‹ Quarante-cinq lettres de Béranger et détails sur sa vieChapitre 3 sur 6 · DE1J3ILIE1IE PARTIE · texte numérisé non relu

DE1J3ILIE1IE PARTIE

Henri Heine a dit que Déranger et Alfred de Musset étaient, à son avis, les deux seuls vrais poètes contemporains. Si l'opinion d'un étranger humoriste n'était pas sans valeur en pareille matière, à l'heure qu'il est notre poésie serait morte, et notre double deuil de cette année n'aurait pas de consolation.

Non, la poésie n'est pas morte, quand Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Auguste Barbier et quelques autres vivent, travaillent dans le recueillement, et préparent pour la postérité des œuvres nouvelles. La popularité est rarement la mesure de la gloire, et Béranger le savait bien, lui à qui un profond bon sens et un admirable esprit de justice avaient donné, dans sa vieillesse, un

sens critique très-haut, très-juste et indépendant de toute question de personnalité et d'école.

Combien de fois, lors de la publication de Jocelyn, m*a-t-il fait lire et m'a-t-il lu lui-même des passages de ce poëme, dont le souffle élevé remportait bien loin des joyeuses régions de la chanson! Séduit par la grandeur du sentiment qui inspire toujours Lamartine, il admirait peut-être outre mesure son œuvre hâtive, mais il l'admirait sincèrement.

Même enthousiasme pour les ïambes et le £azare d'Auguste Barbier; et je l'ai entendu s'indigner un jour contre un académicien qui ne connaissait pas les vers' de ce poêle, et le plaçait au-dessous d^un candidat académique directeur d'un journal politique.

Quant à Hugo, il sentait l'étendue de sa force, de son inspiration et de sa science de la forme. Son étonnemenl et son admiration éclataient à chaque nouveau recueil -de ce grand poète, et quelques chants des Contemplations ont été une des dernières voluptés de son esprit qui s'éteignait.

Ce qui a séduit incontestablement Henri Heine,

c'est qu'Alfred de Musset, par la tournure hardie et leste de son vers, et Béranger, par la clarté et la rapidité du sien, sont deux poètes éminemment français, nous dirions volontiers de race gauloise,, tandis que les autres procèdent plus ou moins des poésies allemande et anglaise, quoique, à vrai dire, les poëmes philosophiques d* Alfred de Vigny, les ïambes de Barbier et les poésies d*Hugo n'aient pas de filiation.

Béranger se classait lui-même avec une rare perspicacité que le populaire et immense succès (le ses vers n'a jamais aveuglée. — « La chanson, disait-il, est un genre secondaire. J'y excelle, soit, mais enfin je ne suis qu'un chansonnier. »

Je me souviens que beaucoup de ses admirat(;urs s'émurent d'un article que M. de Sainte- Beuve fit sur lui dans l'été de 1849 (je ne crois pas me tromper sur cette date). Cet article plaçait Béranger, dans la hiérarchie universelle des poètes, un peu au-dessous d'Horace, mais immédiatement après lui. Je vis Béranger le jour même où cet article avait paru ; il me dit, avec son sourire si fin mais si réellement affectueux : « Si dans son article, le célèbre critique n'avait pas méconnu en

moi des sentiments que je mets au-dessus du talent, je serais content de la place qu'il me donne. » Et il entra dans des détails et des appréciations littéraires qui me prouvèrent que ses paroles étaient bien le fond de sa pensée.

Il aspirait à une gloire exquise, et il voyait bien que ses beaux vers travaillés étaient presque étouffés dans le grand nombre de ses improvisations politiques, bachiques et erotiques. Il eût voulu lui-même faire une gerbe choisie de quelques chants immortels : les Souvenirs du peuple, les Bohémiens, d*où je voudrais n'enlever qu'un seul mot, celui de Plutus; le Bon Dieu, le Roi d* Yvetot, la Fortune , le Vieux Drapeau, les Fous, où se trouve ce vers superbe :

Un foa qui meart nous lègue nn dieu

le Tombeau de Manuel, qu'il vient de rejoindre, et dont il a dit :

Bras, tète et cœur, tout était peuple en loi;

le Vieux Vagabond, le Dieu des bonnes gens, etc. ; et dans les dix Chansons nouvelles (publiées en 1846), cette fraîche et pure idylle de Claire, la tille

du fossoyeur. Mais la popularité avait adopté son œuvre entier, et des éditions multipliées le répandaient chaque jour tel quel.

Aux dix chants nouveaux que Béranger a publiés en 1847, on peut juger que sa forme et son procédé poétique ont peu varié; mais il laisse sur Napoléon à Sainte -Hélène une suite de chansons, espèce de Romanceros qui, par Tenchaînement, l'intérêt et le pathétique, sont une des plus belles parties de son œuvre. « Je regrette, )j dit-il lui-même dans la lettre à son éditeur » Perrolin qui sert de préface aux dix Chansons » nouvelles^ de ne pas vous donner une de mes » chansons inédites sur Napoléon, mais je tiens à » ce que celles-là paraissent toutes ensemble. » Ainsi qu'on le verra dans ses lettres qui vont suivre, il m'a lu un grand nombre de ses chants inédits. Parmi ceux dont le souvenir m'est resté le plus vif, est la Fille du Diable, une touchante légende où Yange du mal est racheté par l'amour filial.

L Apôtre, dédié à M. de Lamennais, me causa quand je l'entendis, une très-forte émotion :

Paul, où vas-tu !

est toujours la reprise du refrain, qui peint Tapôtre en marche à travers Fhumanité qu'il veut éclairer et au rachat de laquelle il sacrifie la tentation des richesses et des voluptés de ce monde.

Dans les chansons sur Napoléon et surFEmpire, j'ai surtout été frappée par celle qui a pour titre : une Leçon sur r histoire de France au fils du général Bertrand, C'est l'empereur à Sainte-Hélène qui raconte à l'enfant attentif les fastes du pays. Il y a là un couplet sur Jeanne d'Arc, d'une grande beauté.

Le Mousse breton est un thème très-heureux :

une introduction pittoresque nous montre des paysans et des pêcheurs bretons attendant sur la plage le retour d'un vaisseau ; un mousse débarque et raconte que le vaisseau a louché à Sainte-Hélène, et qu'il a vu le grand homme captif; on se presse autour de lui, on l'écoute, on l'applaudit.

