‹ Quarante-cinq années de ma vie (1770 à 1815) publié avec des annotations et un index biographiqueChapitre 14 sur 25 · C.1STELLAXB RaDZIUII.L · texte numérisé non relu

C.1STELLAXB RaDZIUII.L

Irrii|)ti()ii (les l''r;ni(;iiis en PoiiiiTiinic. — OndiiKil occupe lici-liii. — Cam- Oitjjnc de lUissi*'. — Htîlrailc de Niipoh'Oii. — - I)(''Siislr(' el dissoliilioa dos années frauçaiscs et auxiliaires.

Le :2!) (V'vrici-, des iKuivcIles lirs iiiallcndues nous p;irviiirenl; renlrée dos (roupos IVançaises en Poiiicranie causa un effroi |)ar(agé j)ar loiilcs les classes; le 2 mars, à un dîner cliez le Roi, il leçut el lui uiu' lellre (jui devait coiil(Miir (juelque nouvelle iniporlanle, car le Roi pril un air a<}ilé el préoccupe qui me fra|)pa.

Après le dîner. Sa Majesté rentra cliez lui ; on appela succcssivenienl ses aides de camj). A mon retour à la maison, mon mari nraj)pril que le maréchal Oudinol, avec I5()(M) liouimes sous ses ordi'cs, se trouvait déjà sur 1<m'ritoire prussicMi, traversant les l'ilats du Iloi, sans (|ue celui-ci en eùl été prévenu el (pi'il sùl leur destination.

On me dit ([ue le l{oi était e\as|)éré el (pi'on |)ensait à Ions les moyens possibles pour succomlxM- avec liomieur, les aiMues à la main.

lia consternation ne dura jtas lon;jteuq)s. Klle fit |)lace à rimii'ination générale.

Toute la soirée, les nouvelles se succédèrenl. On

cuirait, on sortait de chez nous; on savait les Ministres et les Généraux réunis cliez le Roi cl nous nous attendions à une nuit d'alarme. Veis dix heures, la jjrineesse Guilhiume arriva, très préoccuj)ée, mais ne parvenant pas j)lus que nous à apprendre ce qui se passait. Enfin, survint Gneisenan. 11 venait du pahiisdu Roi et nous raconta qu'un courrier, expédié de Paris par notre Ministre, M. de Kruseinarck, avait apj)Orté un traité qu'il s'était vu obli<{é de signer, lequel accordait à Napoléon le passage des troupes françaises se portant sur la Vislide.

Le courrier de l'Empereur ayant devancé celui envoyé à Sa Majesté, ce retard devint la cause de notie si vive agitation.

Le traité fut ratifié par le Roi et il ne nous resta plus de doute sur la guerre qui allait éclater avec la Russie.

Des officiers et des généraux furent envoyés par le Roi au maréchal Davoust pour tout régler au sujet du jiassage des troupes françaises. Le désespoir fut à son com])le dans tous les cœurs dévoués au pays. Tous ceux qui s'étaient prononcés contre Napoléon voulaient, ou devaient abandonner Berlin. Ils craignaient même de compromettre le Roi en y restant; d'autres, comme Clausewitz et Dohna, ne voulaient à nucun prix servir avec les Français. 11 régnait une triste incertitude sur les devoirs à rem|)lir et ic fut un temps excessivement d(»iih)uretix.

Rliicher lut au iM»nd)re de <'eux (pii emp(''(hèi-erit heaucoup de jeunes gens de quitter leur pairie. Il me paraissait mal d'abandonner le Roi dans un moment si difficile et j'estimais ceux qui, contre leurs convictions, lui appor-

taient le sacrifice de leurs opinions (I ), tandis que je comprenais aussi ceux qui ne pouvaient se décider h partager la honte qui pesait sur nous.

