DE DOT
Oti Ton Terra lo drame à Paris servir de prologue à la comédie au village.
Le 20 décembre 18.., entre neuf et dix heures du matin, un corbillard, de ceux que l'administration des pompes funèbres met au service du pauvre, montait lentement la rue Notre-l)ame-de-Lorette, se dirigeant vers le cimetière du Nord. Ce jour-là, le ciel de Paris, nébuleux et sombre, semblait s'être abaissé jusqu'aux toits des maisons. Dans la nuit, une pluie fine et glaciale avait mouillé les rues; les pavés, sous une couche de verglas, luisaient ainsi que des miroirs. Aussi marchait-on dillicilement et avec fatigue. La bise soufllait du nordest, s'engouffrait dans les rues en tourbillons, sifflait lugubrement aux angles des maisons et chassait devant elle les hommes et les femmes en leur moMânt sans pitié le nez et les or^^Ues.
Deux femmes seulement et quelques hommes, la tête découverte malgré le froid, suivaient le cercueil.
La première de ces femmes pouvait avoir quarante ans, l'autre était une jeune fille âgée de seize ans environ.
Sur les trottoirs, les passants saluaient avec indifférence celui qui les précédait dans la tombe, et nul ne demandait le nom de la personne que l'on conduisait ainsi, sans bruit et sans éclat, à sa dernière demeure.
Le convoi sortit de la ville et entra au cimetière.
Quelques minutes après, les deux femmes s'agenouillaient sur la terre qu'on venait de jeter sur le cercueil et adressaient un dernier et suprême adieu à celui que la mort leur avait pris. A leurs sanglots se mêlèrent les soupirs du vent dans les cyprès. Quant aux hommes, respectueux devant la douleur, ils s'étaient rangés derrière elles, tristes et silencieux.
Une humble croix de bois fut plantée sur la tombe ; pour épitaphe elle portait un nom :
STÉPHEN BURNER
Puis, sur trois couronnes d'immortelles dont on l'avait ornée, on lisait : A mon époux. A mon père. Souvenir de ramitié.
Si un homme ayant vécu dans le monde des artistes, quelque vingt ans auparavant, se fût arrêté devant cette croix, le nom de Stéphen Burner l'eût certainement frappé. Après avoir cherché dans ses vieux souvenirs dispersés, la main appuyée sur le front et les yeux fixes, il se serait écrié : « Je connais ce nom-là, c'est celui d'un artiste, pianiste et violoniaW des plus distingués.
Stéphen Burner, fils d'un pauvre musicien de Vienne, avait quitté TAllemagne à l'âge de vingtdeux ans pour venir faire connaître et consacrer à Paris son talent de violoniste vraiment remarquable. Il n'était pas seulement un exécutant de premier ordre ; inspiré de Mozart et de Beethoven, il avait déjà composé diverses symphonies et rêveries qu'un maître n'eût pas désavouées. Devant lui, il voyait s'ouvrir le chemin parcouru si brillamment par son compatriote Meyerbeer, et il se disait : « Pourquoi ne suivrais-je pas cette voie tracée par l'immortel auteur de tant de chefsd'œuvre ? La fortune et la gloire sont au bout. » L'audacieux jeune homme avait toutes les illusions de son âge : à vingt ans ne fait-on pas toujours de beaux rêves?... Ambitieux et regardant peut-être trop au-dessus de lui, Stéphen n'était pourtant ni présomptueux ni fou ; il connaissait sa valeur, il avait essayé son couraise et se croyait indomptable.
Grâce à sa jeunesse et à une physionomie agréable, il fut reçu et se fît entendre dans deux ou trois salons à la mode, où les lettres et les arts étaient dignement représentés. Il obtint des succès peutêtre trop faciles ; néanmoins, plusieurs journaux parlèrent de lui avec enthousiasme : Stéphen Burner était le second Paganini.
Le jeune artiste se décida à donner son premier concert. L'élite de la société parisienne s'y donna rendez-vous. Trois fois dans la soirée, Stéphen fut acclamé comme un triomphateur ; son succès l'enivra.