Mais le plus beau chant, celui qui, je crois, est appelé à produire une profonde sensation, a pour titre : Madame Lœtitia à Rome. On sait que la mère de Napoléon est morte dans cette ville des grandeurs décliues ; on sait aussi que,

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dans sa vieillesse , sa distraction préférée était de filer au rouet. Elle avait encore auprès d'elle une vieille servante corse qui, ne l'ayant pas quittée depuis sa jeunesse, avait assisté à toutes les les gloires et à tous les malheurs de l'Empire. Tournant le rouet, dont le bruit monotone accompagne son chant, la mère de César, rappelle à sa fidèle suivante la naissance de son fils, ses jeux dans les montagnes de la Corse, sa venue en France, ses premières batailles, son élévation, sa puissance, son sacre, son mariage, la naissance du roi de Rome, la chute de l'Empire. Mais le fils de Napoléon vit, il peut lui succéder et relever la gloire de sa race! Hélas! non, le fils de Napoléon est mourant, et, tout en filant, la pauvre aïeule attend le retour d'un courrier qu'elle a envoyé à Vienne. Au dernier couplet, le messager revient : l'enfant est mort ! La main de M«^e Laetitia abandonne le rouet; le chant finit.

On comprend tout le pathétique de cette com-* position, et nous croyons que la beauté des vers égale dans ce chant la beauté du sentiment. Le refrain, qui souvent nuit aux récits poétiques de Béranger, ajoute à celui-ci , de même que dans

SO BÉRANGËR

les Souvenirs du peuple et dans VApôtre^ quelque chose de pénétrant et de fougueux qui emporte Tesprit. Je ne pousserai pas plus loin l'analyse des chants inédits que le grand poète m'a lus, le public les connaîtra bientôt. Ce serait les déflorer que d'insister davantage.

Déranger a écrit aussi quelques portraits et études de contemporains, d'une finesse et d'une profondeur psychologiques qui rappellent la Bruyère. Le style en est ferme et bref. On verra dans ses lettres qu'il m'a parlé deux fois de cet ouvrage. On a prétendu que, dans les deux dernières années de sa vie, il avait brûlé ce livre que lui seul pouvait écrire avec cette indépendance de vues et de situation que lui seul avait. Les jugements qu'on va lire , sur quelques hommes de notre temps, feraient regretter à jamais qu'il eût détruit un ouvrage de ce genre.

Ma connaissance avec Déranger commença par correspondance. Après la publication de mes premiers vers, il m'écrivit de Tours, qu'il habitait. Je le vis aussitôt qu'il quitta la Touraine pour Paris, et dès le premier jour il me témoigna une bonté paternelle qni ne s'est jamais démentie. Je re-

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trouve, de Tannée 1842, deux lettres écrites de Passy encore un peu cérémonieuses; mais à la tin de cette même année j'étais devenue sa chère Muse et sa chère enfant. L'année 1844 nous lia tout à fait, car tandis que j'étais malade il vint chaque jour me voir à Paris, et me donna les meilleurs conseils pour la composition de mon poëmfe sur Molière. De 1847 à 1848, il s'intéressa beaucoup à la composition d'un drame ^ que je fis sur la Révolution. Au moment où les journées de Fé-^ vrier éclafferent, je lisais ce drame à M"e Rachel, qui habitait alors près de la porte Maillot. Déranger vint chez moi comme on faisait les premières barricades, et ne me trouvant pas il y revint le lendemain. Je me souviens que M"« Rachel et moi avions traversé la veille, pour rentrer à Paris, des groupes armés, pleins d'ardeur, et qui chantaient la Marseillaise.'— M^^^ Rachel, gagnée par l'enthousiasme du peuple, entonna le chant de Rouget de risle dans la voiture qui nous ramenait. Elle y mit cette expression superbe qui plus tard la fit tant applaudir au théâtre. On sentait dans

i II avait pour titre : une Famille en 1793, et fut publié par la Presse ta 1849.

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Tair comme un grand souffle d'espérance qui emportait tous les jeunes esprits. Béranger me trouva rayonnante et entraînée par ce courant. Mais lui, qui avait vu 1830, me dit avec un air de doute qui me blessa presque : a Tai bien peur qu'on nous ait fait dégringoler V escalier qu'il fallait descendre, » J'écrivis ces paroles le soir même.

J'habitai Passy durant tout Tautomne de 1848, et là je vis plus souvent encore mon vieil ami, qui était devenu mon voisin. Je connus mieux aussi M™« Judith, cette fidèle amie de Béftnger, soft aînée de trois ou quatre ans, et qui est morte deui mois avant lui. Elle avait dû être fort belle. Sa main était aristocratique et ses manières trèsdistinguées. Elle portait presque toujours une robe brune en laine ou en soie , et un bonnet de dentelle très-seyant. Elle avait un tact parfait et beaucoup de justesse d'esprit, reflet sans doute de l'intelligence du poète; quoi qu'il en soit, quand Chateaubriand et , plus tard , M™« Récamier venaient s'asseoir dans ce petit salon que son fauteuil et celui de Béranger remplissaient presque, ceUe qui avait inspiré le chant de la Bonne

Vieille les recevait avec un bon goût et uiae

BÉRANGER r»3

aisance qu'une femme du noble faubourg n'aurait pas surpassés.

En 1849 , Déranger quitta Passy pour aller demeurer rue d'Enfer, derrière l'Observatoire. Là encore, le hasard me fit presque sa voisine.

Par une belle soirée d'août, j'allais le voir après mon dîner. Le boulevard Mont-Parnasse était en fêté ce jour-là ; déjà l'orchestre d'un bal d'étudiants faisait entendre -ses accords, et les carabines pimpantes, sous le bras des carabins, arrivaient par groupes dans le jardin fleuri dont j'apercevais les bosquets. Je n'aime pas la vue de ces légère amours malsaines, qui commencent par la danse et finissent par l'hôpital ou l'abandon ; mais ce soir-là, il y avait dans l'air tant de parfums, de pourpre du soleil couchant et de musique folâtre, qu'on se laissait gagner parla gaieté apparente de ces pauvres filles, dont le bonheur et même le plaisir n'ont pas de lendemain. J'arrivais chez Béranger sous l'impression joyeuse que m'avaient communiquée les couples dansants en passant près de moi.

