F. LAMENNAIS
Samedi 25 mai.
Je vous ai attendue aujourd'hui; maïs voici cinq heures^ et je désespère de vous voir. Sans doute vous^ attendiez une réponse de moi ; mais votre lettre ne m*est arrivée hier qu*à six heures. Ma réponse n*eût pu arriver à temps^ car il faut que vous sachiez que notre banlieue est peu activement servie^ et que si vous voulez que vos lettres m*arrivent avant ma sortie^ il faut les
mettre la veille de très-bonne heure à la poste. J*en suis npur la perte de votre visite, que je regrette beaaboup. Quant à moi, ma chère enfant, ce n'est pas ma faute si je ne vous ai pas vue de celte année. Deux fois j*ai été chez vous, hier et samedi de Tautre semaine, sans vous rencontrer. Votre portière, qui me connaît, a dû vous le dire il y a huit jours, et hier, j'ai glissé ma carte sous votre porte, personne n*ayant répondu chez vous. 'Vous voyez que je comipence assez
9Î BÉRÀN6ER
mal cette année; puissiez -vous avoir eu meilleure chance dans vos visites !
Quoique je ne fasse pas précisément de visites de nouvelle année, j'ai eu cependant beaucoup de courses à faire, et si je ne vous avais un peu attendue aiyouid'hui, j'aurais fait quelques-unes de ces ennuyeuses com'ses. Je dis un peu, parce que vous mettiez à votre venue la condition d'une réponse que je n'avais pu vous faire à temps.
J'espère que vous avez bien travaillé, malgré tout le tracas de cette époque. Je vous porte envie en cela, car Je n'ai plus le temps ni la force de rien faire, et je m'en attriste. Voilà ce que c'est que de vieillir. Profitez de votre jeunesse, ma chère amie, et ne vous laissez .plus prendre aux ennuis et aux dégoûts. A vous de cœur.
BÊRANGER.
* Samedi.
P. S. Je ferai mon possible pour vous aller voir lundi; mais si vous avez à sortir, ne vous gênez pas^ car je ne suis pas bien sûr que les importuns me laisseront un peu de liberté ce jour-là. Dans ce moment^je vous écris au milieu des conversations.
Chère Muse, Je me reprocherais moi-même de ne vous avoir pas
été voir depuis longtemps, si je n'avais gardé la chambre pendant de longs jours. JW suis même encore confiné, pour être sorti Irop tôt, je crois, il y a huit jours. Dans le peu de courses que je ûs alors pour affaires, j'ai été de votre côté; mais c'était un mardi, et n'étant pas sûr de vous renconirer, je n'ai pas tenté d'aller jusque chez vous, n'ayant d'ailleurs que le temps de vous dire un petit boujour.
Vous voyez que je ne suis pas aussi coupable que vous semblez le. croire. Je ne suis pas comme cela inAdèle à mes amitiés. Si vous m'aviez, entendu parler de vous à Villemain, vous en eussiez eu la preuve. Je lui ai tenu parole et l'ai été voir à Chaillot, où il m'a conté une partie de ses tribulations, qui ont été vraiment atroces. Une occasion s'étant présentée, j*ai dit de vous tout le bien que j'en pense. Il m'a paru trèsdisposé à me croire, et j'en ai été bien aise pour lui.
Pendant que vous travaillez, moi je ne fais que lire« Je me suis mis à VHistoire du Consulat et de l'Empire, que J'ai reçue le jour où je vous ai été voir. Croiriezvous que je n'en ai lu encore qu'un volume? Il m'en coûtait de lire ce que j'ai si bien vu. Et puis, que de douleurs cela renouvelle ! Pourtant m'y voici, et le mérite du livre m'entraîne malgré moi. J'ai bien quelque chose à dire du style, mais il y a une si grande entente des faits et une si lucide explication de leur en-
64 6ÉRANGER
chainement , qu^on oublie de dé^rer une forme plus trayaillée.
Est-ce que vous irez aussi à dix volumes pour Madame du ChdteUt ? Il me semble que vous allongez fuiieuse* ment la robe de cette dame^ qui savait si bien se montrer sans chemise à son valet de chambre. Ce n'est pas pour des gaillardes de cette espèce que '^* dépense son encre. A propos! que devient-il?
Vous faites bien de me parler quelquefds de votre album y car je l'oublie sans cesse. Je finirai par y songer^ mais j'aurais besoin pour cela de voir si vous parviendrez à le composer.
Vous soupçonnez donc encore une trahison de votre ami le traducteur. Je l'ai vu à l'enterrement d'Etienne , et ne lui ai pas parlé^ car je ne l'ai pas reconnu. C'est Yillemain qui me Ta nommé lorsque j'allais quitter le convoi au portail de Saint-Roch. Que de gens j'ai vus là que je ne reconnaissais plus ! Je ne suis pas le seul qui vieillisse.
Je vous écris avec la fièvre et une difficulté de la gorge qui va nécessiter quelques soins. Pourtant^ comme la température devient douce^ j'espère ne pas trop prolonger ma réclusion. Vous aurez ma première visite. A vous de cœur.
BÉRàNGBR.
