‹ Quarante-cinq lettres de Béranger et détails sur sa vieChapitre 2 sur 6 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Béranger, notre grand poète populaire, est mort, et c'est dans Paris un deuil ou plutôt un culte pour sa mémoire, qui se manifeste sous toutes les formes. Sa médaille, son buste, son portrait lithographie ou gravé, remplissent les étalages et se vendent dans les rues. Depuis l'effigie artistique jusqu'à la grossière image qui vaut quelques centimes, tous ces portraits sont ressemblants; ils

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rendent bien la tête puissante et pensive du poète et son air d'ineffable bonté. Mais ce *n*est pas assez pour le peuple de ressaisir ces traits; il veut encore entendre, et garder quelque chose de cet esprit, qui est comme la glorification du sien. Les musiciens ambulants de Paris ont parfaitement compris ce sentiment : il n'est pas une maison d'ouvriers où ne se fasse entendre tous les jours quelque chanson de Béranger. La vielle, Taccordéon et la harpe jouent les airs bien connus, tandis que des chanteurs, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, entonnent avec précision ces chants qui sont la gaieté et la gloire du peuple.

Voilà ce qui a suivi sa mort. Disons ce qui Ta précédée*

Depuis trois semaines , Paris était sous le poids d'une triste .préoccupation qui, dans les diverses classes, s'était emparée de tous les esprits : Béranger se mourait! — Il y avait pourtant dans la lente agonie de l'illustre poète de tels moments de bienôtre, d'apaisement, de sérénité philosophique et parfois même d'aimable gaieté, quand il s'effor-

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çait d'éi^primer encore! à ses amis le bonheur qu*il avait à les revoir, qu'on espérait, en le regardant et en Técoulant, que cetie vie glorieuse et universellement aimée nous serait conservée»

Jaqaais souverain n'a été entouré, aux approche& de la mort, des soins empressés, de la sympathie, tendre et des hommages douloureux qui ont rempli les trois dernières semaines de cette honnête et noble vieillesse.

C'était un concours unanime d'émotions, et cette foule de Paris , qui est toujours affairée et distraite , n'ayant plus qu'un seul cœur et qu'une pensée, arrivait sans bruit et se pressait chaque soir, reci]tôill)e, autour de l'ancien hôtel de Vendôme (5, rue Vendôme), où son grand poëte habitait un petit logement faisant partie des anciens appartements de service. Les jeunes gens des Écoles et les ouvriers entraient dans la cour de Thôtel et mettaient leurs noms dans des registres déposés sur des tables qu'on avait dressées là.

Durant quinze jours de suite, le sentiment profond et vrai qui poussait chaque soir cette foule ne s'est' pas démenti ; elle arrivait réguhërement en silence, avec une tristesse respectueuse* qui eût

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craint de faire monter jusqu'au malade l'écho de son approche; lïiais il savait, lui, que Paris était ému, il le savait par les amis fidèles qui ne l'ont pas quitté une minute et ont changé en douceurs les angoisses de la mort; puis, dans les derniers jours, il a senti un grand calme, il est sorti^e la douleur pour entrer dans la paix. « La lampe qui » s'éteint ne souffre pas. La mort, selon les sau- » vages, est une grande femme fort belle à laquelle » il ne manque que le cœur. » '

Parmi ces amis qui entouraient le mourant, il faut nommer le premier M. Perrotin, son tils d'adoption. Béranger était son mattre (nous allions presque dire son dieul); il se fût battu pour le défendre. et il aurait voulu se battre pour te disputer à la mort, comme il le fit si glorieusement, bien jeune encore, à la retraite de Moscou; c'était ensuite M. Antier, compagnon de jeunesse du poëte, et qui a traversé la vie avec lui; puis M. Lebrun, de l'Académie française, qui aimait Béranger à la fois comme un père et comme un frère atné; ensuite M. Aniould, de la Faculté des

1 ChaUanbriaiiâ.

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lettres. Ceui-là veillaient au chevet, de concert avec les femmes qu'on voit toujours attentives auprès des mourants. Elles étaient là cinq, que nous devons nommer, lui prodiguant, quand il souffrait, ces soins qu'ont les mères et les sœurs de Charité, lui souriant quand la vie semblait lui revenir et qu'il avait encore quelques éclairs de sa douce gaieté d'autrefois. Ces femmes étaient Mme Antier, femme de son ami; M"»® Vemet, que Béranger avait connue enfant chez de vieilles parentes et qu'il avait mariée; M™« Brissot, si digne du nom qu'elle porte; M™» Arnould, une mère admirable, et M"»® de Lacoste, veuve de notre ancien consul aux États-Unis. — Ceux qui venaient ciiaque jour s'asseoir auprès du fauteuil où le malade reposait mieux que dans son lit, étaient MM. Mignet, Thiers, Cousin, Mérimée, Legouvé, etc. ; puis les jeunes, qui se pressaient à la porte pour l'entrevoir encore une fois : Boulay- Paty, Champfleury, Lanfrey, etc.