Ijcs bénéfices du concert furent assez considérables pour permettre à l'artiste de vivre largement pendant une année, jusqu'au retour delà iftison d'hiveri U faut dire que aueh|M0 damec,
ayant la manie du patronage, avaient placé les trois quarts des billets.
Mais les engouements sont généralement peu durables; quand Stéphen Burner voulut donner son second concert, soit qu'il eût dédaigné les intrigues des gens vulgaires, en ne se servant point du faux langage des courtisans et des flatteurs, soit tout autre motif, le faubourg Saint* Germain resta sourd à son appel, car ses nobles protectrices de Tannée précédente lui avaient retiré leur égide. Les mêmes journaux, qui l'avaient posé en homme de génie, voulurent iDien, en se faisant prier, lui accorder trois ou quatre lignes iiisignifiantes dans la colonne des réclames. Il plaça difficilement quelques billets et fit à peine les frais de sa soirée. Cette épreuve fut terrible pour Stéphen ; car, le coeur et l'âme mortellement atteints, il voyait tomber en lambeaux ses plus chères illusions !
Un artiste médiocre se serait consolé en accusant les hommes d'injustice, de jalousie ou d'ignorance ; Stéphen, lui, n'accusa personne. Ayant à lutter contre les exigences impérieuses de la vie, il renonça courageusement à toutes ses espérances. Il parvint à se faire recevoir maitre de chapelle dans une paroisse des environs de Paris, et, sur la présentation d'un ami, il fut accepté comme professeur de piano et de chant dans un pensionnat de demoiselles.
Parmi les professeurs des deux sexes attachés à cette maison, se trouvait une jeune fille, née, comme Stéphen, sur le sol de l'Allemagne.
Ils s'aimèrent et se marièrent.
Un an après, ils eurent une fille, qu'ils nommèrent Emérance.
La jeune femme dut cesser de donner des leçons, et Stéphen se vit forcé de doubler les heures de
son travail, pour entourer d'un peu d'aisance sa
chère famille.
Cette existence, toute de peines et souvent de privations, dura plusieurs années. Stéphen, jour par jour, avait usé sa vie; une affection de poitrine se déclara. Mais longtemps encore il oublia le mal qui le tuait ; il continua ses leçons jusqu'au jour où la force lui manqua complètement.
Malgré les soins que sa femme et sa fille lui avaient prodigués, le malheureux artiste venait de mourir, après trois mois de souIYrances cruelles.
Et cet homme qui, vingt ans auparavant, le front rayonnant de jeunesse et d'espoir, avait été salué par les acclamations frénétiques de la foule émerveillée, cet homme descendait, oublié, dans la fosse du pauvre. Son nom, mêlé fatalement aux plus obscurs, était tout ce qui pouvait rappeler encore le souvenir de quelques succès éphémères.
« Il y a beaucoup d'appelés, » dit l'Évangéliste ; la lice est ouverte pour tous, mais grand est le nombre de ceux qui restent en arrière. La misère brise les uns, la mort en moissonne d'autres, à la veille du triomphe, et l'intrigue ou l'envie en étouffe des milliers. Pour arriver, une chose avait manqué à Stéphen Burner : la chance.
Les derniers jours de Tannée s'écoulèrent bien tristement pour la veuve et sa fille. Le modeste appartement qu'elles occupaient rue des Jeûneurs, au cinquième étage, privé de la présence de celui qui apportait la joie et le peuplait de sourires, leur [semblait désert. Hélas ! elles n'espéraient plus y rencontrer ni jours de bonheur, ni même des instants de gaieté.
Le vide que la mort laisse après elle ne se remplit jamais; le temps peut adoucir les regrets, mais le cœur garde toujours sa plaie, et les yeux on i
toujours des larmes au souvenir de Fêtre aimé qui n'est plus.
Les quelques économies de Tartiste avaient été absorbées pendant sa maladie ; sa femme et sa fille restaient donc sans ressources, au milieu de l'hiver.