— Savez-vous, lui dis-je en riant, que vous êtes ici dans un voisinage très-dangereux?

34 BÉRANGKR

-—Oui, répliqua-t-il , la Cîoserie des lilas! Il y a fête ce soir.

Béranger avait, ce jour-là, à dîner M. Antier, W. Arthur Arnould, fils de son ami, M«®,de Lacoste et M'i^Fanny (aujourd'hui M™« Vernet).

Quand Theure de nous séparer arriva, il fut décidé qu'on viendrait me reconduire , ainsi que M"»® de Lacoste , qui demeurait aussi dans le faubourg Saint-Germain. Je donnais le bras à Béranger ; nous passâmes devant la Cîoserie des lilas. Le bal était alors en plein mouvement ; Torchestre jouait avec frénésie.

— Sont-ils heureux d'être jeunes Idit Béranger.

— Si nous entrions , ajouta en plaisantant M. Antier.

— Oh ! oui, entrons, m'écriai-je ; je n'ai jamais vu de pareille fête, et je suis bien curieuse de savoir ce que c'est.

Ces dames furent de mon avis ; nous abaissâmes nos voiles et nous entrâmes en riant comme des folles. Béranger paya au contrôle avec gravité; les marchandes de fleurs nous poursuivaient bouquets en main ; je m'appuyais toujours au bras du poëte ^ un peu tremblante de notre audace.

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La première personne que j'aperçus fut un élève de mon mari. Nous parcourûmes d*abord les allées les plus solitaires et les plus éloignées de la salle de verdure où Ton dansait.

Béranger nous dit avec gaieté :

— ^^Puisque nous sommes entrés, j'entends vous payer des glaces.

— Des glaces! répliqua le jeune Arnould, nous n'en trouverons pas une à la Closerie des lilas ; c'est tout au plus si nous pourrons avoir de la limonade gazeuse.

— Va pour la limonade gazeuse , dit Taimable^ vieillard. Garçon , beaucoup de limonade gazeuse et des croquets !

Nous nous croyions parfaitement à l'abri sous notre tonnelle en treillis , d'où nous apercevions les danses échevelées. Mais, tout à coup, un beau jeune homme en jaquette de velours noir passa : c'était un secrétaire d'Augustin Thierry; il reconnut Béranger, qu'il avait vu plusieurs fois chez l'illustre historien. 11 le salua, et aussitôt son nom circula de groupe en groupe et remplit bientôt tout le jardin, mêlé à dos hourras retentissants.

— Ah ! dis-je à M™® de Lacoste, nous voilà découvertes.

— On ne prend pas plus garde à nous que si nous n'existions pas, répondit-elle; toute l'attention se porte sur Béranger.

En effet, Béranger était le point de mire de tous les yeux, toutes les voix s'élevaient pour l'acclamer et tous les bras se tendaient pour l'étreindre. Bientôt ce fut une avalanche de fleurs et déjeunes filles, à l'ensevelir ; les plus jolies Bernerettes de l'endroi l grimpèrent littéralement sur lui. L'une lui embrassait les cheveux, l'autre les mains, l'autre le visage ; on déposait sur ses genoux une charge de bouquets qui s'amoncelaient en forteresse odorante autour de lui. Cependant l'orchestre joua les airs des plus célèbres chansons de Béranger. Alors le délire fut à son comble, les acclamations tonnèrent et firent accourir les sergents de ville. Les accolades des hommes succédèrent à celles des femmes. Un grand nègre faillit étouffer Béranger, il l'embrassa en s'écriant : « Au nom des colonies !» — Le vieux poète semblait un peu las de cette scène prolongée. J'en étais, pour ma part, très-divertie et pourtant attristée. Toutes ces jeu-

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nés filles paraissaient chélives et maladives, il y avait quelque chose de fébrile et de convulsif dans leur joie bruyante. Elles escortèrent Béranger jusqu'à la sortie, où, grâce aux sergents de ville, nous pûmes arriver, sans trop de lutte, sur le seuil. Là, se firent les adieux des grisettes et du poète. Elles forcèrent Béranger à accepter les fleurs de leurs bouquets, flétries, mais odorantes encore. Le chansonnier les remerciait avec effusion. Il sentait qu'il y avait là , enfouis et détournés, de bons cœurs et de charmants esprits. Nous trouvâmes à la porte, debout et solennel , le chef de rétablissement, qui, à son tour, félicita Béranger et nous accompagna jusqu'à la rue de l'Ouest. Quelques jours après, il alla voir le grand poëte et lui offrit une lithographie commémorative de la soirée de la Closerie des lilas» Tous les journaux racontèrent cette scène diversement et infidèlement. J'ai cru devoir la décrire ici dans tous ses détails, comme peinture de mœurs.

Je pourrais aussi répéter de longues et intimes causeries sur les hommes et sur les clioses, avec mon vieil ami ; mais toujours le doute s'élève sur la fidélité de ces conversations écrites et publiées

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après que l'un des interlocuteurs n'est plus. C'est ce qui rend les mémoires historiques un témoignage souvent arbitraire. Les lettres seules sont un miroir irrécusable, où celui qui les écrivit se reproduit lui-même. C'est pour cela que sur quelques cents lettres de mon illustre ami, je u'ai pas hésité à donner ici celles ou les fragments de celles qui peuvent le mieux mettre en lumière son cœur et son esprit. Cette part très-restreinte de sa longue correspondance avec moi suffira pour bien faire comprendre sa bonté et sa charité , charité inépuisable, active, courageuse, qui s'exerça sous toutes les formes.

Le grenier du pauvre l'a vu plus souvent que le grenier de Lisette. 11 a chanté ses amours, mais il a toujours caché les aumônes et les consolations qu'il répandait sur tous ceux qui souffraient.