Dans cette dernière quinzaine, la sœur atnée du malade, pauvre vieille infirme, religieuse au couvent des Oiseaux, est venue le voir; elle lo suivra bientôt dans la tombe.

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Par ua contraste singulier avec Tesprit frondeur du gai cbansoiinier, il a eu, outre cette sœur, une tante qu'il aimait beaucoup, religieuse aussi, et dont il avait payé la dot de 4,000 fraotes. La bonne tante mourut quelques jours après avoir pris le voile, et la communauté se fit un point d'honneur de restituer cette dot à Béranger, qui ne voulut point la reprendre. On pourrait citer de lui bien des traits semblables de générosité et de désintéressement.

L'aiehe^éque de Paris a conseillé à la supérieure des Oiseaux d'accompagner la soeur de Béranger auprès de lui ; la sœur seule a été admise au chevet du mourant.

Il a reçu deui fois l'abbé Jousselin, curé de Sainie-^liaabeth , qu'il connaissait et avec qui il avait pratiqué la charité. Dans une de ses visites, l'abbé lui dit : c< Je suis' venu vous appor* » ter ma bénédiction. » Béranger lui répondit en souriant : a A mon tour, monsieur le curé, je » vous donne de tout mon cœur la mienne. »

Douze jours avant sa mort, je l'ai vu endormi dans son grand fauteuil vert. Il était enveloppé dans cette robe de chambre de flanelle bleue que tous

ses amis se rappellent. Son large et beau front dé-* nudé reposait sur des oreillers blancs ; son extrême pâleur donnait à ses traits plus de distinction et de noblesse ; il était très-calme, et la régularité de son souffle annonçait qu'il ne souffrait pas ; une bienfaisante potion lui procurait ce sommeil qui fut très-long et sans tressaillement.

Je restai là , le regardant et me souvenant avec un attendrissement profond de tout ce qu'il avait fait pour moi depuis seize ans que je le connaissais; je songeais à ses encouragements et à ses conseils littéraires, à ses consolations si tendres à la mort de mes enfants, à son affection paternelle et sérieuse qui ne me manqua jamais dans toutes les misères de la vie.

Durant bien des années il vint me voir plusieurs fois, régulièrement chaque semaine ; puis les infirmités qui l'assaillirent par intervalles le forcèrent à diminuer ses visites.

Dans une de ses lettres, écrite le dernier mois de son séjour à Passy, il me disait :

Je vais faire au bols de courtes promenades, mais je ne vais plus à Paris, parce que le,^ courses me font por-

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ter le sang à la têle et que le contact de Pair augmente les démangeaisons qui me tourmentent jusqu a me causer des maux d*yeux, tant mes paupières en sont afTectées; sans cela, tous pouvez croire que j'aurais été vous voir et m*informer de vos nouvelles. Voilà ce que c'est que la vieillesse, elle nous ôte tous les plaisiis; il n'est pas jusqu'à mon innocent passe-temps de la rime dont elle semble vouloir me priver; je vous confesserai même (et en votre qualité de muse vous me le pardonnerez) que c'est pour tâcher de me remettre à mes vers que je fuis le monde de Paris. J'en rapporte toujours des impressions qui me jettent hors de la voie où je cherche à rentrer; je ne sais si j'en viendrai à bout. Depuis quelques jours j'ai pourtant un peu d'espoir.

Dans la dernière lettre que j'ai reçue de lui, il y a quelques mois, se trouve ce passage :

Je perds la force de marcher ; en vain tenté-je de reprendre mes courses, mes jambes s'y refusent^ mes soixante-dix-sept ans commencent à devenir trop lourds à traîner à travers Paris; toutefois, si, comme on me le fait espérer, les forces me reviennent, vous me verrez arriver chez vous un de ces matins pour vous réitérer les remerciments et les éloges que je vous dou.