^■^^university'o^ 1 5 JUL i960
or OXFORD
' BÉRÀNGER tt
Voici ce qu'il m'écrivait pendant que je composais mon poëme de Molière :
Vivre en dehors de sa réputation, c*est ce qu'il y a de plus sage; je ne prétends pas que cela soit facile, mais il est au moins bon de ressayer. Lebrun me mande qu*il trouve votre Molière excellent, et, à ce sujet, entre même dans des détails qui me prouvent que ce n'est pas à la légère qu*il le juge. Vous n'avez pas à vous occuper des jésuites , Molière n*était pas mieux avec les autres coteries religieuses qu'avec celle des bons pères. Ses vers philosophiques n'avaient pas une pareille mesquinerie. Je pense même que les jésuites n'étaient pas ceux qu'il redoutait le plus. Vous lui donnez une pensée de notre temps ; la preuve, c'est que l'épitaphe la plus louangeuse qui lui ait été faite est du père Bouhpurs, jésuite. Tout au plus, si vous tenez à tomber sur les enfants de Loyola, pouvez-vous le montrer comme ayant, par Tartufe, complété la victoire de Pascal. Nulle part vous n'avez parlé de l'admirable bon sens du grand contemplateur, comme l'appelait Boileau. Il fallait aussi faire l'éloge du style de Molière, le plus beau de notre théâti*e, prose et vers, et dire que notre grand comique est le plus parfait des auteurs dramatiques, parce qu'il est celui qui a marié l'art avec la nature. Enfin, ne poui riez- vous, dans votre rapprochement de Mohère avec Shakspeare , parler, conmie je
66 BÉRÀNGER
TOUS rayais dit , de la vie active^ accidentée^ pauvre quelquefois, qui fait des hommes avant de faire des écrivains, chose qui assure la prééminence de ceux qui ont reçu pareille éducation; ce qui n'empêche pas les autres d'avoir leur utilité. Mais voici surtout à quoi je tiens, c'est au tableau des amis et des camarades de Molière autoiu* de son lit de mort , peûdant qu'on brise les vitres de sa maison, et au passage de Tenterrement, qui (quoi qu'en ait dit Grimaret, pour faire plaisir aux parents) eut lieu furtivement. Ayez soin de dire qu'il n'eut qu'une fosse obscure et presque inconnue, où la Fontaine le conduisit peut-être, et où il devait, vingt ans plus tard, aller reposer auprès de lui, comme si la Providence avait voulu encore une fois rappix)cher nos deux plus grands poètes. Saviez-vous que la Fontaine gisait à côté de Molière au cimetière Saint- Joseph, rue Montmartre? On a prétendu avoir retrouvé leurs restes en 93 ; ils sont ensemble au Père-Lachaise.
J'en viens au mot hardiesse; je vous avoue que je n'en sais pas le nombre, mais je l'emploierais comme vous. A cet égard , j'ai souvent transgressé la règle, même avec intention, parce que les noms chantés souffrent exlrêmement de cette prosodie traînante que les doctes ont introduite dans notre versification : j'ai fait deux -syllabes de million et trois de suicide; tant
BÉRAMGER 67
qu'on n'est pas académicien^ on peut se donner de Pair et de la liberté.
Je ne suis pas encore mieux, je souffre toujours, et ne sais plus quand cela finira. J'espérais dans les sangsues, elles m'ont calmé un moment, puis les douleurs scmt revenues.
Adieu, chère enfant ; je vous écris à genoux, et n'en suis pas moins tout à vous de cœur.
2 mai 1844. BÉBàNGER.
Vous autres qui attrapez les vers au vol, vous ne vous figurez pas toute la peine qu'un pauvre esprit comme le mien se donne pour en trouver quelques-uns qui soient passables ; vous ne vous figurez pas tout ce que cause de fatigue ce sot métier, et notre difficile et sage langue, que l'Académie se contente de parler par principes, en négligeant toujours de nous mettre à même d*en approfondir le génie. Oh ! ma chère, quelle étude ! c est celle de toute la vie I
Adieu, portez-vous bien. Du courage et croyez -moi tout à votre service.
1844. BËRANGER.
Je ne peux plus tirer un seiil vers de mon vieux cerveau. Je voulais vous faire quelque petit quatrain pour
votre luxueux album ; je vois que j'en serai réduit à vous écrire une chanson. Au reste^ vous n*êtes pas au moment de le faire relier; rien ne pi^sse donc encore.
18 février 1855.
Ma chère enfant.
Je n'ai pu vous aller voir de la semaine ; la maladie de Dupont de l'Eure m'en a empêché; j'ai été le voir tous les jours, non que je fusse ti'ès-alarmé de -son mal, mais je redoutais beaucoup ses médecins. 11 parait que, cette fois, ils n'ont pas fait fausse route. Il allait mieux hier, et sa femme était arrivée.
Aujourd'hui je voulais vous rendre une petite visite, mais le temps qu'il fait s'y oppose ; quels torrents de pluie! Demain lundi, il me faudra encore aller voir Dupont, et je ne. sais si je pourrai revenir par la rue ' Fontaine-Saint-Georges ; j'en doute , voilà pourquoi je vous écris pour que vous ne me croyiez pas mort. Mercredi, je m'arrangerai pour être de retour vers quatre heures. Nous causerons de votre Benjamin Constant , dont je voudrais que vous ne fussiez pas trop dupe. Malheureusement, M^^e Récamier ne sait peut-être pas ce qu'il faudrait faire pour cela, et vous n'êtes pas femme à le lui expliquer.