Le soir du 1®^ janvier, elles étaient assises devant la cheminée où un seul morceau de bois, recouvert de cendres, achevait lentement de se consumer. Une douleur poignante, plus encore que le froid, pâlissait leurs visages tourmentés. Silencieuses, immobiles et la tète inclinée, toutes deux laissaient aller leur pensée assombrie aux caprices d'une imagination malade. On n'entendait que le bruit régulier de leur respiration et, de temps à autre, celui d'un soupir étouffé.
La pièce dans laquelle elles se trouvaient ne contenait plus que les restes d'un mobilier qui, sans annoncer la richesse, avait dû être frais et coquet. C'était un lit en acajou dégarni de rideaux, quelques chaises et un voltaire recouverts en damas vieilli, une commode surmontée d'une étagère chargée de menus objets sans valeur. Du côté opposé à la commode, une place vide pleurait l'absence du meuble principal de la chambre, le piano de l'artiste vendu par sa veuve pour payer le médecin et le faire enterrer. Un peu plus haut, un violon était accroché au mur entre deux gravures représentant Bellini et Mozart, l'Italie et l'Allemagne.
Madame Burner avait relevé la tête et ses yeux s'étaient arrêtés sur le violon ; la vue de l'instrument l'impressionna vivement; sa poitrine se gonfla et des larmes coulèrent sur ses joues.
La jeune fille se mit à genoux devant sa mère, lui passa ses bras autour du cou et l'embrassa longuement.
— Vous pleurez encore, ma bonne mère, ditelle, cela vous fait mal. Si vous alliez tomber malade et mourir aussi, que deviendrais-je ?
— Rassure-toi, chère enfant, tant que ma vie te sera utile, je vivrai. Dieu est juste et bon, il te conservera ta mère. Mais, vois-tu, ne pas pleurer est souvent au-dessus de mes forces.Tout à l'heure, en regardant son violon, il m'a semblé que les cordes vibraient; je me suis souvenue des douces émotions qui naissaient en moi chaque fois que son archet touchait cet instrument qu'il aimait. Je me représentais Stéphen jeune et heureux comme à l'époque où je l'ai vu la première fois, puis la pensée qu'il nous a quittées pour toujours est venue... Oh ! cette pensée, il me semble que je ne m'y habituerai jamais.
— Chère mère adorée, je voudrais vous consoler et je n'ose rien vous dire, car je comprends et partage votre douleur et vos regrets.
— Il y a un an nous étions tous joyeux , et aujourd'hui... J'ai peur de l'avenir, mon enfant; je crains d'y regarder, parce que je ne puis y voir que de sombres tableaux, des souffrances pour toi, ma bonne Emérance, et le désespoir pour nous deux.
— Espérons, au contraire, ma mère.
— Oui, car l'espoir rend la vie supportable au malheureux. Mais demain tu auras faim, et nos derniers sous sont dépensés. Gomment feronsnous ?... Je me suis présentée dans plusieurs institutions pour demander des leçons d'allemand, et partout j'ai reçu la même réponse : Nous avons un maître dont nous sommes contents. On n'a pas osé me dire : Vous êtes trop vieille! mais j'ai compris
. qu'on le pensait. Et puis, en France, est-ce qu'on apprend la langue allemande ?
s QUARANTE MILLE FRANCS DE DOT
— Je trouverai des élevés pour le piano, ma mère ; n'est-ce pas à moi de travailler pour vous, maintenant? J'ai du courage, vous verrez.
— Il ne te manque pas, je le sais ; mais ce sont les élèves que tu ne trouveras point. Si jeune, tu n'inspireras pas assez de confiance.
— J'essayerai, dit la jeune fille.
— Dieu voudra peut-être que tu réussises. •
— Oh ! il le voudra, ma mère.
— Nous attendrons. Nous vivrons bien encore pendant trois mois avec les meubles qui nous restent. A l'exception du violon de ton père, dont je ne me séparerai jamais, nous vendrons, s'il le faut, tout ce qui est ici.
Gomme madame Burner achevait ces mots, on frappa doucement à la porte.
Emérance alla ouvrir. Un homme entra.