Le maréchal Oudinot et son corps d'armée arrivèrent hientôt et, le 6 mai, le prince Guillaume, frère du Roi, fut obligé de donner un grand bal, où il fjillait paraître. Il était bien pénible d'y voir des hommes méprisables, qui avaient cherché et obtenu la protection des autorités françaises pendant l'occupation de la Prusse, triompher de nouveau et devenir les arbitres de nos destinées. Gneisenau fut le seul à modérer mon agitalion. 11 me disait en par-

(1) Déi.^, à la fin de janvier, le Roi avait reçu, par nn conrrier do Paris, nnc dépèfiic du général de Krnsemarck, lui faisant part qu'après un long entretien avec le dur de Bassano et un ordre péremptoire de Xapoléon, la Prusse devait se décider pour une alliance avec la France contre la Russie. L'ICmpereur avait déclaré que l'armée française devait traverser la Prusse en édiange d'une diminution de 12 millions de francs sur les contributions (pii restaient à payer. Mais l'arrnée prussienne ne devait se monter en tout ([u'à 42000 hommes, dont 20 000 devaient s'unir à l'armée française, en donnant trente millions pour les entretenir, tandis (]ue les autres seraient distribués dans différentes forteresses, d'après les ordres de l'Kmpereur. En cas de guerre, le Roi avait l'obligation de se réfugier à fîreslau, dont une certaine partie environnante resterait noulre.

Le 2'if- février, le Moi reçut de Napoléon nn autre traité à signer. Dans un article tenu secret, la Prusse devait s'engager à soutenir la France contre l'Fspagne, l'Italie et la Turquie. Elle devait faire la guerre avec la Immiicc contre la Russie, laissant libre, dans tout le pays, le passage des troupes françaises. Il ne faisait exception que pour Colberg, Graudenz et la iiaule Silésie. l.e !!oi devait s'engager à n'opérer aucun mouvement uiilitaire durant la prc'soiice des troupes françaises en Prusse ou en Russie.

Le Roi, se méfiant de la Russie, hésita l'i accepter l'alliance (|u'.\le\andre lui proposait alors, et le 5 mars, il signa les deux Irailés, ce ([ui permit aux Français d'envahir la Prusse.

Cette conclusion amena la démission de Scharniiorsl, (Ineiseiian, et Doyen, déjà demandée depuis longtemps par Napoléon ; exemple (pii fut vite suivi par Cliazot, Clauscwitz, Dohna, (îolt/., Liitzou, et bieti d'autres excellents officiers.

];inl avec respect tlii Cliancelier (ri']lal (J) : « \k' le jugez pas sur les apparences. 55

Cependant, on déclara que 20 000 hommes de nos troupes allaient se joindre aux armées françaises et faire la guerre à la Russie. Les armées françaises avaient la liberté de traverser les Etats prussiens, comme bon leur semblait; Berlin et Potsdam étaient seuls exceptés de ce passage et de la garnison étrangère.

Nous perdîmes dans ce temps notre ami le comte de Gneisenau. Il déplaisait aux autorités françaises et trouva plus prudent d'entreprendre un voyage en Russie, en Suède, en Angleterre, oii il pouvait rendre des services plus efficaces au Roi qu'en restant à Berlin.

Le Comte prit congé de nous avec émotion, car il n'était pas sans alarmes pour la sûreté du Roi. Je me flattais encore qu'il exagérait les dangers dont Sa Majesté était menacée.

Le comte Tchernitcheff, qui avait été envoyé en mission à Paris, arriva à Berlin et repartit aussitôt j)our Pétcrsbourg. On le disait chargé de propositions d'accommodement de la part de Napoléon pour l'empereur Alexandre, malgré les traités conclus et ratifiés.

Huit jours a|jrès on apprit que le maréchal Oiidiuol allait avec 19 000 hommes occu|)er Berlin, et que nos troupes évacueraient la ville. On avait commencé à se calmer. Cette nouvelle fut un nouveau coup de foudre.

Le Chancelier d'Etat écrivit à tous les membres de la

(1) (jomtc (le Har(leiil)ffg.

famille royale pour les rassurer sur le départ de nos lroii|)es et l'occupation étrangère, leur disant que celle mesure était devenue nécessaire par les conditions signées entre le Roi et l'Empereur.

Quand, le 26 mars, cet ordre s'exécuta, un tel sentiiiient de douloureuse humiliation s'empara de mon cœur, que, |)0ur la première fois, je remerciai Dieu d'avoir soustrait mon excellent frère aux jours de honte que nous devions subir.