Chateaubriand va arriver sous peu de jours ; rarticlc qui a paru sur la santé de sa femme le fera, sans
doute, se hâter, s'il le lit en route. 11 m*a fait coiurîr chez elle hier, et j*ai, pour la millième fois, vu quelle confiance on doit avoir dans les journaux. M^^ de Chateaubriand est très-faible , mais point malade.
Ils disent (est-ce vrai ?) que M. Basset court après des opéras-comiques ; pourquoi votre mari ne va-t-il pas lui parler pour son opéra de Théaulon ?
A vous de cœur.
RERANGER.
-22 juin 1845.
En effet, chère Muse, je suis encore ua peu indisposé. Je crois d'ailleurs que je prends l'ijabitude de ne plus aller à Paris, décidément, l'envie de me retirer tout à fait du monde semble vouloir me dominer. Vous ne devez rien comprendre à celte lubie, \ous qui courez les grandes réunions. Où avez-vous donc dîné avec M'»e Scribe ? quel enthousiasme pour elle î Cette fois je no vous engagerai pas à en rabattre , surtout pour ce qui est des qualités de la personne. Elle a de la raison et de la bonté; c'est une bonne tète et un noble cœur. J'espère que la fortune ne la gâtera pas , le monde non plus : car elle n'est pas tout à fait ce qu'il faut pour s'y plaire, et elle a le bon esprit de s'y trouver un peu dépaysée; heureusement pour elle que son mari ne s'y fait guère lui-même.
Vous travaillez donc toujours ! En vérité, vous raéri-
70 BÉRANGBR
tez bien de voir votre position s'améliorer; s'il ne fallait que mes vœnx pour cela, la chose serait faite depuis longtemps.
Je ne savais pas que Piacentini ' eût trouvé à se caser, quoiqu'il m'eût fait part de ses espérances. Je crains toujours que ce ne soit rien de bien solide, et qu'il n'épuise l'argent que je lui ai fait avoir et que je viens de rendre, sans obtenir ici une position qui le mette à l'abri du besoin de retourner en -Suisse .
Adieu, chère Muse. Tout à vous.
8 février 1846.
Je ne vous ai pas écrit mon adresse parce que je voulais vous la porter: puis, ne l'ayant pu, je vous l'ai envoyée par Piacentini. Je suis encore à me dire chaque jour : (c Allons rue Fontaine-Saint-Georges, » et le diable s'en mêle qui me retient au logis ou me fait courir bien loin de vous. Tout cela est un peu l'effet du changement de demeure 2 qui m'a forcé de m'occuper de plus de choses que je ne voulais. La pauvre Judith est malade et a augmenté quelque peu les embarras ; et puis, et puis, etc., etc. ; mais je ne conçois pas que dans tous ces retards, vous ayez vu sujet à faire la fière avec
i Un exilé italien.
2 A cette époqae, Béranger changea de maison à Passy.
BÉRÀNGER 71
moi. Vous en avez toujours le droite vous autres Muses^ mais vous n'en devez pas user avec vos vieux adorateurS; qui ont bien acquis le privilège de se reposer dans leur coin et d*y attendre vos faveurs. G*est ce que je fais^ dans Tcspoir de recevoir bientôt votre volume, que je croyais déjà imprimé.
Ce que vous me dites des Czartoriski^ je le disais hier i Lamennais , qui prétendait savoir que leur affaire s'arrangerait, et que peut-être ils ne seraient pas privés de ce qui leur reste de biens en Galicie. Je le voudrais, mais j'en doute. Je crains bien que ma Glleule * ne soit obligée d'aller chercher une pension ailleurs*
Eh bien ! *** a donc laissé à V.,.. l'honneur de parler en faveur de la Pologne ! *•* ne lui aura pas permis de prendre en main cette belle cause, dont il m'avait parlé si chaudement. Je le lui ai dit et redit : ** est son mauvais génie.
Adieu, chère Muse, pardonnez-moi,* mais songez que moi je ne vous pardonnerais pas de croire que je vous oublie, même quand je suis des mois sans vous voir. A vous de cœur.
BÉRAiNGER.
5 mars 1846.
Nos lettres se sont croisées. Ici je n'ai pas de livres *
i Une filleule de Béranger, jeune Polonaise qui était dans la pension fondée par la princesse Czartoriska.
n miRÀNGER
et ne puis répondre que de mémoire aux questions que \ous me faites sur Constant.
Le procès de 1823 fut Foccasion d'une espèce d'émeute qui eut lieu au Mans^ lors d'un voyage de Benjamin Constant et de sa femme dans cette ville. Les avocats généraux se montrèrent fort irrévérencieux envers la bonne M"^^ Constant. Vous trouveriez ce détail, je crois, dar.3 les biographies. Vous trouveriez aussi celui dç l'afFoire Garon et Roger, braves militaires qui conspirèrent dans l'Est, et donnèrent lieu à une provocation policière faite avec tout un escadron, où figurait un des frères de Thiers, que Thiers n'avait jamais vu, je crois... Vous n'avez pas à répéter ce nom. Caron et Roger furent condamnés à mort; la peine du dernier a été commuée en celle du bagne, d'où il est sorti en 1830, si je ne me trompe. Il ne fiml pas confondre ce colonel Caron avec un colonel du même nom, condamné à mort dans le Midi, et qui évita le sort de l'autre Caron.