Il pouvait avoir soixante ans; un vieux chapeau de feutre couvrait sa tête entièrement chauve ; sa redingote, qui avait été noire à une époque fort reculée, usée maintenant jusqu'à la corde et boutonnée à partir du menton, enveloppait un corps long , sec et singulièrement aminci. Ses yeux avaient conservé, malgré son âge, une vivacité, un éclat remarquables. Sa figure était douce et bienveillante ; mais des jours de misère ou quelque souffrance ignorée l'avaient affreusement ravagée. Cet homme était un artiste, pauvre lutteur tombé vaincu dans l'arène en essayant de combattre, un de ces milliers d'hommes de talent qui végètent inconnus dans Paris, et que les indifférents appellent dédaigneusement des bohèmes.
— C'est vous, mon bon Franz, dit madame Burner en l li tendant la main et en le faisant asseoir sur le siège qu'Emérance venait de placer devant . Iç feu.
— Je n'ai pas voulu laisser passer le premier jour de rannce sans venir vous voir, madame Burncr.
— Vous êtes un véritable ami, Franz; nous vous attendions.
— Je n'irai pas à mon théâtre ce soir; je pourrai rester plus longtemps avec vous.
— C'est bien aimable à vous d'avoir eu cette pensée, Franz ; vous nous ferez plaisir, car nous sommes si isolées, si tristes...
— Allons, allons, on ne peut pas vivre avec les morts : il faut prendre son parti, coûte que coûte, et s'égayer un peu.
— Ah ! Franz,* la joie s'est éloignée pour toujours.
— C'est bien, c'est bien, ne parlons plus de cela, car je pourrais bien pleurer à mon tour, dit le vieillard en essuyant une larme au coin de son œil. Je me suis occupé de vous ces jours derniers, madame Burner, reprit-il.
— De moi, Franz ? Comment cela ?
— Voici : J'ai vu la plupart des artistes qui ont connu Stéphen et plusieurs autres qui sont nos amis ; je leur ai appris votre situation et j'ai eu le bonheur d'être compris. Ils sont pauvres presque tous, mais ce sont surtout ceux-là qui ont du cœur. Nous avons organisé une petite souscription en votre faveur, elle a produit cinq cents francs. Les voilà, ajouta-t-il en posant une bourse sur les genoux de madame Burner.
— Est-ce possible, Franz ? s'écria la veuve avec émotion. Pauvre ami, quelle peine vous avez dû prendre!... Mais je ne puis, je ne dois pas accepter cette sommô.
— Vous ne devez pas accepter... Pourquoi donc ? fit le vieillard surpris et meconteat.
— C'est l'argent d'artistes pauvres comme nous, Franz ; tous peut-être ont des enfants à nourrir. Serait-il juste, quand nous pouvons travailler, de prendre le pain de plusieurs familles ?
— En attendant, madame Burner, vous n'avez pas de quoi souper ce soir. Vraiment, je ne puis comprendre votre susceptibilité. Quelques braves cœurs se sont imposé de légères privations, heureux de faire une bonne action, et voilà que vous voulez leur ôter le plaisir de vous avoir momentanément soulagée !... Vous ne pouvez refuser ce que vous offre l'amitié, madame Burner, vous ne le pouvez pas.
^ — J'accepte donc, E'ranz, dit macramé Burner attendrie. Je vous charge de remercier vos généreux amis.
— A la bonne heure ! reprit le musicien tout joyeux. Cette somme vous permettra d'attendre que nous ayons trouvé quelques leçons à Emérance. Mais ce n'est pas tout : nous allons donner une matinée musicale dont le bénéfice sera consacré au rachat du piano de Stephen. Dans un mois, il sera là, ajouta Franz en montrant la place que le meuble avait occupée.
— Ah ! Franz, mon ami, c'est trop, beaucoup trop !...
— Laissez-moi faire, madame Burner, je ne suis pas votre ami pour ne point songer à vous.
— C'est une dette éternelle que nous contractons envers vous, Franz,
— Je ne demande, je ne désire qu'une chose : que vous et la petite soyez heureuses, madame Burner.
