MONSTRES
« Le dessin de Carrière, la mimique sacrée du mystère. »
« Je vois Carrière dessiner. Le crayon pèse fortement sur le papier qu’il ne quitte pas; le trait s’allonge, s .arrondit en courbes molles, et le corps entraîne suit le mouvement de la main, se projette, s'efface; la tête se penche, se redresse, et le dessin s’achève dans un silence d’inquiétude et d’espoir. »
Chers Camarades,
Parmi tant de louanges que recevra le grand artiste, ma louange absente ne fera de tort qu’à moi. Je me serais, eu effet, honoré en exprimant mon admiration pour un géniplein de bonté. Et si je dis que le génie de Carrière est ho j entends ce mot de bonté dans un sens profondément
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humain et pourtant nouveau, avec une acception de mâle douceur et de sage bienfaisance.
Mais pour louer dignement une grande œuvre, il faut s’y prendre simplement, et égaler, s’il est possible, le naturel de l’expression au naturel de la pensée.
Si j’avais pu m’asseoir à votre table, j’aurais dit à Carrière :
Vous vous êtes appliqué à votre art avec une probité sévère et un ardent amour. Vous avez mis votre esprit et votre cœur à devenir un bon peintre. Vous avez copié avec une affectueuse patience, avec une souple obstination, les formes de la vie qui vous entouraient, dans le cercle d’une existence modeste et tranquille, et pénétré de ces formes, de ces apparences, nourri des aspects d’une vie simple et bonne, vous avez pénétré, vous avez exprimé des émotions que personne avant vous n’avait fixées sur la toile. Vous avez créé une beauté nouvelle, une beauté à la fois auguste et domestique, pathétique et familière, et d’une grandeur intime. Et comme vous saviez que nécessairement l’expression dans toute œuvre d’art dépend de la technique et des moyens d’exécution, votre technique, votre faire se sont sans cesse perfectionnés et simplifiés à mesure que votre sensibilité devant la vie devenait plus pénétrante et plus exquise.
Vous avez su trouver sur la toile, dans l’unité d’un gris blond, une richesse infinie de tons harmonieux et dans une lumière habilement ménagée, cette succession de plans profonds et sûrs, qui fait que Rodin s’écrie devant vos toiles : « Carrière aussi est sculpteur ! »
C’est parce que vous savez construire que vous pouvez envelopper; c’est parce que vous établissez la forme solidement que vous pouvez y jeter des voiles à votre gré, c’est
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parce que vous avez le dessin et la couleur que vous pouvez avoir encore le vague et le gris. Mais d où vient, Carrière, d’où vient que ce vague et ce gris expriment sous votre main une pitié infinie, une tendresse immense qui nous troublent si profondément ? D où vient que, en revêtant la nature de ce vague et de ce gris, vous nous la rendez si touchante et si pieuse ? Il y a là un mystère profond, sacré, le mystère de votre génie, le mystère de votre pensée.
Vous mettez un beau métier, un bel art au service d’une belle pensée, d’une pensée héroïque et tendre. Tous ceux qui vous connaissent le savent : il n y a pas d âme plus douce, plus pure, plus haute que la vôtre, et cette âme se reflète dans toute votre œuvre.
Extrait de Vers les Temps meilleurs, par Anatole France. — Edouard Pelletan, éditeur.
L’Atelier vide.
C’est par une matinée pluvieuse que je pénétrai, naguère, dans l’atelier vide dont Eugène Carrière venait de franchir le seuil à tout jamais, sans un murmure contre sa destinée, et avec la stoïque résignation d’un sage qui se couche au tombeau, son œuvre faite.
Je n’étais jamais entré là.