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Mes larmes coulaient silencieuses en le voyant là si pâle, si défait, touchant à la mort. J'aurais . voulu déposer sur son large front une caresse d'adieu suprême, je ne le fis que mentalement pour ne pas troubler son sommeil réparateur.

Malade moi-même, je m'éloignai avec le pressentiment que je ne le rêver rais jamais.

Chaque jour, ceux que j'envoyais vers lui revenaient m'apprendre qu'il se mourait, et chaque jour je me disais que le lendemain je pourrais aller l'embrasser une dernière fois; la souffrance était plus forte que ma volonté. Le 16 juillet, un de mes amis vint me dire qu'il l'avait vu, à deux heures, du seuil de la porte de sa chambre, mais qu'il n'y .avait plus d'espoir; le docteur Trousseau avait déclaré qu'il ne passerait pas la journée du lendemain.

— J'irai demain matin, répondis-je, mon cœur me portera.

Hélas ! le lendemain , mon cœur me portait au cimetière.

Il était mort le jeudi, à cinq heures du soir; et le gouvernement avait décidé qu'on lui ferait, le vendredi , des obsèques dignes de sa grande

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rônommée. Je traversai tout Paris et je vis cette immense population tranquille, mais émue comme pour un événement public ;on se portait en silence vers le quartier du Marais. Les toitures , les fenêtres des maisons et les trottoirs des rues par lesquelles le convoi devait passer, étaient encombrés d'un peuple recueilli ; beaucoup de femmes et de jeunes gens tenaient à la main des couronnes d'immortelles destinées à être jetées sur le corbillard.

Quand j'arrivai devant la maison mortuaire, le convoi en sortait ; il se composait : d'une voiture de la cour, dans laquelle se trouvait le général de Cotte, et d'une voiture de la ville de Paris, où était le secrétaire général de la préfecture ; puis venait le corbillard, décoré de larmes d'argent et surmonté de trophées qui disparaissaient sous un amas de couronnes d'immortelles et de lauriers. Le deuil était conduit par MM. Antier et Perrotin et par deux cousins de Déranger (seuls parents qu'il eût à Paris), l'un ouvrier imprimeur, l'autre sous-chef de musique * dans un régiment d'artillerie. Bé-

1 C'est mon mari (alors professeur a\) Conservatoire de mnsiqoe) qai, i la recommandation de Béranger, fit entrer, en 1844, ce cousin de riUosln

raoger a été le bienfaiteur de tous deux. — Dans les huit voitures de deuil qui venaient après la corbillard étaient les amis intimes, arrivés à temps à la maison mortuaire.

Je suivis à pied le teiste et glorieux convoi jusqu'à r église Sainte-Élisabetb. — Les cbants funèbres la remplissaient lorsque J'y entrai. Le chœur, tendu de noir, était éclairé de ces longs cierges pâles dont la lumière est si triste en plein jour; . ils brûlaient autour du catafalque; l'abbé Jousselin officiait.

Nous nous sommes tous retrouvés là, nous qui l'aimions et lui étions une famille intellectuelle : Thiers, Villemain, Mignet, Cousin, Mérimée , Alfred de Vigny, Saint-Marc Girardin ,

po6te an Gymnase militaire, dont M. Carafllk esl directeur. Je trouve, dans une lettre qae Béranger m'écrivait en juin de la même année, le passage suivant, qui prouve avec quelle grâce charmante il obligeait, selon leurs vœux, tous ceux qui s'adressaient h lui. Aux poôtes et aux littérateurs, poutres, il offlrait des livres et des conseils plus précieux que des livres; à ce jeune cousin, il donnait l'instrument qui lui était nécessaire : « Dites » au mari, » m'écrivait-il, «que j'ai envoyé mon cousin du Gymnase choisir » ohe clarinette rue du Bonloi, en se recommandant de M. Colet; j'ai » pensé éviter ainsi de nouvelles démarches au cher professeur. On fait » l'instrument, que M. Klosé (professeur de clarinette) essayera, et mon » jeune homme sera au comble de ses vœux avant la fin delà semaine. »