Sa charité redoubla après le 2 décembre. On le rencontrait alors chaque jour (malgré sa force défaillante qui trahissait son grand cœur), se dirigeant vers les ministères : il allait solliciter avec instance pour les autres, lui qui jamais n'avait rien sollicité-ni rien accepté pour lui-même.

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Il obtint la grâce d'un grand nombre de proscrits ; il fit ouvrir la prison du fabuliste Lacham,beaudie; il intercéda pour W^^ Pauline Roland, qui fut rappelée d'Afrique,

En 1850, il avait quitté la rue d'Enfer pour aller habiter, dans le quartier Beaujon, une maison voisine de celle où demeurait son ami Lamennais. Il resta là plusieurs années, puis alla loger rue Vendôme, où il vient de mourir.

L'éloge de Béranger, comme homme de bien et comme grand citoyen, peut se résumer dans l'exemple que sa noble et inaltérable vie de probité et de désintéressement a donné à ses contemporains. Durant cinq règnes où pas un homme célèbre n'a reculé , à une heure dite , devant la . tentation de la fortune et des honneurs , lui qui pouvait aspirer à tout, seul il a tout refusé. En 1830, en 1848 et sous le nouvel Empire, auquel ses chants ont été de si puissants ayiiliaires, les événements et l'intérêt même des pouvoirs nouveaux le portaient à ce qu'on appelle le premier rang. Rien ne l'a tenté, rien ne Ta ébloui ; il a repoussé l'or qui achète la volupté et agrandit le cercle des jouissances. 11 a été un voluptueux I dit-on. Oui, mais

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comme Test la jeunesse, qui est sensuelle et naïve par expansion et non par système ; il a été épicurien , mais épicurien surtout de sentiment de repos et d'indépendance. Personne n'a vécu de moins que lui , il avait même réduit la médiocrité d'Horace. 11 comprenait l'imagination dans les arts , mais il la redoutait dans la vie , comme un écueil qui presque toujours fait échouer la conscience.

Quel que soit le jugement que la postérité portera sur ses chants, elle dira qu'il n'a célébré que les grandeurs tombées, que la gloire de la France, que les souffrances du peuple. Voilà pourquoi le peuplé l'aime et l'honore, car il a vu couler cette vie sans reproche comme un courant vivifiant à travers les miasmes des eaux stagnantes de l'égoïsme et de l'intrigue.

Maintenant^ nous «le laisserons se peindre luimême :

Voyez ^ Madame^ quel avantajge il y a pour un vieillard à être loué par une jeune et belle Muse. Sans les vers si flatteurs que votre bienveillance m'a adressés^ votre éditeur inconnu m*oublidit dans la répartition de

son chef-d'œuvre typographique ^ Ma pauvre bibliothèque en est peu digne, il est vrai; mais j'ai éié du métier 2, et j'admire ce magnifique volume. Pourtant, Madame , rien ne sied à une jolie femme comme le déshabille, et rien ne vaut le petit format pour un poète qu'on aime, qu'on lit et relit, qu'on veut feuilleter sans cesse; et vous êtes de ces poëtes-là. Madame : aussi, le premier moment passé , et voulant relire ceux de vos vers que j'ai déjà admirés et faire connaissance avec plusieurs de vos œuvres que je ne m'étais pas encore procurées, j'en ai presque voulu à votre galant éditeur de tout le luxe de son riche hommage. À grand effort de bras j'y suis parvenu, et si l'admiration pour votre talent est un titre suffisant pour posséder l'un des vingtcinq exemplaires de vos poésies, soyez sûre. Madame, que celui que j'ai reçu ne pouvait tomber en des mains plus dignes. J'aime ce qu'il y a de chaleur, de force, d'abondance dans votre généreux esprit. Vous possédez ce courage de pensée qui a manqué trop souvent aux supériorités poétiques dont s'honore votre sexe. La franchise de votre expression semble être un gage de celle de votre caractère, et ce serait plaisir de vous voir

1 II s'agit ici d'oiie singalière et magniflque édition de mes t)oésies qui fat faite pour le docteur Q..., en 1842, et tirée seulement à vingt-cinq exemplaires.

a Béranger avait été, dans sa jeunesse, compositeur d*imprinierîe.

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employer cette verve énergique à réprimer un peu l'orgueil de notre sexe et à venger le vôtre de toutes nos sottes prétentions. On peut sans attaquer le mariage s'élever contre les lois qui régissent la matiérCy comme disent les jurisconsultes : c'est une mission digne de vous et de votre beau talent. Ce qu'il y a de sentiments vertueux dans votre âme saura vous indiquer la borne où il convient de s'arrêter : que de beaux vers il vous reste encore à faire, Madame! Mais, à propos de vers, si j'osais, je vous dirais que vous donnez parfois un démentiel ce mot prêté à BufTon : a Le génie n'est que l'aptitude à la patience, n Ne manquez-vous pas un peu de cette patience dont vous devriez avoir tant, si le mot est juste? Le vers français exige un travail lent et réfléchi dont peu de femmes ont été capables; et, dois-je le dire? il m'a semblé que dans quelques passages de vos œuvres vous avez manqué un peu de cette patience qui , si elle n'est pas le génie, est au moins un de ses meilleurs instruments.

Vous allez me trouver bien hardi de vous régenter, moi, pauvre petit chansonnier; mais. Madame, puisc|ue vous flattez les vieillards, vous connaissez leur faiblesse : on ne flatte que ceux dont on sent les défauts. Nous autres vieux, nous aimons à faire parade de notre expérience, seule supériorité qui nous reste; pardonnez-moi donc d'en faire montre avec vous. Madame;

vous ne vous tromperiez même pas si vous rouliez voir dans mon obsen'ation une preuve de la reconnaissance et du dévouement que vous m*inspirez^ et dont je vous prie. Madame^ d*agrëer l'expression profondément respectueuse.

J*ai rhonneur d*ètre , Madame , votre très-humble serviteur.

Passy, 15 mars 1842. BÉRANGER.

Madame, J^apprends ^e vous êtes de retour, et je m*empresse d'accomplir un dessein formé le jour oii vous m'avez montré, sur les tablettes de votre bibliothèque, mes chansons en petit formai : je viens vous les offrir in-octavo, avec gravures K II est des gens qui ont besoin d*un peu de broderie pour être admis dans la benne compagnie. Mes chansons ressemblent beaucoup à ces gens-là : elles seront bien fières. Madame, si vous daignez leur faire un gracieux accueil, et surtout si vous les placez non loin des beaux vers qui vous donnent le droit d'être difficile pour les vers des autres.