— En attendant, Franz, puisque, grâce à vous, je suis riche aujourd'hui, je vais vous rendre les vingt ^r:\-Ar< ^[lo VOUS m'avez prêtés l'autre jour.
— Ah I madame Burner, dit Franz avec tristesse, pouvez-vous me parler de cela^ à moi !...
— Pourtant, Franz...
— Je ne suis pas assez riche pour prêter à mes amJs ; quand je le peux, je donne.
— Franz, Franz, vous êtes meilleur que moi ! s'écria madame Burner en serrant la main du vieillard.
Franz rougit comme une jeune fille.
La soirée s'écoula. L'artiste quitta la veuve et sa fille très tard, en avouant que jamais veillée ne lui avait paru aussi agréable.
Dès le lendemain, il se mit à la recherche des leçons de piano ; en un mois il en trouva deux
Gomme il l'avait annoncé à la veuve, le piano racheté fut remis à sa place.
Dès lors, madame Burner envisagea l'avenir avec moins d'inquiétude. Assez bien payées, les leçons d'Emérance suffisaient aux besoins du ménage ; elles purent donc conserver une bonne part du produit de la souscription. Cet argent ne tarda pas à leur être indispensable, car la saison des bains arrivée, les deux élèves d'Emérance partirent pour Baden. Franz chercha d'autres leçons et n'en trouva point. Il fallait attendre le retour de Thiver. Il revint, mais il ne ramena pas les leçons avec lui ; les deux élèves prirent un autre maître.
Cependant les ressources de la veuve touchaient à leur fin. Franz, toujours infatigable quand il s'agissait de madame Burner ou de sa fille, courait chaque jour aux quatre coins de Paris, demandant des élèves partout et n'en rencontrant jamais. Plus d'une fois déjà il avait pris dans sa modeste bourse pour aider la pauvre veuve ; mais elle n'était pas inépuisable, et le moment approchait où Emérance et sa mère allaient se trouver, comme
i*année précédente, face à face avec la misère. Un matin, Franz arriva cliez la veuve avec un visage tout rayonnant.
— Bonne nouvelle, bonne nouvelle I s'écria-t-il ^n entrant.
— M'auriez-vous trouvé une élève, monsieur Franz ? demanda Emérance.
— Une élève ! Mieux que cela, ma mignonne, Dien mieux que cela !
— Qu'est-ce donc, alors ?
Franz tira une lettre de sa poche et la présentant à madame Burner :
— Lisez, lui dit-il.
Un trio d'amis.
M. Gousseîet, après avoir dîné fort copieusement, s'assit devant un feu rouge et pétillant, posa ses pieds sur: d énormes chenets de fonte, plaça ses lunettes sur son nez, prit son joiirnal, la feuille du département, et se mit à lire avec une attention scrupuleuse les nouvelles locales. M. Gousseîet ne se rappelait pas d'avoir jamais lu autre chose depuis sa sortie de l'école, où il avait appris à lire, à écrire à peu près lisiblement et à faire une addition.
C'était un homme de cinquante ans environ, court de taille et large des épaules. Apres ses repas, son énorme ventre, grossissant encore, prenait la rondeur d'une futaille. Un triple menton se suspendait majestueusement sous sa face rubiconde ornée d'un nez volumineux, rouge comme la crête d'un jeune coq. Ses petits yeux ronds brillaient derrière ses lunettes comme ceux d'un lézard. Sa tête, sul^^rbement parée, laissait voir à peine quelques
cheveux: gris. Son rire était gros comme sa personne, et il riait souvent, même à propos de rien. Il était entêté, impérieux et fort avare. Croyant toujours bien faire, il ne reconnaissait aucune supériorité. Bon père et excellent mari, il adorait son fils et chérissait sa femme.