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Cormenin , Reybaud , le baron Larrey, Anlony Deschamps, Auguste Barbier, Jules Janin, Louis Jourdaa , Arsène Houssaye , Achille Jublnal , Champfleury, Lanfrey, etc., etc. — Quelques-uns des plus cbers manquaient, mais leur douleur était présente; ils assistaient en esprit à cette heure des derniers adieux. M. Lebrun était grièvement malade de chagrin ; Lamartine, parti pour Saint-Point avant que la maladie de son ami eût atteint un caractère de danger, lui écrivait encore, il y a trois jours, une lettre touchante où il lui disait : « Nous nous reverrons! » Cet espoir n'est plus, hélas! qu'un pressentiment de l'immortalité de l'âme ! . . . Hugo , Quinet et quelques autres ne pouvaient assister à ce deuil, que leur cœur aurait partagé. Scheffer, le peintre et l'ami du poëte mort; Henri Martin, l'un de ses fidèles, étaient en voyage.

On se comptait dans l'étroite église, on se regardait avec angoisse en face de ce cercueil qui emportait tant de vraie grandeur, tant de simple bonté, tant d'élévation naturelle et de fière honnêteté ; on sentait que beaucoup de vertu et de patriotisme s'était envolé du milieu de nous avec cette âme !

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Rien de douloureusement sinistre . comme les chants de mort de l'Église ; quel contraste avec les dout et gais refrains du chansonnier I Mais tout à coup, par une heureuse inspiration, Torgue a fait entendre l'air des Souvenirs du peuple , de ce chant immortel qui dans deux cents ans d'ici sera la plus belle légende rimée de la France. La cérémonie religieuse finie , chacun est venu saluer et asperger le corps; les femmes sanglotaient, les hommes avaient les yeux pleins de larmes. La bière a été remontée dans le corbillard et les amis ont suivi dans les voitures de deuil : j'étais dans une de ces voitures.

Parti de l'église Sainte-Elisabeth , le convoi a passé par les rues du Temple, de Bretagne, Yieilledu-Temple, le boulevard des Filles-du-Gal^ire, la rue Ménilmontant et la rue de la Roquette. J'ai été frappée sur toute cette étendue de l'attendrissement et du respect de cette énorme population, s'échelonnant par groupes depuis le rez-de-chaussée des maisons jusqu'a|U faîte des cheminées. Les soldats aussi qui formaient la haie étaient pénétrés d'une tristesse.visible en suivant du regard ce mort illustre; ils se rappelaient plus d'un refrain

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chanté sou$ les tentes d'Afrique et sous celles de la (Mmée ; car Béranger est le poète de Tannée comme il est celui du peuple. Les officiers et les généraux se sont indinés devant son corbillard. — Aux abords du cimetière, des acdamations entre* tenti : a Honneur à Béranger! » criait^on de toutes parts.

Les voitutes seules du cortège sont entrées dans le cimetière ; dont les portes se sont refermées. Le convoi a dû s'arrêter au carrefour où se trouvent les tombeaux des maréchaux de l'Empire : Masséna, Lefebvre, Suchet, etc.

Là , le cercueil a été descendu du corbillard et porté à bras jusqu'au caveau de Manuel, où Béranger, dans ses dernières volontés, a demandé d*êlre ^déposé. Nous avons tous gravi , au hasard , à travers les tombes, pour chercher le monument.

Cette population de morts qui se heurtent ptes* ses dans ce vaste cimetière, comme la population des vivants dans les rues de Paris^ donne une sorte de vertige; ce n'est pas précisément de la tristesse qu'on éprouve , c'est l'immense lassitude du monde , du bruit et de l'encombrement

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dés êtres qui fait désirer d'easevelir ses os dans la solitude du désert ou de TOcéan.

Quand, à travers les ronces et les orties qui s'enlacent aux grilles dgs sépultures, j'ai pu arri* ver jusqu'à l'entrée du monument de Manuel, tout était fini : on y poussait la bière d'ébène... Je me suis éloignée précipitamment , courbant la tête et recherchant l'image de Béranger, non plus parmi ces pierres aux inscriptions sans nombre , mais dans mon souvenir.

Oublions la poussière de ceux qui ont été, mais gardons précieusement leur esprit.