Je ne vous en dirai pas plus aujourd'hui. Je compte aller bientôt à Paris, et peut-être y passerai-je deux jours. Je suis curieux de lire votre petite comédie. Quant à la notice sur Benjamin Constant, c'est à M™^ Récamier que vous devez demander des conseils; elle doit savoir toutes les anecdotes qui composent cette vie, et je suis sûr que l'affaire du Mans lui est plus pré-
BÉRÀNGfiB 7S
sente qu'à moi. 11 y avait là un certain M. Goyet qui joua un rôle dans cette partie du petit drame. Tout à vous de cœur.
20 jaillet
Vous m'apprenez le séjour de Chateaubriand à Maintenon; s'il y passe quinzc'jours, il s'y ennuiera quinze jours. La pauvre M"^^ Récaraier doit être sur les dents à. chercher des amusements pour son Louis XIV. La dernière fois que je l'ai vu, il était très-occupé de l'idée de publier une partie de ses Mémoires, et il s'irritait des obstacles que semblaient lui opposer les marchés Déloye et Girardin.
J'espère qu'il en triomphera, car je désire bien lire
quelque chose de ce livre curieux d'outre- tombe qu'on dit si admirable ^
M. de Chateaubriand m'a dit beaucoup de bien de vous; il prétend qu'il tient de vous que je vous ai tracé le plan de votre poëme 2. Vous savez pourtant que cela
1 Plastard, Chateaubriand fit lire en entier ses Mémoires manuscrits à Béranger. Celui-ci m'en a souvent parlé, en me faisant remarquer les coupures qui furent faites dans la publication.
9 De Molière.
n'est pas exact. Il vous suffit de dire, pour être vraie, que je vous ai mise sur la voie; mais j'ajoute que vous eussiez pu la trouver sans moi.
Voyez-vous la pauvre M™^ Récamier? Vous parlet-elle de Chateaubriand? Lamennais me disait aujourd'hui qu'il continue de rajeunir. J'ai appris, d'un autre côté, qu'il se permet de revoir d'anciennes connaissances : ce que c'est que le veuvage !
20 mars 1847.
J'ai VU Chateaubriand plusieurs fois depuîs son veuvage. Avant-hier, il m'a paru avoir repris force et volonté. M™e Récamier m'a fait prier de leur chercher une habitation à Passy; j'ai appris par M. Ballanche qu'ils ont une maison en vue. Là viendront s'installer Mme Récamier, Chateaubriand, Ballauche et Ampère. Ce sera assez commode pour les visites que j'aurai à faire. Je ne sais si je ne payerai pas cet avantage par quelques inconvénients. Nous verrons.
Je viens de lire Agnès; il y a du talent dans cet ouvrage, mais il est loin de révéler le don dramatique. Au reste, après avoir choisi un pauvre sujet, il était difficile de s'y mieux prendre pour l'appauvrir encore. Où Ponsard prend-il donc ses conseillers? Je ne serais pour-
BI^RÀNGER 75
tant pas étonné qu'il se relevât, s'il choisit un sujet plus essentiellement tragique. Je crois aussi qu'il n'a pas encore trouvé son style; en aura-t-il un?
Passy, 94 février 1846.
Je suis bien coupable envers vous, chère Muse; je voulais vous exprimer mon regret de ne pas m'être trouvé chez moi lorsque vous avez pris la peine de venir à Passy, mais j'ai toujours l'espoir de reprendre mes longues courses avec un temps plus doux, car Bretonneau ', qui est venu à Paris pour mes beaux yeux, me défend l'air froid ; je ne fais donc que de courtes promenades. Ce qui est pire, c'est que je ne lis pas autant que je le voudrais. Aussi n'ai-je pas achevé les deux volumes de Lamartine, malgré l'admiration qu'ils m'inspirent.
Je n'ai pas vu Chateaubriand depuis plus de six semaines; je savais que l'arrangement de Passy n'aurait pas lieu ; mais je n'avais pas encore entendu parlé de de sa fugue en Italie avec H... Elle a passé quelques jours ici, mais elle ne m'a rien écrit de semblable, et je ne puis croire à ce voyage qu'H... n'a pas le moyen de faire et qu'elle ne ferait aux dépens de personne, à
1 Le célèbre docteur Bretonneau, de Tours, ami de Béranger.
moins qu'elle n*ait beaucoup changé. Je n'ai pu l'aller Voir et comme elle a avec eUe un enfant infirme qu'elle ne peut quitter, elle n'a pu venir à Passy ; mais elle m'a envoyé une brochure politique qu'elle était venue publier ici.
Elle est, comme vous, très-forte pour la politique. Vous n'avez donc plus qu'un acte de votre drame à écrire ? Tant mieux; nous verrons cela, et vous pouiTCz vous reposer un peu.