Agréez, Madame, la nouvelle assurance de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués. Votre très-humble serviteur.

Passy, U octobre 1843. BÉRANGER.

1 Édition illnslrée par Gi andville et Haflet. ,

U BKRANGER

Chère Muse,

Quaiid cesserez-vdus donc de me donner de Vilhistre! Vous me connaissez assez maintenant pom*savoir que je suis un pauvre vieux bonhomme, foH peu disposé à se croire illustre , en dépit de toutes les illustrations dont on a honoré ses petits vers. Appelez-moi Béranger tout court, comme le font tous mes amis et bien d'autres encore, même parmi les femmes, sans que cela tire à conséquence : j'ai coixante-quatre ans. Ce dont je vous prie aussi, c'est de ne plus m'admirer. Aimez-moi assez pour renoncer à celte petitesse. Vous avez tout ce qu'il faut pour prendre la mesure de vos contemporains et surtout d'un homme comme moi, qui n'ai qu un talent limité, du sens commlm et peu de chose de plus. Trêve donc à l'admiration, ce qui ne m'empêchera pas à Voccasion de vous lire de mes chansons inédites, si cela peut vous amuser.

Vous savez que j'ai fait de longues courses pôiur voir dés malades : eh bien ! je suis redevenu malade moimême; j'étais pourpre dimanche^ au point d'effrayer mes amis. On m'a conseillé la saignée; jusqu'à présent je me suis contenté des pieds à l'eau de lessive et de rester encore à la chambre. Je vais mieux, mais il est

possible que, dans quelques jours, je recoure aux

sangsues. Mais ce ne sera pas vendredi.

Adieu; travaillez, pauvre esclave, et puisse votre

philosophe napolitaia ' vous récompenser de toutes vos peines.

A vous de cœur.

13 mars. BÈRANGER.

Voici une lettre qui prouve une fois de plus son amour de la solitude et du repos. Un de mes compatriotes, fougueux admirateur de Déranger, m'avait priée de le conduire chez le poëte , que j'avertis, par une lettre , de cette visite. 11 me lit sur rheure cette réponse :

Votre lettre me fait peur^ vous me menacez de m'amener quelqu'un que je ne connais pas^ et c'est là une liberté que je n*ai accordée à aucun de mes anciens amis. Je vous prie donc d3 n'en rien faire. Vous trouverez cette prière peu polie, mais quand il s'agit de défendre mon bouge^ je suis capable de tout. Je me suis étudié à ne prendre jamais sur Tindépendance des autres, pour avoir le droit de faire respecter la mienne. Mme Valmcre m'a amené dernièrement deux étrangers^ si je n'avais eu crainte de Taffliger, je lui aurais reproché cette inconvenance envers un homme qui aime trop réellement la solitude pour qu'on agisse ainsi avec lui. Quant à vous, chère Provençale ou Méridio-

\ Ca mpanella y ùoniie traduisais les poésies et les lettres.

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nale, nature terriblement vive, quant à vous^ toutes les fois que je pourrai vous être bon à quelque chose, écrivez-le-moi ou venez me le dire, et je serai à vos ordres. Je ne me remets pas vite, je n'ai plus de sommeil et je voudrais bien que cela finit.

Tout à vous.

16 ayril 1843, BÉB ANGER .

Après la mort d'un de mes fils, il m'écrivait :

Pauvre mère.

Je vous plains de tout mon cœur ! quand je me suis présenté chez vous, hier, si j'étais de vos parents ou de vos amis intimes, je me serais permis de pénétrer jusqu'à vous. Je n'ai point de peur de me trouver en face des douleurs vraies et profondes, comme doit être la vôtre et celle de M. Colet, qui me paraît plus tendre père que de coutume nous ne sommes pour les tout petits enfants. Mais mon titre d'ami nouveau m'a empêché d'entrer vous dire la part que je prends à votre perte et à vos regrets. J'irai dans quelques jours vous en porter l'assurance, ainsi qu'à votre mari, et souhaite que vous trouviez assez de force pour triompher de vos souffrances.

Embrassez-bien votre petite fille, si jolie et si bien portante, et croyez-moi tout à vous.

S9 septembre 1843. BÉRANG£B.

w^mt^m

BÉRAKGER 47

Je vous plains bien, pauvre femme^ et si je n'avais attrapé une fluxion siu* les yeux, j'aurais été vous voir. Aussitôt que je le pourrai, je porterai mes pas de votre côté. Permettez-moi de vous blâmer un peu d'entretenir Yotce douleur par des pèlerinages au cimetière. Je conçois le plaisir douloureux que vous y trouvez, mais c'est un sacrilice à faire à votre fille que d'y renoncer. Votre santé est nécessaire pour elle; conservez-la donc et cessez de l'exposer au froid, à la pluie et aux douleurs ssfhs remède.

Vous avez raison de vouloir travailler : veuillez-le bien et vous Je pourrez; c'est la distraction qui vous est nécessaire. Je voudrais bien pouvoir vous être utile pour votre œuvre dramatique ', mais je suis tellement infatué du vieux théâtre et si peu au courant du nouveau, que je crains d'avoir un avis en pareille matière. La connaissance du public est aussi nécessaire que celle de Fart à Tauteiu' qui veut réussir ; et, en supposant que j'aie un peu la seconde, la connaissance de la première me manque complètement, parce que depuis trente ans je ne fréquente plus les spectacles, que je n'ai même jamais beaucoup fréquentés. Malgré tout, je n'en serai pas moins à vos ordres, si vous voulez me communiquer votre sujet et votre plan de pièce. Mais vous êtes pré« venue ; tenez-vous donc en garde contre mes conseils.

1 Une Famille en 1795.

48 BÉR ANGER

Est-ce parce que vous étiez en train de penser à ce qui étourdit les chagrins, que vous avez lu mes chansons? C'était le cas. Mais vous avez dû y trouver des conseils que je ne vous engage pas à suivre. Aux naauvaises têtes, tout est dangereux; on n'ose même leur dire de jouer aux épingles, elles s'y piqueraient les doigts.