Cependant les oiseaux gazouillaient, les fleurs embaumaient, le vent courait avec des bruits joyeux sur la cime des rameaux verts des arbres 5 la nature en fête chantait la bienvenue dans son sein au vieux chansonnier, comme deux mois et demi auparavant elle l'avait chantée au jeune poète de RoUa. En si peu de temps Alfred de Musset et Béranger! deux des plus aimés et des mieux inspirés ! C'est un trop grand deuil pour le cœur et pour l'intelligence ! Us sont là tous deuî enfouis dans cet amas de tombeaux, où ceux qui les ont chéris auront peine à les retrouver...; ou

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plutôt, ils ne sont pas là, ils sont dans leurs livres qui courent de main en main et répercutent, pour ainsi dire, leurs âmes dans toutes les âmes de ce grand Paris, qui se déploie là-bas sous mes yw^

à mesure que je descends des hauteurs du cime* tière. •

La foule attendait aux portes le retour du corbillard; quand il est revenu vide, elle s*est respectueusement partagé les trophées d'immortelles et de lauriers qui le couronnaient; chacun aspirait à en avoir un brin, voire même une feuille, les hommes à leur boutonnière, les femmes à leur corsage.

Ainsi se sont accomplies ces grandes funérailles : sans cris, sans ovation tumultueuse, sans discours retentissants. Il est certain que le peuple a regretté quelque chose : il aurait voulu toucher de plus près son mort adoré; mais lui, Béranger, dans sa tombe, a dû se sentir honoré suivant ses instincts de paix et de douceur; il fut toujours pour ceux qui Font connu une image sincère de la modération ; tout ce qui était éclat Teffrayait ; il aimait pour sa vie les demi-teintes et presque Tobscurité; ce n'était pas calcul de popularité,

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comme quelques-uns Ten ont accusé, c'était Tessence même de sa nature. Qu'on en juge plutôt par les deux lettres que je vais citer. 11 m'adressait la première le lendemain des funérailles de Laffitte !

Chère Muse^

Je suis bien fatigué encore^ mais vous êtes trop bonne de vous être ainsi inquiétée de moi. Vous me donnez des nouvelles du convoi^ car nou9 autres porte-cordons n'avons rien vu à dix pas de nous. Ce que malhcureu> sèment je n'ai que trop vu, c'est la sotte ovation qu'on m'a voulu faire à la sortie, ce qui m'a mis dans un assez grand embarras et dans une plus grande colère. Il m'a fallu fuir; on avait dételé les chevaux de la voHme où je m'étais réfugié, auprès de Laffite aîné. Enfin, j'ai pu atteindre un poste de gardje nationale, qui m'a mis à l'abri de ce ridicule enthousiasme; une voiture de deuil m'a été envoyée, et des gardes municipaux à cheval m'ont accompagné pour m'éviter le trop grand empressement des gamins. Je suis sensible aux marques de sympathie^ mais il ne faut pas qu'elles soient bruyantes et désordonnées ; aussi ne puis-je vous dissimuler que j'ai été on ne peut plus touché de la galanterie des autorités militaires, qui, voyant mon embarras, m'ont aidé

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à en sortir sans faire acte de violence envers la foule qm avait si étrangement troublé ma douleur.

Je n*irai plus à Tenterrement de mes amis.

Recevez tous mes remercîments et mes amitiés bien tendres. Mille choses au mari.

A vous de cœur.

31 mai.

En 1848, même boutade et même répulsion pour les clameurs de la foule. 11 m'écrivait le 4 mai de cette année :

Chère Muse,

Vous m'avez fait demander des billets pour la Chambre, lorsque moi-même n'avais pas ma carte d'entrée, car je n'avais envoyé ni mon acte de naissance, ni mon adresse; cette nomination, qui ne me laisse pas d'échappatoire, m'afflige tellement que j'en ai été malade.

Aujourd'hui cependant il m'a bien fallu me rendre à celte Chambre, d'où j'ai été obligé de m'enfuir à cinq heures, avec un mal de tête que le grand air a dissipé en dépit des badauds et des gamins qui me poursui* vaient de leurs cris.

Je ne connais rien encore aux usages de ce lieu, qui

n*est pas un sérail, mais dont les détours sont tels, que Lamennais et mol nous nous y sommes perdus aujourd'hui.

Quand j'entendrai quelque chose à tout cela, j*aurai sans doute des billets à votre service. Ai^ourd*hui vous y eussiez perdu votre toilette, il ne s'agissait que de vérifier nos pouvoirs. Je crois bien qu'après mon départ, on a proclamé la République, car j'ai entendu le canon, et j'étais sorti après avoir signé une courte rédaction qu'on avait mis une heure à formuler.