Le Vendredi Saint, nmn frère Auguste reçut l'ordre d'aller en Silésie, pour en inspecter les forteresses, ])uis d'y attendre des ordres ultérieurs à lîreslau. Cert(>s, il y était mieux et plus convenablement qu'à Berlin; même ma mère en sentit l'avantage j)Our lui. , Clausewilz et tant d'autres ne différèrent |)lus leur départ; la mission de Russie, le comte et la comtesse de Lieven quittèrent Berlin et on ne put plus douter du commencement de cette nouvelle guerre.

J'avais espéré pouvoir me soustraire à la vue des Français, redevenus nos maîtres; mais il fallut au contraire reparaître dans le monde, et assister aux dîners que mon j)èr(' donnait aux généraux français.

Après (jU(^ le m;ué(lial Oudiuol ainsi (|iie tous les olliciers de son chit-major euretil dîné à l'olsdam chez le Boi, ni(ui père nous oidouna de venir à iclui (pTil leni- ollrit à son tour. J'clais dans nu ét;il d'agitation (pu; j'eus heaucouj) de peine à contenir. Oudiuol avait une figure m)hle et une expression qui ce[)endant devait prévenir en sa faveur, mais l'image de mon frère, toujours présente h

mes yeux, m'empècliait de surinonlcr le Iroissement de mon cœur.

Mon frère .Auguste, (|ui clail à Ja veille de son dé[)arl, dut eneore assister à tous les dîners donnés aux généraux irançais et à celui offert par le maréchal de Kalckreutli, où Auguste fut le seul Prince de la Maison invité. Dans son incroyable soumission à la domination française, Kalekreutli eut l'inconcevable déférence de donner le rang au Maréchal de France sur le Prince de Prusse. Mon frère s'en plaignit au Chancelier d'Etal, qui ordonna au maréchal de Kaickreuth de lui en faire des excuses.

Le \2 avril, Auguste pailil pour la Silésie. Il était ému en nous quittant, plus même que je ne m'y attendais, d'après son caractère froid. Tout désir que j'avais eu de me rapprocher de lui était resté sans succès ; ma mère eût été jalouse des sentiments qu'il aurait pu avoir pour moi; elle entretenait dans son cœur de la défiance, quoique en politique nos opinions nous rapprochassent toujours.

Le maréchal Oudinot avait exprimé au Chancelier d'Etat le désir de Napoléon qu'un des Princes de Prusse servît au corps d'armée qui allait rejoindre les troupes françaises. Le Roi fît faire la communication de cette proposition à Auguste, qui déclara que, si le Roi lui ordonnait de se rendre à l'armée, il obéirait; mais que, de lui-même, d'après ses principes, il ne j)ourrait jamais s'y décider, et il se hâta de partir pour son poste, en Silésie.

Son refus fut communiqué au maréchal Oudinot et à M. de Saint-Marsan,^ qui avait aussi été chargé d'appuyer cette proposition.

Victor de Caranian faisait partie de l'Etat-Major de l'armée française et vint chez nous comme par le passé. M. de Narbonne fut nommé envoyé militaire de Napoléon auprès du Roi. C'était un homme aimable, de l'ancien réjjime. Mme de Staël, qui l'avait beaucoup connu, m'avait souvent parlé de lui. Elle le regardait comme un des hommes les plus distin<jués de la société d'alors.

M. de Narbonne se prévalut de l'amitié de Mme de Staël pour se faire présenter chez nous et, quoique sa position me le rendît gênant, il parvint souvent à me faire oublier qui était lemaitre auquel il appartenait et, maintes fois, il m'en raconta des détails curieux et intéressants.

11 mai. — Il est question de la probable arrivée de Napoléon à Berlin. Il va se rendre à Varsovie ou en Prusse et passera par ici. C'est un nouvel effroi, auquel je ne m'attendais pas.

24 mai. — Ce jour, oii on croyait possible que Napoléon fût à Berlin, s'est passé tranquillement et sans celte arrivée si redoutée. Le Roi reçut l'invitation de se rendre à Dresde pour le 17. Le Chancelier d'Etat, le comte de Goltz, plusieurs généraux l'accompagnèrent, ainsi que le Prince Royal, avec le général de Gaudi et M. Ancillon.

Ce dernier prend beaucoup d'inlluence politique. Il fait des Mémoires pour le Roi, pour le Chancelier, et il semble prétendre au déparlemeiit des AU'aires étrangères, ce qui l'occupe, dit-on, plus que l'éducation de son iulé-

ressaut élève. On le croit aussi jaloux de Humboldt et de l'influence qu'il inspire au Roi.