Quant à la malice de mon esprit, j 'espère que vous ne la redouterez jamais ; c'est une enveloppe qui va mieux à la raison qu'on ne le pense, et la raison, da^ns certaines natures, finit toujours par contribuer à Toxpansion de la bonté, ainsi que vous l'observez pour notre pauvre *"*, qui, je le vois avec plaisir, rentre un peu en grâce auprès de vous.

Que vous êtes bonne, vous-même, de vous servir avec moi du mot de fraternel. Que ce mot ne peut -il me faire oublier mon âge ! Je voudrais bien être votre frère; mais, en procédant par des filles, je pourrais être voire grand-papa : c'est donc une amitié filiale que vous me devez et que je serais fier de mériter.

Adieu, ma petite-fille; faites mes amitiés à votre mari et croyez -moi tout à vous.

BÉRANGRR.

20 octobre 1845.

M. Colet m'est venu voir hier, et il m'a conté des choses qui m*ont vivement touché. Il s'agissait des

commencements de sa carrière musicale^ où tant de déceptions se sont réunies pour mettre son courage à Tëpreuve. Il m'en a parlé de façon à me faire désirer^ de devenir directeur d'un théâtre chantant.

Aujourd'hui^ je reçois une lettre de M"»® Scribe, qui me promet que son mari s'occupera del'opéra-comique en question, aussitôt que Don Sébastien et le "Gymnase seront mis à flot. Il faut donc que M. Golet patiente encore un peu. La promesse me semble formelle, et comme dans peu de jours le mari et la femme seront à Paris, j'aurai soin d'en réclamer l'exécution. Dites-le, je TOUS prie, à M. Colct, à qui je voudrais être plus lUile.

Vous êtes trop bonne de vouloir bien ainsi penser à moi. Je destinais cette matinée à vous aller porter moimême de mes nouvelles ; mais il'ennuyeux personnages m'ont retenu si tard, que, craignant de ne plus vous trouver {il est près de trois heures), je remets cette visite dont je me réjouissais. Pespère que votre santé est bonne et que vous allez vous mettre à votre drame, car les corrections de Campanella ne peuvent suffire à votre activité d'esprit. Le mien se meurt de vieillesse; j'essaye en vain d'en tirer quelque chose. Après tout, ce n'est pas un si grand malheur d'en arriver là, c'est le moment où l'on fait le moins de sottises, ce que Je ne

dis pas pour vous effrayer^ vous dont les travaux sont de bonnes actions^ entreprises dans le but le plus honorable. Aussi, aurez-vous gloire en ce monâe et gloire dans Tautre.

Avez- vous vu***? On dît qu*il est furieux, qu'il ne décolère pas, et qu'il a toujours quelque évêqu j sur le bout du nez. U eût dû prévoir tout cela. Je ne le plains pas moins, tout en riant, des déceptions qu'il s'est prépal'ées, faute de prévision; et puis, n'avons-nous pas tous nos déceptions qui prêtent à rire. Je répugne presque aujourd'hui à lire les journaux ; bien des gens en sont là.

Je me porte pourtant assez bieii, quoique je redoute toujours le retour de la triste maladie de l'année passée; mon médecin me rassure et j'ai confiance en lui.

J'ai encore parlé hier à M^^^ Scribe : je lui ai nommé Leuven, et elle m'a dit qu'elle verrait si son inari pourrait avoir assez de temps pour entrer en collabo* ration avec cet auteur à succès. Je reprendrai cette conversation.

Adieu ; mes amitiés au mari.

A vous de tout cœur.

13 avril 1844.

Ma chère Muse, Je ne sors plus depuis quinze jours. Mes maux de tête ; causés par des embarras d'humeur^ revenant sans

cesse, j*ai pris ce parti, qui me coûte un peu. Aussi ne tarderai-je pas à rentrer en campagne et à vous aller voir. V

Je vous plains bien de tant travailler. Au moins, avec Campanellay avez-vous des délassements poétiques. Je souhaite que vous parveniez à nous faire connaître ce courageux philosophe qui ressemblait si peu à ce que nous voyons. On eût bien dû nous enseigner où est sa tombe à Paris (n*y est-il pas mort?), pour y envoyer quelques-uns de nos docteurs.

Vous me parlez de chagrins que vous avez dans rame... cela m*afflige. Est-ce du nouveau ? Je le crains un peu. J'aime mieux les vieux chagrins, quoi qu'on eu dise : à ceux-;là on peut parler, ils le souffrent. Les jeunes ne vous écoutent pas.

Dans ma solitude, je relis de temps à aulre votre volume : aujourd'hui mi morceau, demain un autre. Je m'y plais comme avec vous ; il me semble presque toujours vous voir et vous entendre. Vous vous êtes bien mise dans vos œuvres; c'est un grand mérite à mes yeux et aussi aux yeux du public, mais à la longue pourtant.

Adieu, chère Muse; plaignez-moi de rester au gîte, et iBt peu à votre tout dévoué

Passy, to février 1844.

32 BÉRÀNeËlK

Je Toùlais tous aller voir jeudi, lorsque je reçus votre . lettre ; comme vous m^indiquiez vendredi ou samedi, je renonçai à mon projet; et aujowd'hui, je m'étais promis le plaisir de vous voir; mais, en route, les deux tiers du chemin Saits, j'ai éprouvé une si grande lassitude qu'il m'a fallu m'asseoir et revenir avec peine au logis. le ne suis pourtant point malade et ne devine pas d'oii peut me venir cette faiblesse qui, je Tespère, ne dvo^ra pas. A la semaine prochaine donc.

Je n'ai pas connu Delille ^ C'est un admirable versi* ficateur, riche en tours heureux, mais qu'il a usés luimême en les répétant sans fin dans ses trop nombreux ouvrages. Élevé beaucoup trop haut de son temps, ce qui m'a rendu peut-être injuste à son égard alors, il est sans doute trop dédaigné aujourd'hui. Cela tient au genre de ses ouvrages, le descriptif, genre qui n'en est pas un et qui ne va pas à notre langue, bien qu'on en

1 Voici les huit vers de Béranger sor Delille, qui servent d'épigraphe à une Notice sur ce prolixe rimeur que MM. Gosselin et Pagnerre m*avaîen demandée pour mettre en tète d'nne édition de ses œuvres t

Notre siècle, penseur brutal, Contre Delille s'évertue :

Tel vécut sur un piédestal Qui n'aura jamais de statue!