A l'époque où commence la série des événements que nous allons raconter, M. Gousselet était, depuis quatre ans, maire de Vimeux, une pauvre commune ayant à peine cinq cents habitants. Mais M. Gousselet était ambitieux : il voulait à tout prix obtenir la considération de ses supérieurs, et il avait rêvé de faire de son village une petite ville. C'eût été pour lui un bonheur sans pareil s'il eût vu la population de Vimeux augmenter ; mais, hélas ! chaque année, au contraire, quelques-uns de ses administrés abandonnaient la commune pour aller s'installer dans les localités voisines. Le malheureux maire connaissait très bien la cause de ces émigrations, aussi se désespérait-il de ne pouvoir les empêcher. Vimeux n'offrait pas à ses habitants le auart des ressources qu'on trouvait dans plusieurs autrea villages. Voici comment :
Dans les premières années qui suivirent la Révolution française, les nombreuses propriétés ayant appartenu à la noblesse et au clergé et mises en vente comme biens nationaux, ne furent pas toutes achetées par des particuliers. Les communes s'emparèrent des biens non acquis faisant partie de leur territoire et dont la possession ne leur a jamais été contestée. De là sont venus ce qu'on appelle les bois et les prés communaux, propriétés qui constituent, aujourd'hui, les revenus d'un grand nombre de communes dans chaque département. Chaque année, on fait une coupe de bois qui se divise en
autant de lots qu'il y a de chefs de famille dans le village propriétaire, et le sort décide des portions qui doivent appartenir à tels ou tels. Tous ont du bois à brûler pour l'année et peuvent même en vendre pour une somme assez considérable. Pourtant, les bois communaux ne se partagent pas partout ; c'est le maire et son conseil qui en décident avec l'approbation du préfet.
Yimeux, nous l'avons dit, était pauvre, et c'est pourquoi, au grand désespoir du maire, ses habitants le quittaient pour s'établir ailleurs, afin de participer au bénéfice des partages.
Après avoir lu les nouvelles diverses, M. Gousselet plia délicatement son journal, afin de ne pas le froisser, ce qui l'aurait rendu indigne d'être collectionné, et se tourna lentement du côté d'une horloge enfermée dans une longue boîte rectangulaire.
— Huit heures et demie, et personne n'arrive ; ah, ah, ah, fît-il avec un énorme bâillement.
Il allongea les jambes, laissa aller sa lourde tête sur le dos du fauteuil et ferma béatement les yeux.
Il commençait â voyager en plein pays du sommeil, lorsque la porte s'ouvrit brusquement et livra passage à M. Saugerot, curé de Vimeux.
M. le curé avait quarante ans, la taille moyenne, le front étroit, les yeux verts renfoncés et clignotants, le nez très long et le menton pointu ; ses lèvres minces avaient l'habitude du sourire ironique. Rose et frais de visage, toute sa personne était dodue comme celle d'un moine gourmand du quinzième siècle. Il parlait avec tant de volubilité et bégayait si bien, qu'il fallait, pour le comprendre, savoir d'avance ce qu'il allait dire. Sans être érudit, il n'était cependant pas ignorant, car il
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avait lu beaucoup. Ambitieux comme M. Gousselet, il rêvait un canonicat et peut-être la mitre. Il se plaisait pourtant dans sa petite cure de Vimeux, car il était généralement aimé de ses paroissiens. Il adorait son chat , le jeu , la chasse aux alouettes et la table ; il buvait crânement ses deux bouteilles de bourgogne à chaque repas.
— Enfin vous voici, dit le maire en tendant la main au curé. Il y a une grosse heure que je vous attends.
— Je ne suis pas en retard, papa Gousselet,puisque maître Mimard n'est pas encore arrivé
— Pour un notaire, il n'est guère exact, reprit le mai^e ; je meurs d'impatience.
— Je le comprends, dit le curé avec un malicieux sourire.
— Pardine ! répliqua le maire, qui ne vit point la raillerie du prêtre, vous êtes intéressé comme moi dans cette affaire.
— C'est vrai, pourvu que notre espoir ne soit pas trompé.
— Impossible, monsieur le curé ; Ducray ne peut avoir oublié la promesse qu'il nous a faite, ici, entre deux parties d'écarté.
— Qui sait ? Les vieillards ont souvent des manies.
— Tout ce que vous voudrez, monsieur Saugerot, mais il est de toute justice qu'après nous avoir fait enrager pendant sa yie, Ducray nous fasse plaisir après sa mort.