Je ne sais vraiment plus quand j'aurai le temps de vous aller voir. M"»® Récamier^ que je vois souvent, prétend que je vous abandonne, et m'en fait des reproches qui sont moins vifs que le regret que j'ai de les mériter.

Je n'ai plus ni temps, ni repos; le sommeil me fuit : voilà ce que j'aurai gagné à la République.

Plaignez-moi donc un peu, et croyez qu'il me sera bien doux de planter là, un de ces jours, mes chers collègues, qui paraissent disposés à s'amuser ensemble.

A vous de cœur.

BÈRANGEB.

4 mai aa soir.

iO BPKANGER

On le voit , Tamour de son indépendance et de sa liberté d'esprit remportait de beaucoup sur Tamour de la popularité. 11 était même d'humeur un peu sauvage , et parfois devenait brusque envers ceux qui voulaient empiéter sur sa solitude et son repos j ce qui ne Tempêchait pas d'avoir toutes les grâces de l'esprit et du cœur, et d'écrire de charmantes lettres, comme celles qu'on va lire, et qu'il m'adressait un jour, de la campagne de son ami M. Bernard , à la Gelle-Saint-Gloud, où il était allé passer les derniers jours de l'automne :

Ck>mQient vous portez- vous , chère Muse? Les tapissiers ont-ils fini d'arranger votre paradis ? Pouvez-vous travailler en repos ^ et le fameux prologue est-il uni? Moi^ je me porte assez bien et mène une vie fort douce ici : il en résulte que j*y prolonge mon séjour. Il se pourrait que je ne retournasse à Passy que lundi ou mardi prochain. -Le temps est charmant depuis le len-^ demain de mon arrivée. Si j'étais, poète descriptif^ U y aurait de quoi peindre dans ce pays boisé et accidenté; malheureusement je ne sais que jouir de ce beau paysage, qui^ me disait-on hier^ avait tellement ravi Ingres, que dernièrement il voulait acheter un terrain dans la position la plus élevée de ces coteaux. Hélas ! une partie

de tout cela va dispaisutre. A un riche propriétaire succèdent d'avides héritiers qui vont faire mettre la cognée dans ce magnifique jardin anglais. Si j*avais seulemmit trois ou quatre millions, je sauverais tous ces heaux arbres que j*aime tant. Avez- vous cette petite somme à me prêter? donnez, et je vous ferai bâtir une jolie chapelle où vous trônerez avec votre enfant dans les bras, comme une Vierge de Liesse. Votre mari vous fera de la musique, et mol j'irai vous adorer. Quant à ^^% nous lèverons sacristain.

Je fais tout ce que je puis pour travailler un peu, mais, nous autres vieillards, nous ne faisons pas tout ce que nous voulons, et je crois bien que je partirai de la Celle riche des vers que je n'y aurai pas faits.

Je voulais vous écrire plus tôt, mais je me figurais mon départ plus prochain et ne voulais pas vous mettre en frais : car ici on n'affranchit pas les lettres. A propos d'économie, croiriez-vous que je ne reviens pas de votre folie à*aîtmm? Mais, ma chère, il va vous en coûter les yeux de la tête pour cette niaiserie qui , dans dix ans, n'aura peut-être plus aucune valeur. Ce sont des billets de 1,000 francs qu'il faut économiser pour votre fille, et non les signatures des prétendus grands hommes d'une époque de transition, brins de paille jetés sur le fleuve pour en faire mesurer le cours, comme le disait O'Conneli en parlant de lui-même. Mais je parle à une sourde ;

il y a longtemps que je m*en suis aperçu. Aussi, ne suisje qu'un sot de vous prêcher. Nous sommes d'âges trop différents pour me faire comprendre de vous^ malgré tout ce que vous m'écriviez^ il y a quelques jours^ d'aimable et d'encourageant poiu* l'amitié que je tous ai vouée. Je ne vous en sais pas moins gré de votre docilité apparente.

Adleu^ chère enfant; ne roc répondez qu'à Passy, car les lettres mettent trois jours à venir et à aller d'ici; j*aime mieux trouver votre lettre à mon retour que de la savoir à la Celle.

A vous de cœur et pour la vie.

JeDdi.

J'ai maintenant à parler de ses jugements si profonds et si fins sur plusieurs de ses contemporains, et des ouvrages et chants inédits qu'il laisse ; faible consolation pour ceux qui ne l'entendront plus, car si l'écrivain et le poète étaient grands, l'homme était plus grand encore.

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