Artiste, poète, savant, A la gloire en vain on s'attache :

C'est un linceul que bien souvent La postérité nous arrache. . ,

ait dit. Ajouter que Delille était privé dUnveation et de sensibilité.

Gomme homme^ ce ne fut qu*ua enfant aimable, quoiqae fort gâté. La Terreur ne l'atteignit pas, mais lui fit grand'peur; il s'enfuit en Angleterre après tbermidrâ*, et là, voué au royalisme et à Tanglomanie, il injuria mesquinement^ son pays, qui le comblait 'de louanges. Ge fut comme par grâce qu'il y revint. Il y aurait de jolies anecdotes à raconter sur son ménage; mais je crois que sa veuve vit encore. Je pense aussi que la notice que vous faites est pour mettre en tête d'une édition de quelqu'un de ses poèmes, il ne faut donc pas le juger trop sévèrement. Et puis, chez nous, est^il permis de refuser le titre de poète, et même de grand poète, à qui a fait beaucoup de vers ? N'est-il pas convenu, à l'Académie et ailleurs, que les vers c'est la poésie? Or Delille en a fait beaucoup de beaux, de très-beaux, et bien des gens qui en médisent s<«it plus de son école qu'ils ne le croient.

Adieu, portez- vous bien et travaillez. J'admire votre courage et votre résignation. J'aimerais mieux pourtant que vous n'eussiez besoin ni de l'un ni de l'autre.

Lamennais m'arrive et je vous quitte.

Tout à vous de cœur.

^ BÉRÀNGEB.

4 mai 1844.

5i BÉBANGER

Vous êtes vraiment trop bonne ^ ma chère Mase, de penser ainsi à moi. Ne croyez pas que^ de mon côté^ je vous oublie. J'aurais déjà été m'informcr de vos nouvelles^ si les longues courses ne m'efiFrayaient pas encore. Une fois, pour aller voir M. de Chateaubriand, j*ai pris Tomnibus et m'en suis fort mal trouvé. La marche me convient, mais il iie faut pas que la traite soit trop longue. J'espère pourtant ne pas trop tarder à reprendre mon train de vie ordinaire. Alors j^iral voms porter tous mes remercîments pour vos aimables attentions et, je le souhaite bien aussi^ mes félicitations pour votre retour à la santé, que vous rendra une couche heureuse, terme auquel vous devez bien aspirer.

Vous faites de bonnes affaires; tant mieux! Cela doit vous consoler un peu de toutes les peines que vous ont causées les critiques de tous ceux au goût desquels vous avez bien voulu vous en rapporter. Avons-nous tracassé vos vers! Vous avez eu vraiment bien de la patience, si vous avez été aussi docile avec lés autres qu*avec moi.

Ce qui me fâche, c*est de vous voir travailler de nuit, dans h posiUon de souffrance où vous êtes ; vous tous échauffez le sang, lorsqu'il faudrait le rafi^chir. Heureusement, vous êtes d'une forte constitution, et votre volonté ajoute encore à la force de votre tempérament. N'abusez pourtant plus de ces dons heureux, un, jour ou l'autre vous vous en repentiriez.

BËRANGER 55

Qu'est-il donc arrivé à VÉtai * ? Voilà deux jours que je ne le reçois plu3, et le porteur prétend qu'il y a révolution dans le gouvernement de cette tribu nouvelle; peut-être vend-il les numéros qu*ii est chargé de m*apporter. Je ne puis croire qu au bout d'une semaine il y ait danger de mort pour une création si longtemps et si sagement préparée. J'en serais désolé pour Didier.

Chateaubriand va partir^ mais ne sait encore trop oii il ira. Lamennais est en Bourgogne, où il n'a pas Tair de s'amusor beaucoup. Il est bien difficile d'égayer ces deux pauvres grands hommes, et je doute qu'ils recueillent, dans leurs voyages, beaucoup de baume pour leurs blessures. S'ils avaient souffert comme moi pendant près de trois mois, peut-être auraient-ils trouvé là les distractions qu'ils cherchent en vain. Je les aime trop cependant pour leur en souhaiter de pareilles.

Adieu> chère enfant. Amitié au mari dont vous ne

m'annoncez pas le rétablissement, et croyez-moi tout à

vous de cœur.

bérànger.

99juial8U.

Ma chère enfant,

Par une résolution soudaine, je pars aujourd'hui même pour la . Celle, oii je vais passer quatre ou cinq

1 Joonuil publié par M. Charles Didier.

S6 BEKÂNGBR

jours. Si vous m'envoyez vos vers, ne soyez pas surprise du retard que je mettrai à vous les reporter.

J'aurais voulu pouvoir les emporter avec moi pour y réfléchir à mon aise. Est-il encore temps pour vous de me les adresser où je serai? Danâ^ ce cas, voici naca adresse : Chez Jf . Bernard, à la Celle-Saint-Cloud^ par Rueil.

Pardonnez-moi de tant vous tracasser de mes critiques : si votre talent m'était moins cher, je n'y ferais pas tant de façon.

Tout à vous de cœur.

BÈRANGEB.

Mercredi matin.

Passy, 24 août iS44.

Chère Muse,

Je voulais vous aller voir aujourd'hui et me voilà retenu à la chambre par une recrudescence dé rhume ou, pour mieux dire, de catarrhe dans la tête. Gomme je ne sors pas le l^^ janvier, je vous aurais porté mes vœux pour l'année qui va commencer. Tout ce que vous pouvez désirer, je vous le souhaite, vous n'en doutez pas, et me permets même de vous souhaiter des choses auxquelles vous ne pensez sans doute pas.

Vous désirez savoir s'il y a des portraits de Lamennais : oui, plusieurs; mais aucun qui puisse faire pendant au mien. Celui de Calamata n'a pas été terminé.