— C'était un rusé compère, et je ne serais pas surpris s'il nous avait joué quelque mauvais tour.
— Diable, diable... vous avez peut-être raison, dit le oiaice. Pendant sa maladiei j'ai voulu lui
parler de son testament, et il n'a pas eu Pair de me comprendre ; il riait pourtant ; oui, je l'ai vu rire sournoisement.
— N'importe, ce mystérieux testament existe ; bientôt nous en connaîtrons le contenu.
— Testament olographe, remis hier par Ducray, une heure avant sa mort, entre les mains de M^Mimard, pour être ouvert devant nous seulement. Vous conviendrez que cela est extrêmement bizarre.
— J'en conviens, monsieur Gousselet ; mais si j'ai mes orgues...
— Si j ai ma pompe |i incendie, répliqua le maire, comme s'il eût été l'écho du curé.
Le sourire ironique de M. Saugerot plissa ses lèvres.
— Je serais curieux de savoir pourquoi vous voulez une pompe, dit-il.
— Pourquoi, pourquoi ; votre question est singulière, monsieur le curé ; n'est-ce pas d'utilité publique ?
— Vous en avez une.
— Une, oui, mais vieille et détraquée, bonne à mettre à la ferraille. Une commune comme la mienne ne peut être privée d'une pompe à incendie, ajouta-t-il en se redressant avec orgueil.
M. Saugerot continua à sourire.
— Je ne me souviens pas, dit-il, d'a,voir vu le feu à Vimeux une seule fois.
— Ni moi non plus, reprit le maire ; mais ce n'est pas une raison. Supposez que demain un incendie éclate dans un village voisin, ne serait-ce pas une honte pour moi de ne pouvoir y porter des secours ? Avez-vous lu les nouvelles locales dans le journal d'hier ?
— Non. Eh bien ?
— Eh bien, le nom du maire de Lancourt y esl cité en toutes Icltres pour avoir éteint un incendie avec sa pompe, une pompe excellente, toute neuve. C'est flatteur, ça.
— Très flatteur, répondit le curé avec une gravité comique.
— Gomme tant d'autres, continua le maire, je puis me distinguer et attirer sur moi l'attention du gouvernement. Alors, je serai reçu à la préfecture, j'inviterai les conseillers généraux et le préfet ; oui, monsieur Saugerot, le préfet lui-môme me fera l'honneur de manger à ma table.
— Et vous fera décorer. *
— Gomme vous le dites, monsieur le curé, dit le maire en jetant un regard significatif sur le parement de sa veste de droguet.
— Prenez garde au démon de l'orgueil, papa Gousselet, reprit M. Saugerot d'un ton railleur, ce que vous venez de dire ressemble beaucoup à de la vanité.
— Où vous voyez de la vanité, répliqua le maire froidement, il n'y a qu'une ambition légitime, louable et fort naturelle. Mais vous, pourquoi tenez-vous tant à avoir un orgue dans votre église ?
— Afin d'attirer mes paroissiens dans la maison du Seigneur, monsieur Gousselet.
— Depuis que vous avez su me faire aller à la messe tous les dimanches, votre église est toujours pleine, car mes administrés suivent mon exemple. Votre orgue, mon cher monsieur Saugerot, n'augmentera pas le nombre de vos paroissiens.
— J'ai prié plusieurs fois en vain monseigneur de venir donner la confirmation à Vimeux; le curé du canton l'emporte toujours sur moi; mais si j'ai
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mes orgues, je suis persuadé qu'il viendra. Et puis, on ne sait pas ce qui peut arriver...
— Quoi donc ?
— L'évêque peut me prendre en affection.
— Et, à la première place vacante à la cathédrale, vous créer chanoine, ajouta le maire avec bonhomie.
— Certainement. Ce n'est pas que je me déplaise à Vimeux ; mais un canonicat...
— Ah ! ah ! je vous y prends ! s'écria le maire avec un rire sonore. Prenez garde au démon de l'orgueil, monsieur le curé, ajouta-t-il, ce que vous venez de dire ressemble beaucoup à de la vanité.