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Que de tels hommes vivent au milieu de nous et qu’ayant mesuré la hauteur de leur âme, découvert la rareté de leur exemple, nous ne provoquions pas plus tenacement, au défi de toutes les convenances, l’occasion de les approcher, de bénéficier du rayonnement de leur génie, voilà ce que je ne sais plus comprendre, voilà ce que je ne puis plus me pardonner. Il m’eût été, je crois, facile, autrefois, hier encore, de me faire présenter à Carrière et d’obtenir de sa bonté la faveur de venir — lorsque j’aurais aspiré vers une leçon d’humanité, — suivre par dessus son épaule la naissance et la réalisation de ces généreux enseignements qu’il résuma dans son souffle suprême : « Aimez-vous avec frénésie ! »
Pour avoir voulu trop respecter, depuis des années, une solitude que j’estimais propice à ses fécondes pensées, je me voyais donc, ce matin-là, pour la première fois, dans l’atelier où j’avais mission de composer la liste des œuvres réunies en ce recueil désormais célèbre : le catalogue de la vente Eugène Carrière.
On m’avait dit : « Allez, la porte est ouverte », et, passé cette porte, qu’il n’était plus nécessaire, en effet, de refermer sur la méditation du Maître absent, je sus gré au hasard qui me permettait de séjourner quelques instants, seul, dans son laboratoire d’idées, entre les murailles ennoblies de son labeur, devant la haute vitre d’où coulait sur les choses, largement, doucement, une lumière si conforme à la beauté grave et concentrée de cette œuvre, au silence de cette maison en deuil et, aussi, à la poignante tristesse qui pesait sur moi.
Tout alentour, c’étaient les toiles, en rangs pressés, en piles hautes, accotées aux meubles, calées aux degrés d’un escalier de soupente, jonchant le sol comme autant de feuilles chues, une à une, d’un arbre magnifique où cou-
rait une inépuisable sève et qui, élancé vers le soleil, couchait sur la terre une ombre bienfaisante.
Et, au-dessus de ces témoignages épars, j’imaginai, expressive et forte, douce et volontaire, la tête d’Eugène Carrière au travail, interrogeant la nature pour nous redire ce quelle a de meilleur, et la vie pour nous rappeler ce quelle a de plus impérieusement bon à dicter aux hommes.
Sur le chevalet, une Maternité inachevée, et du sol au plafond, des enfants, des jeunes filles, des jeunes femmes, des mères. Baignés de la même atmosphère psychique, tous ces êtres vivaient, tous survivaient à la main qui, en les modelant dans l’inerte matière, avait, sur leurs fronts, dans leurs yeux, à leurs gestes de caresses, attaché les reflets sensibles, les signes probants d’une universelle bonté.
Cependant, les minutes passaient, émues, et d’un tel lieu de paix laborieuse, je ne pouvais me décider à rompre le recueillement muet en portant la main, pour les numéroter et les sérier, sur ces éloquentes pages de vérité où — peut-être — étaient inscrits, sous la forme plastique du tableau, les rites sacrés de quoi dépendent le bonheur et l’allégresse du monde. Mais voici que la pluie cessa de crépiter au vitrage et que, toute blonde d’abord, chaude ensuite et dorée, une flèche de soleil vint sur le chevalet nimber la Maternité devant laquelle s’était rompu le dernier pinceau.
Et la lumière d’en haut, peu à peu épanouie, s’élargit sur le tragique désordre des toiles, sur toute une foule vivante, vibrante, dont, soudain projetés hors de la pénombre, les visages redisaient maintenant, dans la joie de la clarté, le bonheur d’aimer, les abnégations de la douleur, les élans de la tendresse, et les perplexités de l’espoir, et le travail avec ses fièvres réconfortantes, enfin, toute la
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Et, au-dessus de ces témoignages épars, j’irnatfinai, expressive et forte, douce et volontaire, la tète d'h Carrière au travail, interrogeant la nature pour non - rem ce qu’elle a de meilleur, et la vie- pour nous rappela .. quelle a de plus impérieusement bon à dicter aux homme:
Sur le chevalet, une Maternité inachevée, et du sol au plafond, des enfants, des jeunes filles, des jeunes femmes, des mères. Baignés de la même atmosphère psychique, tous ces êtres vivaient, tous survivaient à la main qui, en les modelant dans 1 inerte matière, avait, sur leurs tronts, dans leurs yeux, à leurs gestes de caresses, attaché les reflets sensibles, les signes probants d’une universelle bonté.