BÉKÂNGBR 57

Surtout, ne me mettez pas en face de nos grands poètes ! Les chansonniers n*aspirent pas à tant d'honneur; et qaani à moi, si tous m'en croyez, placez-moi dans le coin, près de la porte, toujours dii^osé à m'enfuir et fort peu jaloux de me faire voir au premier Tenu. Un de mes ennuis, c'est de me rencontrer faisant tapisserie chez ceux que je visite. Il me sera moins pénible de me Toir à la porte que dans le choeur de Totre chapelle.

Je compte tous porter bientôt un exemplaire de la Notre-Dame illustrée S je pense que fous ne TaTCz pas.

Adieu; mes compliments au mari, dont je voudrais connaître Topinion sur Félicien DaTîd.

A TOUS de cœur.

BÊBAKGER.

31 décembre 1844.

Je plains bien Totre mari, d'autant plus que je crains bien que son mal ne se prolonge. Heureusement qu'il n'y a là rien de dangereux; il doit tous adorer dans cet état : la maladie rend les maris très-tendres, quand ils n'ont pas d'autre garde que leurs femmes.

Quant à moi, chère enfant, mon mal n'a fait aussi qu'augmenter, sans pourtant que j'aie la prétention de me faire plaindre à l'égal du professeur; mais j'ai souf-

1 Sotre-itamê i$ Paris.

58 BÉRÀNGBR

fert beaucoup, et seulement d*aujourd'hui j^éprouve un peu de repos. On dirait que j'ai été battu avec des ortiesy tant j*ai le corps couYcrt d'ampoules et de rougeurs, qui produisent des démangeaisons dont mon sommeil ne s'arrange pas. On voulait m'envoyer un médecin ; j'ai préféré écrire à Bretonneau, persuadé qu'il n'y a que patience à avoir. J'aime encore mieui ce mal que celui qui m'a tant tourmenté au printemps de Tannée dernière; tous deux, au reste, ont la même cause, je le crois. Je nie suis mis au régime et je reste dans ma mansai'Qe; sans cela j'aurais été vous Toir, j'espère que je le pourrai dans peu de jours.

Gomme cela ne m'empêche pas de diner ou au moins d'en faire semblant, j'ai aujourd'hui Lamennais et Eretignères, l'un des fondateurs de la colonie de Mettray. Je n'aurai pas à me fatiguer pour entretenir la conversation, métier que je suis souvent obligé de faire. Cela me fait penser à ***, que je veux avoir un jour à dîner avec l'auteur des Anechaspands.

Quoi que vous en disiez, il reviendra, parce qu'au fond il vaut mieux qu'il ne voudrait. Cela le gêne quelquefois, j'en suis sûr.

J'ai dit à Lamennais qu'il pouvait envoyer, avec un mot de lui *, M°^^ Baune ^ et sa fille à votre mari, qui

i Voirie billet qai soit, de M. de Lameiinài.<. S Dont le mari fat représentant en 1848.

■I^^B^Hf^^^^—

BÉRAN6ER 59

saurait bien vite ce qu'il y a faire pour la jeune personne. Malheureusennent elle a dix-sept ans, ce qui laisse peu de chance à son entrée au Conservatoire. Quant à moi, je Tcrrai, s'il le faut, M. de Beauchêne; car la mère est un ange de résignation et de charité qui mérite Fappui de tout ce qui a un peu de cœur.

Les versiOcateurs et les Vers m'accablent. C*est peutêtre cela qui me sort par tous les pores. Je n*en suis pa moins désireux de voir votre prologue et de pouvoir enfin me faire une idée de votre drame. Ce genre doit TOUS convenir, et, si vous choisissez bien votre sujet, j'en espère beaucoup. Conservez donc tout votre courage, et dussiez-vous n*avoir plus que votre fille et le travail, livrez-vous au beau mouvement qui vous entraine. Je voudrais bien que vous me forçassiez d'aller encore aux Français.

En attendant, croyez-moi tout à vous de cœur êi pour la vie.

BÉRANGF.R.

18 septembre 1844.

Déranger me dit. Monsieur, qu'il vous avait parlé du désir qu'a M"^® Baune que mademoiselle sa fille puisse profiter des cours du Conservatoire pour la continuation de ses études musicales, et il me fait part en même temps de Fintérêtque vous voulez bien prendre au suc-

60 BliRlMGBA

ces de ce désir, dont raceomplissement n*ert pas sans difficulté. Gomme il est nécessaire, avaot tout, que U"^ Baune cause avec vous de cette affaire importante pour eUe, afin de s'entendre sur les démarches à faire, elle aura Thonneur de vous remettre elle-môme ce billet. Les bons offices que vous lui rendrez, ce sera les rendre à moi-^mème, et je vous en remercie d'avance, Monsieur, avec une vive gratitude.

Agréez Fexpression de mes sentiaafents très-dévoués.

F. LAMBNNÀIS.

15 septembre.

Voici maintenant un billet de Lamennais, qu'il m'adressa vers la même époque :

Je regrette vivement. Madame, que vous ayez pris la peine de venir chez moi, et je regretterais encore plus qu*on vous ait dit que je n'y étais pas , n'était la fatigue que vous eussiez eue de monter mes cent dix-huit marches. C'est avec un très-grand plaisir que j'accepte votre invitation à dîner avec Béranger pour mercredi i. Croyez, Madame, que je saisirai toujours avec empressement l'occasion de vous voir.

f Ce dîner fat très-gai et d'an intérêt trè»-vif. Béranger y répandit tontes les grâces ralllenses de son esprit, et Lamennais nous dit snr Voltaire, sur l'esprit de justice dn défenseur de Calas, des choses qni le caraetèrisifent et le fiiisaient revivre dans sa fongoe honnête et mordante.

BfiAA1^61!R H

Béranger m*a parlé de TOtre traduction de Campa*^ nella. Elle achèvera de faire conuaitre rhomme^ à plusieurs égards si remarquable ^ dont les belles pages <pie TOUS lui avez déjà consacrées suffiraient seules pour conserver parmi nous le souvenir.

Veuillez^ Madame^ agréer de nouveau Texpression de mes respectueux et dévoués sentiments.

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