M. Saugerot rougit un peu et pinça entre ses dents sa lèvre inférieure.
Le maire riait toujours, les mains appuyées sur son gros ventre.
En ce moment maître Mimard entra.
M. Gousselet reprit sa gravité et suivit l'exemple du curé qui s'était levé pour serrer la main du notaire.
M. Mimard avait trente-cinq ans. Au premier abord, son visage froid, presque sévère, inspirait peu la sympathie ; mais il se l'attirait peu à peu par sa bienveillance habituelle. Il parlait peu et lentement. Avant de dire une phrase, il semblait analyser la valeur de chaque mot. Son regard vif et pénétrant paraissait toujours prêt à scruter la pensée des autres. Un admirable toupet de cheveux châtains couronnait son front large, intelligent. Hiver comme été, dans son étude ou hors de chez lui, il portait toujours le même habillement : redingote, pantalon, gilet noirs et cravate blanche. Dans les affaires, il était réglé comme un cadran polaire. Enfm, il aimait à rendre servie© et sd
montrait, dans toutes les circonstances, le défeniCur de la justice.
Il s'assit gravement sur le siège que le maire lui présentait déboutonna avec attention et silencieusement sa redingote et tira de sa poche un papier couvert d'une large enveloppe.
Le maire écarquilla les yeux et toussja. Le curé aspira une énorme pincée de tabac et fçratta le bout de son nez.
Comment la perte d'un ami peut être un malheur agréable.
Au bout d'un instant, maître Mimard se leva.
— Messieurs, dit-il en traînant sur les mots, ceci est le testament de notre ami commun, M. Ducray. Aujourd'hui, à midi vingt-deux minutes, il a été ouvert, ainsi que le voulait la loi, par le président du tribunal, qui en a pris connaissance. Maintenant je vais vous le lire suivant la volonté du pauvre défunt.
Les deux auditeurs s'inclinèrent.
Le notaire sortit le testament de l'enveloppe et le déplia. Le maire et le curé, les yeux étincelants, s'élancèrent aux côtés du notaire. Mais celui-ci referma le testament et fit signe aux deux curieux de reprendre leur place. Ils se retirèrent confus.
— Je commence, messieurs, dit maître Mimard, voyant les deux hommes disposés à l'écouter :
«Moi, Hyacinthe -François Ducray, âgé de soixante-douze ans, deux mois et dix-huit jours,
célibataire et rentier, demeurant à Vimeux, j'écris aujourdliLii mon testament.
« Art. l«^ Je lègue à la commune de Vimeux la somme de huit mille francs pour l'achat d'une pompe à incendie et les uniformes d'une compagnie de pompiers. »
— Pauvre ami, pourquoi est-il mort? dit le maire en se frottant les mains de plaisir.
— Pour vous donner votre pompe, répondit sèchement le curé.
— Je continue, reprit le notaire.
« Art. 2. Je lègue à l'église de Vimeux la soq^me de quinze mille francs pour l'achat d'un orgue. »
— Oh ! excellent cœur, fit M. Saugerot. Et on l'entendit murmurer :
— Fiant aures tuœ intendcntes, etc.
« Art. 3. Ma volonté expresse est que la paroisse de Vimeux prenne pour organiste une jeune fille de seize à vingt ans au plus. Je constitue pour son traitement une rente annuelle de huit cents francs.
« Art. 4. Je lègue à la première organiste de Vimeux la somme de quarante mille francs à condition qu'elle épousera un jeune homme né dans le village. Sa dot lui sera comptée le jour même de son mariage.
« Art. 5. Dans le cas où l'organiste garderait le célibat où épouserait un homme étranger à la commune, la donation serait réservée pour sa remplaçante.
« Art. 6. J'exige absolument que fa teneur des articles 4 et 5 soit tenue secrète.
« Art. 7. Je déclare annulés les articles de mon testament qui ne seront pas rigoureusement observés.
« Art. 8. Je nomme maître Mimard, notaire à Vimeux, mon exécuteur testamentaire.
« Fait à VimeiTx, jouissant de toutes mes facultés intellectuelles, le...