Adieu, chère Muse; croyez-moi tout à vous.
Passy, 4 avril 18*7.
P. S. Didier m'a dit le mariage M"^ Dudevant rompu. Est-ce vrai? Pauvre mère!
La lettre suivante me fut adressée à Lyon , où je m'étais arrêtée après un voyage en Provence :
Savez-vous que je n*ai pas encore la Revue où se trouve votre article sur Madame du Chàtelet. Perrotin me l'apportera demain &ans doute.
J'ai été en relation de lettres avec des dames d'un journal où vous écrivez, M»»« Lormeau etM'"^ Lesguil- Ion ; j'ai eu à remercier cette dernière d'une chanson où cette dame me donne, sans façon, le sobriquet de
BÉRANGBR 77
Bùi de Vesprit, J'ai eu^peur qu'elle n'ameutât contre moi la foule des prétendants.
J'ai abdiqué le mieux que j'ai pu cette couronne^ que je n'envie pas plus que je ne la mérite. Dureste, je ne m'en suis pas plus mal porté et c'est avec bien du regret que j'ai quitté ma retraite^ où j'ai passé trois mois assez paisiblement. Aussi^ je vais retourner passer quelque temps encore chez un ami, et, si j'osais, je me claquemurerais tout à fait à quatre ou cinq lieues de Paris. Je ne suis plus de ce monde, qui n'a plus à faire de moi et dont le bruit m'épouvante. Ce n'est plus qu'une immense trombe qui renverse, emporte, engloutit tout sur son passage; on ne sait à quoi se cramponner pour résistera son fatal mouvement. Ce monde-là devrait vous aller; soit dit sans mauvaise pensée.
Sur ce, adieu. Embrassez pour moi Henriette et dites bien des choses au mari.
Tout à vous de cœur.
BÈHANGEli.
Passy, 4 octobre 1847.
La CeUe-Saint-Cload (Seine-etrOise), par Raeil, chez M. Bernard.
Ma chère Muse,
Je vous ai écrit à Lyon, le 2 ou le 3 de ce mois, à mon retour à Paris, oii j'ai passé dix jours. Revenu à la Celle
depuis dimanche, j'y reçois votre petit mot. Ma lettre Tousattend à Lyon^ où je ne vous conseille pas de Palier retrouver, car il me paraît que ce voyage ne vous a pas été foit agréable ; mais je veux que vous soyez convaincue que je ne vous avais pas oubliée. Cette lettre serait partie plus tôt y si je ra^étais rendu directement de Versailles à Passy, oîi la vôtre m*a attendu quelques jours. Si vous aviez suivi Titinéraire que vous m*avlez donné à votre passage à Lyon, je pense que ma missive serait arrivée en même temps que vous. xYous voyez que je ne suis pas du tout coupable, pas plus d'oubli que de négligence.'
Vous devez être un peu reposée de vos fatigues.Votre Henriette est-elle revenue bien portante ? Le mari a-t-U été bon garde-malade ? voilà ce que vous me deviez dire.
J'ai lu votre article \ bien tard, et lorsque je vous ai écrit à Lyon, je ne l'avais pas vu encore. Il me semble fort bien, la hevue n'en a pas soldent qui le vaillent.
Voilà un de vos ennemis mort : ce pauvre Labitte a disparu bien promptement. Je ne sais ce qu'il serait devenu, mais je ne vois jamais une si jeune existence brisée sans eu gémir, malgré les malices qu'il vous a
1 Madame du Chdteletj dans la Revue des Deux-Mondêt.
faites * ; je suis sûr que vous aurez gémi aussi sur cette fin prématurée.
Aussitôt mon retour à Passy^ ce qui ne sera guère avant dix ou douze jours^ je pense^ je m*empresserai de TOUS aller voir; il y a un siècle que je n'ai eu ce plaisir.
A vous de cœur.
Mardi.
P. S. Si vous m*écrivez> dites-moi ce que c*est que Hine Lesguillon^ dont je vous parlais dans ma lettre, ainsi que W^^ Lormeau. J*ai eu à remercier la première d'une chanson qui a singulièrement fait rougir, non ma pudeur, mais ma modestie.
Chère Muse ,
Votre lettre a encore été me chercher à Poissy; cela tient à votre manière de faire les a, sans lier le jambage au corps de la lettre. Apprenez donc à mieux faire vos liaisons.
Je vais mieux ; mais les longues courses retentissent dans ma pauvre tête : c*est pourquoi je ne vous ai pas encore été voir. Hier, j'ai tenté d'aller jusqu'à la rue de
I Allusion â des attaques, parfaitement oubliées par moi, publiées dans la Revuê des Deux-Mondes.
80 BERÂNGBR
Bellechasse, et j'en souffre aujoard'hui. U"^ Récamier a eu la bonté de me venir voir^ j'étais absent. Remerciez-la de ma part^ je vous prie.
Vous avez bien mal compris ce que je vous ai rapporté d*elle, qui ne vous accusait que de manquer de mesure dans la conversation^ non avec elle^ mais avec des gens moins bien disposés pour vous. Vous m'avez raconté vous-même une sortie faite par vous contre les juges du maréchal Ney^ en présence de M. Mole.