La guerre est déclarée et déjà des affaires d'avant-poste ont eu lieu ( 1 ).

20 juillet. — Les nouvelles des armées disent celles des Russes sur les bords de la Duina, oii ils ont reculé à mesure que les Français avançaient; mais il s'agit maintenant d'attaquer les retranchements russes et on s'attend à une bataille.

16 i^eptemhre. — Apiès la bataille de Smolensk, le Niémen et la Dwina sont au pouvoir des Français. Il n'y a j)lus que des combats d'arrière-garde. Alexandre est aux portes de Moscou et Napoléon l'y suit.

Le général de Pbull avait fait le plan de la défense du Niémen et de la Dwina. Ce plan ne fut pas accepté; l'empereur Alexandre et ses généraux trouvaient l'armée troj) faible pour suivre ce projet avec succès. Pbull, offensé par ce refus, quitta le quartier général d'Alexandre. Barclay de Tolly reçut le commandement et se déclara pour le système de la défensive.

10 octobre. — Witebsk, Smolensk et Moscou sont au pouvoir de Napoléon, qui croyait y dicter la paix (2). Nous

(1) .VapoU'oii passa le Xiémen le 24 juin 1X12 avec 230000 hommes, suivis quelques jours après par 140 000 autres, ce qui faisait monter son armée à 370 00<t hommes. Les opérations que l'Kmpereur méditait avaient pour but de couper les corps d'armée de W'ittjjensfein et de Bajfration. Xapoléon lui-même se dirigea d'abord sur \ ilna, où il entra le 29 juin.

(2) L'expédition parut d'abord réussir. Partout les Husses furent battus,

venions de l'apprendre, loisqne nous recevons la nouvelle que les Russes en se retirant de leur ancienne capitale y ont mis le feu. Le général Rostoptcliin doit avoir été le premier à livrer aux flammes son superbe palais. Son exemple fut iuiité. L'Europe du Nord et l'Allemagne sont dans l'admiration de ce grand et superbe dévouement.

L'incendie a réduit Moscou en cendres. On dit Napoléon très étonné et très contrarié. Les troupes, auxquelles il proclamait qu'avec la batadle de la Moskowa, Moscou les dédommagerait de leurs sacrifices, s'y trouvent maintenant dénuées de tout secours, avec l'espoir en moins de retourner triomphants en France : espoir j)robablement très différé.

Alexandre est à Pétersbourg et va s'aboucher avec le

i\ Witebsk, Smolensk, et enfin, lo 7 septembre, la sanglante bataille de la Moskowa livra la ville de Moscou à Napoléon. Alexandre s'y était dirigé, après avoir quitté le quartier général de Vilna, toujours suivi par M. de Sfein, qui ne cessait d'exciter ses compatriotes contre les Français par des pampblets patrioticpies. A l'approciie de l'armée ennemie, Alexandre, avec sa suite, se rendit à Saint-Pétersbourg, où il arriva le 31 août, tandis que .Vapoléon faisait son entrée i Moscou le 14 septembre. Il s'établit au Kremlin, d'où il envoya des propositions de paix à l'empereur Alexandre. Tout Saint-Pétersbourg désirait alors cette paix; mais le Tzar resta inébranlable. Dans la nuit du lïau 15 septembre, quelques inceiulies éclatèrent dans la ville. Ils se multiplièrent jusqu'au 16 ; et le 17, Moscou ne fut plus qu'un brasier. Napoléon dut se réfugier à une lieue de là, au cliàteau de Petrowskoï, tandis que la Grande .^rmée campait dans la banlieue. Dans l'attente d'une paix désirée. Napoléon perdit lin temps précieux, prolongea trop longlenips son st'-jour i ^loscoii, (ju'il ne quitta (|ue le 18 octobre pour s(! diriger sur Smolensk, où il pensait prendre ses ([uartiers d'biver. Sur la roule du retour, son armée, saisie par un froid précoce, fut décimée et les rigueurs de la saison amenèrent la catastrophe de la Berezyna, Le 6 décembre, .Napoléon se sépara secrètement de l'armée pour se rendre à Paris, où de sourdes rumeurs commençaient à se faire sentir.

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