Cependant, les minutes passaient, émues, et d’un tel lieu de paix laborieuse, je ne pouvais me décider à rompre le recueillement muet en portant la main, pour les numé roter et les sérier, sur ces éloquentes pages de vérité où peut-être — étaient inscrits, sous la forme plastique tableau, les rites sacrés de quoi dépendent le bonhtm l’allégresse du monde. Mais voici que la pluie cessa ci crépiter au vitrage et que, toute blonde d'abord, chaude ensuite et dorée, une flèche de soleil vint sur le chevalet nimber la Maternité devant laquelle s’était rompu le demie: pinceau.
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symphonie émouvante des passions et des devoirs humains, orchestrée selon les lois d’un contrepoint où les plus ardentes aspirations du cerveau répondaient harmonieusement aux plus généreuses pulsations du cœur.
Alors, je considérai devant moi le tableau connu sous le titre de La Peinture, définitive synthèse de tout un passé d’études, de recherches glorieuses et de pacifiques conquêtes sur la vérité, l’œuvre bien aimée du Maître, celle où il posait son regard, souvent, avant de saisir la palette.
Et devant ce poème en action où la beauté se met au service de la bonté, près de cette toile qui les résume toutes, dans ce vaste atelier mort où tout chantait l’acte de foi en la Vie, cruelle ou bienveillante, je pris plus que jamais conscience de ce que le génie d’Eugène Carrière intégrait en lui d’impérissable et d’immortel.
J’ai vu Carrière pour la dernière fois la veille de sa mort, Carrière à la fin d’une crise de fièvre, et semblant avoir retrouvé encore un peu de force. Il était, d’esprit, le même qu’avant ce nouvel et rude assaut, qui devait l’achever. Sa résistance était à bout. Il parla comme d’habitude, à voix basse et éloquente. Il me dit ce qu’il avait ressenti, la vie qui s’en allait, qui l’emportait comme avec de grands flots, puis la vie qui revenait, qui le ramenait à la lumière. « C’est
magnifique, — me répéta-t-il à plusieurs reprises, — cette sensation du retour!... Je t’expliquerai cela mieux la prochaine fois... Il faut que tu saches cela!... »
Il ne devait pas y avoir de prochaine fois. Le moment venu de le quitter, je le laissai à regret. Je ne pouvais me résoudre à abandonner ce qui restait de ce martyr. Il me rappela pour nous embrasser encore, puis me suivit jusqu’à la porte d’un regard triste et profond que j’ai pour toujours en moi. Mon ami Richardin, avec qui j’étais, eut la même sensation d’un adieu. C’était fini, en effet. Le lendemain, je recevais ce mot : « Eugène Carrière s’est éteint sans souffrances. » Sans souffrances, — mais après plus de trois années où il se voyait s’en aller minute par minute. Depuis le Ier novembre 1905, depuis cinq mois, il ne s’était pas relevé de son lit de douleur.
C’est ainsi qu’il eut ses derniers entretiens avec ses
amis.
Je ne crois pas qu’il y ait eu jamais spectacle plus triste que celui de cette force qui diminuait chaque jour davantage.
Cet homme en pleine possession de son génie d’artiste, en plein exercice de son intelligence, si puissante et si fine, se voyait disparaître vivant. Il était comme un blessé sur un champ de bataille, qui ne peut plus se lever et combattre, qui voit tomber le jour et s’avancer la nuit. Mais quel autre spectacle il donnait en même temps que celui-là ! Ce blessé à mort continuait, malgré tout, à prendre sa part de la bataille humaine. Il n’eut pas un abandon de sa pensée, ni un abandon de la pensée des autres. Quand il avait écrit, — car d’abord il dut écrire, et les feuillets crayonnés se succédaient avec une extraordinaire rapidité, — quand il avait écrit, dis-je, en quelques mots brefs, les