Je suis heureux d'apprendre que votre premier acte soit refait. Je vous dirai que MUe Rachel s'est mise à étudier avec fureur la pièce de Scribe et de Legouvé. On prédit un grand succès. N<ms verrons bien,
*** m'est venu voir il y a deux jours ; nous avons parlé politique pendant une heure ^ sans nous être pris de querelle. Il gagne beaucoup à n'être plus identifié à **.
Avant peu de jours^ j'espère vous porter moi-même de mes nouvelles et apprendre des vôtres.
Tout à vous.
BÊRANGER.
7 mars 1849.
Au moment où le fameux procès des lettres de Benjamin Constant éclata, Béranger m'écrivit la lettre suivante, que tous les journaux répétèrent,
BÉRANGBR M
à la confusion des gens qui m'attaquaient devant les tribunaux :
Où en est Todieuse affaire qu*on vous intente^ chère Muse? M. et M'°^ Lenormand, au mépris de la volonté de leur parente, veulent-ils toujours faire casser la donation? veulent-ils essayer de livrer à l'infamie la femme de talent à qui cette excellente M'"^ Récamier portait un intirèt si affectueux^ qu*elle me pria plusieurs fois de vous engager de prendre un logement auprès d'elle^ en attendant que^ comme elle^ tous pussiez prendre^ à ses côtés^ un petit appartement à rAbbaye-au-Bois 9 où elle avait désiré que vous fissiez entrer votre fille ? En vous rapprochant d'elle, disparaissait la nécessité des visites qu'elle vous a si souvent faites autrefois, et dont j'ai vu la dernière, peu de temps après la mort de Chateaubriand.
En revenant sur ce passé, j'ai recueilli mes souvenirs sur Tacte en question. Vous m'aviez fait confidence de cette donation et de la notice que M"^^ Récamier avait désiré que vous fissiez, pour mettre en tête de la publication des lettres de Constant, notice pour laquelle elle vous avait fourni des renseignements que vous ne pouviez tenir que d'elle seule.
Vous savez que je ne me suis lié avecM"^^ Récamier qu'auprès du lit de mort de notre illustre ami Chateau-
1)riand. Benjamin Constant, avec qui nous avions été également liés, était souvent le sujet de nos conversations. Un jour, elle me demanda si vous m*aviez communiqué la notice et les lettres. Je répondis que je ne connaissais des lettres que les fragments cités par M. Loménie K Quant à la notice, je Tavais lue assez légèrement. Elle me dit : a Quand le moment de publier viendra, j'espère que vous serez consulté par M'we Colet, à qui j*ai donné ces lettres, d
Cette conversation fut plusieurs fois reprise, toujours dans le même sens, et j'étais peut-être la seule personne avec qui elle eût voulu l'avoir ; car, dans l'idée de publier les lettres de Constant, perçait, avec de la gratitude pour le souvenir de cet homme éminent, le désir de le laver du reproche d'insensibilité que Sainte- Beuve avait cru devoir lui adresser dans un article sur M™e de Charrière. Je lui avais rapporté les éloges que Constant n'a cessé de me faire d'elle. Je devais donc, plus qu'un autre, lui paraître un conseiller convenable pour le travail qu'elle vous a fait faire, et qu'elle se fit relire plusieurs fois. Ajoutons qu'autour de M™® Récamier, il y avait, sauf Chateaubriand, peu de personnes, je crois, bien disposées envers la mémoire de l'auteur à* Adolphe.
1 Vie de Btnjamin Conttant, daos là collection des Contemporains, par an Homme de rien.
La confiance qu*à cet égard elle voulait bien mettre en moi, ne diminuait en rien celle qu^elle avait en vous, dont, ainsi que moi, elle estimait le caractère fier et indépendant, le cœur dévoué, désintéressé et généreux jusqu*à rimpnidence. Aussi, quelle a été ma surprise en vousvoyantaccuséede captation, de fraude, de ruse, etc., vous, dont réncrgie un peu trop méridionale a pu quelquefois vous exposer à des reproches si différents ! Cest ce que M°*^ Récamier me disait un jour devant M"^® Lenormand, qui se joignait à tous les éloges que nous vo^s donnions.
Gomment celte dame n*a-t-elle pas senti qu*elle devait respecter la volonté de sa bienfaitrice? S'il y a scandale dans la publication, c'est le procès qui vous est intenté qui en sera causc. Dira-t-on que M<^^ Réca* mier, vivante, s'opposerait à la publication des lettres de Benjamin Constant? mais elle en a livré plusieurs à M. Loménie; mais dans les Mémoires d'outre- tombe, on verra un livre tout entier consacré à l'histoire de M*"^ Récamier, et cette histoire, presque complète, elle eût pu la lire dans peu de mois, si elle n'eût pas été chercher le choléra loin de son séjour favori K
1 Miue Récamier quitta l'AblMiye-aa-Bois poar foir le choléra, qui s'était déclaré daiis son voisinage, à l'hospice «les Petils-Ménagcs; «t, par une doQlonrease fatalité, le choléra la frappa chez Mme I^normani, rtie Neove-des-Petits-Chaïups .
m BÉRÂNOER
A la longueur de ma lettre^ écrite à la hÂte^ vous jugerez combien me préoccupe cette affaire. Pauvres femmes de lettres ! trop souvent votre sexe vous dénigre, et le nôtre vous écrase.
