourir, car l'usurier la coupera près du cœur.
Il est bien entendu, n'est-ce pas ? que, tout comme dans nos opérettes, tout le monde et sur la scène et dans le public a l'air de prendre cette fumisterie au sérieux. Tout le monde sait bien que c'est, comme disent les enfants, pour de rire. Ce sont épouvantails que l'imagination se fabrique pour s'en amuser. Il faudra bien qu'on s'en tire.
Et l'on s'en tirera par un artifice qui sent son opérette d'une lieue. Bassanio, qui vient de recevoir cette triste nouvelle, a quitté sa jeune femme le jour même de son mariage pour courir au secours de son bienfaiteur et ami. Que fait Portia? Elle imagine, tout comme les héroïnes d'Offenbach et de Hervé, de se déguiser en homme, de revêtir la robe et la toque d'avocat, et d'aller devant le conseil des Magnifiques, à Venise, défendre Antonio contre les revendications du terrible juif. Est-ce que nous ne nageons pas en pleine opérette ?
Shylock a beau rouler des yeux terribles; il a beau lancer contre son débiteur des menaces furibondes et repasser sur un cuir le couteau dont il va lui dépecer la poitrine, personne dans la salle, en voyant à la barre des avocats le visage imberbe de l'aimable Portia, ne peut avoir un instant d'inquiétude. On se laisse bercer à cet amusant conte de fées ; on s'attend à la déconvenue que va subir ce mauvais
gredin, qui ne sait pas qu'il y a quelque chose de' plus fort que l'argent, de plus fort que tout : c'est l'amour.
Vous savez le stratagème dont s'avise Portia. Il est enfantin; mais qu'importe! Shylock est autorisé à prélever sur le corps de son débiteur la livre de chair due légalement ; mais c'est à la condition de ne pas verser une goutte de sang, car la loi est formelle. Quiconque aura versé le sang d'un seigneur vénitien sera condamné à mort. Yoilà Shylock confondu. Les chiquenaudes lui tombent de toutes parts droit sur son nez crochu, et il s'en va, tout penaud, reconduit par un chœur d'ensemble.
Bien entendu que Portia n'a été reconnue de personne sous son déguisement ; non plus que sa suivante qui s'était costumée comme elle. Est-ce qu'il ne suffit pas dans nos opérettes à une jeune reine de revêtir les habits d'un page pour qu'aussitôt tout le monde la prenne pour un page ? C'est la convention de l'opérette et de la féerie. Il n'y aurait qu'à trouver un moyen scénique qui obligerait Portia à révéler son incognito, Bassanio tomberait à ses pieds, et la pièce serait terminée.
Mais cette pièce, je vous l'ai dit, est le triomphe de l'amour sur l'argent, et Shakespeare a imaginé un dernier acte qui doit être comme la féerie. L'homme d'argent a été bafoué, humilié, piétiné, renvoyé , sans un sou, à sou ghetto. L'amour s'en peut donner à cœur joie. Et Shakespeare rassemble sous un idéal clair de lune, dans les jardins de Blémont, les couples qu'il a unis tout le long de la pièce : Portia et Bassanio, Gratiano et Nérissa, la suivante de Portia, Lorenzo et Jessica, la fille de l'usurier, et tous six chantent, à demi-voix, le délicieux nocturne de l'amour.
J'ai bien souvent regretté de ne savoir d'anglais que juste ce qu'il en faut pour comprendre à peu près un article du Times. Jamais je n'ai senti si cruellement ce défaut de
mon éducation première, qu'en lisant dans la traduction de Montégut cette scène divine : elle est admirable, même à travers la prose du traducteur; mais comme on sent qu'il doit y avoir autre chose, qu'il n'a pu donner !
Mais j'ai tort de me plaindre. M. Haraucourt, qui est un véritable poète, nous a rendu, je n'ose pas dire toute la grâce de la poésie shakespearienne, je craindrais de désobliger les Anglais , qui sont fort chatouilleux sur l'article ; c'est pourtant un charme d'écouter ses vers, qui s'égrènent comme les notes d'une mélodie tendre et joyeuse :
C'est pour nous que Dieu fit la volupté des choses ; C'est pour les nuits d'amour qu'il fit la paix des deux; Il nous les fit si beaux pour nous voir plus joyeux. Sur mon épaule... là... Viens, relève tes voiles, Et je te bercerai sous les yeux des étoiles. Les vois-tu scintiller, loin, dans l'azur sans fond ! Ivres de leur lumière, ivres d'être, elles vont Chantant, chantant l'amour, chantant la nuit bénie, Et chacune est un chant dans l'immense harmonie ; Elles vont se cherchant, s'aimant, se poursuivant, Et chacune, là-haut, verse au monde vivant Ce conseil d'être heureux et d'être aimé comme elles.
Et le solo se tourne en duo, et chaque reprise commence par ces seuls mots, si simples, mais où le poète sans doute a versé un philtre, car ils font monter les larmes aux yeux :
— C'est par une telle nuit...
Je ne connais rien, dans tout le théâtre, de si tendre, de si mélancolique, de si délicieux, de si divin que ce duo d'amour, à l'ombre des beaux arbres, par la lueur argentée de la lune. Et voyez comme toutes nos théories pèsent peu et comme un homme de génie s'en joue ! J'ai eu beau vous expliquer que cette scène était le triomphe de l'amour et qu'elle était le dénouement nécessaire de l'œuvre. Au fond,
je ne suis pas de mon avis. Ce dernier acte est tme superfétation; dramatiquement parlant, il est inutile; il est de trop. Mais quel bonheur que Shakespeare ne se soit pas arrêté à ces considérations ! Quel bonheur qu'il ait écrit, au mépris de toutes les règles, le cinquième acte où il a exprimé, comme dit M. Montégut, la poésie des émotions du retour, l'enivrement des passions heureuses et l'harmonie des nuits lumineuses, à l'éternelle admiration des amoureux, des poètes, des artistes et de tous ceux qui sont capables de comprendre la musique, que chantent de concert la nature et le cœur humain !
23 décembre 1889.