Sans mes maux de tête, qui continuent, j*aurais été causer avec vous ; en soutenant votre courage, en modérant votre juste indignation, j*aurais cru remplir encore les intentions de la digne amie de Chateaubriand; moi, j'ai le respect des morts, et je sais tout le bien qu'elle vous souhaitait.
Recevez, chère Muse, mes témoignages d*amitié l>ien dévouée.
BÉBANGER.
Jaillet ism.
Voici maintenant quelques curieux fragments sur des contemporains et sur lui-même :
Je suis fort occupé des corrections à un ennuyeux ouvrage que je voudrais terminer ici (à la Celle-Saint- Cloud), parce que j'ai promis à Perrotin de le lui laisser à ma mort. Vous savez combien j'aime peu et sais peu écrire en prose.
. Je suis bien tranquille dans cette excellente famiUe, et je tâche de me remettre à travailler. Je crains bien
de n'en pas venir à bout. Il y a trois ans que j'ai fait ici la Fille du Diable , qui me tenait tant au cœur. J*y suis venu cette année avec bien des sujets. Si j*en pouvais au moins terminer un seul !
Rougeperrière, 35 juillet 1844.
Voyant que la poésie m'abandonne , je voudrais me créer ime occupation littéraire qui devînt la distraction de mes derniers jours. J'entrevois bien quelques idées, mais je n*ai jamais pu rien accomplir de sérieux en prose^ et il est vraisemblable qu'il en sera de cette dernière tentative comme des précédentes. Cela me chagrine et attriste un peu mes promenades.
Vous avez sans doute su l'histoire d'H... dans tous ses détails. Son ambition en soufifrira plus que sa vanité ; mais cette aiTaire , si fâcheuse sous certains rapports, aura, je l'espère, un heureux effet : elle le forcera à se rejeter sur la littérature^ qu'il semblait vouloir sacrifier à ses prétentions politiques.
Vive M. B..., si son commissaire de pdice réveille notre grande Muse lyrique I
Eh bien 1 le pauvre *** est donc pris de spleen? Quelle horrible chose qu'une tête qui se détraque I Conservez la vôtre , toute mauvaise qu'elle est. Il y a du cœur
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dans cette têle^là, et c'est bien rare aujourd'hui, même chez nos meilleures cervelles.
Mignet est venu me voir hier soir, et savez-vous pourquoi? pour me nrouver qu'il faut que je remplace Delavigne à l'Académie. Il y a fait tous ses efforts. J'étais peiné d'être obligé de rebuter ces marques d'amitié.
Je disais à la comtesse d'Agout que les femmes n'écrivent pas de romans, qu'elles écnrent toujours leur histoire.
En causant hier avec Lamennais de votre traduction de la Cité du Soleil, il m'a appris qu'il existe une ancienne traduction de cet ouvrage, qu'il dit fort exacte; le savez- vous ? Ne pourrait-elle pas vous aider à éviter les erreurs que semble devoir faire votre jeune homme?
Je me hâte de vous donner ce renseignement, car j'ai pris peur l'autre jour pour votre travail. Tout à vous.
BÉBANGER.
Dimanche matin, 21 avril 18U.
Je vous remercie de votrebonne lettre, et suis charmé
BéftANGER 87
que TOUS jugiez si bicu et si juste de Lamennais: c'est un noble cœur que je me permets de gronder souvent, mais par suitede l'attachement qu'il m'inspire. Je voudrais pouvoir adoucir cette disposition misan* thropique qu'on lui reproche avec raison, bien que, chez lui, ce ne soit que la rancune d'un amour trompé (pour l'humanité).
IS avril 1843.
J'ai vu aujourd'hui plusieurs de ces jeunes gens, de ces polissons, comme les appelle ***f qui sont venus me chercher il y a une vingtaine de jours. Qu'il y a d'esprit et de bon sens dans ces jeunes têtes ! Que de cœur dans leurs vives pensées. Oh! s'il y avait aujourd'hui des hommes dignes de diriger de pareils écoliers, nous n'en serions peut-être pas réduits à l'état honteux où l'on nous a précipités. Mais les maîtres manquent aux écoles ; il n'y a plus que des chiens de cour. Oh ! si je n'avais que vingt ans !
Adieu, pauvre travailleuse; faites mes amitiés au mari, et croyez-moi tout à vous de cœur.
BfiRANGEB.
S lévrier 1844.
Je Totis ai rapporté plusieurs de mes entretiens avec
B.^ et je vous ai dit ma façon de le juger. Certes, je ne me dissimule pas ses fautes, mais je trouve que le cMtiment les a dépassées ; aussi je cherche à le consoler, car je sens quels sont ses remords. Une faute de conduite privée le place au fond d'un abîme (et quel abîme I), et des gens qui guettent la proie lui disent : « Nous te jetterons dans le gouffre, si tune te met» avec nous et pour nous. » Cet homme violent, mais sans force, sans caractère, se laisse mettre dans sa poche Targent qui peut le sauver et que son parti lui refuse. Que pensez-vous donc de ceux qui ont pro6té de son délire pour lui imposer un pareil marché? Oh ! s'il m'eût fréquenté alors, croyez-moi, j'aurais plutôt emprunté, que de lui laisser consommer mi pareil attentat contre l'honneur des lettres.
BÉRANfiER.
6juiUeii846.
11 y a réellement d'admirables choses dans votre drame , et je suis toujours à me demander comment il n'a pas pu se faire jour au théâtre. Vous avez bien le style dramatique, et je ne sais qui aujourd'hui pourrait lutter d'énergie avec vous.
Vos travaux ont eu toujours ou presque toujours moins de bonne fortune qu'ils ne le méritent ; mais ne perdez pas courage pour cela; le temps am^e ton-
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jours rheure de la justice. Toutefois^ je ne cesserai de vous prêcher d'abandonner ]a politique, qui joue souvent de méchants tours à ceux et à celles qui y consacrent leur talent.
Savez-vous qu'il y a quelques jours, à TAcadëmie, Lebrun, ayant demandé que h Champi concourût pour le premier prix de comédie, Cousin s'écria : a Madame Sand est trop au-dessus de pareils îionneurSj c'est le premier écrivain du siècle! » Ceci n'était pas très-aimable pour les confrères.
On objecta que le prix ne pouvait être donné qu'à une pièce en cinq actes.
Ainsi, à un chef-d'œuvre en trois actes, l'Académie se condamne à préférer une mauvaise pièce en cinq. Je dis un chef-d'œuvre, s'il s'en présentait un, car je ne connais pas le Champi,
Je viens de lire le Testament de César et Gabrielle; je vous en dirai mon avis plus tard.
Adieu, chère Muse ; portez-vous aussi bien que possible, et croyez-moi tout à vous.
Passy, 2 février 1850.
i'ai été bien heureux de faire la connaissance de M. Babinet, que j'avais entrevu, je crois, chez vous. Je
VOUS ai, je crois, un peu obligation de la recherche qu'il a bien voulu faire de moi.
On dit que *** va à confesse?
15 février 1856.
Chère Muse,
J'espérais pouvoir vous aller remercier de tout le plaisir que je dois à votre petit volume.
Malheureusement, je suis depuis quelque temps toujours souffrant et de plus en plus cacochyme.
Sans cela, il y aurait plusieurs jours déjà que je serais allé vous remercier de tout le pla^lsir que m*a procuié la lecture de votre Histoire de soldat. Ah! qu'il y a de naturel. Je vérité, de grâce simple et naïve dans cette trop courte narration ! A la suite, il m'a été bien agréable de retrouver Madame du Châtelet, que certes je n'avais pas oubliée. Mais, vousl'avouerai-je? voti*e Soldat et la bonne Madeleine m'ont paru ime peinture supériem'e. Il n'y a peut-être que moi pour oser vous dire cela. Vos gens de salon ne pourront concevoir un pareil jugement. Ayez pitié vous-même de mon admiration ; n'en parlez à personne , d'autant plus que j'ai été encore bien enchanté de l'amie de Volt'tire.
Croyez-moi, chère Muse, votre tout dévoué et tout reconnaissant admirateur.
BÉRANGBB.
SO août 4856.
P. S. Tai vu hier le jeune Arnould^ qui se félicite bien de tous connaître. Mais que ni*a-t-il dit ! que vous alliez en Angleterre?
Je suspends ici la publication des fragments et des lettres de la correspondance de mon vieil ami Béranger, quoique cette correspondance ait continué sans interruption jusqu'aux derniers mois de sa vie. Quelques lettres politiques, de 1851 à 1853, ne sauraient trouver leur place dans ce travail. J'en dirai autant de vers charmants qu'il fit pour moi et des lettres qu'il m'a successivement adressées sur les trois premiers récits de mon Poème de la Femme [la Paysanne, la Servante et ia Religieuse). 11 m'exprima, lors de la publication de ce poëme , son paternel étonnement et sa satisfaction complète. — Mais l'éloge d'une personne vivante ne saurait être publié par elle ; il choque toujours un peu les contemporains. A la mort seule, il peut s'élever comme un pur encens, et les échos bienveillants du monde le répètent alors à l'envi. Laissons dormir jusqu'à celte heure, où je me sens hâtivement poussée, ces témoignages d'une tendresse )qui fut pour moi la meil-
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leure initiation à Tart. 11 ne faut pas toujours régenter ceux qu'on instruit, il faut parfois leur dire qu'ils ont bien fait ; une bonne parole peut éveiller en eux l'enthousiasme, qui fait faire mieux encore. a Mon enfant, » me répétait Béranger deux mois avant sa mort, a je ne voudrais pas mourir sans vous avoir vu achever votre Poëme de la Femme. J'aime tant vos trois filles aînées, que je suis en souci de savoir si les trois autres ne les dépareront pasi » Hélas! la mort est allée plus vite que la poésie; mais la mort ne peut rien contre rimmortalité de l'esprit. Espérant que le sien m'entend, je finirai, en souvenir de lui, cette œuvre dont je lui dois peut-être la première inspiration ''.
i Voir la lettre du 15 mars 1843.